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INSTALLATION PRÈS DE TAMARIS. — LETTRES

Les dernières des lettres que l'on vient de lire font allusion au voyage qu'Alfred de Curzon projetait avec sa jeune femme, et à l'installation qu'il lui préparait à Paris. On n'est pas étonné que ses vues se soient portées vers l'Italie, et pas davantage qu'il n'eût pas songé à y faire un de ces voyages de noces hâtifs, si longtemps traditionnels. Il était question de vrais séjours; les deux époux y devaient passer plus de dix mois : partir à la fin de l'automne de 1860, après une halte dans la famille de Poitiers, et revenir pendant celui de 1861, vers octobre ou novembre. Hélas I à peine arrivés en Poitou, il leur fallut reconnaître qu'ils ne pourraient aller plus loin. Le voyage, les déplacements, les promenades mêmes, tout fatiguait Mme de Curzon. Avant le milieu du mois de novembre, ils étaient de retour à Paris et s'installaient rue Notre-Dame-des-Champs, n°54, devant la petite place qui est formée par le croisement de cette rue avec la rue Vavin.

Nous avons vu que c'est au peintre Adolphe Yvon qu'Alfred de Curzon succédait ici. L'appartement était assez bizarre et peu confortable, avec ses trop petites ou trop grandes pièces, mais la situation du salon, en angle sur la place, et sa grande fenêtre d'ancien atelier encadrée de deux énormes bas-reliefs cariatides, n'était pas sans agrément ; et l'atelier surtout offrait de vrais res-

sources, qu'on augmenta encore en tendant quelques « verdures » pour y ménager une utile resserre. Ce qui manquait le plus, c'est le soleil, dont Mme de Curzon ne * put jouir un peu que lorsqu'on eut obtenu du propriétaire la faculté de rouvrir une des fenêtres qui donnaient sur son jardin, au fond de cette resserre de l'atelier.

Ce quartier montueux, voisin du Luxembourg et de sa pépinière, était particulièrement apprécié des artistes pour son bon air et sa belle lumière, et se trouvait encore à cette époque plein de jardins et de terrains d'un prix fort avantageux. Aussi Alfred de Curzon avait-il pensé d'abord à s'y bâtir à son gré une petite maison. Que ne s'en tint-il à cette première idée ! Il eût sans doute remonté la rue, vers sa partie haute, et l'installation eût été plus gaie. Et puis surtout, la maison serait sortie indemne de cette tourmente de la Commune, où fut pétrole et détruit de fond en comble l'immeuble du 54, devant lequel une barricade s'était élevée. Mais on peut dire qu'une vraie malchance l'a toujours poursuvi dans ces questions d'habitation. Quelques années plus tard, en 1866, sur de fausses indications, et par suite d'un marché de dupe, ne devait-il pas acheter à Passy cette maison qu'il ne put occuper, après la guerre de 1870, qu'à force d'aménagements et pour laquelle, si elle eût été habitable au moment de son achat, il eût encore quitté à temps la rue Notre-Dame-des-Champs?

Alfred de Curzon avait toujours eu un caractère à se contenter de peu et à s'accommoder de tout ; le confort ne fut jamais un besoin pour lui, et il semblait être peu touché de cette foule de bibelots de prix dont les artistes aiment tant à s'entourer. Cependant, avant cet incendie, qui ne dévora malheureusement pas que des bibelots ou des meubles, il avait su réunir, avec un goût difficile, quelques belles et intéressantes pièces, soit rapportées de Grèce et d'Italie, soit découvertes à l'Hôtel des Ventes. Il avait des livres, des gravures anciennes, la poésie de la pensée et la poésie de l'image. Sa femme, de son côté,

s'était formé peu à peu une petite bibliothèque musicale de choix, riche en classiques. C'était un intérieur plein de charme intime, laborieux et accueillant, dont les parents et amis surent vite trouver le chemin.

La première année de ménage fut marquée coup sur coup par une mort et par une naissance. Alfred de Curzon perdit son père, et ce fut un grand chagrin, même pour sa jeune femme, qui, un peu effarée d'abord à sa première entrée dans la maison de famille de Poitiers, au milieu de tous ces frères et sœurs tellement plus âgés qu'elle, parmi ces neveux et nièces dont elle n'était même pas l'aînée, avait gardé un souvenir ému et reconnaissant de la délicate réception et de l'exquise bonté du vieillard. Celui-ci, qui avait alors soixante-dix-neuf ans, s'éteignit sans maladie quelques mois plus tard, le 2 mai 18G1... Et le G juillet naissait le dernier de ses petitsfils, dont il n'avait pu que bénir d'avance l'arrivée au monde. C'est au Havre que Mme de Curzon avait été faire ses couches, qui furent assez heureuses pour lui permettre, comme elle le désirait essentiellement, de nourrir elle-même son enfant, et aussi d'aller passer en septembre quelques semaines auprès de sa belle-mère, à Poitiers.

A travers ces préoccupations de diverses sortes, le Salon de peinture avait apporté de nouvelles satisfactions à l'artiste, et les suffrages les plus flatteurs du public et de la presse. Il y était représenté par 6 toiles, dont 5 compositions de figures et i paysage. Les souvenirs d'Italie surtout s'y retrouvaient fixés, et ces types populaires d'une grâce un peu sauvage. Une Halte de pèlerins sur le chemin du couvent de Subiaco, en pleine montagne, paraissait à Théophile Gautier Tune des meilleures œuvres qu'eut signées le peintre. La Lessive à la Cervara mettait en scène de pittoresques usages dans un de ces villages perdus qui avaient offert naguère tant de saveur au paysagiste voyageur. Une famille de pêcheurs sous une treille, dans l'île de Capri, évoquait une vie plus facile

sous un soleil plus ardent. Enfin un groupe de jeunes Bouquetières napolitaines lançant joyeusement leur cri Ecco fiori ! « Voici des fleurs! » étudiait de plus près encore, et dans des dimensions voisines de la nature même, la vivacité et la finesse de race de ces types italiens. Cette dernière toile surtout avait eu un succès extraordinaire, et l'Empereur l'avait fait acheter pour la mettre dans son propre cabinet, à l'Elysée, où elle est toujours. Puis c'était encore une étude de figures, l'Amour, au fond des bois, pensif et las. Enfin, une grande vue de ruines Athéniennes, à l'aube, prise des bords de l'Ilissus.

Le jury, cependant, s'était borné à un « rappel » de seconde médaille (attribué également à Courbet et Lenepveu), mais on était convaincu dans le monde des arts que le nom d'Alfred de Curzon serait inscrit, cette année, sur la liste des croix de la Légion d'honneur, et ce n'est pas sans surprise qu'on le vit ajourné. Une lettre de Paul Baudry, où se résument les chagrins et les joies par lesquels son ami venait de passer, donne bien l'impression ressentie autour de lui, et, comme elle est restée inédite parmi tant d'autres publiées, je n'hésite pas à la transcrire ici :

Paris, 8 juillet 1861. Mon cher ami,

Je regrette bien souvent d'être si loin, si séparé de toi. J'aurais voulu, dans une récente circonstance, aller te serrer la main. Je ne doute pas, cependant, que tu n'aies compté sur ma vieille amitié et que tu n'aies pensé à la vive part que je prenais à votre douleur de famille.

La Providence nous envoie en même temps les chagrins et les joies. Je suis heureux d'apprendre par toi la naissance de ton enfant et je te remercie aussi bien vivement de la bonne preuve d'affection et de bon souvenir que tu me donnes par ta lettre.

J'espérais bien, car j'avais entendu prononcer ton nom, que nous serions compagnons, celte année. La répartition des prétendues récompenses m'a causé plus d'une surprise... Enfin, les plates bêtes font toujours bien leur chemin.

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Je serai bien heureux, et je pense que je n'attendrai pas longtemps, à te mettre ce ruban à la boutonnière. Nous savons tous les deux que nous l'aurons chèrement acheté et que personne n'aura le droit de réclamer.

En attendant, reçois tous mes compliments, qui valent bien ceux du jury.

A toi de cœur,

Paul Baudry.

Ce n'est qu'à l'occasion du Salon de i865 qu'Alfred de Curzon devait recevoir cette croix d'autant plus « chèrement achetée », en effet, qu'il ne faisait aucune démarche pour la briguer. Que d'œuvres remarquées pourtant avaient succédé à celles que j'ai déjà notées ! Au Salon de i863, à partir duquel les expositions devinrent annuelles, on vit de lui un grand paysage, Le Vésuve vu de V amphithéâtre de Pompéi, acquis depuis par le Musée de Bordeaux, et deux scènes de figures, souvenirs d'Italie également : La petite fileuse de Galinaro, et L'Angélus, gracieux groupe d'une jeune mère tenant sur ses genoux sa petite fille et lui faisant joindre les mains aux sons lointains de la cloche du village. En 1864, autre scène populaire italienne, mais plus importante: La Vendange, à Procida, où une jeune fille, montée sur une échelle, tend à un enfant les grappes qu'elle coupe sous une treille. De plus, une vue des Ruines d'un pont romain dans la vallée de Narni. En i865 enfin, à un autre paysage d'Italie, site des Apennins, Oliviers au bord d'un torrent (placé par l'Etat au musée de Blois), était jointe une des plus belles inspirations et des plus solides peintures de figures de l'artiste : L'Ange consolateur, qui de son archet divin répand comme un baume sur la vieille femme assise à ses pieds et dont l'œil altéré reste fixé vers la mer.

Mais les toiles que je viens d enumérer sont loin de représenter tout le travail d'Alfred de Curzon pendant ces quatre années. Son activité coutumière ne s'en serait pas contentée si elle n'avait eu à s'exercer sur d'autres

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entreprises. Dès 1839, une commande de la Ville de Paris, qui avait entrepris la décoration générale des chapelles de l'église Saint-Nicolas du Chardonnet, lui avait attribué la scène réservée à la chapelle du Sacré- Cœur. Dans ce cadre assez vaste (4 mètres sur 2) , l'artiste peignit l'épisode de IS Incrédulité de saint Thomas au moment où le Christ, apparu après sa mort à ses apôtres, fait toucher du doigt à saint Thomas la plaie de son côté. Achevé en 1862, il est vraiment regrettable que ce tableau, le plus important et probablement le plus remarquable qu'il ait exécuté dans le genre de la peinture religieuse, n'ait pu être exposé à ce moment au public. On sait assez dans quelles conditions désavantageuses de lumière toutes les toiles de cette église se sont trouvées, et l'œuvre d'Alfred de Curzon est restée, comme la plupart d'entre elles, absolument ignorée. Un peu plus tard, ce fut un portrait qu'il dut entreprendre, de dimensions naturelles, celui de la duchesse de Vallombrosa..., que Ion connaît moins encore. Enfin des propositions lui avaient été faites au début de 1862, par la Maison Hachette, en vue d'une illustration de la Graziclla de Lamartine, et il avait accepté avec joie ce travail intéressant, nouveau pour lui, qui lui permettait d'ailleurs de servir en quelque sorte la gloire d'un poète passionnément aimé.

Le résultat, malheureusement, trompa complètement ses espérances. Des combinaisons de librairie, et peutêtre la facilité d'exécution des illustrations de Gustave Doré, ce génial improvisateur, dont les in-folio commençaient leur pleine vogue, firent hâter à tel point la publication de cette Graziella, que les bois livrés par l'artiste après des mois d'un travail acharné, durent être gravés et tirés en quelques semaines. Or il n"y en avait pas moins de /j3, dont 20 compositions de figures, à pleine page, et 23 paysages avec ou sans figures, et l'exécution des bois avait été distribuée à une douzaine de graveurs différents. Ce fut une vraie bousculade, plusieurs d'entre

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eux s'en souvenaient fort bien encore, après vingt ans passés, et l'œuvre nous apparaît réellement comme bâclée. Ces gravures ne sont pas seulement sommaires, en dépit de la finesse des originaux; elles sont très souvent inexactes. Il est facile de le constater encore, car l'artiste avait eu l'heureuse idée, pour la plupart de ses planches de figures, de faire photographier les bois mêmes. Cette épreuve, unique, est tout ce qui reste d'un peu authentique de ce grand travail. Elle est d'autant plus précieuse que l'un des bois originaux, et non des moins importants, a dû être rejeté avant le tirage, tant il était devenu méconnaissable. Il ne serait pas impossible, grâce à ces photographies, et aux exquisses des autres planches ou aux études originales d'après nature qui les ont préparées, de reconstituer encore aujourd'hui la véritable Graziella d'Alfred de Gurzon. Seulement il faudrait employer uniquement la photogravure, aux teintes chaudes et profondes. Aussi bien, l'artiste n'avait rien d'un illustrateur ; l'improvisation, les scènes faites « de chic », la vivacité des mouvements, le romantisme des paysages, n'étaient pas son affaire, et la gravure sur bois a toujours trahi les œuvres de lui qu'elle reproduisait. Pour celles-ci surtout, qui évoquaient une sorte de poème populaire, simple et humain, il eût fallu les traiter toutes comme des tableaux achevés.

On trouvera au Catalogue descriptif de l'œuvre le détail des 43 dessins de cette Graziella. Je citerai parmi les plus remarquables : La Prière du soir chez un vieux peintre romain, La Pêche nocturne, au trident, Le Repos parmi les rochers (où figure Lamartine, ainsi que dans la plupart des autres scènes), La Prière à la Madone, J^a Famille endormie sur le toit, Graziella donnant à boire à Lamartine , Graziella filant, La Cueillette des raisins, La danse de Graziella, Graziella auprès du lit de Lamartine, Le raccommodage des filets, Graziella sortant de l'église (c'est la planche qui n'a pas été reproduite), Lamartine à genoux près de Graziella malade ; puis des

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vues de Tivoli, la vallée de Narni, Frascati, Terracine, Gapri, Pompeï, Sorrente, Procida...

Quelques-unes de ces compositions ou de ces vues ont reparu depuis en tableaux, par exemple, La cueillette des olives [La vendange, à Procida), Le Vésuve vu de V amphithéâtre de Pompeï, Les Ruines du pont romain de Narni, que j'ai déjà mentionnées, et cinq ou six autres. On eût même désiré en retrouver davantage : aux principales de ces scènes, qui combinaient la figure et le paysage, la peinture eût ajouté une fluidité et un charme extrêmes.

Somme toute, Lamartine se montra satisfait : il comprenait l'alliance de la peinture à la poésie et ne s'étonna pas, comme pour Le lac, qu'on eût jugé à propos de mettre en musique... sa musique, incomparable en effet. Et puis Alfred de Gurzon possédait tellement, lui-même, une âme de poète ! Il faut lire, dans certaine page du Cours familier de littérature, la description de la « sombre vallée de Narni » et des « arches brisées du pont d'Auguste » pour constater combien l'exquise harmonie de ce style si pittoresque se trouve en accord parfait avec l'impression pénétrante évoquée à son tour par l'artiste... L'un et l'autre avaient, peint d'après nature1. Parmi les tableaux de chevalet, exécutés pendant ces années, et qu'on ne vit pas aux Salons de peinture, je citerai ensuite Une ferme dans la campagne de Rome, paysage documentaire en quelque sorte et une petite vue tout à fait exquise des Bords du Teverone, qui est au Musée d'Angers. Puis un curieux Effet de pluie, près du Havre; une grande perspective des Colonnes du Temple de Jupiter et de V Acropole d Athènes prise un peu avant le coucher du soleil, et une autre vue du même site avec l'Ilissus au premier plan ; une curieuse Briqueterie romaine dans un paysage automnal ; enfin deux grandes

1 Le lecteur pourra lire cette page peu connue à l'article du Catalogue où est cité le tableau.

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vues des Ruines de Pœstum, lune éclairée par le soleil couchant, l'autre par le soleil levant... D'autre part, voici, sous une forme très réduite, toute une scène de mœurs, des Pèlerins en prière devant une Madone dans les grottes de Cervaro, tandis que l'un deux souffle dans sa musette en l'honneur de la Vierge. Et surtout je n'ai garde d'omettre le petit portrait, tout à fait remarquable, que l'artiste fit de sa mère en 1864, comme pendant à celui de son père; et aussi la toile ronde où il fixa, dans leurs dimensions naturelles, les yeux rieurs, les cheveux blonds en désordre, et les mains pleines de raisins, de son petit garçon de trois ans.

Plusieurs toiles de plein air sont également de cette période. L'occasion, trop rarement offerte, de revivre un peu dans la nature, dans d'autres natures, avait pu être saisie, à plusieurs reprises, par l'artiste. Au printemps de 1864, on recommanda à Mrae de Curzon l'air de la mer, et spécialement la plage de Villers (Calvados), alors fort solitaire. Or ce pays réservait une surprise et une joie profonde à l'artiste : son « désert », vaste chaos de rochers et d'épaisse verdure, à deux pas de la mer et pourtant si loin d'elle et de tout, en apparence, « mine inépuisable d'études sérieuses de paysage », où il ne tarda pas à passer toutes ses journées de liberté, et qui nous a valu, comme vigueur de colorations et comme rendu de terrains, quelques-unes de ses plus magistrales peintures de plein air. Elles garderont fidèle témoignage d'un site qui a dès longtemps perdu tout son caractère. Des vues de plage, de mer et ciel, et quelques dessins sont aussi à citer.

M. et Mme de Curzon firent au reste deux saisons dans ce beau pays, chaque fois suivies de l'habituel séjour à Poitiers et dans ses environs, nouvelle occasion d'études peintes ou dessinées et même d'aquarelles (les dernières) .

Au cours de la seconde de ces saisons à Villers, Alfred de Curzon, pour chercher, en vain du reste, quelque

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autre villégiature en vue de l'année suivante, visita Caen, Valognes, Le Carteret, Bayeux, Arromanehes, Pont-en- (Bessin, Lisieux... Quelques croquis de carnet ont noté ce petit déplacement trop rapide.

Moins intéressant pour nous est le séjour de Tannée suivante, en 1866, dans le petit endroit de Boutigny, près Meaux. Soit que certaines œuvres aient été perdues, soit plutôt que Tartiste, très occupé par ses travaux à Paris, où il retournait constamment, ait trouvé peu de moments de liberté, il ne nous reste de ce site boisé que quelques dessins, de très fins fusains en particulier, d'après nature.

En revanche, les envois au Salon, de cette année et de Tannée suivante, sont importants et furent extrêmement appréciés. C'est au premier que parut le beau portrait de Mme de Gurzon, assise de face, vue à mi-corps, de grandeur naturelle, qui ravit Théophile Gautier et dicta à ce sceptique About les mots les plus sincères peut-être qu'il ait jamais écrits sur son camarade de Grèce. « Le talent de M. de Gurzon est un des plus originaux de ce temps-ci, car il est fait d'austérité et de tendresse... » N'est-ce pas en effet l'expression même de la carrière du peintre, et de son caractère ? Un paysage à figures, une évocation antique dans un cadre moderne, attirait aussi l'attention : Le rêve dans les ruines de Pompeï, où le poète endormi croit voir revenir autour de lui, dans la « maison du Faune », les ombres de ses anciens habitants. Cet aspect à la fois fantastique et réel parut on ne peut mieux saisi, dans sa pénétrante expression. « Cette ville morte », écrivait poétiquement Gautier, « l'antique lumière semble surprise de l'éclairer et ne la reconnaît plus. »

L'œuvre reparut à l'Exposition Universelle de 1867 avant d'entrer dans la collection de M. Paravey. Le Salon de cette même année contenait cette scène d'église ou d'intérieur souvent reproduite : Dominicains ornant de peintures leur chapelle. C'était un souvenir de la chapelle

du séminaire cTAutun, mais peuplé de figures monastiques austères et simples tout ensemble qui semblaient comme une étude d'âmes. Acquise par l'État, cette toile est restée longtemps au musée du Luxembourg avant de figurer, comme prêt, à celui de Poitiers. Un paysage de verte Solitude, inspiré du « Désert » de Villers, semblait un sanctuaire encore, à côté de l'autre, mais pénétré de grand air et de rêve.

S'il faut, d'autre part, noter les œuvres de cette époque qui prirent place dans d'autres expositions ou passèrent directement chez les amateurs, voici d'abord deux études de types populaires italiens : Au pied de la croix, des femmes en prière, sur la lisière d'une forêt, le soir venu, leur charge de bois mort auprès d'elles ; et un gracieux groupe ensoleillé : Jeune fille donnant à boire à un jeune pécheur, souvenir d'une scène de Graziella. Puis un morceau d'un tout autre génie, saisi en pleine rue poitevine, Une mère pauvre, à mi-corps, son enfant sur les genoux, petite toile actuellement au musée de Poitiers. Enfin divers paysages, surtout italiens : La porta furba, à Rome ; Souvenir d* Ischia ; La porte Saint-Laurent, à Rome encore; puis une Vue de V Acropole prise delà tribune aux harangues ; un effet matinal d'automne sur les Bords du Clain à Poitiers, tableau acquis par un amateur d'Anvers...

Cette année 1867, et la suivante, l'installation pour le printemps et l'été eut lieu à Meudon, mais la journée de travail passée toujours à Paris. C'est là pourtant qu'Alfred de Curzon entreprit le portrait, grandeur nature à mi-corps, de sa charmante belle-sœur, alors dans tout l'épanouissement de sa grâce et de sa beauté. Cette figure au regard pensif, ces bras nus et ces épaules à demi enveloppées d'une soyeuse écharpe blanche, le dessin ferme et la chaude couleur de l'ensemble, font du portrait de MllL Juliette Saglio l'un des meilleurs du peintre. 11 fut achevé en 18G9 mais ne parut jamais sous les yeux du public. — C'est là aussi qu'il eut l'une des rares maladies

de sa vie, une fièvre muqueuse, de peu de durée heureusement, au mois d'octobre 1867.

La santé de Mme de Gurzon était bien autrement préoccupante, et aucun des médecins de diverse sorte successivement consultés n'enrayait un mal complexe, subtil, qui semblait échapper au diagnostic. Il fallut, dès la rentrée de cette année, prendre le parti de mettre au collège son petit garçon, qui avait à peine six ans mais dont la vivacité sans bornes l'épuisait littéralement. L'été de 1868 fut consacré à un essai de traitement aux bains de Luxeuil (Haute-Saône), qui n'amena que des résultats négatifs, avec beaucoup de souffrances. Alfred de Curzon n'y resta pas inactif, dans les heures de liberté. Une très belle forêt voisine, celle du Banney avec ses hautes futaies, ses broussailles et ses solitudes, lui fournit un champ d'études très intéressant et dont il profita avec ardeur en les « poussant » très avant. Nous n'en pouvons qu'imparfaitement juger aujourd'hui, malheureusement, la plupart de ces petites toiles ayant péri. D'eux d'entre elles, seulement, et quelques dessins, sont restés comme souvenir de ces sous-bois vigoureux.

Si encore l'incendie de la Commune n'avait fait subir que cette perte à l'artiste ! Mais le malheur a voulu que l'un des deux tableaux du Salon de cette année, et Lune des plus importantes compositions de figures qu'il ait jamais peintes, se soit trouvé absent de l'atelier au moment de la mise en lieu plus sur de tout ce qu'il renfermait. Je veux parler de La Devineresse, dont je puis du moins publier la reproduction d'après une photographie, épreuve unique et seul témoin de l'œuvre perdue. Ce beau groupe, d'une poésie romantique, où contrastent si heureusement l'austère physionomie de la devineresse, la grâce attentive de la jeune fille qui lui a amené son fiancé sur le point de partir pour la guerre, et la mâle attitude du jeune porte-étendard, ferme et droit dans son armure noire et le regard bien loin de l'épreuve que sans doute il méprise un peu..., fut exposé à Munich en 1869, puis à

Bordeaux en 1870 : s'il y était resté, au lieu de rentrer à Paris, en pleine année terrible, nous n'aurions pas à déplorer sa destruction.

L'autre toile du Salon de 1868, la Vue d'Ostie pendant V inondation du Tibre, est un des paysages de l'artiste qui méritent le mieux de caractériser sa manière, et qui ont été jamais le plus appréciés. C'est celui qu'on a pu admirer si longtemps au Luxembourg, où l'Etat l'avait fait placer cette année même. Mais d'autres œuvres d'importance se réfèrent à la même époque. C'est une scène populaire italienne : Autour d'un berceau, groupe de femmes travaillant à l'ombre d'une treille, à Picinisco. C'est un paysage, animé de deux personnages antiques, assis Sur les rochers de Capri, au-dessus de la mer retentissante ; et encore une Vue des bords du Tibre près de Rome, à l'Aqua-acetosa, qui fut acquise cette même année par un Suédois de Gottenburg.

Enfin ce sont les quatre grands cartons destinés au Nouvel Opéra, dont il est temps que je parle car ils furent exécutés entre 1868 et 1870. — On sait dans quelles conditions l'entreprise de ce théâtre magnifique fut en quelque sorte emportée d'assaut, au concours, par le génie d'invention de Charles Garnier, le plus artiste des constructeurs et le plus original des architectes. Quand il s'était agi de commander les peintures destinées à décorer les foyers et les diverses salles de l'édifice (les premiers travaux de fondation remontent à 1861), Garnier avait tout de suite pensé à son camarade d'Italie et de Grèce, dont la souplesse de talent commençait à devenir proverbiale parmi les artistes. Il lui avait même destiné la tâche la plus délicate peut-être, sinon la plus flatteuse pour un amour-propre tant soit peu ambitieux : les quatre panneaux qui devaient figurer en mosaïque au plafond de Y avant-foyer (entre le foyer et l'escalier). Cette idée de l'emploi de la mosaïque, des émaux de Venise s'entend, délicats et nuancés comme une tapisserie des Gobelins, lui appartenait en propre, et il eût ardemment voulu

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pouvoir faire également exécuter sous cette forme toutes les peintures du foyer. Le prix de revient, décidément excessif, le contraignit de se borner à une surface plus 'restreinte : du moins en fit-il quelque chose de tout à fait à part. Cette voûte de lavant-foyer est entièrement décorée ainsi, les panneaux d'Alfred de Curzon s'y trouvant encadrés d'une somptueuse ornementation dessinée par l'architecte Àmbroise Baudry. Il faut voir ce que sont devenus, hélas ! les séduisantes compositions de Paul Baudry qui remplissent le grand foyer et où ce poétique artiste avait mis tout le charme svelte et toute la grâce jeune de son talent, pour juger combien Garnier avait raison de croire que l'avenir était à la reproduction en mosaïque..., et de prédire qu'un jour viendrait où « les figures de ce paysagiste » seraient seules à représenter à l'Opéra, la peinture d'histoire de cette époque. Baudry ne s'y était pas trompé, et en félicitait mélancoliquement son ami. Le fait est qu'après l'effet considérable et superbe de l'exposition des panneaux de Baudry à l'École des Beaux-Arts (en 187/i), avant leur mise en place, ces œuvres , aussitôt soumises à l'action combinée du gaz et de la poussière, puis nettoyées à diverses reprises, deviennent chaque jour plus méconnaissables, tandis que sous la fine mosaïque du Vénitien Salviati, celles d'Alfred de Curzon, auxquelles nul ne prit garde alors, ont conservé toute la fraîcheur et tout l'éclat du premier jour.

Aussi bien étaient-elles excellemment faites pour la place qu'elles occupent, je veux dire essentiellement décoratives. On peut avancer, sans crainte, que peu d'entreprises ont été aussi réussies par l'artiste, et lui font tant d'honneur. Aujourd'hui, après tant d'années d'évolution artistique, ces quatre panneaux apparaissent vraiment, parmi les œuvres peintes qu'abrite l'Opéra, comme l'une des plus fermes de style, et le plus au-dessus de la mode.

Quatre groupes mythologiques sont figurés, dans des

proportions un peu plus que naturelles, sur ces quatre compartiments à fond d'or. C'est Mercure enlevant avec lui Psyché dans l'Olympe, après la fin des épreuves imposées par Juncn. C'est Orphée entraînant, sans la regarder, Eurydice hors des Enfers. C'est Diane emportant en ses bras à travers l'espace Endymion endormi. C'est Eôs, c'est l'Aurore, enlevant d'un vol rapide le jeune berger Céphale qui la regarde avec une muette admiration. Ces quatre « enlèvements » sont présentés dans un mouvement calme et d'une simplicité majestueuse, comme il convient à des scènes toutes dépouillées des vulgarités de la terre. Alfred de Curzon craignait tellement de nuire à cette impression aérienne et divine de l'ensemble par quelque mouvement brutal, qu'il renonça, pour la quatrième scène, à un groupe, dont nous avons encore l'esquisse, celui de Pluton enlevant Proserpine qui se débat, où le geste et l'attitude du dieu des Enfers sont effectivement dune violence fort audacieuse.

Les cartons originaux ont été, après l'exécution, attribués par l'Etat au Musée de Poitiers.

L'année 1869, surtout, fut occupée par ces belles compositions, dont de nombreux dessins d'après le modèle, de précieuses études de nu ou de draperies, nous montrent mieux que pour d'autres œuvres avec quelle sûreté ce dessinateur si souple savait étudier et serrer de près la figure humaine, comme les formes et les accidents de la nature. Mais diverses toiles de chevalet datent encore de cette époque, plusieurs paysages notamment, dont deux parurent au Salon : une Vue du Vésuve et du golfe de Naples, et un motif des bords du Clain à Poitiers , mais après lesquels il serait injuste de ne pas noter un site de la Campagne de Sparte, austère et sauvage (aujourd'hui au Musée de Poitiers), un Petit couvent près de Subiaco, et un coin du pittoresque escalier de rochers et de treilles qui monte <ï Atrani à Ravello. Ces tableaux ne furent du reste exposés qu'en 1870, en même temps que paraissaient au Salon ces deux plus importantes

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compositions : La Naissance d'Homère et Au bord de l'Océan.

La première est peut-être la plus séduisante et la plus achevée en tous points parmi celles où Alfred de Curzon, à l'école de Poussin, mais avec une vérité d'expression plus moderne, a su mêler si heureusement la figure au paysage. Très importantes ici, sur un fond d'une chaude couleur, les figures ont plus de grâce et de souplesse que jamais, sous leurs proportions réduites, avec une fermeté de lignes dans les attitudes, les draperies, le modelé général, que l'artiste a égalée depuis sans doute, mais sans la dépasser. L'abandon de Critéis, à demi couchée sur le sol, la tête sur les genoux d'une vieille femme qui s'occupe à la servir, et surtout le geste de ses deux jeunes compagnes, l'une debout, emplissant une coupe que lui tend la vieille, l'autre, assise à terre et tenant de ses bras nus la corbeille où a été placé le nouveau-né, tout est du style le plus fin et le plus poétique. L'autre toile, où un étroit ravin, aux arbres sauvages, aux rocs désagrégés, encadre une mer blanche d'écume sous un ciel sinistre de tempête, est dans un autre genre, l'une des plus robustes qu'ait peinte l'artiste, et du plus grand caractère. Les deux œuvres, en somme, furent comptées au nombre des plus remarquables de l'année, et il est regrettable que leur exode dans les collections trop lointaines de deux amateurs, l'un de Bordeaux, l'autre d'Anvers, ait rendu vain tout espoir de les revoir à Paris.

On sait quel lendemain devait avoir le Salon de 1870 : les événements, trop imprévus, qui si brusquement, si douloureusement, se succédèrent alors, et dont le contre-coup, ressenti par la France entière jusqu'en ses fibres les plus intimes, n'est certes pas étranger à l'évolution que subit l'art même. M. et Mme de Curzon n'en eurent pas matériellement à souffrir, tout d'abord, les circonstances les ayant éloignés de la tourmente, mais j'ai déjà dit quel cruel sacrifice leur était réservé plus

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tard, et quel coup inattendu devait les atteindre au moment même où il semblait qu'on eût pu respirer et se ressaisir enfin !

Après deux séjours à Bellevue, un plus sérieux changement d'air avait paru devoir porter quelque amélioration à la santé de plus en plus précaire de Mme de Curzon, et son mari avait pris cette année le parti de passer l'hiver dans le Midi. N'emportant guère avec eux que le strict nécessaire pour quelques mois de ménage, ils avaient quitté Paris au milieu de l'été et s'étaient installés, non loin de la plage de Tamaris, sur la rade de Toulon, dans une sorte de villa ou plutôt de maison des champs, dont le propriétaire, un cultivateur, louait quelques appartements meublés, et qui portait le nom de « Notre-Damedes-Pins ». Ils devaient s'y trouver assez mal à l'aise et plutôt mal que bien, mais très tranquilles, très isolés, et dans un pays superbe, que n'avait encore transformé aucune entreprise d'hôtels et de tourisme. Malheureusement, au lieu du repos physique et moral escompté d'avance, quels mois d'angoisse et quelle succession d'épreuves ! A peine étaient-ils arrivés qu'éclatait la guerre, tout de suite terrible. Le souci de ses frères, aussitôt engagés, et de tant d'autres, qui ne revinrent pas tous, tant d'inquiétudes permanentes et diverses, et la détresse croissante de la France..., il n'en fallait pas tant pour atteindre profondément Mme de Curzon, dont l'état prit aussitôt un caractère aigu. Son mari, de son côté, souffrait d'une inaction forcée et n'avait pas le cœur à se réfugier dans l'art. Puis ce fut, coup sur coup, le siège de Paris..., le bombardement..., et la Commune fratricide, la ville en flammes..., et la nouvelle qu'en quelques jours, les derniers et les plus atroces, tout ce qu'ils possédaient s'était trouvé anéanti : la maison de la rue Notre-Dame-des-Champs avait été incendiée, il n'en restait plus que des ruines, et quant à la villa de Passy, les boulets du fort du Mont-Valérien l'avaient démolie aux trois quarts !

ig4 ALFRED DE CURZOX

Tout, cependant, n'était pas perdu, ou le désastre eût été de ceux auxquels un artiste a de la peine à survivre. Par une inspiration véritablement proAridentielle, M. Paravey, l'oncle de Mmede Curzon, avait eu l'idée, au moment du bombardement, de faire transporter dans les caves de son hôtel de la rue des Petites-Ecuries les objets les plus précieux de l'atelier et de l'appartement. Les tableaux, les études, les cartons de dessins et d'aquarelles, et quelques meubles, dont le piano à queue, avaient dû ainsi leur salut à la crainte des bombes prussiennes. La voiture de déménagement devait faire un second voyage, mais le danger était devenu tel dans ce quartier très exposé, qu'il n'y eut pas moyen d'en obtenir la conduite. Du moins pensa-t-on bientôt en être quitte... Car la maison n'était pas abandonnée. L'un des frères du peintre, M. Tite de Curzon, qui demeurait à Paris et avait aidé au déménagement, ne cessait de la surveiller, et même, après le siège, un autre de ses frères y vint loger. Mais à ce moment, qui pouvait prévoir les nouveaux et plus immédiats dangers qu'elle allait courir : une barricade élevée juste devant elle, et le concierge même fraternisant avec les communards, leur ouvrant les caves, leur facilitant au dernier jour leur besogne destructive? M. Evariste de Curzon, nullement prévenu, au moment où ils allaient mettre le feu, n'eut littéralement que le temps de s'enfuir !

En définitive, tout le mobilier, le linge, la garde-robe, les mille objets qui font le confort et l'ornement d'un foyer avaient été réduits en cendres ; tout le matériel d'atelier et aussi quelques toiles oubliées, maint objet d'art, ainsi que le contenu de certain grand tiroir, rempli de dessins ; tous les livres, les albums, la musique; enfin le secrétaire, meuble ancien qui contenait tous les papiers de famille, les lettres intimes, les carnets de notes, une foule de souvenirs... Cette dernière perte fut de beaucoup la plus sensible : elle était irréparable et particulièrement cruelle ; elle abolissait tout un passé de vie intel-

lectuelle, elle brisait mille liens chers. Il n'y avait pas à essayer d'en prendre son parti, et aujourd'hui encore le regret n'en saurait être effacé. Du moins, Alfred de Curzon conservait son œuvre intacte, l'expression documentaire et progressive de sa vision d'artiste, les trésors arrachés à la nature par son talent chaque jour plus sur. Il avait perdu le cadre familier de son travail, les souvenirs de sa vie laborieuse et enthousiaste d'études, — comme bien d'autres alors, comme son cousin par exemple, le baron de Guilhermy, dont la bibliothèque et les papiers périrent avec la Cour des Comptes où il était conseiller, — mais non le fruit de ce travail, non la conscience de sa force, la raison d'être de sa foi artistique... Et il fallait encore remercier Dieu !

Il fallait aussi se remettre au travail, avec plus de courage que jamais, et c'est ce que fit l'artiste. Du retour à Paris, il n'était plus question pour le moment. Aucun intérêt immédiat ne l'y appelait plus et mieux valait d'ailleurs pour la santé de sa femme le calme et la solitude de ce séjour. Seule, l'éducation interrompue de son fils lui donnait quelque souci. Mais l'enfant était très en avance et rattrapa plus tard le temps perdu. Alfred de Curzon, qui jusqu'alors avait parcouru surtout en touriste observateur ces belles régions, se plongea immédiatement, comme pour y puiser une énergie nouvelle, dans leur étude directe et leur intimité de chaque jour. De cette époque, 1871-1873, des quelque quinze mois de travail possible au dehors, nous ne possédons pas moins de trente-trois toiles peintes et quatre-vingt-dix dessins. Et les unes et les autres doivent compter au nombre des œuvres les plus personnelles et les plus remarquables du paysagiste qu'il était avant tout. Moins pressé d'ailleurs par le temps qu'aux jours où il parcourait sac au dos les vallées et les montagnes désertes de l'Italie, comme pensionnaire échappé de l'Académie de France, il s'est plu, ici, à pousser le plus loin possible cette exploitation, par le pinceau ou le crayon, des secrets de la nature. Et la

plupart de ces « études » sont infiniment plus achevées que maints tableaux d'atelier d'aujourd'hui. 11 faut les » considérer comme de petits tableaux entièrement exécutés en plein air, voilà tout.

Le domaine offert ainsi à son travail était dune richesse bien faite pour l'enthousiasmer. Cette sorte d'éperon de la côte de Provence qui lance dans la mer les à-pic du cap Sicié et que bornent, dune part, la baie de Saint-Nazaire et les îles Embiers, de l'autre les deux rades de Toulon et la petite presqu'île du Lazaret, contenait toutes les variétés imaginables de sites et de points de vue, de terrains mouvementés et de sous-bois, de rochers et de sablières, de rivages et de montagnes. Ici, c'est une voûte de chênes aux tons chauds, aux branches somptueuses, qui le retenait auprès du Fort Napoléon, au-dessus de La Sevne ou de Tamaris ; là c'est une simple carrière, d'un rouge superbe couronné du vert profond des pins, où il arrêtait ses pas ; ou bien un simple chemin montueux, un simple repli de terrain, mais si souple, si intéressant de lignes. Puis, voici la vieille ville de Six- Fours, aux aperçus lumineux sur la baie de La Ciotat; voici le délicieux petit ravin des MouJières, dont le ruisseau coulait alors entre deux rideaux d'arbres magnifiques, aux noueuses racines émergeant des bords en surplomb, aux branches s'étalant par-dessus les eaux en voûtes de feuillage (tout ce beau décor a disparu aujourd'hui) ; puis ce coteau de Tamaris, d'où la rade de Toulon est si belle; les criques du Cap-Brun, de l'autre côté de cette rade, en face ; le petit isthme des Sablettes (qu'aucune route ne reliait à Tamaris) et les bois du fort Saint-Elme; enfin, sans aller plus loin, sous les abords de Notre-Dame-des-Pins, oliviers et pins, terres labourées aux teintes ardentes, vues de mer et de ciel d'un bleu invraisemblable... que de précieuses petites toiles, (dont six sont au Musée de Poitiers, une au Musée d'Amiens), que de dessins au trait vif et comme enthousiaste en conservent fidèlement les multiples aspects !

Pour les mauvais jours, il obtint du propriétaire de Notre-Dame-des-Pins la faculté de transformer à son profit un petit « cabanon » tout près de la maison, sur un pli de terrain d'où la vue est particulièrement belle : En y ménageant une assez large fenêtre au nord, il en fit tant bien que mal son atelier (qui existe encore). C'estlà qu'il peignit les divers paysages destinés aux expositions : un Bois de pins à Tamaris, exposé à Cannes et qui y resta, une Vue de la rade de Toulon, acquise par l'Etat au Salon de 1872 et placée au Musée de Brest, un grand sous-bois du Ruisseau des Moulières, qui parut aussi au Salon de cette année, une petite Vue de la rade du Lazaret, près du Sablettes, effet de nuages et de mer dune vérité saisissante, une autre encore sous un ciel d'orage traversé par la lune, enfin les deux toiles du Salon de 1873, une sorte de panorama de Toulon et de ses montagnes, vu du Fort-Napoléon (actuellement au Musée d'Orléans), et un nouveau sous-bois des Moulières, en automne, Sur les bords du ruisseau, que l'Etat envoya au Musée de Poitiers.

En dehors de ces divers tableaux, il exécuta encore huit ou neuf portraits, d'enfants surtout, et, comme de coutume, une quantité de fusains, à la lampe, pendant les longues soirées au logis : des paysages, presque uniquement, des sites vus dans le pays même, ou des souvenirs de l'inoubliable Italie. Il aimait de plus en plus ce genre de dessin, d'une souplesse si aisée à modeler, à illuminer, à vivifier en quelque sorte, pour une main légère et sûre comme la sienne ; et les pages qu'il ajouta ici à tant d'autres déjà écloses chaque année sont d'une habileté extrême, d'une finesse et d'une couleur vraiment savoureuses. Bien qu'il eût renoncé, depuis longtemps, à l'aquarelle, il retrouva aussi un jour sa délicatesse première, pour une petite vue d'intérieur: la pièce où se tenaient chaque jour sa femme et son fils, au travail ; c'est une chose charmante.

LETTRES

A M. C. Saglio.

[Paris], 19 novembre 1861.

. . . J'ai terminé à peu près la vue de ma grande ferme romaine ; on en est généralement content. J'ai voulu faire un paysage robuste et austère; il me semble que j'ai assez bien réussi. Mon grand tableau d'église est aussi presque terminé et j'ai encore sur le chantier mon paysage des Colonnes du Temple de Jupiter et une Vue du Vésuve prise des ruines de l'amphithéâtre de Pompeï. Ce dernier tableau ne peut vous être connu que par un fusain que j'avais dans mes cartons. Il est d'une assez grande dimension (im, 5o sur im, 5o). Je n'en suis encore qu'à l'ébauche; aussi m'amuse-t-il beaucoup.

J'ai achevé deux des petits tableaux commencés au Havre. Dans mon atelier et dans leur cadre, ils mont paru bien froids de faire et de ton : Je les ai un peu réchauffés par des demipâtes, etc.

A Alexandre Babinet.

Le Havre, 7 juin 1861.

... Nous avons ici un temps fort agréable, du soleil et de la fraîcheur... Je me suis mis à l'ouvrage : j'ai ébauché deux petits paysages, et je vais me préparer a faire les compositions pour Graziella, de Lamartine... Je compte faire aussi quelques études d'après nature. La vue de la ville et du port, que nous avons de nos fenêtres, avec la mer et les côtes, me tente beaucoup, bien que ce ne soit qu'un fond : le soir, tout cela est d'une couleur charmante. La position de l'habitation de la famille est vraiment charmante. C'est le moment des fleurs et il y en a dans le jardin de très belles...

Poitiers, 22 août 1862.

Mon cher ami, je suis tellement pressé par M. Templier1 pour l'illustration de Graziella, que j'ai quitté Paris sans aller vous voir... Nous sommes ici depuis le premier du mois...

Malgré mes projets de travail, je n'ai encore fait ici que cinq

1 Emile Templier, l'un des directeurs de la Maison Hachette (1821-1891).

bois ; hors de son atelier, on ne travaille point comme il faut. Pour comble de malheur, on m'a envoyé de chez Hachette, par erreur, des bois trop petits...

J'ai encore treize bois à faire. Je vous avoue que je trouve cela un peu lourd. Puis on a des déboires terribles : on m'a envoyé de Paris des épreuves qui sont bien peu satisfaisantes.

Je suis très satisfait de la nomination de Guillaume à l'Institut : c'est un garçon droit et qui ose se mettre en avant pour soutenir ce qu'il croit juste.

A Madame A. de Curzon.

[Yillers-sur-Mer], 21 juin 1864.

... Je suis retourné ce matin au Désert et je l'ai parcouru d'un bout à l'autre. C'est bien imposant ! C'est un chaos, mais un chaos vêtu d'un épais gazon : il n'y a que les pentes verticales qui montrent la pierre. 11 y a beaucoup de fleurs... Mais ce sol écroulé qui a glissé sur des couches de glaise est tout fendillé de crevasses que cachent les longues herbes, et il faut une grande attention pour ne pas se fouler le pied. Je suis étonné qu'on y laisse venir les vaches; l'habitude leur fait, sans doute, éviter le danger. Hier, en revenant d'Houlgate par le bord de la mer, j'en voyais qui broutaient sur des pentes très rapides; plus bas, c'était un troupeau de moutons : le berger et le chien assis l'un près de l'autre sur un rocher élevé le surveillaient. Aujourd'hui, au contraire, du haut de ce désert, j'entendais très distinctement la voix des pécheurs : ils riaient dans leur barque, tout en jetant les filets, et leurs rires montaient jusqu'à moi. Le soleil, qui s'était levé très brillant, s'était voilé, mais ces lieux n'en étaient pas moins beaux...

A Georges Brillouin.

[Villers], 23 février 1864.

... Je suis à Villers depuis samedi soir.

... Vous pensez bien que je ne suis pas resté à m'ennuyer à l'hôtel : j'ai parcouru tout le pays. Une de mes premières courses a été pour trouver le fameux Désert : il n'est qu'à vingt minutes. C est un chaos vêtu de gazon vert : c'est très beau. Il y a de magnifiques rochers, et surtout des terrains comme Paul Flandrin sait si bien les dessiner; c'est une mine inépuisable en ce genre, et je compte y beaucoup travailler.

Il y a aussi quelques beaux motifs au bord de la mer. Le reste du pays est surtout agréable, très frais, très vert, très ombragé.

Je suis allé deux fois me promener à Houlgate et Beuzeval ; il y a sept kilomètres. Je suis allé par la route et revenu par la marine, à marée basse. La vallée de Beuzeval est extrêmement riante, et il doit y avoir de forts jolis motifs sur le bord des ruisseaux qui coulent sous de grands arbres. Il n'y a rien de remarquable au désert, mais a part ce point unique, je trouve le pays plus agréable qu'à Villers...

J'ai loué un petit chalet... 11 est très bien situé, tout en haut de Villers, et nous aurons de nos fenêtres une vue magnifique sur la mer et la campagne : on voit Trouville, le Havre, et tous les navires et bateaux à vapeur qui partent ou arrivent.

A Alexandre Babinet.

Villers-sur-Mer, par Dives, rue des Bosquets, il juillet 1864 •

... Pour nous, nous nous trouvons si bien ici qu'il nous passe quelquefois l'idée d'y faire bâtir; mais je redoute les tracas d'une construction et d'une propriété de ce genre.

A douze minutes de notre maison se trouve une mine inépuisable d'études sérieuses de paysages : la falaise, sur une longueur d'une lieue environ, s'est affaissée, laissant à nu de très beaux rochers. Il y a là de superbes terrains, des premiers plans pour tous les tableaux possibles. C'est là que je passe mes journées lorsque le temps est suffisamment favorable. Ma belle-sœur, qui est avec nous, m'y accompagne souvent ; Amélie y vient aussi chercher des fleurs...

Au même.

Gouttepagnon1, 20 septembre i865.

... Il est 6 heures du matin, et la campagne est couverte d'une épaisse rosée qui mouille les pieds; que puis-je faire de mieux que de causer un peu avec toi?

Je suis arrivé à la diligence juste au moment où on faisait l'appel ; comme j'étais le premier sur la liste, j'ai eu la première place du coupé; j'avais à côté de moi un jeune couple fort distingué, qui a dormi jusque presque à Montmorillon, où il s'est arrêté : nous n'avons pas échangé une parole.

La diligence est descendue à la gare. Le train de Paris arrivait et nous avons peu attendu. Nous avons fait le tour de Poitiers par les boulevards jusqu'au Pont-Neuf, tête de la route de Limoges. Le ciel était magnifiquement étoile; il me paraissait,

1 Chez son beau-frère.

au-dessus des roches nettes, non pas gris ou noir, comme l'a fait Fromentin dans son tableau de celte année, mais d'un bleu profond et transparent, quoique obscur. Vénus brillait d'une lumière incomparable.

Jusqu'à Lomaizé, premier relais, plateaux boisés assez semblables aux environs de Toucheroux, grands et beaux chênes non ébranchés au milieu des champs.

Bientôt l'aube blanchit le ciel au-dessus des bois noirs et efiace peu à peu les brillantes constellations. Vénus fuit au plus haut du ciel ; mais sa charmante clarté s'est évanouie avant que le grand astre ait montré son énorme disque au-dessus de l'horizon. Ravissante couleur du ciel, bleu, doré, avec des reflets d'émeraude et de rubis.

On descend à la vallée de la Vienne par des pentes pittoresques, boisées, et l'on passe la rivière sur un pont suspendu. Lussac est sur l'autre bord, mais à un kilomètre environ. 11 y a quelques coins pittoresques; une vallée marécageuse, étroite, et des rochers escarpés. A six kilomètres, se trouve, sur un plateau, une maison de campagne, et auprès, un bois de chênes séculaires extrêmement beaux : ils entourent un petit étang.

Montmorillon, où nous sommes arrivés vers huit heures, est une petite ville très pittoresque. Elle est partagée en deux par la Creuse, et l'un des côtés, très escarpé, est couronné par une église qui présente du côté de la rivière sa charmante abside romane : là aussi s'élève, près du petit séminaire, un édifice pyramidal roman, qui est sans doute un ancien baptistère.

La route remonte sur les plateaux par une pente pittoresque : rochers et beaux chênes. Le pays continue a être très boisé, et à chaque instant nous passons près de groupes de grands chênes qui font mon admiration. Nous longeons le tracé du chemin de fer, qui détruira les magnifiques restes de l'antique forêt.

Un kilomètre avant Làtres, petite vallée aux flancs ombragés de chênes de toute beauté, près de la propriété de M. de Beaupréau qui fait bâtir un château. Ce pays est véritablement remarquable pour ses chênes, et un paysagiste y trouverait de bien belles études à faire : mieux qu'à Fontainebleau, parce que les groupes d'arbres sont plus espacés.

Peu après Làtres commence le Limousin : le pays devient plus mouvementé, les montagnes apparaissent au loin et les châtaigniers remplacent les chênes; plus de roches calcaires, mais des granits.

Je n'ai fait qu'entrevoir le Dorât, de la voiture. Les églises romanes, importantes, sont construites en granit, qui s'émousse, ce qui fait des formes un peu rondes, molles et lourdes. Il était 10 heures et la chaleur commençait à se faire sentir : jusque-là, il avait fait très bon...

Au même.

0 Poitiers, 3i octobre 1866.

... Nous1 avons eu pour notre voyage à Angoulême une magnifique journée. Les pays que traverse le chemin de fer sont agréables sans être remarquables ; mais les environs immédiats d' Angoulême sont très jolis. Le vicaire général de Monseigneur, qui est son frère, nous attendait à la gare avec la voiture de l'évêché, — il a été curé d'Ayron, puis de Lusignan : il est très connu de toute la famille. — Nous avons été reçus avec la plus grande amabilité. Lorsque nous avons annoncé l'intention de repartir le soir même par le train de 9 heures, Monseigneur n'a pas insisté pour nous retenir : « Au moins, a-t-il dit, il faut bien employer le peu de temps que vous nous donnez, et faire notre plan de campagne. » Il a commencé par nous ouvrir une petite armoire, où il conserve les objets les plus précieux : des anneaux et des crosses d'évêques d'Angoulême, des xe, xie et xne siècles, trouvés dans leurs tombeaux; un sceau en cristal de roche sur lequel est représenté un cavalier armé d'une lance : on croit que c'est le sceau d'Alaric, etc.

Après le déjeuner, nous avons été visiter la cathédrale, qui est vraiment très belle, et restaurée avec beaucoup de goût et de talent par M. Abadie2. Monseigneur m'a montré l'énorme cul-defour qu'il voudrait voir orné de peintures de ma façon. Ce ne serait pas une petite entreprise; mais ce qui serait peut-être plus difficile encore, à mon avis, c'est l'ornementation architecturale qui devrait accompagner mes peintures : je n'ai vu qu'une église dont l'architecture n'ait pas été gâtée par la peinture : c'est Saint-Paul de Nîmes.

La cathédrale n'a encore qu'une tour : elle doit en avoir deux; mais à l'intérieur, la restauration est presque entièrement terminée. — Monseigneur nous a fait ensuite monter dans sa voiture et nous a menés visiter une grande église en construction dédiée à Saint-Ausone, dans une position superbe à mi-côte. De loin, on la voit se détacher entièrement, toute blanche, sur les arbres de la promenade. C'est encore M. Abadie qui en est l'architecte. Nous sommes entrés dans une chapelle du couvent, construite aussi par M. Abadie dans un fort bon style ; puis nous sommes descendus dans un faubourg au pied de la colline sur laquelle est construite Angoulême ; là encore on bâtit une petite église romane dédiée à Saint-Cybard. La voiture nous a ensuite transportés dans les magnifiques ruines de l'abbaye de la Couronne :

1 Avec le baron de Constant.

2 Paul Abadie, fils, architecte (1812-1884).

il y avait là une magnifique église, qui a été détruite en 1816 pour en vendre les matériaux ! Ce qui en reste rappelle un peu Saint-Pierre de Poitiers. — Près de là se trouve le village de la Couronne, dont l'église, du xne siècle, a une très jolie façade romane... Le village est joli et a un vieux marché assez pittoresque. Dans un autre village, à peu de distance, se trouve une charmante petite église octogonale et pyramidale assez semblable à un baptistère : elle avait été construite par les moines de la Couronne pour les pèlerins de Saint-Jacques ; elle a été restaurée par M. Abadie.

Nous sommes rentrés en ville à la nuit. Monseigneur vou- . . ..."

lait nous montrer Saint-Martial, église construite encore par

M. Abadie, il y a une quinzaine d'années ; il a fait allumer les

cierges du grand autel et cette église ainsi éclairée nous a semblé

charmante.

Nous n'avons vu qu'en passant le magnifique hôtel de ville, œuvre de M. Abadie, qui coûtera, dit-on, un million cinq cent mille francs. Cet édifice n'est certes pas en proportion avec l'importance de la ville ; mais il m'a paru fort beau et tout à fait monumental. En somme, M. Abadie a eu une excellente influence sur les constructions qui se sont faites à Angoulême : quel dommage qu'il ne se soit pas trouvé à Poitiers un homme de cette valeur ! Tout ce qu'on y a construit dans les dernières années est si plat !

Pendant cette longue promenade, Monseigneur n'a cessé de nous servir de cicérone le plus agréablement du monde ; il sait énormément et parle fort bien Après un léger souper, pris à 7 heures et demie, et une bonne et cordiale causerie au coin du feu, nous avons pris congé et sommes retournés à la gare, prendre le train de 9 h. 10. A 1 1 h. 10 nous étions à Poitiers...

A M. Mario nneau.

Paris. 19 novembre 1866.

... Je suis tout à fait de votre avis et, comme vous, de Y Ecole du

respect. Quant a M. Abadie, il mérite d'être beaucoup blâmé et

beaucoup loué : il a montré peu de respect pour plusieurs de

nos vieux monuments, mais ce qu'il a construit est, je crois,

remarquable. Je suis allé cet automne à Angoulême, où j'ai

admiré son hôtel de ville, son église de Saint-Martial et celle de

Saint-Ausone, qu'il est sur le point de terminer. A Poitiers, nous ne faisons rien qui vaille ; tout ce qu'on construit est dune platitude désolante. Comme on a gâté ce pauvre vieux Poitiers \ . . . Je ne suis rentré à Paris que depuis quelques jours et je l'avais quitté dès le 10 mai. Pendant ces six mois je n'ai fait que du paysage; et il y a des critiques qui disent et affirment que je n'en

20/f ALFRED DE CURZON

fais plus! Je voudrais qu'ils fussent condamnés à m'acheter tous ceux que j'ai encore dans mon atelier...

Au même.

Paris, 12 avril 1867.

Je reviens de Poitiers, où je suis allé assister ma mère dans ses derniers moments. Ma mère était fort âgée et depuis la mort de mon père elle ne vivait que dans la pensée de la mort; mais, quoique prévu, ce coup n'a pas été moins cruel pour nous. Autant qu'il était en elle, ma mère nous l'a adouci en montrant dans tout le cours de sa maladie une sérénité parfaite et nulle crainte de la mort; pour elle, c'était la délivrance.

Je ne vous parlerai pas de l'exposition du Champs-de-Mars, je n'y suis point encore allé. J'entends beaucoup de gens se plaindre de la manière dont leurs tableaux sont exposés, et je crois que les petits ont été sacrifiés aux gros bonnets... pour l'honneur de la France. On a voulu bien mettre en relief, sur la cimaise, tous les tableaux de nos membres du Jury. Il me semble que lorsqu'on ne peut exposer suffisamment bien des tableaux, on ne devrait pas les admettre : c'est une vraie trahison de vous recevoir pour vous assassiner. Surtout dans une exposition rétrospective, où la plupart des tableaux appartiennent h des amateurs : on a le regret de les en avoir privés pour un si long temps, et on est doublement blessé du peu d'estime qu'en montre l'administration.

Nous avons depuis deux jours 1 exposition d'Ingres. Celle-là m'attire invinciblement : j'y suis allé avant-hier et hier. Il y a là des merveilles, dont vous jouirez bien. J'ai été ravi entre autres du portrait de Mme de Senones, que nous a envoyé le Musée de Nantes.

A Madame C. Saglio.

Luxeuil, 4 août 1868.

... Luxeuil est entouré de collines très proches, qui cachent les horizons. Il y a, à quinze minutes, une forêt qui n'est pas loin d être aussi belle que celle de Fontainebleau. Je n'y trouverai pas, peutêtre, un grand nombre de motifs de tableaux, parce que les arbres y sont un peu serrés et leurs pieds encombrés de broussailles ; mais il va d'excellentes éludes d'arbres à y faire, et c'est ce qui me manque le plus. C'est un lieu charmant pour se promener, et il me tarde bien qu'Amélie soit de force a en profiter : un joli petit ruisseau court sur le bord de la forêt et la sépare de vastes prairies bornées au loin par des coteaux boisés audessus desquels s'élèvent les montagnes des Vosges, qui me rappel-

SA VIE ET SON ŒUVRE 2o5

lent, quoique plus éloignées, le mont Albano vu de Rome. A l'entrée du bois se trouve la maison du garde forestier, où je pourrai déposer mes bagages de paysagiste...

A Alexandre Babinet.

Tamaris, 16 août 1870.

.. Je t'avoue que, quoique nous nous trouvions dans un charmant pays, je n'ai aucun goût au travail : il me semble même que je serais un peu honteux de faire tranquillement ma petite étude, tandis que nos héroïques soldats se font écharper... Je me contente de parcourir le pays avec soin, et je vois avec plaisir que le quartier que nous habitons est le plus beau. Rien de plus gracieux que les découpures de la rade de Toulon, rien de plus fin que le ton des montagnes qui l'entourent : il y a des fonds ravissants, qui ont pour premiers plans des collines couvertes de bois de pins. Le seul défaut de cette nature est que la végétation en est un peu petite, soit que la terre végétale soit peu profonde, soit qu'on ne laisse pas aux arbres le temps de se développer.

Jusqu'ici je n'ai pu travailler, et je ne crois pas que je puisse (aire quelque chose avec suite, tant que nous aurons avec nous notre petit diable, plus diable que jamais car il se porte très bien. Je fais avec lui d'assez longues promenades, et plus je vois ce pays, plus j'y trouve de charme : j'ai trouvé des motifs qui rappellent tout à fait les fonds les plus riches des beaux paysages de Claude Lorrain...

A Mademoiselle Juliette Saglio.

La Seyne-sur-mer, 11 août 1870.

... Je suis allé me promener hier avec Henri sur la presqu'île Sépet. Nous nous sommes avancés, en suivant le bord de la mer, jusqu'au Lazaret qui fait face à Tamaris. Presque toute cette presqu'île est couverte de pins maritimes, et on a de fort beaux points de vue en regardant Toulon, Six-Fours ou le cap Sicié. Près des Sablettes, il y a des tamaris énormes et très pittoresques ; il y a aussi un assez beau palmier près de maisons de pêcheurs. Malheureusement, le ventétait d'une violence extrême...

... Hier nous avons été à Six-Fours, en passant par la Seyne, et nous sommes revenus par la vallée qui sépare la presqu'île de la baie de Saint-Nazaire à l'anse des Sablettes... A Six-Fours je me suis cru dans quelqu'une de ces petites villes de la Sabine qui sont si misérables et si pittoresques. La vue que l'on a du som-

206 ALFRED DE GURZON

met est magnifique : elle s'étend depuis les îles d'Hyères jusqu'aux îles qui sont devant Marseille. Le eône de Six-Fours et ses contreforts sont entièrement boisés de pins et de chênes verts ou chênes-lièges ; il y aurait là, certainement, une mine inépuisable d'études. L'église, malgré ce qu'en dit notre guide Joanne, ne m'a pas semblé d'un grand intérêt. Il s'y trouve pourtant un bon tableau de l'école Vénitienne, mais en fort mauvais état...

A G. Brillouin.

[Notre-Darue-des-Pins], près la Seyne-sur-Mer, 24 août 1870.

... On ne peut pensera autre chose x, et il est impossible de tenir un crayon. Dans ce beau pays, je passe mon temps à faire prendre des bains à mon petit garçon et à le promener. Je n'ai pas de nouvelles de M. de Tournemine ; il devait venir ici, du moins à Toulon, quelques jours après nous...

Il ne m'avait pas trompé sur les ressources pittoresques de ce pays ; il est charmant et il y a beaucoup à faire, et la petite maison que nous habitons se trouve placée près de fort beaux motifs. Ce coin de la Provence est extrêmement riant; toute cette presqu'île est couverte de bois de pins, de chênes-lièges et d'oliviers. Cela ne ressemble pas au golfe de Naples : c'est moins grand, mais plus varié. La végétation y est plus petite, soit que le sol manque de profondeur, de terre végétale, soit que les habitants aient l'habitude de couper très fréquemment leurs bois.

Je suis allé, il y a quelques jours, visiter l'ancienne ville de Six-Fours, placée au sommet d'un cône, boisé à sa base sur toutes ses pentes et contreforts : on a du sommet une vue magnifique, depuis les montagnes de Marseille jusqu'aux îles d'Hyères. La ville abandonnée et délabrée me rappelait les petites villes de la Sabine...

A Madame C. Saglio.

[Ibid.,'] 2 octobre 1870.

... Hier au soir, dans la petite promenade que j'ai faite avec Henri, j'ai trouvé des points de vue superbes, que je n'avais pas encore aperçus. Nous avons suivi les sommets des collines qui forment entre nous et Six-Fours comme un demi-cercle ouvert sur la rade et la ville de Toulon. Toutes les pentes des collines sont couvertes de pins et de chênes verts ou chênes-lièges, et leurs inflexions sont des plus gracieuses. Cette sombre végétation se détachait sur la mer bleue, et la ville et les montagnes

1 La guerre.

de Toulon, dorées par les derniers rayons du soleil, illuminaient le fond du tableau. Les chemins sont faciles, et c'est une promenade qu'Amélie pourra faire. Les dimensions ne sont pas immenses, mais les perspectives sont si belles, qu'elles donnent aux objets beaucoup de grandeur.

A M. C. Saglio.

[Ibid.]. 8 octobre 1870.

... Nous nous promenons souvent, Henri et moi, lorsque son travail est terminé, sur les collines boisées qui forment derrière nous comme un croissant ouvert du côté de Toulon : des sommets on a sur Six-Fours une vue magnifique, et qui ressemble dune manière remarquable au fond du paysage de Claude Lorrain dont j'ai à Paris une si belle gravure. C'est une succession de collines boisées qui s'étendent jusqu'à la mer; sur les plus éloignées, se trouvent de petits villages ; l'un d'eux a son église, dont la tour carrée se détache sur le bleu de la mer. A droite s'élève le pic de Six-Fours; au delà, dans la brume dorée du couchant, le bec de l'Aigle, des montagnes plus éloignées encore, et de la plus belle forme, et une île qui s'élève comme un cône au milieu de la mer...

A Madame C. Saglio.

[Ibid.], ier décembre 1870.

... Je suis allé promener Henri du côté du ruisseau des Moulières. 11 y a là un ravin merveilleusement beau, et qui rappelle les plus beaux endroits des environs de Rome : des chênes du Nord, de magnifiques peupliers, des pins, des chênes verts presque aussi grands que ceux des galeries d'Albano, se penchent sur le lit du torrent, presque desséché en ce moment et encombré en certains endroits de rochers de la plus belle forme ; plus loin, le ravin s'élargit et laisse place à de belles prairies. Si l'on monte sur la colline, on voit, au-dessus des arbres, les beaux horizons de ce pays : d'un côté Six-Fours et la mer de la Ciotat ; de l'autre, la grande rade de Toulon avec les montagnes qui l'entourent...

A Charles Gantier.

[Ibid.], 6 janvier 1871.

Tu t'imagines bien que je ne puis beaucoup m'occuper de peinture ici : notre installation n'est pas très favorable pour peindre

à la maison ; le froid est trop vif pour pouvoir faire des études dans la campagne, et de plus, il faut surveiller sans cesse Henri pour l'empêcher de perdre son temps et ne pas en laisser la charge tout entière à sa pauvre maman. Je me contente de faire des promenades avec Henri et de rechercher les points les plus pittoresques. Je t'assure que cette nature me plait de plus en plus ; je n'ai jamais trouvé tant de beaux motifs réunis dans le même espace. J'ai trouvé, à trois quarts d'heure de notre maison, un ravin ombragé de chênes verts et autres arbres, qui est un endroit délicieux.

Au même.

[Ibid.J, 27 mars 1871.

... Que j'aimerais à faire avec toi des études de paysages ! Cette contrée rappelle la Grèce : devant cette mer bleue, sous les pins de ces beaux rivages, nous nous croirions rajeunis de vingt ans. Je suis allé visiter il y a quelques jours les fameuses gorges d'Ollioules, qui sont a une heure et demie de chez nous : c'est un lieu extrêmement imposant.

A Madame Ch. Gantier.

[Ibid.], 5 mai 1871.

... Sans aborder tous les genres, comme votre cher mari, je fais quelques portraits à côté de mes études de paysage. J'ai terminé le portrait dune petite fille de deux ans et celui d'un jeune abbé de vingt-six ans. Je fais en ce moment le portrait d'une petite fille de dix ans, la fille du D'" Chargé : elle est charmante et pose avec beaucoup de naturel et de bonne volonté : si je ne réussis pas, je ne serai qu'un maladroit.

Je me fais une idée merveilleuse du petit paradis que vous venez d'acheter1, et je suis bien touché du désir que vous avez de nous en faire jouir avec vous. Que cette nature est ravissante ! Et comme on y serait heureux si le cœur était content! Si l'on était sans inquiétude sur ces parents et amis laissés dans la tourmente, si l'on pouvait rendre la santé à ceux que l'on aime !...

A G. Brillouin .

[Ibid.], 8 juin 1871.

... Il est fort heureux pour nous que M. Paravey, au moment du bombardement des Prussiens, ait donné l'hospitalité chez lui à

1 A Bordighera, tout près de Vinlimille, sur la côte italienne.

mes dessins, mes études, presque tous mes tableaux, le piano de ma femme et sa bibliothèque à musique (mais pas la musique, malheureusement) : c'est aujourd'hui tout ce qu'il nous reste de notre mobilier, etc. Car les misérables brigands ont entièrement brûlé notre maison de la rue Notre-Dame-des-Champs.

Ils avaient établi une barricade sur la place Vavin, et avant de l'abandonner, ils ont mis le feu aux maisons voisines; notre malheureux concierge les avait aidés à verser du pétrole sur les planchers à tous les étages (il a été fusillé depuis). Il était 8 heures du matin ; on voyait arriver les troupes sur le boulevard, au bout de la rue. Notre pauvre propriétaire, le boulanger, n'a pu lui-même rien sauver de ses affaires : il avait acheté cette maison, il y a un an, et doit encore cinquante mille francs.

Pour nous, nous regrettons surtout ce qui ne peut se remplacer : les papiers, les lettres de nos parents et amis, les notes écrites chaque jour de ma femme et de moi, les souvenirs, les livres, etc.. Notre argenterie et les bijoux de ma femme sont chez M. Paravey, nos tapis chez un tapissier.

Je vous avoue que ce désastre ne me donne point envie de retourner à Paris : ici, au milieu de cette belle nature, il est plus aisé de se consoler.

A Madame Ch. Garnier.

Tamaris, 11 juin 1871.

Chère Madame,

Je n'étais pas pressé de vous annoncer notre désastre, sachant bien que vous en seriez très affligée. Puisque vous le connaissez, je me hâte de vous faire savoir qu'il n'est pas aussi complet que vous le croyez : au moment du bombardement par les Prussiens, mon oncle, M. Paravey, a fait transporter chez lui mes dessins, mes études a l'aquarelle et à l'huile, les portraits de mon père, de ma mère, de ma femme et de ma belle-sœur, et presque tous mes tableaux; le piano de ma femme, sa petite bibliothèque à musique (le meuble, mais pas les livres de musique, malheureusement), et un chiffonnier.

Si nous avions pu diriger la main de nos chers amis, nous aurions insisté pour qu'on enlevât le bureau de ma femme : il contenait des lettres et beaucoup de notes, de ricordi écrits chaque jour depuis déjà de longues années : c'est la perte dont nous avons le plus de peine à nous consoler...

Notre argenterie et les bijoux de ma femme sont aussi sauvés, et j'espère que nous retrouverons nos tapis chez le tapissier auquel nous les avions confiés. Un malheur arrive rarement seul, et notre maison de Passy a reçu trois ou quatre obus qui l'ont fort maltraitée...

Combien nous sommes heureux d'apprendre que le nouvel Opéra a échappé à la destruction et aussi votre appartement ! Quelle folie cruelle et lâche s'est emparée de tous ces misérables •communards ! Notre malheureux concierge a aidé lui-même à répandre le pétrole sur les planches à tous les étages de notre maison : il a été fusillé...

A G. Brillouin.

[Ibid.~\, ia juin 1871.

... On nous dit qu'il a fait très froid à Paris : vous avez dû en souffrir dans votre maison sans vitres. Ici même il fait presque frais, et de plus le mistral souffle presque constamment. Ne pouvant travailler d'après nature, je fais des courses avec mes beaux-frères, les francs-tireurs (de M. Keller) 4, qui ont bonne jambe, et nous découvrons chaque jour de magnifiques motifs de tableaux.

Nous avons été visiter les gorges d'Ollioules, qui méritent bien leur réputation. Nous avons été visiter aussi Porquerolles, la plus importante des îles d'Hyères. C'est tout à fait la Grèce : de charmants bois de pins, avec des perspectives sur la mer et les montagnes. Mais tout près de nous nous faisons des découvertes, et j'ai montré hier à Viollet 2, dans un des plis de la colline qui porte le Fort Napoléon, un coin de la forêt de Fontainebleau près duquel j'étais passé bien des fois sans le voir. Les beaux arbres nous aident à oublier les misérables communards et le mal qu'ils nous ont fait...

Viollet-le-Duc avait quitté Paris avant cette funeste révolution. Mais pendant le siège, il était chargé pour le Journal des Débats de visiter chaque soir tous les clubs et de rendre compte de ces visites : ce qu'il m'a raconté de ces tristes réunions est désolant! Il a pu voir aussi de près et causer avec L. Blanc et les députés de cette nuance : la chose que craignaient le plus ces messieurs, c'est la perte de leur popularité... Pendant le siège on ne pouvait rien faire du petit peuple de Paris : les gens aisés et instruits montraient seuls du patriotisme et du dévouement. Les misérables socialistes avaient tout fait pour démoraliser l'armée régulière ; les soldats casernes dans Paris étaient tous plus ou moins corrompus, comme ils l'ont montré. Les filles publiques avaient été entre les mains de ces misérables de puissants auxiliaires...

1 Emile Keller, député du Haut-Rhin puis de Belfort (1 838-1909). 11 était cousin, par sa femme, de Mme de Curzon.

2 Etienne Viollel-le-Duc, peintre (181 7-1878).

SA VIE ET SON ŒUVRE ail

A A. Babinet.

[Ibid.], ier août 1871.

... Pour moi, je vais presque chaque jour peindre d'après nature, et je suis sur le motif dès 6 heures du matin : je fais une seconde séance entre 4 et 7 heures du soir. Je n'ai plus cette fièvre qui m'a fait faire tant de dessins en Italie et en Grèce, mais trop peu d'études peintes tout à fait terminées : je veux faire maintenant des études très rendues et surtout des études de premiers plans...

A Madame Ch. Garnie/'.

Tamaris, 3 août 1871.

... Malgré cette grande chaleur, je travaille d'après nature de cinq a six heures par jour ; mais je ne vais pas chercher au loin mes motifs et je m'y rends le matin de bonne heure et le soir assez tard; au milieu du jour, je dors comme un vrai provençal. Je me fais construire pour les mauvais jours un petit atelier dans un cabanon qui appartient à notre propriétaire et est placé à cinquante pas de la maison : il a, à l'intérieur, 3ma5 de côté ; c'est peu, mais en plaçant mon tableau dans un angle, j'aurai plus de 4 mètres de reculée, ce qui me permettra d en faire d'une dimension suffisante.

Je suis allé voir hier un paysagiste de ce pays, M. Courdouan 8. Il a une charmante habitation près du Cap Brun et a les plus beaux horizons et les plus beaux motifs pittoresques à quelques pas de chez lui. C'est un homme excellent, qui a beaucoup de talent, mais un talent un peu froid. J'ai su chez lui que Français et Baron2 étaient à Hyères.

... Cette nature si ravissante me fait oublier notre désastre ; sous le ciel bleu, près de la mer, dans les sentiers des forêts, je regrette moins l'atelier de la rue Notre-Dame-des-Champs et nos pauvres bibelots...

A la même.

Tamaris, 21 décembre 1871.

... Nous avons été aux gorges d'Ollioules, qui sont si imposantes. Mais là, nous avons été assaillis par un mistral des plus

2 Peintre (i8i6-i885).

froids, et si violent, que notre promenade sur les bords du torrent, à travers les blocs qui encombrent son lit, est devenue vraiment dangereuse ; nous avons regagné la route à grand'peine, forcés souvent de nous asseoir pour laisser passer la bourrasque. Sur la route, le vent irrespectueux nous a obligés de courir, nous poussant avec une violence irrésistible et nous envoyant dans le dos force graviers. Vous pensez bien qu'il n'y avait pas moyen de dessiner, et nous n'avons rapporté de notre expédition que des souvenirs voilés de poussière...

A Eugène Froment.

La Seyne-sur-Mer (Var), 22 décembre 1872.

... Lorsque vous serez à Paris, vous irez sans doute voir l'exposition des copies, dont des hommes peu compétents ont dit, devant nos représentants, tant de mal et tant de bien. Si, comme je le crois, Baudry a prêté ses copies, cela vaudra bien la peine d'une visite. Vous y verrez aussi, je crois, les tableaux achetés au dernier Salon, et parmi eux mon paysage de la rade de Toulon : vous me direz de nouveau, bien franchement, l'impression qu'il vous aura faite. L'autre est chez Colcomb, où vous pourrez peutêtre le voir en passant. Je voudrais bien ne pas envoyer cette année des tableaux jaunes. Malheureusement, ne pouvant comparer ici mes tableaux à d'autres, je ne puis arriver à aucune certitude. Je m'efforce de donner à mes paysages d'autres qualités encore que celles de la couleur : la couleur est une dame fort délicate et susceptible à l'excès ; il ne lui faut pas seulement une lumière convenable pour montrer tout son éclat ; il faut que son cadre, que tout ce qui l'entoure, lui agrée. Le dessin est une bonne et robuste personne qui s'accommode de tout ; mais il ne convient qu'à bien peu...

A Charles Garnie/'.

Tamaris, 28 décembre 1872.

... J'espère que notre brave Lenepveu passera par Toulon en se rendant à Rome et que je pourrai le voir. Je suis heureux de sa future nomination ; mais comme cela nous vieillit ! Un de nos camarades directeur de Rome ! Il me semble qu'hier encore nous étions pensionnaires. Toutefois, je n'envie pas son sort : j'aime mieux ma solitude et mon indépendance. Il est peut-être grand temps de m'en retourner à Paris ; je finirais par ne plus aimer vivre que dans les bois et au bord de la mer. Je n'oublie cependant pas les bons amis, et j'aime fort à les revoir souvent...

SA VIE ET SON ŒUVRE 2l3

Extrait d'un carnet de notes.

27 mars 1873 [La Seyne]. — Soleil couchant vu du bateau revenant de Toulon ; ou plutôt soleil couché. Ciel jaune verdàtre, vapeurs violacées à l'horizon, bandes de nuages feu, éclatants, plus clairs que les vapeurs violacées ; plus haut, bandes jaunes très brillantes; côtes violettes : Six-Fours, La Seyne... Mer calme paraissant plus claire que le ciel, reflète la partie la plus brillante. Aux Sablettes, cap Sicié violet-bleu, ciel doré, mer bleu clair, verdàtre froid, presque aussi claire que le ciel.

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