‹ Alfred de Curzon, peintreChapitre 53 sur 59 · VIE A PARIS. — VOYAGES DIVERS. — MARIAGE. — LETTRES · texte numérisé non relu

VIE A PARIS. — VOYAGES DIVERS. — MARIAGE. — LETTRES

Nous avons laissé Alfred de Gurzon s arrachant à regret aux charmes si pleins de caractère et pour lui si chers et si pénétrants de la campagne de Rome ; nous l'avons vu préparant ce départ qu'il ne pouvait décidément plus reculer. C'est à la fin de janvier i853 qu'il quitta les rives italiennes. Après avoir touché barre à Paris, nous le retrouvons à Poitiers et dans les environs, reprenant contact avec sa nombreuse famille, et travaillant un peu le paysage et les animaux, pas beaucoup, comme les yeux encore trop remplis d'une nature plus large et plus grandiose. Quelques portraits au crayon, des fusains et deux petites vues de Poitiers sont de cette époque. Mais il avait auparavant rapporté de Rome, ou exécuté à Paris, plusieurs paysages d'Italie, dont l'un, Vue de Picinisco, est au Musée de Laval, et dont un autre, Vue de Terracine, parut au Salon de cette année, en compagnie des Ruines de Pœstum, son dernier envoi de Rome, qui fut acquis par l'État et envoyé au Musée encore bien vide de Poitiers.

Il était de retour à Paris au mois d'octobre. Sa dernière lettre nous a montré que la perspective de la vie d'artiste, la vie en commun, telle qu'on la passait à cette époque-là à Paris, ne lui souriait guère. Pourtant d'intéressantes relations formées en Grèce ou en Italie et retrouvées ici, de nouvelles surtout, qui devaient avoir

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une influence décisive sur sa vie, enfin l'entrain communicatif de quelques amis sûrs, exercèrent une action salutaire sur sa timidité naturelle de tout temps, mais en ces temps-là surtout. Les artistes ne fermaient guère leur porte, aux heures de travail, et il était d'usage, entre lettrés et curieux, de se donner chez eux rendez-vous de causeries. « Ah ! on ne s'ennuyait pas, tout en piochant ferme ! » rappelait encore Jules Laurens dans les notes qu'il intitula, en 1901, La Légende des ateliers. Mais il faut dire (ajoute-t-il), que nos deux ateliers étant mitoyens et ouvrant sur le même palier, nous nous repassions nos visites d'amis et connaissances. »

C'était au n° 12 de la rue Bonaparte que s'était établie cette intimité. Jules Laurens, après la tentative que nous lui avons vu faire pour le prix de paysage, était parti dans une grande tournée en Turquie et en Perse, que d'autres voyages devaient suivre et dont il rapporta de précieux documents artistiques. Lorsqu'Alfred de Gurzon fut de retour à Paris, il l'y trouva installé en cette maison en face de l'Ecole des Beaux-Arts, et n'hésita pas à profiter d'un logement qui était demeuré libre à côté du sien. « Durant plusieurs années (dit encore Jules Laurens, mais cette fois dans des souvenirs inédits), l'étroit voisinage créa entre nous un partage, une intimité progressifs de toutes les heures : heures de travail, heures de récréation et aussi de maladie, celles-ci fort bénignes et rares heureusement, mais peut-être les plus attachantes. Nous faisions de grandes campagnes d'études, dans la forêt de Fontainebleau, ou de petites dans la banlieue parisienne. 11 va sans dire que nous prenions assez habituellement nos repas dans les mêmes restaurants ou crémeries, et fréquentions, à peu d'exceptions près, les mêmes sociétés, où chacun de nous amenait tout naturellement les siens. De son côté, ce furent, pour en citer quelques-uns, Guilhermy, Paul Baudry, Ravaisson, Jules Girard, les Saglio, Léon Belly, Ghenavard, Gérome, le sculpteur Perraud, Thomas l'architecte, les frères Marcille, Emile

Michel, Gandar, Edmond About, Beulé, Mézièreset autres ex-pensionnaires de TEcole d'Athènes. De mon côté, c'étaient Hippolyte et Paul Flandrin, Eugène Gicéri, Thiers, Adalbert de Beaumont, Théophile Gautier, Bellet, Gustave Doré, Jules Didier, Henner, le baron Charles Davillier, Bracquemond, Mme Hommaire de Hell, Henri Monnier, Auguste Barbier, Saint-René Taillandier, Charton, l'imprimeur Lemercier... »

Ce fut en somme une vie de paix et de satisfaction dans le travail que celle d'Alfred de Curzon en ces années du retour de Rome qui nous mèneront peu à peu jusqu'à son mariage. Entouré de maintes sympathies, apprécié non seulement d'une élite intellectuelle, mais du grand public, encouragé par le Gouvernement, distingué aux expositions, il se fait vraiment alors une place et un nom. Son intention n'était d'ailleurs pas de se fixer d'une façon absolue à Paris. Il comptait bien renouveler sa provision d'impressions pittoresques, et pas seulement dans ce Poitou où l'époque des vacances le ramenait chaque année. Bien que beaucoup plus rares désormais, ses lettres nous renseigneront encore sur quelques voyages, en France ou à l'Etranger, comme aussi sur quelques entreprises artistiques en dehors de sa voie ordinaire.

Des années i853 à i855, en outre des toiles signalées plus haut, il est resté une dizaine de petits paysages d'Italie ou de Poitou, qui prirent place dans des collections de Lyon, de Bordeaux, de Marseille, etc. [Motif de La Cueille, Effet d hiver, Les Passeroses, Le Pont de Rochereuil, à Poitiers; la Porta Furba, à Rome; Les Bords du Tibre, deux Vues de Fiumicino, etc.), mais dont plusieurs eurent auparavant les honneurs de la lithographie ou de l'eau-forte : tels le Souvenir de la Campagne de Rome (de la collection Faure),et un Daphnis et Chloé, lithographies par Pinque; ou la Vue de Tivoli, dont Bracquemond exécuta une jolie eau-forte sous le titre Le Joueur de flûte.

Mais il faut compter ici surtout les trois toiles plus

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importantes destinées à l'Exposition universelle de i855, les trois Acropole (prises de la route du Pirée, des bords du Céphise et de l'Ilissus) qui commencèrent à classer leur auteur comme le peintre attitré de ces ruines aux colorations admirables.

Alfred de Gurzon ne reçut pourtant qu'une mention honorable à cette belle exposition, l'une des plus remarquables qu'ait présentées l'Ecole française dans le cours du xixe siècle. Mais, à cette époque-là, où d'ailleurs on ne les prodiguait pas, une récompense pouvait toujours être « rappelée ». Déjà une mention semblable avait attiré l'attention sur le jeune peintre en 1848; à son retour de Rome, en i853, c'est encore une mention qui soulignait ses envois. Ce modeste encouragement lui était donc attribué pour la quatrième fois, mais il ne sera pas sans intérêt, peut-être, de révéler avec qui, cette année, il se trouva en compagnie pour la recevoir. Avec Corot et Delacroix eux-mêmes, avec Rousseau et Meissonnier, avec Chapelin, Français, Gabat, Gérome, Hébert, Troyon, Bouguereau... Disons tout de suite qu'en 1837, il montait d'un coup avec ses camarades Jules Breton et Boulanger, à la médaille de seconde classe, qui devait lui être décernée, en « rappel », à chacune des trois expositions suivantes, 1859, 1861 et i863 (les Salons n'ouvraient alors que tous les deux ans).

C'est aux vacances de i855 qu'il chercha à retrouver, sans sortir de France, ces jouissances de pleine nature dont les campagnes d'Italie lui avaient laissé de si enivrants souvenirs. Attiré sans doute par les études de Paul Flandrin, et aussi les avis de Jules Laurens, il partit pour la région du Pont du Gard, qui est dune variété pittoresque extrême, entre le fleuve aux berges boisées et rocheuses, et ces ruines romaines toutes vibrantes de teintes dorées. Cependant, en passant, il mit à exécution un projet ancien de plusieurs années, et s'arrêta une dizaine de jours à Autun, chez Eugène Froment, le souple et poétique peintre décorateur, si accueillant, si attirant

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pour tous les artistes, et qui déjà était devenu l'un de ses plus intimes amis. Quelques aquarelles et quelques dessins prouvent qu'il n'y perdit pas son temps, et Ion verra dans une lettre fort intéressante que le pays n'était pas moins séduisant que le camarade. D'Autun, il descendit jusqu'à Avignon, où le reçut le fin critique et historien d'art Léon Lagrange, puis gagna Remoulins et le petit village de La Foux, qui s'est en quelque sorte abrité à l'ombre du Pont même. La même lettre nous montre d'une façon amusante l'artiste à l'œuvre, du matin au soir, sur les rives du Gard ou sous les chênes verts ou les peupliers qui les ombragent, dans la pleine joie d'une solitude féconde, fuyant le dimanche seulement, pour de plus inaccessibles rochers, ses retraites envahies par les Nimois ou les Avignonnais en promenade... Cette campagne de trois semaines ne nous a pas valu moins de ii études peintes, 20 dessins et 3 aquarelles, dont l'artiste fera bon profit plus tard, pour quelques-uns de ses plus intimes et poétiques paysages français. De là, c'està-dire vers la fin de septembre, il faisait une pointe du côté de Vaison et de Carpentras, le pays de Jules Laurens. 4 dessins et 1 aquarelle témoignent des quelques jours qu'il consacra à ces sites.

Cependant le petit séjour d'Autun avait porté d'autres fruits, que je n'ai pas dits. L'évêque avait demandé à Froment de se charger de la décoration de la chapelle du séminaire, situé dans la banlieue de la ville, et Froment avait prié son ami de l'aider, surtout pour les grandes scènes, dont la tâche était au-dessus de ses forces. Cette chapelle, dédiée à saint Martin, est une simple nef dans le style roman, avec cul-de-four à l'extrémité : de vastes parois nues y appelaient naturellement une décoration de personnages encadrés d'architecture et sur fond d'or; c'est à quoi les deux amis s'attelèrent « pour l'amour de Dieu », mais avec enthousiasme. Comme il fallait peindre sur place, et vivement, — ■ on désirait que ce fût prêt pour l'été, — sitôt rentré à Paris, Alfred de Curzon arrêta des

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modèles et dessina assidûment les cartons. Sa part consistait dans la grande scène du cul-de-four, la frise, et deux panneaux plus petits. Ces derniers n'ont pas été exécutés, et la frise a été peinte, d'après le carton, par un peintre lyonnais; mais le cul-de-four est entièrement de la main de son auteur. Il représente saint Martin et saint Symphorien amenés devant le trône de Dieu par leurs anges gardiens. La frise figure la scène où saint Martin, renversant l'idole du dieu Saron, tient en respect la foule qui accourt pour s'emparer de lui. Enfin les deux panneaux devaient montrer saint Martin, à cheval, donnant la moitié de son manteau à un pauvre, et la mort du saint évèque au milieu de ses disciples. Il reste des deux premières scènes des planches lithographiées au trait, que 1 artiste avait exécutées pour être distribuées parmi les prélats et autres invités de Tévêque d'Autun qui visitèrent la chapelle. Elles devaient faire partie d'un album comprenant toute la décoration. D'autre part, 4 aquarelles a aussi remarquables de pensée que d'exécution » (déclara Théophile Gautier), figurèrent au Salon de 1857 et attirèrent vivement l'attention.

Alfred de Gurzon espérait ainsi provoquer quelques commandes du même genre, qui ne seraient pas seulement « payées en prières ». Mais rien n'aboutit en somme, et peut-être abandonna-t-il de lui-même l'idée de ce genre de travail, qui l'eût trop longtemps éloigné de ses travaux préférés. Une autre fantaisie lui était venue encore, toujours par une suite naturelle de son séjour chez Froment : celle de prêter, comme lui. son concours à la décoration des vases de Sèvres. Elle ne dura pas plus longtemps : un berger albanais avec ses chèvres, peint comme essai sur un sucrier, et deux figures pour coupes : le printemps et l'automne, sont tout ce qu'il produisit en ce genre, vraiment trop restreint et trop limité pour son goût. Il est d'ailleurs plus intéressant de noter ici le portrait qu'il peignit de l'une des petites-filles de Froment, parce que la facilité nouvelle

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qu'il y trouva l'encouragea dans une voie où il devint vite tout à fait maitre et qu'on regrette qu'il n'ait pas suivie dès lors plus régulièrement. Déjà quelques portraits avaient été exécutés par lui dans sa famille, et particulièrement ceux de ses parents, en 1804. Mais il y a une telle distance entre ceux-ci et, par exemple, celui qu'il fit de son père en 1839, qu'on sent dans son travail, à cette époque, un essor nouveau et décisif.

La fin de cette année i856 fut marquée par un voyage autrement important que les précédents, un voyage d'art encore, mais surtout de touriste. Avec un jeune érudit et critique d'art, auquel il s'était lié par une de ces amitiés entières et absolues que n'accroissent même pas des liens de parenté, Edmond Saglio, alors attaché à la Direction des Beaux-Arts, il avait minuté la classique tournée des bords du Rhin, non sans additions diverses et pointes en Belgique et jusqu'en Hollande. Les deux compagnons partirent le 1" octobre et suivirent l'itinéraire suivant : Strasbourg, Spire, Worms, Mayence, Baccharach, Oberwesel, Boppard, Cologne, Soest, Munster, Aix-la-Chapelle, Liège, Louvain, Malines, Anvers, Rotterdam, La Haye, Amsterdam, Bruges. Il est probable que le carnet emporté pendant cette vingtaine de jours est de ceux qui ont été perdus ; car il n'y a pas d'apparence qu'Alfred de Curzon, de sa mine de plomb si légère et si sûre, n'ait rien croqué sur son passage.

Ces déplacements, qu'il ne trouva ou ne chercha plus l'occasion de renouveler, avaient à peine interrompu un travail acharné, enthousiaste et divers, dont je dirai bientôt l'une des causes premières, mais dont je vais d'abord noter les principaux résultats. Après l'Exposition Universelle, dont au demeurant il n'avait pas à se plaindre et qui l'avait fait très heureusement apprécier, il mit tous ses soins, appliqua toutes ses facultés à préparer pour le Salon de 1807 une exposition qui lui fît vraiment honneur et mît en valeur toute la souplesse variée de ses moyens. Il y réussit: ce n'était pas un début, mais pour

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la première fois, l'artiste fut vraiment classé, et peu d'occasions, clans sa longue carrière, attirèrent aussi vivement sur lui l'attention des critiques et des visiteurs. A cette époque, où l'envahissement des « amateurs » n'avait pas encore contraint l'administration à réduire son hospitalité à un minimum égal pour tous, un peintre laborieux et inventif pouvait, en toute liberté, donner de lui sa pleine mesure. Alfred de Curzon n'exposa pas moins de 9 toiles, qui toutes furent accueillies avec intérêt et analysées en détail par les écrivains d'art. Le ciel de Grèce et la plaine d'Athènes reparaissaient ici avec Y Albanaise et les Mendiants aveugles qui nous sont revenus un instant, du Musée de Saint-Etienne, à l'Exposition Universelle de 1900. L'Italie, dans sa sérénité harmonieuse et sa lumière moins brûlante, était représentée par les Pèlerins de Subiaco, par les Moines jardiniers du couvent de Tivoli, actuellement au Musée de Saint- Etienne, par les Tisseuses de Picinisco dont le Musée de Marseille fit l'acquisition, et encore une petite vue d'Ostie. La France n'était pas oubliée, avec un Soleil levant à Moulinet (près Poitiers) et une vue des bords du Gardon, rapportée de ce récent séjour au Pont du Gard que je mentionnais tout à l'heure. La poésie et la pensée pure avaient été évoquées d'autre part avec l'une de ces pages dont l'enthousiasme dantesque de l'artiste portait depuis longtemps la vision plastique : Dante et Virgile devant la barque des âmes, au Purgatoire. Et l'Empereur avait lui-même acquis cette grande toile qui figura successivement au Luxembourg et au Sénat avant de passer au Musée de Poitiers.

Enfin je ne serais pas complet si je ne mentionnais les dessins, au fusain surtout, où il transposait sous forme plus complète les sites croqués jadis en Italie, en Grèce, en Poitou, ou réalisait, d'un modèle souple et rapide, quelque scène composée : une halte de pèlerins sur la route de Rome, des paysans grecs autour d'un puits...

Encore n'était-ce pas là tout, puisque diverses aqua-

relies, je l'ai dit, signalaient aussi au public la grande décoration murale qu'Alfred de Curzon venait d'exécuter à Autun. Mais plus d'un tableau restaient d'ailleurs dans son atelier, ou avaient pris d'autres directions; et c'est aussi à ces années si pleines que se rattachent divers intérieurs, comme le Moulin de Treponti, la Ferme poitevine (du Musée de Laval), ou la Famille italienne sous une porte ; des paysages, retraçant des sites de Rome, d'Ostie, de Fiumicino, les Cascatellines de Tivoli, la Villa d'Esté, la route en escalier de Capri, la baie de Salamine ; puis encore une scène de moisson, une Famille de moissonneurs italiens (acquise par le Musée du Havre) : sans oublier divers petits portraits, celui de M. Alfred Mézières entre autres, et une série de savoureuses aquarelles de Poitiers et de ses environs, les dernières malheureusement, ou peu s'en faut, qu'ait exécutées l'artiste.

La plupart de ces œuvres, et celles du Salon de Paris qui n'avaient pas été immédiatement enlevées, paraissaient naturellement dans les expositions de province, fort nombreuses alors, et qui lui valurent aussi les succès les plus flatteurs. Au cours de l'année i858, je constate la présence de ses toiles dans les expositions d'art de dix-hûit villes de France !

Le Salon de i85o, ne fut pas moins riche ni moins varié dans l'expression du souple talent de l'artiste, et personne ne s'étonna de voir Théophile Gautier, par exemple, consacrer cette fois un feuilleton tout entier à une aussi éloquente manifestation d'art. On fut plutôt surpris que ce succès, « l'un des plus beaux de l'année », n'eût pas été souligné par une première médaille. Il s'en fallut du reste de quelques voix à peine, et Fromentin, qui bénéficia de ces quelques voix, s'en vint spontanément trouver son camarade, qu'il ne connaissait pas, afin de lui exprimer ses regrets d'avoir été préféré. Est-il besoin d'ajouter qu'une durable amitié naquit de cette rencontre ?

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A part l1 « exquise » Psyché rapportant des enfers la boîte réclamée par Vénus (l'œuvre fut acquise par l'Etat et placée au Musée du Luxembourg) , toutes ces toiles évoquaient quelque scène de mœurs, quelque site pittoresque de lltalie : une Moisson dans les Montagnes de Picinisco, des femmes en prière dans V église de San Benedetto à Subiaco, une Jeune mère filant auprès du berceau de son enfant (acquise par la ville de Nantes pour son musée), des femmes de Mola brodant, le retour du Tasse à Sorrente, une vueprise/>/'t'.s^<? Cà'itta-Castellana, un soleil couchant devant les murailles de Foligno... Parmi les toiles de ces années i858 et i85(), qui n'avaient pas pris place dans cette exposition, je citerai également deux motifs des environs du Pont du Gard (dont lun a fini par arriver au Musée de Poitiers), deux petites scènes de paysannes italiennes, un vieux joueur de mandoline, et un tableau plus important intitulé Osterie dans les Abruzzes, présentant à la vue, à l'ombre des treilles, de nombreux types populaires ; enfin, rapporté de l'un des séjours annuels que l'artiste faisait à Poitiers, le petit portrait de son père assis et lisant, une des œuvres les plus remarquables, et du plus grand style malgré ses proportions réduites, qu'Alfred de G urzon ait jamais exécutées.

Qu'on ne croie cependant pas à une vie de cénobite. Si, par exemple, le théâtre l'attirait peu, depuis que Hachel avait disparu, — à moins que ce ne fut pour soutenir un ami, comme Edmond About et son fameux Guillery, tué par la cabale, — la musique l'enthousiasmait au suprême degré. Il ne manquait pas les occasions où la porte du Conservatoire s'entrouvrait pour quelques strapontins accordés dans les couloirs supérieurs, tolérance inestimable. Il suivait le répertoire de nos grandes scènes. Mais c'est surtout quand Mme Viardot donna de Y Orphée de Gluck ces merveilleuses représentations qui eurent tant de succès au Théâtre-Lyrique, que sa joie d'artiste fut au comble. Combien de soirées n'y passa-t-il

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pas, à peu de frais ! Il montait tout en haut, où il se trouvait presque seul, s'étendait sur une banquette d'ailleurs peu rembourrée, fermait les yeux..., et, pour le coup, se sentait vraiment « au paradis! »

Mais il est temps de dire quelle autre passion et quel espoir grandissant surexcitaient encore, en ces dernières années, cette joie de créer que lui inspirait la pleine possession de son talent. Depuis près de trois ans, à l'époque où nous sommes, son esprit, jusqu'alors tout absorbé par l'art, s'était tourné enfin vers le mariage et la vie de foyer; depuis près de trois ans, il travaillait avec une ferveur nouvelle pour obtenir, en dépit des obstacles, celle à qui il avait soudain voué sa vie. Ce n'est du reste pas en un jour que cette décision s'était imposée à lui, et, depuis quelque temps déjà, il avait pu apprécier cette belle et nombreuse famille qui devait devenir la sienne, avant de trouver, chez M"e Amélie Saglio, comme la plus noble et la plus complète expression de ses dons de race et de ses qualités d'esprit.

La famille Saglio est alsacienne, mais d'origine lombarde. Son berceau est Plesio, un petit village près du lac de Corne. De la souche italienne, encore très vivace aujourd'hui, un rameau s'est détaché, il y a un peu plus d'un siècle et demi. Son auteur, laissant le foyer paternel, s'en alla chercher fortune à Strasbourg et à Haguenau, où il se maria en 1708; et c'est de ses douze enfants que sont sorties les différentes branches françaises. La beauté du type italien s'est maintenue chez plus d'un de ses descendants, mais nul à coup sûr ne l'avait gardée aussi frappante que son arrière-petite-fdle, et cette très vive impression n'avait pas été pour rien, sans doute, dans l'attrait ressenti par Alfred de Gurzon dès sa première rencontre avec elle. Pendant un séjour de près de deux ans qu'elle avait fait, tout enfant, en Italie, avec ses parents, bien des gens se refusaient à croire qu'elle ne fût pas Italienne, d'autant plus qu'elle parlait la langue sans le moindre accent. Son père,

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M. Camille Saglio (1804-1889), était venu à Rome surtout pour se perfectionner dans la peinture de paysage, qu'il pratiquait avec passion et beaucoup plus qu'en amateur. Élève de Técole de Dusseldorf, la vivacité et la vérité des études, peintes et dessinées, qu'il rapportait de ses divers voyages, montrent qu'il s'était surtout formé à l'école de la nature même. Installé de bonne heure à Paris, il exposait régulièrement, depuis i83o,, aux Salons de peinture, où il devra même remporter, en 1846, une seconde médaille. De nombreux dessins de lui ont paru dans le Magasin pittoresque. Très lettré d'ailleurs, grand amateur de belles choses, on conçoit facilement que la connaissance ait été prompte et la sympathie spontanée entre lui et celui qui devait bientôt devenir son gendre.

Il en avait d'ailleurs entendu parler avant de le connaître, car deux de ses plus proches avaient subi déjà ce charme cordial qu'inspirait si vite Alfred de Gurzon à qui le pratiquait. Son neveu d'abord, Edmond Saglio, dont j'ai déjà dit quels liens de franche intimité il avait formés avec cet ami, puis son fils aîné Henry. On sait assez ce qu'est devenu par la suite Edmond Saglio, conservateur au Louvre, puis directeur du Musée de Gluny et membre de l'Institut. Quant à Henry Saglio, qui est mort directeur des forges à Fourchambault, il était tout jeune alors, à l'École des Mines, et passait volontiers à l'atelier ses moments de loisir. Un jour, le peintre en profita pour faire son portrait... Il n'en fallait pas tant pour lui amener le reste de la famille, — du moins les parents et les deux filles, car il y avait encore deux garçons, qui étaient au collège.

C'est l'excellent Froment qui s'était chargé du rôle d'introducteur. Il connaissait bien les Saglio, et donnait justement en ce moment des leçons à Amélie, qui était l'aînée des filles. Déjà il les avait montrés de loin à son ami, un jour de Conservatoire, où ils se trouvaient dans la loge du beau-frère de M. Saglio, M. Paravey, l'ancien Conseiller d'État, dilettante et collectionneur réputé. Il

fut l'intermédiaire naturel entre eux et Alfred de Curzon, qui, très vite épris, ne tarda pas à le prier de faire sa demande. Malheureusement les choses n'allèrent pas aussi facilement quon eût pu croire. Mlle Saglio était encore fort jeune : elle n'avait guère que dix-huit ans. Et puis, ses parents voulaient, avant de la marier, s'assurer que le ménage aurait de quoi vivre. Ils avaient perdu, en 1848, une belle fortune, et la charge de leurs cinq enfants était lourde. Alfred de Curzon, de son côté, n'avait guère plus que ce que pouvait lui rapporter son pinceau, et il était évident que celui-ci devrait suffire à tout. On désirait donc le voir un peu à l'œuvre, avant de prendre une décision. Du reste, on n'évita aucune rencontre, soit dans les concerts, soit à l'atelier, où M. Saglio prit l'habitude de venir faire de l'aquarelle ; et les lettres de l'artiste nous montreront si la cordialité et la confiance étaient grandes entre eux. Mais enfin on ne souffla mot à la principale intéressée (qui avait parfaitement été touchée au cœur, elle aussi, dès le premier jour), et même après le succès si caractérisé de son exposition de 1807, Alfred de Curzon n'obtint rien encore.

Il n'est que juste d'ajouter que ces délais, de la part de M. Saglio, avaient à ce moment une cause grave, à laquelle, lui, du moins, ne pouvait passer outre : sa fille fut atteinte coup sur coup d'une fièvre cérébrale et dune fièvre muqueuse, qui, très longues à guérir, laissèrent, hélas, chez elle, des traces définitives. Ce n'est qu'à la fin de 1839 qu'elle fut entièrement remise et l'année suivante, que la demande d'Alfred de Curzon lui fut enfin soumise. Le mariage eut lieu le 5 septembre 1860.

Il fut célébré au Havre. C'est dans cette ville, sur les hauteurs d'Ingouville, que la famille passait depuis longtemps ses étés, et même, depuis 1848, la majeure partie de l'année. M. Saglio s'y trouvait auprès d'un frère aîné, qui dirigeait une raffinerie où lui-même avait des intérêts. Edmond était le dernier des trois fils de ce frère : l'aîné, Alfred Saglio, à peine plus jeune que M. de Cur-

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zon, fut directeur des forges de Fourchambault avant son cousin Henry. Le second était ingénieur des chemins de fer. Quant aux enfants de M. Camille Saglio, nous avons déjà vu Henry et je reparlerai d'Amélie. Juliette, sa cadette de deux ans, était, avec un type différent, la plus séduisante jeune fille qui se pût voir, d'une grâce extrême, d'un charme simple tout à fait attirant ; esprit délicat, élevé et d'une rare pénétration, elle était d'ailleurs très douée, soit pour la musique (avec une voix et un style d'artiste accomplie), soit pour le dessin (le paysage au fusain, spécialement : elle exposa souvent, plus tard, comme élève de son beau-frère). Puis venaient les deux garçons : Camille, qui suivit son aîné à l'Ecole des Mines et qui est mort directeur des forges d'Audincourt, et Robert, qui entra à l'Ecole des Beaux-Arts et devint architecte.

Amélie, — écrivait quelqu'un qui l'avait suivie de près en ces années-là, — « Amélie avait tout ce qu'il fallait pour briller et pour plaire. Lors de son entrée dans le monde, on avait admiré sa fraîcheur, l'élégance de sa taille, la noblesse de son maintien, la parfaite distinction de toute sa personne et le regard à la fois si profond et si doux, si intelligent et si caressant, où se reflétait toute son âme... Elle ne fit que paraître... A dix-huit ans elle tomba malade et ne retourna plus dans le monde... » J'ai déjà dit qu'elle était belle ; mais ses qualités morales dépassaient infiniment ses dons physiques. En vérité, si elle avait eu d'ailleurs la force, ou simplement la santé, elle eût été trop exceptionnelle. Mais sa vie ne fut, depuis les premières années de son mariage, qu'une lutte incessante entre l'esprit et le corps, un esprit indomptable dans un corps prématurément condamné à toutes les souffrances. Qui l'eût auguré de son enfance exubérante, de l'activité dévorante de ses premières années d'étude, de l'aspect vigoureux de sa taille élancée !... Comme tous les Saglio, elle était grande, et naturellement apte à tous les exercices du corps.

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Elle était née à Paris, le 2 février i838. Aux différents voyages où elle avait d'abord accompagné ses parents, et qui avaient ouvert ses yeux d'enfant à la passion de la nature et de l'art, avait succédé, surtout par les soins de sa mère, éducatrice remarquable, la plus solide instruction littéraire. Et tout de suite, ce fut comme un besoin pour elle, plus encore qu'une règle de conduite, de ne jamais effleurer l'étude entreprise, comme font tant de femmes, mais de la pousser le plus loin possible. Même au temps de sa santé, elle notait ce défaut : de se passionner tellement pour ce qu'elle faisait, qu'elle allait jusqu'à l'épuisement de ses forces. Plus tard, non seulement l'extrême ardeur qu'elle mettait à toutes choses lui faisait de tout une occasion de souffrance, mais l'impressionnalité excessive contre laquelle elle s'efforçait en vain de réagir décuplait encore ses souffrances.

Peu à peu, elle dut renoncer à ses plus chères aspirations. Son plus grand sacrifice fut la privation des offices religieux ; car elle était d'une piété profonde, très informée, très éclairée, souriante et d'un tact parfait, mais qui eût été apostolique avec une autre santé. Puis ce fut la musique. Elle en avait mené particulièrement loin l'étude. Son premier maître avait été Boëly (1783-1858), pianiste et violoniste, organiste et compositeur, maître sévère et éminemment classique, qui forma à la fois sa technique et le goût très fin et très sûr qu'elle garda depuis. Avec lui, elle menait de front le piano et l'harmonie. Elle perfectionna son talent sur le piano avec Louise Mattmann (1837-1861), une artiste du plus grand style, prématurément enlevée à une réputation exceptionnelle ; elle poursuivit ses études de composition avec le maître incomparable César Franck. Quand la musique lui fut à peu près interdite, elle était tout à fait une artiste au piano, où d'ailleurs elle possédait un véritable don de lecture à première vue, et elle avait exercé son imagination sur une foule de sonates pour piano seul, ou pour piano et violon, de mélodies, de motets avec chœurs et

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soli... Bien entendu, aucune de ces œuvres, sauf quelques-unes des dernières, exécutées dans diverses églises, ne franchit le cercle le plus intime, pas plus que son ta- , lent même de virtuose. C'est pour sa satisfaction personnelle que M'nc de Curzon cherchait en tout la perfection. Elle l'atteignit encore dans un autre art, qui, heureusement, s'accordait mieux avec sa faiblesse, et qu elle n'abandonna jamais : la peinture de fleurs... Oh ! pas du tout celle qui attire tant de femmes ! C'est la passion de la botanique, et le regret de voir tant de jolies fleurs sécher dans l'herbier, qui lui donna l'idée de les peindre plutôt, toutes vives, et de se créer ainsi son herbier à l'aquarelle. Elle n'y admettait d'ailleurs que les espèces naturelles et non cultivées ; mais, entre ses premiers essais de jeune fille, presque tous refaits plus tard, et les dernières pages de sa pleine maîtrise, elle a laissé une collection qui ne comprend pas moins de huit cents variétés, d'une exactitude toute documentaire en même temps que d'une délicatesse d'exécution tout à fait rare. On a peine à croire à la somme d'occupations que son activité naturelle arrivait ainsi à accumuler, même au temps où son état de santé semblait le plus épuisant. C'était la lecture, c'était la culture de plusieurs langues étrangères, ce fut surtout l'éducation de son fils, qu'elle suivit de très près en tout temps, mais pour qui elle fut peu à peu, même quand il s'agit de la préparation aux examens supérieurs, une infatigable et lucide répétitrice, presque une associée. — On avait aussi parfois peine à croire à l'état réel de sa santé, si grand était l'empire qu'elle prenait sur elle-même, sur sa faiblesse et sur ses souffrances, si animé son teint, si plein de charme son air de jeunesse, accentué par ses beaux cheveux bruns ondulés, qui ne blanchirent jamais. Mais c'est que toutes ces maladies aiguës dont elle fut successivement accablée étaient accidentelles en somme, et sa constitution naturelle ne succomba dans la lutte qu'au bout de cinquante et un ans.

SA VIE ET SON ŒUVRE l63

Il importait, ce me semble, d'esquisser ici, sans attendre davantage, les traits caractéristiques de cette si attachante physionomie ; car on peut dire jusqu'à un certain point que le mariage d'Alfred de Curzon a changé sa carrière en même temps que sa vie : et il fallait expliquer comment. Non qu'il y eût un désaccord quelconque, ainsi qu'il arrive souvent, entre ses instincts artistiques, ses besoins intellectuels, son tempérament personnel, et ceux de sa jeune femme. Tout au contraire, jamais femme d'artiste n'entra plus naturellement et absolument dans sa vie nouvelle : elle était dans une constante communion d'idées, d'aspirations, d'impressions avec lui ; elle suivait son activité artistique avec un attachement aussi discret qu'absolu, et en même temps une personnalité de jugement qui donnait toujours du prix à sa manière de voir ; bref, il se sentait toujours pleinement compris. Mais quoi ? cet aide même, si précieux pour un artiste, et si rare, qu'il espérait trouver, qu'il avait trouvé en elle, la maladie le paralysait aussi : au lieu d'y puiser une force nouvelle, c'est une responsabilité imprévue qu'il assumait; et, justement parce qu'il avait rencontré une àme aussi sœur de la sienne, il envisageait sans hésiter cette sollicitude de tous les instants : il était prêt, — il Ta dit — à lui sacrifier sa carrière.

Le sacrifice ne fut pas nécessaire ; mais, sans parler des relations mondaines ou artistiques, qu'il avait entretenues ou renouées avant son mariage et auxquelles il fallut à peu près renoncer dès les premières années, — si funeste que pût être un pareil isolement pour son succès, — c'est à cette jouissance, pour lui capitale, d'explorer et d'interroger la Nature qu'il dut surtout dire adieu. Essentiellement paysagiste, c'est à l'école de la pleine nature qu'il s'était formé, presque seul ; c'est auprès d'elle qu'il avait progressé, c'est en se plongeant dans son sein (selon l'expression du poète) qu'il voulait progresser encore... L'occasion, désormais, ne devait lui en être que rarement offerte, et sans qu'il la pût choisir. Nul au monde ne l'a

jamais entendu s'en plaindre, mais il est hors de doute qu'il en souffrit grandement, et sa carrière aussi. — J'estime, quelque délicate à résoudre que soit cette question, qu'il convenait de l'indiquer, tout au moins, ici : elle est essentielle pour l'histoire de l'œuvre et du talent de l'artiste, si peut-être ils ne donnèrent pas ainsi tout ce qu'on devait attendre d'eux; pour l'homme, la noblesse et la fermeté de son caractère, la simplicité de sa bonté, l'absolu dévouement de son amour, en ressortent d'une façon qui lui fait infiniment d'honneur.

LETTRES A Georges Brillouin.

Poitiers, 28 août (i853).

Mon cher Brillouin, depuis que j'ai quitté Paris, je ne suis pas sorti de Poitiers et n'ai rien fait encore de ce que je voulais faire. J'ai avancé quelques petits tableaux et fait quelques fusains ; mais point d'études d'animaux, comme c'était mon intention. Je vais partir pour la campagne, aujourd'hui ou demain et me mettre enfin à la besogne : je désire toujours être à Paris dans les derniers jours de septembre.

J'ai reçu, il y a quelques jours, une désolante nouvelle : M. A. de Madden, le plus ancien et le plus cher de mes amis, celui avec qui je devais faire le voyage d'Orient, est mort à Tripoli de Syrie, enlevé en quarante-huit heures par une fièvre pernicieuse... J'ai un véritable remords de ne l'avoir pas accompagné.. .

La fièvre a pris ce pauvre ami au milieu des ruines de Baalbeck ; un second accès l'a repris sous les cèdres de Salomon et dans le village d'Eden ; et il est venu mourir au pied du Liban, dans un couvent de moines, les yeux attachés sur la mer, qui le séparait de son pays et de ses amis.

Au même.

Paris [3i octobre i853].

...Je n'ai encore rien entrepris de sérieux ; je termine trois ou quatre petits tableaux, qui me ruinent en cadres en attendant qu'ils m'enrichissent. Je vais pourtant entreprendre ma vue

d'Athènes des bords du Céphise... Je vais en envoyer trois à Lyon : un que j'avais commencé à Rome, l'effet d'hiver qui était à l'exposition de Paris, et les bords du Clain.

Au même.

La Lésière, 4 août i854 [par Meslay, Mayenne].

... Si j'en ai le loisir, je pourrai faire ici quelques études d'animaux, M. de Madden, chez qui je suis, ayant une étable fort bien montée et assez bien disposée pour qu'on y puisse travailler à Taise. Malheureusement, il n'a guère que des vaches anglaises, c'est-à-dire déformées par l'industrie et d'un poil pistache, ce que je n'aime pas beaucoup.

J'ai fait à Poitiers quelques études de poules et canards, et une aquarelle d'un intérieur de paysan qui pourra faire un pendant à la cuisine du couvent de Tivoli. A Moulinet, j'ai découvert quelques motifs de fabrique très pittoresques : je compte les faire à mon retour.

Au même.

Paris, 16 janvier [i 855].

... C'est demain soir qu'on doit envoyer les tableaux à l'Hôtel de Ville. Je n'ai pas vu celui de Flandrin ; mais ceux de Desgoffe ', Bellel et Lecointe. Ceux de Desgoffe sont très heureux de lignes : les fonds et les ciels sont même d'un bon ton ; puis des verts crus, des terrains d'ocre, comme à l'ordinaire ; ceux de Bellel sont d'un bon ton mais n'ont peut-être pas autant de tournure et d'intérêt de composition ; celui de Lecointe m'a semblé fade et banal.

Laurens a chez lui la Piétà de Delacroix qui se trouvait chez Thomas : c'est magnifique. Il va en faire une grande lithographie pour l'exposition. — M. Didier2 est retourné à Marlotte avec Cicéri 3. — M. Belly ; est revenu de Fontainebleau avec une masse de charmantes études...

1 Biaise-Alexandre Desgoffe, élève d H. Flandrin (Paris i83o).

2 Jules Didier, peintre et lithographe, élève de Cogniet, né à Paris en i83i, Prix de Rome de paysage en 1857.

3 P. -L. -Charles Cicéri, peintre décorateur (Saint-Cloud 178 2-1 868).

4 Léon Belly, élève de Troyon, Saint-Omer (1827-1877), peintre de ligures et de paysages, surtout orientaliste.

Au même.

Remoulins, i6 septembre i85 5.

Mon cher Brillouin, je suis au pont du Gard depuis dix jours, et j'y suis seul : M. Lagrange1 y est resté deux jours avec moi, puis il est allé assister à des noces en Touraine.

Ce pays est des plus charmants que je connaisse : il ressemble un peu au ravin de Narni, mais les montagnes sont moins hautes et s'arrangent mieux avec les arbres, qui sont très nombreux sur les bords du Gardon : peupliers blancs, chênes verts, ormes, aulnes etc., groupés sur des pentes ou sur des roches, et laissant entre eux de petites pelouses bien mouvementées. A l'endroit où les montagnes s'écartent et où le Gardon élargit prodigieusement son lit à moitié vide en été, se trouve le fameux pont du Gard. J'en ai vu de plus grands entre Palestrina et Frascati, mais aucun ne me semble si beau ni si pittoresquement situé. Il est d'une superbe couleur et construit en magnifiques pierres. Les Romains lui ont laissé le charme de l'ébauche, en laissant saillir çà et là des pierres énormes : rien ne fait plus ressortir le fini froid et sec du pont qu'on lui a accolé sous Louis XIV.

Les plus beaux motifs se trouvent à côté du pont. Flandrin2 y a puisé largement, et je me promène à chaque instant dans ses paysages. Là se trouve une grande roche verticale, rendez-vous des Bohémiens : deux ou trois familles y sont constamment établies et se renouvellent chaque jour. Une fois l'an, il y a, dit-on, une réunion générale de tous les Bohémiens du Midi.

Je suis logé à La Foux, près Remoulins, à vingt-cinq mètres du pont. J'emporte mon déjeuner, que je mange sous les arbres au bord de l'eau. J'ai choisi pour salle à manger un bouquet de peupliers sur un terrain élevé au-dessus des eaux d'émeraude du Gardon : ils me donnent l'ombre sans m'ôter l'air, assez nécessaire pour tempérer la douce chaleur qu'il fait ici. La salle à manger se transforme en cabinet après mon repas, et c'est là que j'écris ma correspondance. Mais aujourd'hui dimanche, les bourgeois de Nîmes, d'Avignon, de Remoulins et autres lieux m'ont chassé de ma demeure. Ils ont aussi l'habitude, le jour du Seigneur, de venir manger sur l'herbe au pont du Gard. — J'ai gravi la montagne, et vous écris installé sur un rocher élevé, caché sous des buissons de chênes verts. Tous les autres jours de la semaine, je jouis de la plus parfaite traquillité, ce qui ajoute énormément, pour moi, aux charmes du paysage ; privé de la

1 Léoa-Marius Lagrange, critique d'art (Marseille 1838, Nice ii

* Paul Flandrin, élève d'Ingres et frère cadet d'Hippolyte (Lyon 181 1, Paris 1902).

société de mes amis, j'aime la solitude : je puis au moins songer à eux.

En venant ici, je me suis arrêté dix jours à Autun chez un de mes amis, Froment ', dont vous avez remarqué, je crois, les dessins à la sanguine, style Hamon. C'est le plus charmant garçon du monde, et sa femme une excellente personne. Malheureusement elle n'a pas de santé : les médecins lui avaient ordonné de quitter Paris, et depuis dix ans ils sont établis dans cette petite ville d'Autun, qui est tout à fait la campagne. Le pays est beau et montagneux : de belles pentes, de beaux groupes de châtaigniers et de hêtres, de nombreuses sources, en font un pays très pittoresque, très frais et agréable h habiter. Mm0 Froment est forte musicienne : elle nous régalait chaque soir d'un petit concert, et j'ai rarement entendu jouer avec plus de charme. Je recommande a Mme Brillouin certains petits motifs de Reber : ils m'ont paru délicieux.

Les bords du Rhône m'ont fait le plus grand plaisir : ils étaient moins beaux dans mes souvenirs. Ce qui leur manque, au dire de M. Lagrange, et ce qu il m'a paru manquer à Avignon en particulier, ce sont les premiers plans. — M. Lagrange m'a fait visiter en détail Villeneuve-lez-Avignon. Il y a deux cloîtres fort curieux dans la ville, dont un, à moitié ruiné et habité par une douzaine de familles. Dans l'église se trouve une belle Piètà de l'Ecole de Van Dyck, sur panneau et fond d'or. Un autre tableau fort remarquable de l'Ecole primitive italienne se trouve à l'hôpital.

Je ne reçois pas de nouvelles de Laurens ; il est probable qu'il attend toujours M. Thiers pour se décider sur le voyage d'Espagne. Quoi qu'il en soit, je resterai encore ici huit jours, puis j'irai à Vaison ou Carpentras.

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