EXTRAITS DE CARNETS
[Septembre i855].
Pont du Gard. — Charmant ciel bleu pâle rayé de voiles gris plus clairs ; par-dessus, nuages dont les ombres violacées sont plus foncées et les lumières rose doré plus claires. — Le Gardon, ridé par le vent, prend tout à fait les tons de la mer de Naples, bleu clair, foncé, verdâtre ou non. — Soleil levant devant ma fenêtre : ciel Claude Lorrain ; barres gris-or sur le bord des montagnes ; flocon d'or un peu plus haut.
Lever du soleil. Les nuages les plus près de l'horizon (une demi-heure avant le lever) ne reçoivent aucune lumière ; gris
1 Eugène Froment, peintre et décorateur, élève d'Amaury-Duval (Paris, 1820-1901) .
dorés. Ceux plus haut, d'un gris plus doré, faiblement éclairés sur les bords. Fond du ciel, Claude Lorrain, ton doré près l'horizon peu lumineux. Terrains violacés. Sables du Gardon presque plus clairs que les montagnes qui sont plus bleues.
Pont du Gard moins grand qu'un de ceux de Treponte, près Tivoli, mais dune beaucoup plus belle construction et architecture. Du ton doré des édifices de Rome. — Le site encore plus beau que le pont. Groupes d'arbres mêlés : peupliers blancs, ormes, saules, chênes verts, sur les bords du Gardon, se composant admirablement avec les rochers perpendiculaires et les montagnes, laissant entre eux de petites pelouses mouvementées de la manière la plus gracieuse. Troupeaux se reposant à l'ombre, vers midi. Grotte basse, mais large et profonde au pied d'une roche verticale : rendez-vous de bohémiens. — Terrains à étudier, d'une forme et dune couleur parfaite. Les bords du Gardon sont constamment intéressants.
Coucher de soleil au pont du Gard : fonds du ciel bleu pâle, bandes jaunâtres de deux valeurs, l'une plus claire, l'autre plus foncée.
Autre : ciel extrêmement couvert d'un nuage gris doré, percé de barres d'or; fonds vert violacé.
A La Foux, lever de soleil avec nuages bleuâtres : les bords de ceux d'en haut légèrement gris roux. Fonds du ciel Claude Lorrain. Montagnes les plus éloignées presque du ton des nuages, bleues ; les plus rapprochées violet foncé ; les arbres se détachant dessus en vigueur, mais sourde ; les graviers de la rivière presque plus clairs que les nuages, et plus chauds. La rivière reflète les nuages, le bord seulement plus clair. Le village se distingue à peine : les toits à face exposée au soleil plus clairs que les montagnes, l'autre face plus sombre, le ton plus roux.
A G. Brillouin.
[Paris] 18 février i856.
... Depuis quinze jours j'ai presque toujours eu modèle, et je vais enfin commencer à dessiner mes grands cartons pour Autun. J'ai descendu ce matin le châssis de mon grand tableau du Tasse1, que j'ai déroulé en présence de Laurens : il ne nous a pas paru trop mauvais, et il est aussi frais que lorsque je le roulais il y a dix ans.
J'ai assisté aux deux seules représentations qui aient été données de Guillery, la pièce d'About. Les journaux, h l'exception de
1 II m'a été impossible de savoir à quel tableau il est ici fait allusion, et ce qu'il a pu devenir. D'après cette lettre, il devrait avoir été peint en i845 ou 1846 au moins.
Th. Gautier dans le Moniteur, l'ont abîmé à qui mieux mieux. Il y a un peu de jalousie dans cette grande animosité : c'est une farce de carnaval, à l'imitation du Malade imaginaire ou du Médecin malgré lui, un peu rabelaisienne, un peu crue, très spirituelle et vivement écrite ; rien de sérieux au fond.
Les Contes drolatiques de G. Doré ont paru1. C'est charmant, fantastique et plein de fantaisie ; au reste fort semblable au Rabelais, comme le texte.
.4// même.
Paris, 27 février i856.
... Froment désire ne rester à Paris que le moins possible, prendre de nouveaux vases à Sèvres, et retourner à Autun avec moi pour nous mettre immédiatement à la chapelle. Aussi ai-je tout laissé pour être prêt quand il faudra partir. J'ai tendu mon papier sur le grand châssis du Tasse, et y ai dessiné en peu de jours le Christ, saint Martin et son ange. Je vais fixer, couper, rouler, retendre du papier et recommencer. Lorsqu'on aies matériaux, cela va assez vite ; et j'ai ceux des deux petits sujets, une partie de ceux du grand et le cul-de-four. M. Buisseret est venu me voir dimanche, et m'a trouvé faisant le portrait de M. Saglio2. La vue de mon grand carton lui a fait naître la pensée de me faire donner à décorer une des églises d'Angoulême, ou tout au moins la chapelle de l'évêché. Si l'évêque d'Angoulême repasse à Paris en revenant de Rome, il veut l'amener dans mon atelier. Bien entendu qu'on ne me paierait pas en prières...
Pinque a été un peu malade, de trop travailler, à ce que je crois : il est quelquefois courbé sur ses pierres lithographiques depuis huit heures du matin jusqu'à minuit. Celle qu'il a entreprise d'après moi avance peu, parce qu'ils font d'abord les travaux qui rapportent; mais j'ai bon espoir, Didier se mettant avec eux pour la terminer. Je leur ferai probablement un pendant...
[Paris] 10 avril i856.
... J'ai un pied à Sèvres : Froment a parlé de moi à M. Regnault, qui lui a répondu : « Faites-lui faire des essais ; nous manquons de peintres de figures et je lui donnerai volontiers des travaux. » J'ai chez moi le petit vase, la palette et les couleurs, et je vais
1 C'est l'illustration célèbre de la 5e édition du recueil de Balzac.
2 Henry Saglio, alors élève de l'Ecole des Mines.
représenter pour mes débuts un troupeau de chèvres conduit par son berger...
Au même.
[Paris] 23 avril i856.
... Dans huit à dix jours, la lithographie de ma Sérénade 1 sera terminée, et l'on commencera le pendant, qui représente un pèlerinage à Rome ". La publication de ces deux planches pourra me faire quelque bien, et me faire vendre quelques-uns des 25 tableaux que j'ai chez moi et que je vais envoyer en Angleterre, à Gand, Cologne, Strasbourg etc..
Au même.
[Autun] 8 juin i856.
... Le cul-de-four de notre chapelle est presque terminé ; lundi, on commencera à dorer le fond, et j'espère que cette partie sera finie à la fin de la semaine. Cela va extrêmement vite, surtout lorsqu'on est deux. Le supérieur du séminaire est ravi. Monseigneur l'évêque est venu nous rendre visite et nous a invités à dîner pour aujourd'hui...
J'ai commencé et très avancé un petit portrait de la petite-fille de Froment (non la dernière) ; elle est assise, un livre sur les genoux, sa poupée à ses pieds. On est très satisfait, et moi très content de voir que cela va très vite et flatte beaucoup. C'est peut-être une mine à exploiter, j'en essaierai à Nancy...
J'ai revu ici avec beaucoup de plaisir le tableau d'Ingres3 : il est placé dans la sacristie, où il fait très bien.
Au même.
[Paris] 28 juillet i856.
Mon cher Brillouin j'ai enfin une solution à Sèvres. J'y suis allé mercredi dernier et M. Nicolle m'a fait dire que M. Regnault avait décidé que l'on me donnerait un vase à décorer. J'ai laissé les deux dessins que je lui apportais, et il paraît qu'ils ont plu, car le vase se change maintenant en deux coupes, sur lesquelles je dois peindre lesdits dessins. Elles me seront envoyées; je les peindrai chez moi, ce qui m'arrange beaucoup...
1 Sérénade à Venise, dessin exposé au Salon de 1 845.
2 Groupe de pèlerins se rendant à Borne, dessin non exposé.
3 Le Saint-Symphorien.
A Autun, les archevêques de Lyon et Turin ont visité notre chapelle, qui excite de plus en plus l'enthousiasme général. Froment aura bientôt terminé les figures de la nef. La crypte a été également décorée de symboles imités des catacombes de Rome : cela fait très bien. Ma lithographie est arrivée trop tard pour être distribuée aux évêques ; mais Froment a dû la porter au séminaire et à l'évêque, qui sera prié d'accepter la dédicace de l'ouvrage. La société Eduenne d'archéologie en aura aussi un exemplaire.
... J'ai modèle demain pour terminer les dessins des compositions de Saint-Martin ; je me mettrai immédiatement à les lithographier.
Baudry est de retour et a pris l'atelier de Mme Brune au n° 8 de la rue des Beaux-Arts. — Nous ruminons, M. Saglio et moi1, un voyage en Belgique et sur le Rhin pour le mois d'octobre. Nous y consacrerions une quinzaine ; puis M. Saglio irait passer le reste de ses vacances au Havre, où il compte m'emmener...
A M. Camille Saglio.
Paris, 6 août i856.
... La planche des peintures de Saint-Martin est la première d'un recueil qui contiendra toutes les figures de Froment, les miennes, et quelques feuilles d'architecture. Nous dédierons le tout à M. l'évêque d' Autun 2.
Notre chapelle continue, m'écrit Froment, à exciter un enthousiasme général : les évêques de Lyon et de Turin, venus au sacre de l'évêque de la Rochelle, ont beaucoup admiré ; déjà il est question de nous donner à décorer la chapelle de l'évêché. Enfin j'ai bon espoir que ces peintures, entreprises pour l'amour de Dieu, nous procureront des travaux plus lucratifs. Des tentatives seront faites du côté d'Angoulème et de Tours, dont les évêques sont liés avec ma famille.
Depuis que j'ai exécuté ces peintures murales, je me sens extraordinairement hardi devant une toile ; comme vous l'écrivait Edmond, j'en ébauche une, considérable pour moi (2m,6o sur im,5o). Je tache d'y représenter Dante et Virgile sur le rivage de la mer, au moment où aborde la barque qui porte les âmes du Purgatoire. Ce tableau n'est point une commande, mais il en amènera, je l'espère : Edmond m'y encourage beaucoup.
Vous avez la bonté, Monsieur, de prendre à cœur mes intérêts, et vous m'engagez à secouer ma timidité et à me montrer davantage. J'avais cru qu'il suffisait de bien faire ; mes efforts n'avaient
1 Edmond Saglio, alors attaché à la Direction des Beaux-Arts.
2 Ce projet n'a pas été exécuté.
pas d'autre but, et j'ai négligé bien des relations qui eussent pu m'êtres utiles : aujourd'hui je cherche à renouer...
A G. Brillouin.
Poitiers, 5 septembre i856.
... Je viens enfin de recevoir une lettre de Gand. On m'offre 5oo francs de mon Intérieur de moulin ; je les accepte. Avant de quitter Paris, j'ai fait deux petits tas de tableaux pour Rouen et Marseille : cela fera 23 tableaux exposés ; il m'en reste encore une dizaine.
M. le Supérieur du séminaire d'Autun nous écrit que notre chapelle fait l'admiration générale et que, depuis qu'il a donné la permission de la visiter, elle ne désemplit pas. Il y a en ce moment quatorze évêques h Autun pour la translation des reliques de saint Lazare : on leur donnera de nos lithographies. J'en ai envoyé au supérieur sur sa demande : il est certain, dit-il, d'en placer un grand nombre.
A Alexandre Babinet.
Louvain, 14 octobre i856.
Mon cher Alexandre, voici près de quinze jours que nous sommes partis et nous ne sommes pas au bout de notre voyage. Le temps a été constamment magnifique, et nous avons vu les bords du Rhin dans toute leur splendeur. Ils sont fort beaux, et les petites et grandes villes que baigne le fleuve, style poétique, sont très pittoresques et très curieuses ; mais les bords du Rhône sont merveilleux, au-dessus de ce que l'on peut dire et imaginer.
De toutes les cathédrales que nous avons admirées, celle qui nous a le plus émerveillés, c'est encore Strasbourg. Non pour sa flèche, un peu maigre quoique très élégante, mais pour son magnifique chœur roman. Après elle nous avons beaucoup admiré celles de Spire, Worms, Mayence : églises romanes en grès rose, plus belles et plus riches à l'extérieur qu'à l'intérieur. Celle de Spire a été fort enlaidie par des peintures dignes de Picot, qui la couvrent entièrement a l'intérieur. La fameuse cathédrale de Cologne est aussi une fort belle chose, surtout à l'intérieur : il y a cinq nefs, et celles des côtés sont aussi élevées que Saint-Pierre de Poitiers. A l'extérieur, c'est un peu confus. — Il y a à Cologne une foule d'autres églises romanes très belles ou très curieuses...
Nous avons fait la connaissance, à Cologne, d'un peintre M. Bock, qui fait une collection d'anciennes étoffes. Il en a plusieurs milliers d'échantillons très remarquables, puis quelques
grandes pièces, et enfin des vêtements de prêtre entiers. Il a une chasuble de saint Bernard, etc. .. Lyon lui a fait des offres considérables pour sa collection, et quoiqu'il y tienne beaucoup, il a le projet de la lui céder lorsque l'ouvrage qu'il publie làdessus sera terminé : il espère que cela renouvellera un peu le goût. — Espérons.
De Cologne nous avons fait une pointe à Sœst et Munster dans la Westphalie. Nous avons vu cette fameuse cathédrale, qui est vraiment fort belle. J'irai voir un jour avec toi Le Prophète, pour m'assurer si les décors sont bien exacts. La ville de Munster est toute plate et entourée de plaines et de marais. Elle a conservé assez de ses vieilles maisons pour avoir encore une bonne couleur moyen âge. Nous y avons entendu, là comme à Strasbourg et à Cologne, de fort beaux chants dans les églises, très graves, très religieux.
De Munster nous sommes revenus directement à Aix-la-Chapelle, sans nous arrêter à Cologne. L'église qui donne son nom à la ville n'est pas bien belle ; les restaurations de tout genre l'ont fort enlaidie, mais son trésor est éblouissant. Il renferme deux chasses énormes en argent doré du xie siècle, décorées d'émaux magnifiques et de pierres précieuses superbes ; et quantité d'autres reliquaires du plus beau travail et de la plus riche matière.
Nous avons visité Liège en passant ; elle n'a d'intéressant que l'ancien palais de ses évèques. Louvain, où nous sommes, et d'où nous partons dans une heure, a un hôtel de ville curieux, des églises peu remarquables mais renfermant quelques magnifiques tableaux, et une collection particulière de M. Van der Swick, extrêmement belle et bien choisie, et bien disposée : de magnifiques paysages, tableaux de genre, portraits, etc.. Ce soir nous allons visiter Malines et coucher à Anvers.
A G. Brillouin.
Bruges, 19 octobre i856.
Mon cher Brillouin, nous voici au bout de notre voyage ; dans deux jours peut-être je pourrai vous en donner de vive voix des nouvelles.
Nous finissons par une des plus charmantes et intéressantes villes que nous ayons rencontrées. Bruges est presque aussi pittoresque que Venise : nous n'avons vu nulle part une ville ayant aussi bien conservé son caractère moyen âge. C'est en même temps une ville très propre. Il y a sur ses canaux des vues extrêmement imprévues. C'est aussi à Bruges que se trouvent les plus beaux tableaux de Memling : ils sont presque tous conservés dans un hôpital pour lequel ils ont été faits ; c'est ce qui explique leur conservation parfaite. Il y a aussi de lui au Musée d'Anvers un
lj{t ALFRED DE CURZON
portrait admirable. — Au reste je trouve que les maîtres de cette époque en font d'admirables : leurs tableaux, au contraire, sont toujours un peu fatigants par le manque d'unité de composition et d'effet.
Rubens n'a pas grandi dans mon esprit : nous pouvons parfaitement nous faire une idée de son talent par ce que nous avons vu de lui en Italie et en France. Je vous avoue même qu'il finiçait par m'ennuyer Ce sont toujours d'admirables tapisseries, mais souvent ce n'est que cela.
J'en dirai autant, à plus forte raison, de Van Dyck : c'est un admirable peintre de portraits, comme nous pouvons le voir à Paris; mais c'est un pauvre peintre de tableaux, religieux ou non.
Nous avons vu à Rotterdam La Leçon d'Anatomie de Rembrandt. C'est très beau, mais d'une facture un peu ronde et froide. Ses Bourgmestres et sa Ronde de nuit, qui sont à Amsterdam, sont au contraire peints dans la manière de son portrait en bonnet blanc ou son portrait du Jeune homme à la toque et à la longue chevelure. Je n'ai point vu de petits tableaux de lui qui vaillent les nôtres. — J'oubliais de vous parler des deux grands portraits en pied de M. et Mme Six, qui se trouvent chez les descendants du bienfaiteur de Rembrandt : ils ont l'aspect de magnifiques Van Dyck, avec plus de naïveté et de sérieux.
Le fameux Paul Potter de La Haye mérite sa réputation. C'est une magnifique peinture, simple, sans ficelles, dans le genre de certaines choses de Zurbaran. D'autres petits tableaux de lui sont très inférieurs. — Nous avons vu aussi de très beaux Ruysdael, dans une collection particulière de Louvain. Les Hobbéma sont toujours durs, secs et sans beaucoup de poésie. De beaux Metzu, Terburg, Ostade, Çuyp, Téniers, etc.. ; mais non plus beaux que ceux que nous avons.
Pour ce qui est des bords du Rhin, ils sont beaux, et, en quelques endroits, très propres à la peinture ; les petites villes qui baignent leur ombre dans ses eaux (style poétique) sont d'un pittoresque des plus amusants. Nous sommes descendus à Baccharach ; nous avons couché à Oberwesel ; nous avons visité Soppard, etc.. Mais les bords du Rhône surpassent tout ce que l'on peut imaginer : il ne faut point les comparer.
La cathédrale qui nous a le plus émerveillés est Strasbourg ; non pdur sa flèche, un peu maigre quoique d'un beau galbe, mais pour son chœur roman. Après elle, il faut citer, pour l'extérieur, Spire, Worms, Mayence ; pour l'intérieur, la cathédrale de Cologne et plusieurs autres églises de la même ville, puis Munster. Car nous sommes allés jusqu'à la ville du Prophète, et je retournerai le voir à l'Opéra pour m'assurer de l'exactitude des décors. Nous avons vu là la salle de la paix de Munster telle qu'elle était lorsque Terburg l'a peinte, les instruments de supplice de Jean de Leyde, et une pantoufle de sa femme. Mais nous causerons de tout cela à loisir...
Au même.
Poitiers [8 avril 1859].
...Je serai resté ici seize jours. Je ne les ai pas trop mal employés, ayant fait un nouveau portrait de mon père, dont je suis assez content, et celui de mon frère aîné. Ces deux portraits sont dans de petites proportions ; néanmoins, ils mont demandé trop de temps pour que j'aie pu terminer les deux aquarelles que je devais faire.
...Poitiers prend le goût des vitraux. Le Sacré-Cœur en a fait faire trois à M. Maréchal de Metz : ils sont bien, mais trop modelés, comme tous ceux que vous connaissez de lui. Je suis allé visiter quelques galeries et collections que je ne connais pas encore. La plus considérable est celle de M. de la Sayette : elle égale, si elle ne surpasse, en faïences et émaux, celle de M. Ratier qui s'est vendue dernièrement à Paris. H y a un magnifique chandelier de ce service Henri II si rare et si cher : c'est une pièce qui vaut 25. 000 fr.
D'autres amateurs ont quelques bons tableaux, mêlés à beaucoup de détestables : ilsjouissent également des uns et des autres.
J'ai revu nos églises avec grand plaisir : celle de Saint-Hilaire est des plus pittoresques ; on en ferait une merveille avec un million ; mais où le trouver ?
A M. Camille Saglio.
17 août 1860.
Je n'ai pas revu mon architecte qui doit chercher des terrains pour nous. J'ai visité seulement l'appartement et l'atelier d'Yvon 1, qui est à louer. C'est ce que j'ai vu de plus convenable et de moins cher : l'appartement se compose de trois chambres à coucher de 3 mètres sur 4 et 5 mètres environ, bien éclairées (l'une d'elles, occupée par les enfants et la bonne de Mme Yvon, est à un étage plus haut, mais l'escalier qui y conduit est dans l'appartement) ; d'un salon, ou plutôt d'un petit atelier de 7 mètres sur 5 environ, servant de salon ; d'une salle à manger, dune cuisine, et de plusieurs cabinets. Le grand atelier, qui a deux entrées, un dans l'appartement, l'autre sur l'escalier, a 10 mètres carrés et est beaucoup plus grand qu'il n'est nécessaire. Tout cela est au second dans la maison qui fait le coin de la rue Notre- Dame-des-Champs et de la rue Bréda, en face de la rue Vavin...
L'atelier est si grand que l'on peut en faire facilement deux,
1 Adolphe Yvon, peintre de batailles, etc. (1817-1893).
avec des cabinets fort grands. Trois fenêtres au midi, sur des jardins du propriétaire, ont été fermées par Yvon et peuvent être rouvertes.
Au m ê me.
28 août 1860.
...Quant au voyage d'Italie, il n'y a pas, sans doute, de nécessité absolue à le faire ; mais il serait certainement utile et agréable. Il est bien vrai que la situation politique de l'Italie change un peu les choses et qu'au milieu des émotions et des passions de ces populations il sera peut-être difficile de trouver assez de calme, de tranquillité desprit pour travailler. Si nous avons ici notre logement de la rue Notre-Dame-des-Champs, sans nul doute nous reviendrons plus tôt.
Ce n'est point mon grand tableau1 à achever qui me ferait désirer un plus prompt retour ; mais plutôt les portraits de la duchesse2. Ces portraits, exécutés et exposés dans mon nouvel atelier, celui d'Yvon, m'en attireraient beaucoup d'autres, je le crois. Mais cela ne supprimerait pas complètement le voyage, et je pense que, sans grands frais, nous pourrions aller faire chez la duchesse, sur la Lac Majeur, son petit portrait, puis descendre vers Milan et Gènes, aller de Gênes h Florence, et rester un mois en Toscane. Le voyage de Rome pourrait être remis à des temps meilleurs avec celui de Naples auquel nous ne pouvons songer.
1 « Ecco Fiori ! » bouquetières de IN'aples.
2 La duchesse de Vallombrosa.