RETOUR A PARIS. — DERNIERS TRAVAUX DERNIÈRES ANNÉES. — LETTRES
Le retour à Paris eut lieu à la fin d'avril 1873. La santé de Mme de Gurzon s'accommodant mal du bruit et de l'air des rues, on se résigna à habiter ce médiocre petit hôtel de Passy qui avait tant déçu d'abord. Il avait fallu naturellement le reconstruire en partie, le surélever aussi d'un atelier, l'aménager entièrement sur nouveaux frais. On s'y installa tant bien que mal, et à l'économie. Dans la crise que venait de traverser le pays, Alfred de Gurzon n'était certes pas le moins atteint. Mais son courage se trouvait à l'épreuve, et c'est en s'attachant plus que jamais à son art et à son foyer qu'il prétendit la surmonter.
La situation cependant était toute changée autour de lui et il se trouvait ici comme à un tournant de sa carrière : une lutte nouvelle semblait nécessaire pour s'imposer à l'attention, et même une évolution radicale. L'art aussi subissait sa crise. Le public ne semblait plus le même. Le goût était aux œuvres hâtives et d'effet imméditat, brillantes d'ailleurs de faire, et comme palpitantes d'impression. On ne se donnait donc plus la peine des longues études, des fortes préparations ; il ne semblait plus qu'on crût à l'avenir, comme jadis. On voulait le résultat rapide. Les « improvisateurs », aux époques fébriles, l'emporteront toujours sur les « compositeurs ».
D'autre part, la beauté ne paraissait plus le but
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suprême à atteindre dans l'art. Elle semblait moins « vraie » que le banal et le vu partout. On prenait la nature n'importe où, les modèles n'importe quels. Chercher un site faisait crier au poncif; on était accusé de corriger la nature si Ion se permettait de penser quelle n'est pas partout égale à elle-même, et si Ion choisissait au lieu de prendre au hasard. Pour les types humains, même principe. Les modèles italiens, sains et robustes, aux teintes dorées, paraissaient vieux jeu et académiques. On s'en dégoûtait, on leur préférait, comme plus vrais toujours, les nymphes chlorotiques ou les tâcherons déformés, qui régnent aujourd'hui encore sur notre art plastique.
Alfred de Curzon, que ne touchait guère le souci d'être de plus en plus hors de la mode, continua de chercher le vrai dans le beau, comme le voulait son tempérament, et le réalisme dans le style, comme il l'avait toujours senti : l'un n'exclut pas l'autre, au contraire. Tant qu'il rencontra encore certains de ces modèles italiens où semblaient revivre devant lui les types immortalisés par les maîtres anciens, plus difficiles que ceux d'aujourd'hui, c'est avec un véritable enthousiasme, — ses carnets en font foi — , qu'il les étudia au profit de quelque nouvelle composition de figures. Pour évoquer la nature, car c'est au paysage surtout qu'il se voua de plus en plus, il rouvrit ses cartons, heureusement sauvés de la tourmente, il revécut avec bonheur toutes les impressions si justes et si vivantes de ses visions de Grèce et d'Italie, à côté desquelles prenaient maintenant place les sites de notre Midi, d'un style plus proche de nous. Et dans ce monde de beauté, dont son extraordinaire mémoire visuelle élargissait encore le champ, il eût pu sans souci se confiner longtemps.
Mais s'il s'inquiétait peu de briguer la faveur changeante de la foule, si d'ailleurs sa vie quotidienne l'écartait des milieux artistiques où il faut se montrer pour n'être pas oublié, il comptait bien ne se désintéresser en
rien de la cause commune des artistes. Bien mieux, il tint à honneur de consacrer une part notable de son temps à aider ses confrères plus en peine que lui de se tirer d'affaire. Il entra (dès 1874) au Comité de l'Association Taylor des artistes peintres, sculpteurs, etc., et il y déploya une activité, un zèle, une générosité, que vingt années d'exercice ne devaient pas lasser un instant : ceux qui en furent témoins ne l'ont jamais oublié. Nul n'était plus prêt à payer de sa personne ou de son talent, et d'ailleurs rien ne convenait mieux à son caractère, que cette action constamment effective et sans bruit. Il l'exerçait de même dans les fonctions qui lui furent attribuées, à diverses reprises, au jury du Salon annuel, et nous verrons la fatigue qu'il en ressentit dans les dernières années de sa vie influer sur sa santé et hâter sa fin.
Moins que jamais, au surplus, je n'ai dessein, pour cette dernière période de mon récit, de pénétrer dans l'intimité de cette vie d'ailleurs si simple et si unie. Si je l'ai fait jusqu'à présent, c'est qu'il importait de mettre en lumière le caractère de l'homme au moment où se fixait en quelque sorte la direction définitive de la carrière de l'artiste. Il est désormais superflu d'y insister. Autant que l'incessante sollicitude qui l'attachait à son foyer, la passion et la joie de son art se manifestent à chaque page de ses notes journalières. Il serait aussi monotone d'y puiser que de s'attarder au détail, si intéressant qu'il puisse être en soi, de cette toujours vivace variété de sa production artistique : ces pages en seraient réduites à la plus sèche des énumérations. Il suffira sans doute de souligner les tendances et les étapes essentielles de cette production, soit que quelque entreprise originale en relève l'uniformité, soit qu'un séjour imprévu sous d'autres cieux vienne y insuffler comme une aspiration nouvelle.
Ce n'est pas seulement, en effet, la progression ou l'évolution du talent qui intéresse dans l'œuvre d'un peintre, mais le choix de ses inspirations ou de ses sujets. De
quel côté Alfred de Curzon se sentait avant tout attiré, nous l'avons déjà vu sans peine. Si puissant que soit pour lui l'attrait de toute nature, avec quelque joie qu'il en découvre de nouveaux aspects, avec quelque ardeur qu'il les étudie et s'applique à les fixer sur la toile, c'est toujours à l'Italie et à la Grèce qu'il revient, en fils confiant et fidèle. Quelques-unes de ses œuvres les plus complètes et les plus caractéristiques de son talent sont françaises, mais il n'en reste pas moins avant tout le peintre de l'Italie et de la Grèce. Et en vérité, un sûr instinct l'y entraînait constamment, car nul ne les connaissait mieux et c'est un domaine où on ne lui trouve guère de rivaux : les ruines dorées, les plaines arides de la Grèce, comme la poésie mélancolique de la campagne de Rome n'ont jamais eu plus éloquent interprète.
Quelle impression profonde de vérité en même temps que de style se dégage de ces simples Colonnes du Temple de Jupiter, à Athènes (Salon de 1876 ; Musée de Compiègne), qu'un critique comparait à une tragédie grecque, et où la lumière enveloppante du soleil levant a comme la grâce d'une caresse; quelle harmonie dans ces Ruines des Propylées (même Salon), où circule l'air pur, où vibre un peu de cette âme grecque dont le sanctuaire est toujours l'Acropole ! Mais la voici d'ensemble, sur son côté Est, cette merveilleuse Acropole d'Athènes (Salon de 1878; Musée de Poitiers), entre la chaîne bleue de 1 Hymetteet les assises austères de la tribune aux harangues... Et ces trois toiles doivent prendre place au nombre des plus remarquables de l'artiste.. . « Ses cartons (disait quelqu'un) sont pleins de ces mémentos où la Grèce tout entière revit avec sa grandeur désolée et charmante. Qu'il y fouille chaque année, qu'il le fasse sans se lasser : il n'épuisera jamais notre curiosité. »
C'est encore l'âme mystérieuse de l'Acropole qui est évoquée dans les Ruines de VErechteïon du Salon de 1881, et dans le curieux effet de Y Acropole au soleil levant, où les ruines grandioses se détachent encore
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sombres sur un ciel d'or et le clair horizon des montagnes (même année, mais à Budapest). C'est la poésie de ce silence et de ces souvenirs de beauté qui emplit la solitude vespérale des premières pentes, Au pied du Taygète , comme la pleine lumière de cette Campagne d'Athènes, qu'encadrent les monts fameux le Pentélique, l'Hymette, que dominent le Lycabète et toujours la radieuse Acropole (Salon de i883. La première toile est à Anvers, la seconde fut acquise par Me Barboux). Ou bien voici tout le Golfe d 'Athènes , entre Salamine et le Péloponèse (Salon de 1884), brûlé de soleil mais si fin de lignes; voiciVIlissus dans un brouillard matinal (1889) et Y Acropole au plein soleil levant (Salon de 1891).
Mais comment faire un choix dans les vues chaleureuses, émues en quelque sorte, des sites Italiens, moins éloquentes par la beauté du paysage même, que parce qu'on les sent pénétrées encore de cette joie de la découverte solitaire et silencieuse, que nous avons devinée au cours des voyages de l'artiste et devant ces dessins rapides, ces aquarelles légères, qui en furent alors les témoins ?
Ruines à' Aqueducs dans la campagne de Rome fuyant sous le soleil couchant (Salon de 1877 et autre motif en 1884) ; souvenir du vieux Lac Fuccino, aujourd'hui desséché, impression d'une fraîcheur et d'un charme incomparables (Salon de 1879), ou vues prises du village de Paterno (1880) et du Mont Velino (1882) qui le dominent, l'un d'un côté, l'autre de l'autre; abords ombreux de la Porte Saint-Laurent, aux murs crénelés (1878) ; Route dOstie, au pont pittoresque entre ses plaines ondulées (i883) ; Bords du Teverone, près de Lunghezza (Salon de 1884), un vrai sanctuaire d'ombre sous la lumière ; Bords du Tibre à Rome, au pied de l'Aventin, tels qu'ils étaient, tels qu'ils ne sont plus (Salon de 1894); nouvelle vision, plus pénétrante, plus puissante, et d'une indicible poésie, des vieux aqueducs Près des ruines de Gabie, à la nuit tombante, dans le
sommeil déjà de la nature (Salon de 1887, au Musée d'Orléans) ; et la tonalité embrasée des Murs antiques de Rome, toute frémissante sur les eaux du Tibre, près du mont Testaccio (Salon de 1890)... Voilà pour cette « Campagne de Rome » qui, je crois bien, était restée le plus cher, le plus intime des souvenirs d'Alfred de Curzon, celui qui berce toujours l'impossible rêve.
Mais c'est aussi Civitta Castellana et son rio Miccino tout blond sous le soleil couchant (Salon de 1874), ce sont les blanches maisons de Capri, étagées dans les arbres (1878), ou ses rochers dorés, découpés sur l'azur du ciel (1880, 1881, 1891); c'est Mola de Gaëte, avec les Ruines de la villa de Cicéron (1879) '•> c est le puissant Vésuve dominant tout Le Golfe de Naples, vu de Sorrente au soleil levant (1879, collection Barboux)... Ici nous faisons halte sur l'un des paliers, entre treilles et rochers, de ce pittoresque escalier pierreux qui est la route d'Altrani à Ravello, composition d'un charme exquis (Salon de 1879) » ^ nous surprenons un groupe de maisons accroché sur les pentes rocheuses de l'île d'Ischia (i883); nous gravissons les hauteurs de la Cervara, levant les yeux vers les Sommets des Apennins, assis près d'une fontaine voûtée sous les rochers couverts d'arbres (Salon de 1888), ou plongeant nos regards sur la séduisante Vallée de V Anio que baignent les ombres du soir (Salon de 1889) ; nous revoyons, non sans mélancolie, les rives du Vésuve et ce qu'était la côte ravinée de Torre del Greco avant les routes et les chemins de fer, soit dans la limpidité dorée d'un soleil couchant (Salon de 1892), soit battue par un vent d'orage, sur une mer aux teintes menaçantes (1889), nous pénétrons dans les montagnes de la Sabine, devant la porte de Narni, où s'effilent trois curieux cyprès, au-dessus d'un pittoresque lavoir (Salon de 1895)... Mais comment ne pas noter le grand ciel clair du Golfe de Saler ne vu sur les sommets de la rocheuse Capri (Salon de 1893) ; ou le recueillement du sous-bois humide des marais de Castel-Fusano, près.
d'Ostie, aux pins centenaires vibrant sous le soleil qui s'éteint, parmi les eaux mystérieuses du Tibre (Salon de 1895)?...
Ces sites sont incomparables, et combien l'artiste n'at-il pas su mettre en pleine valeur, dans sa plus éloquente expression, cette beauté qui les pare et qui le ravissait ! Mais pourquoi comparer ? La nature ménage partout d'infinies jouissances à qui sait les voir. Rentrons chez nous, et d'abord attardons-nous à ces côtes de la rade de Toulon, alors si fertiles en « motifs ». Jusqu'au dernier jour, jusqu'à la dernière toile en train sur son chevalet, Alfred de Curzon leur restera fidèle. Voici une nouvelle vue de cette rade lumineuse encadrée des grands pins parasols du Coteau de Tamaris (Exposition Universelle de 1878), ou, de l'autre côté de cette région couronnée par le Gap Sicié, et par-dessus les nuances variées de bois divers, l'horizon découpé et pâle de la Côte de la Ciotat et Bandols (Salon de 1882) ; voici quelques motifs pris dans les rochers pittoresques du Cap Brun, dont les pins offrent de si jolies silhouettes sur le ciel embrasé (1882, 1886) et d'autres, simplement saisis Sous les oliviers de cette villa de Notre-Dame-des-Pins d'où la vue dominait toute l'entrée de la rade (i883, 1889), ou sous les tamaris du gracieux isthme de sable, Les Sablettes, qui ferme ce côté de la rade où s'étend Tamaris (Salon de 1893); enfin ce séduisant petit ravin des Moulières, qui n'est plus qu'un souvenir, et dont les frondaisons puissantes avaient tant de charmes (Salon de 1890).
Le Pont du Gard reparaît à son tour (en 18 7 5 et en 1889), ainsi que les rives ombreuses du Gardon, aux terrains doucement ondulés, aux eaux chatoyantes (Salons de 1880 et i885)... Les environs de Poitiers ne sont pas oubliés à l'occasion, par exemple dans la brume matinale des bouleaux qui bordent V Auzance , à Moulinet (1889)... ni les terrains robustes du désert de Villers, si propres à dérouter l'œil qui les contemple pour la première fois, et à entraîner l'imagination vers quelque Solitude monas-
tique (1876), ou quelque Source dans la montagne (1884, ces deux toiles au Musée de Poitiers) .
A part, il faut faire une place au seul souvenir qu'Alfred de Curzon ait rapporté de son voyage à Constantinople : une poétique, une rêveuse évocation du Champ des morts et de ces grands cypes blancs, la nuit, sous les cyprès où se joue la lune, devant le Bosphore et la pointe du Serai (187G).
A part encore, la grande composition décorative qu'il exécuta pour servir de modèle à l'un des panneaux de tapisserie destinés à l'escalier d'honneur du Palais du Sénat... Dans les commandes d'art destinées à la décoration du nouvel Opéra, la rotonde du fumoir avait été comprise pour recevoir plusieurs grands paysages. On sait que cette partie du monument n'a été achevée que longtemps après l'inauguration hâtive du théâtre. A peine s'était-on assuré (en 1874) des artistes qui peindraient ces toiles destinées à être marouflées dans des encadrements analogues à ceux de la galerie du buffet, qu'il fallut y renoncer, faute de fonds. L'idée des cartons à exécuter pour les Gobelins fut une sorte de compensation. Alfred de Curzon fit deux projets, l'un et l'autre empruntés aux sites Italiens, mais le premier évoquant quelques cimes découpées sur un ciel clair, au plein soleil d'été, le second, les sous-bois maritimes et les plantes grimpantes rougies par l'automne du Tibre à Castel-Fusano. Le premier fut choisi, et la composition définitive, dont les dimensions étaient assez considérables (3m,27 de haut sur im,70), fut un vrai succès pour l'artiste. Les travaux de ce genre, un peu ingrats en apparence, puisque l'œuvre originale n'est destinée qu'à servir de modèle à l'œuvre définitive, exigent avant tout une compréhension, du genre spécial en vue, dont les peintres s'inquiètent en général fort peu de nos jours. Comme la mosaïque, pour les voûtes, la tapisserie, pour les murailles, n'est pas faite pour reproduire n'importe quel tableau : elle a des avantages particuliers, qu'il s'agit de
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mettre en valeur, des richesses de couleur qu'il faut utiliser, des impuissances aussi contre lesquelles l'artiste doit se garder. Alfred de Gurzon sut composer une toile à la fois intéressante par elle-même, et adaptée exactement à l'esprit et au style de l'art qui devait la transposer. L'inspecteur chargé de l'examen des œuvres souligna dans celle-ci « l'heureuse idée qu'avait eue l'artiste de mêler des oiseaux rares à la végétation luxuriante, dans une gamme de coloris propre à la tapisserie. Sur le premier plan, des troncs de sycomores dans lesquels se jouent un perroquet rouge et, non loin, une perruche à tête jaune, se détachent sur un fond très clair de montagnes : l'ensemble est du meilleur effet décoratif ».
Je note ici en passant une autre entreprise décorative, mais infiniment plus considérable, qu'il n'eût tenu qu'à lui d'accepter, si la sévère appréciation de ses forces ne l'avait trouvée dangereuse : il s'agissait de plafonds et de panneaux divers pour l'hôtel de ville de Poitiers. C'est en 1874 que la proposition lui avait été faite, et déjà, pour s'essayer, il avait esquissé à cette époque un petit projet représentant Saint Louis recevant la soumission du Comte de La Marche et de sa famille (actuellement au Musée de Poitiers), et un groupe de figures allégoriques : La Justice, la Prudence, la Prévoyance (détruites depuis). Lorsqu'il dut prendre une décision officielle, en 1878, il l'envoya négative. « Je ne ferais, je le crains, que quelque chose de médiocre », note simplement son mémorandum quotidien.
Ce scrupule, ici préventif, il le manifesta de même pour des œuvres achevées, mais qu'il jugeait manquées, de quelque somme de travail qu'elles fussent la preuve. J'ai déjà noté qu'il détruisit ainsi, sauf le groupe principal, gardé comme étude, son tableau de figures de i85o, : Le Tasse à Sorrente. Une autre composition, inspirée de la fable de La Fontaine : Le Vieillard et ses enfants, devait, achevée depuis longtemps, subir le même sort. Il l'avait entreprise en 1874, et travaillée avec une
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ardeur, et un talent aussi, que de merveilleuses études de nu, au crayon, attestent encore. Il ne l'exposa point, cependant, la cacha même à tous les yeux, et finalement la coupa en morceaux. J'avoue ne pas saisir les raisons de ce dégoût, de cette sorte de rancune, enfin de cette décision, prise sans mot dire quelque vingt ans plus tard ; car cette scène, où, sous les yeux du vieillard, ses fils travaillent en vain à rompre le faisceau de flèches qu'il a proposé à leur effort, située d'ailleurs à l'époque antique, et dans des proportions heureuses, assez réduites, se recommandait d'un dessin ferme et d'une couleur vigoureuse.
On comprend mieux le parti aussi radical, mais immédiat, qu'il adopta pour son Premier Portrait^ exposé au Salon de cette même année ; car le défaut de caractère et de chaleur que l'on pouvait reprocher à ce groupe de deux figures à mi-corps, qui évoquait la légende grecque de la fille du potier imaginant de fixer sur la muraille la silhouette de son fiancé partant pour la guerre, était surtout imputable à leur grandeur nature. Alfred de Gurzon supprima son œuvre, mais il la refit presque aussitôt, et le tout nouveau Premier Portrait achevé en 1884 est une exquise composition, d'un charme et d'une pureté rares, dans des proportions deux fois moindres.
Un autre tableau de figures avait remporté au contraire tous les suffrages, à ce salon de 1874 : la poétique Sérénade dans les Abruzzes qui est aujourd'hui au Musée de Poitiers. Le jeune chanteur, au type si fin, si vibrant, dont la lune fait briller les yeux épris, le groupe des musiciens qui l'accompagnent dans l'ombre, les deux têtes de jeunes filles à demi cachées sur la terrasse audessus, toute cette scène est d'ailleurs située dans un paysage de petite ville endormie, des plus pittoresques qui soient ; et nous savons que cette évocation de la figure dans le milieu qui lui est propre, dans un paysage traité aussi comme élément principal et non comme accessoire, a toujours servi l'artiste avec un bonheur tout spécial.
Dès Tannée suivante, au Salon de 1873, une œuvre bien autrement importante devait à cette même union intime son éloquence et son charme : c'est Y Histoire de Ruth, traitée en triptyque. Ici, aucune recherche archéologique, aucun souci de pays, de types ou de costumes authentiques ou soi-disant tels (car si vaine est l'exactitude apparente recherchée par certains artistes pour traiter ces sujets-là!), mais la vérité et la vie n'en circulent pas moins dans ces sites pleins de grand air, dans l'ampleur de ces blés qui ondulent, dans la simplicité des draperies et la chaude couleur de ces personnages, dans le caractère et la beauté de leurs types, dans la fermeté de dessin de ces trois épisodes : la séparation d'Orpha et de Noémi, tandis que Ruth s'attache à sa belle-mère et refuse de la quitter; — la rencontre de Ruth et de Booz (c'est le tableau central, traité à la façon des anciens maîtres, en ce sens que Ruth y apparaît plusieurs fois, arrivant au fond, avec Noémi, puis plus près, glanant, puis partageant le repas des moissonneurs, enfin prosternée devant Booz) ; — le sommeil de Booz, dans la campagne endormie, et les avis suprêmes de Noémi à Ruth. Il y a à la fois de la grandeur et de l'intimité dans cette œuvre, qui doit compter parmi les plus complètes et les plus remarquables de l'artiste.
J'en rapprocherai d'autres compositions, de ces mêmes années, plus spécialement italiennes, et les dernières en somme qu'Alfred de Gurzon ait exécutées, mais qu'il faut également ranger au nombre de celles qui lui font le plus d'honneur : le Groupe de pèlerins dans l'église de Subiaco (Exposition Universelle de 1878, vendu plus tard à Vienne) d'une impression pénétrante et recueillie, dans un décor différent de ceux que l'artiste a déjà évoqués plusieurs fois, dans une autre chapelle, pleine d'ombre, de ce merveilleux sanctuaire en étages ; — le Puits d'Amalfi (Salon de 1878), où de jeunes femmes appuyées sur leurs larges cruches, écoutent, en un groupe plein de charme et de caractère, les récits d'une vieille grand-
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mère dont les genoux soutiennent la tête blonde dune fillette endormie ; Les Tisseuses et Fileuses de Picinisco (1880, collection J. Faure), sujet intime, plus d'une fois traité, nous l'avons vu, et dont l'activité calme, la grâce tranquille des mouvements, la beauté chaleureuse des types, la pureté du dessin, sont ici plus que jamais les qualités essentielles.
Italienne encore, mais surtout portrait d'un sujet rare, cette rêveuse jeune fille, cette Graziella du Salon de 1877 (partie peu après pour l'Angleterre) , assise, les mains enlaçant un des genoux, devant la mer de Naples dont la lumière très douce fait ressortir en vigueur sa chaude carnation : c'est une des plus parfaites d'exécution parmi les figures un peu grandes de l'artiste. — Italiennes toujours, les scènes plus réduites : Famille de pêcheurs sous une treille (1880) et Famille de pêcheurs à Capri (i883), où les épisodes de l'humble vie sont surpris dans leur simplicité harmonieuse et baignés de plein air ; et même ce joli groupe allégorique : La petite fille et son ange gardien, du Salon de 1880, d'une expression si pure. — Italiens enfin, par la beauté des modèles autant que par le paysage, ces baigneurs Au bord de la mer de Sorrente, du Salon de 1882, dont le grand caractère et l'ampleur de style, malgré le cadre réduit, la vérité des nus dans ce grand air pur, la simplicité lumineuse des rochers du premier plan et la délicatesse des fonds, furent appréciés comme l'une des plus admirables inspirations du peintre.
...Revenons aux paysages, et voyons maintenant de quels sites nouveaux pour lui Alfred de Gurzon s'est trouvé à même de noter les impressions et a cherché à rendre le style varié.
C'est d'abord la vue qu'il avait de son atelier même. Celui-ci dominait les fortifications de Paris du côté du Bois de Boulogne, et à l'époque où l'artiste s'y installa, les arbres, dévastés, coupés, étaient encore fort bas. Brunis par l'automne, dépouillés de leurs feuilles, domi-
nés par le Mont Valérien, ils offraient un caractère intéressant dont plusieurs études vigoureuses donnent une très exacte idée, et qu'il évoqua encore, mais beaucoup plus tard, dans un tableau proprement dit, où il s'affirme avec plus d'ampleur (Salon de 1891, actuellement au Musée de Poitiers).
C'est surtout la région des bords du Doubs et des premières assises des Vosges du côté d'Audincourt, où, dès 1877, attiré par le mariage du plus jeune de ses beauxfrères, Alfred de Curzon fît un séjour maintes fois renouvelé depuis. Le pays, qui est naturellement d'un tout autre caractère que ceux qu'il avait étudiés jusqu'alors, avait vraiment de quoi le séduire, et une trentaine de petites toiles, peintes au cours de ses promenades, et généralement poussées très à fond, témoigne de l'attrait qu'il y prit. Le Doubs, et ses eaux rapides, entre des rives abruptes et boisées; la colline du Montbar, isolée en ses lignes pittoresques et dominant de robustes premiers plans de prairies ; l'air blond et léger des sous-bois, sous la brume matinale, ou les teintes plus austères du soir dorant les rideaux d'arbres que reflète la rivière ; des coins d'îles, converts de saules, ou des vues de coteaux aux lointains fuyants,... tels sont les sites que lui offrit cette nature aux teintes claires, aux \erts frais, aux ciels fins. Il en fit valoir quelques-uns avec plus d'ampleur dans diverses vues des Bords du Doubs à Audincourt, l'une entre autres, à l'aube, comme frémissante encore de la rosée matinale (1894), l'autre vers le soir, à l'heure où les rayons encore vibrants du soleil allongent les grandes ombres des arbres sur les ondes tranquilles (Salon de 1896) ; et dans quelques sous-bois vaporeux, où l'eau semble fuir plus mystérieuse dans la transparence des frondaisons (1882, 1889, Salon de 1892).
Un séjour aux eaux de Badenweiler, ordonné à Mme de Curzon en 1879, fut encore l'occasion de fructueuses études. L'endroit, situé au pied des premières pentes de la Forêt Noire, non loin du Rhin et presque en
face de Mulhouse, est assez peu intéressant par luimême ; mais les pentes boisées de la route qui mène au village de Sirnitz et vers le sommet du Belchen renferment un petit torrent, le Rlemmbach, dont les bords semés de rochers magnifiques, ombragés d'arbres séculaires, constamment variés par le caprice des eaux, devinrent le domaine presque quotidien de l'artiste. Il y avait là en effet, pour lui, non seulement une nature autre, mais comme un problème nouveau de réalisation. En quelques semaines, une dizaine de toiles, très achevées pour la plupart, surprirent, dans leurs tonalités sombres, et comme austères, le grand caractère des sapins à peine ensoleillés par quelques clairières d'un vert plus tendre, l'impétuosité et l'éclat du torrent épanoui sur les mousses de ses rives, sur les blocs qui l'entravent, la fermeté des lignes des talus rocheux au pied desquels se glissait la route. Ces « études » sont d'une rare séduction, que ne dépasse pas le rendu, pourtant bien remarquable, d'une souplesse, d'une sobriété, d'une saveur extrêmes, des trois « tableaux » exécutés à leur suite : Bords du Klemmbach (1880), Dans la Forêt Noire (Salon de i885, Musée de Poitiers), Hayon de soleil dans la Forêt Noire (Salon de 1888).
Que noterai-je encore? Les fusains exécutés par centaines, esquisses en vue du tableau ou délicates et aériennes compositions achevées? Mais plutôt les pastels de cette époque, un des rares genres qu'Alfred de Curzon n'eût pas abordés et dont il se plut, en 1887-88, à expérimenter les ressources si séduisantes. Un effet de soir aux bords du Clain, à Poitiers, qui parut au Salon de 1888, un effet d'aube sur la rade de Toulon, une vue prise de Gapri sur le golfe de Salerne, le plus exquis de tous, sans doute, et quelques portraits, dont celui de sa bellefille, témoignent de la délicatesse de nuances avec laquelle il sut aussitôt traiter cet art trop fragile. L'impossibilité de sauvegarder d'une façon absolue le velouté qui fait le prix du pastel, et qu'on ne saurait
fixer, le dégoûta toutefois assez vite, et il y renonça pour jamais.
Me voici arrivé à ses derniers voyages, à ses dernières études, devant d'autres spectacles et d'autres caractères de cette nature constamment diverse où il trouvait toujours tout à apprendre, où il se reprenait toujours à ces belles ardeurs qui avaient nourri sa jeunesse en Italie et en Grèce... Hélas! ces jouissances suprêmes de l'artiste répondent en quelque sorte aux efforts de l'homme pour s'attacher encore à une vie irrémédiablement brisée. Celle qu'il avait entourée d'une si entière sollicitude, celle à qui il avait tout sacrifié, mais dont il avait d'ailleurs tout reçu, avait enfin trouvé, dans une mort prématurée, le terme à ses continuelles souffrances. La santé de Mme de Gurzon n'avait fait dans le Midi aucun progrès sérieux ; constamment, des crises nouvelles anéantissaient le bénéfice des périodes plus calmes ; la vie intellectuelle réussissait malgré tout, avec une indomptable énergie, à dominer la vie physique, mais à quel prix !... Enfin, avec l'âge, il semblait que l'on put commencer d'espérer un peu. L'année 1889 s'ouvrit pour elle sous les meilleurs auspices. Les forces revenaient un peu, il s'établissait, avec la cinquantième année, comme un équilibre dont on n'eût été que trop heureux de se contenter. Certaines joies lui furent accordées auxquelles elle avait dû renoncer depuis plus de vingt ans. Elle put retourner à l'église, elle put assister aux grands concerts qui furent donnés dans la Salle du Trocadéro à l'occasion de l'Exposition Universelle; elle put même, plus d'une fois, visiter, étudier cette Exposition, grâce aux légers fauteuils roulants qui y avaient été aménagés ; elle se reprenait à toutes choses avec son ardeur coutumière, avec une confiance grandissante... Mais cette année 1889 est aussi celle qui devait s'achever au milieu de l'une des plus fortes épidémies qu'ait connues Paris, cette « in-
fluenza » à laquelle n'échappèrent que les constitutions solides. Une grippe, dont elle eût certainement triomphé en temps ordinaire, se développa bientôt, pour Mme de Gurzon, en pneumonie double. Avec une résistance qui étonnait, elle vécut quelques semaines encore, mais succomba enfin le 23 décembre.
Son mari eut le courage de faire un dernier portrait d'elle sur son lit de mort. C'est du reste en prolongeant en quelque sorte, de toutes les forces de sa pensée et de son talent cette intimité de vingt-neuf ans, qu'il sut fortifier son âme et maîtriser sa douleur, qu'il conserva la volonté de vivre pour l'art. Il revécut, dans ses lettres, ses notes, ses souvenirs, ses souffrances, son action courageuse et charmante, cette existence trop tôt brisée de la compagne qui avait si complètement pénétré son âme. Il les colligea (avec l'aide fidèle de sa belle-sœur), il les rédigea, pour les intimes, en une sorte d'autobiographie... Il n'avait pas tardé, d'ailleurs, abandonnant la maison de Passy, à revenir dans le quartier où s'étaient écoulées ses premières années de ménage. Il installa son nouvel atelier vers le haut de la rue d'Assas, au n° 90, et ne tarda pas à y passer avec une nouvelle ardeur, de longues et laborieuses journées.
Quelques voyages cependant les complétèrent désormais, voyages de paysagiste et tournées de famille, mais où la boîte à couleurs n'était jamais oubliée. Il fit ainsi un certain nombre de portraits. Mais déjà j'aurais pu signaler plus tôt, dès i883, cette reprise d'un genre qu'il avait un peu perdu de vue et où il eut la satisfaction de se retrouver vraiment maître. C'est l'occasion d'un court séjour avec son frère aîné, à Moulinet, en i883, qui lui donna l'idée d'essayer encore ses forces. Il fallait faire vite : en quelques séances il acheva un trois-quarts qui est d'une fermeté, d'une largeur de touche et d'une vivacité de vie tout à fait remarquables, qu'il n'a jamais dépassées. Du reste, la plupart de ces toiles, de petites di-
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mensions en général, une simple tête, se recommandent par une vérité et un naturel, qui, à une chaleur de coloris très séduisante, ajoutent cette qualité toujours si 'essentielle dans le portrait : l'expression coutumière du modèle et la plus juste qui puisse le mettre en valeur. Il en faudrait beaucoup citer, parmi ces quelque quarante pages, et pour des qualités diverses. C'est la profondeur du regard de la propre image de l'artiste, saisie dans une glace (i883) ; c'est la grâce et la fraîcheur charmante de ces physionomies de jeunes femmes et de jeunes fdles : Mme Prosper Relier (i885), Mm8s Camille, Robert, Fernand Saglio (1884-1891), Mlle Anne-Marie Saglio, celle-ci à micorps, assise au piano (1887) , Mlle Marguerite Belly (1893) ; c'est aussi la finesse et la distinction de touche de ces beaux visages à cheveux gris : Mmede Gouttepagnon (1887) ou Mme de Presle (1892) ; la couleur vivante et pleine de caractère de ces têtes d'hommes, Louis, Hilaire, Emmerand de Curzon (1891-1892), ou Maurice de Gouttepagnon (1894) ; enfin comment ne pas admirer la légèreté et la jeunesse de faire, malgré ses soixante-quatorze ans, de la main qui peignit le buste en trois-quarts de Mme de Jeauffreau-Blazac (1894), d'un goût si exquis de ton et de pose, encore un vrai chef-d'œuvre de quelques séances, ou le blond sourire de sa petite-fille, Mathilde de Curzon ?...
C'est par un petit voyage à Villers qu'Alfred de Curzon commença ses pérégrinations d'été, en 1890. Il tenait à revoir cette plage pour lui si pleine encore de souvenirs. Le « Désert » n'existait plus, mais il prit quelques mélancoliques vues de mer sombre et de ciel gris. Un sujet plus intéressant d'étude artistique, et nouveau pour lui, se présenta l'année suivante, à l'occasion d'un séjour à Salies-de-Béarn, où il accompagna deux de ses bellessœurs. De Lourdes à Biarritz, il visita d'ailleurs avec une vive admiration toutes ces magnifiques assises de la chaîne pyrénéenne et en rapporta une demi-douzaine d'études peintes, dont l'une se traduisit un peu plus tard
en un tableau plein d'ampleur : Au bord du Saleys, à Salies (Salon de 189/4).
Chaque année, d'autre part, ramenait quelques séjours en Poitou, en Limousin et dans le Doubs. En dehors des petites toiles peintes à cette époque dans les environs d'Audincourt, je trouve à signaler ainsi un intérieur de vieille cuisine, celle de sa sœur, à Gouttepagnon, dune tonalité extrêmement savoureuse et quelques vues prises aux bords du Vincou, la pittoresque petite rivière voisine, encaissée de rochers et d'arbres. Les deux dernières années, il poussa jusqu'en Vendée et en Bretagne, où habitaient deux de ses neveux de Gouttepagnon. AlaPouzaine, près de Chantonnay, et sur les rives du Lay ou sous les bois très fins, le long des rochers couverts de mousse, qui la bordent, il peignit encore sept ou huit petites toiles vigoureuses. D'autres, non moins riches de ton, et quelques dessins aussi, évoquent des vues de Saint- Malo, de Dinard et les curieux rochers qu'a creusés la mer sur ces plages... Les carnets de l'artiste, où sa mine de plomb, de Grèce et d'Italie, se plut à saisir au passage dans les pages restées blanches, quelques croquis nouveaux, nous permettent de le suivre encore, soit dans les environs de Limoges (Solignac, Chalusset), soit dans ceux d'Orléans (Saint-Benoit-sur-Loire, Beaugency, Meung), soit en Suisse (à Interlaken, Einsiedeln...) ou sur la côte bretonne (Saint-Servan, Saint-Pair...).
Enfin il faut noter comme la source de ses dernières joies de paysagiste les deux séjours qu'il fit dans le domaine de Montboulau, près de Salbris (Loir-et-Cher). C'était la propriété de son vieil ami Léon Belly, l'artiste au pinceau si distingué, paysagiste excellent, lui aussi, et qui s'était choisi, en maître, la contrée où il voulait se retirer. Il était mort, bien prématurément, en 1877, mais Alfred de Curzon, dont le dévouement fut inlassable pour mettre en valeur, au bénéfice d'une exposition, puis d'une vente, l'œuvre considérable qu'il laissait après lui, était resté fidèlement attaché à sa veuve et à ses enfants. En
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1893 enfin, lorsqu'il put se rendre à une invitation dès longtemps formulée, il fut réellement émerveillé. Cette petite rivière de la Sauldre, ces sous -bois, ces rives constamment variées et ces terrains si heureusement dessinés, lui apparurent comme une mine inépuisable d'études, et il passa avec transport de longues journées au travail. Une quinzaine, au moins, de petites toiles (trois sont au Musée de Poitiers) témoignent de l'attrait qu'il y trouva, du goût qu'il y prit.
A cette époque se rattachent encore deux souvenirs que je ne crois pas devoir passer sous silence.
Les camarades d'Alfred de Gurzon, professeurs et membres de l'Institut, avaient souvent fait appel pour leurs concours à la sûreté de son jugement. Ils cherchèrent aussi, dans ces dernières années de sa vie, à lui donner comme une consécration officielle. En 1891, profitant de la liberté nouvelle que lui avait apporté son veuvage, ils avaient déjà décidé de lui offrir le poste de directeur de l'Académie de France à Rome, que venait de quitter Cabat, lorsque Guillaume, longtemps directeur de l'Ecole des Beaux-Arts, manifesta son désir de le prendre, ce qui, naturellement, arrêta toute autre initiative.
Deux ans plus tard, c'est entre eux qu'ils souhaitèrent de lui faire une place, au fauteuil laissé libre par la mort de Cabat. Ils réussirent bien à vaincre ses répugnances ; mais l'idée était prématurée encore, ou du moins ne pouvait lui permettre que de prendre un rang honorable. Le fait de la vacance d'une place de paysagiste n'était pas une occasion favorable en réalité ; car l'Académie, qui possédait encore un paysagiste, en la personne de Français, entendait formellement rendre cette place à un peintre de figures. Aussi bien, les chances presque certaines qu'Alfred de Curzon gardait, et qu'on escomptait d'avance, quand ce serait le tour de Français de disparaître, c'est qu'il n'était pas que paysagiste, et qu'il avait fait ses preuves de maîtrise dans les autres branches de la peinture. A son défaut, et plutôt que de consacrer
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encore un genre quelle regardait comme secondaire, l'Académie se reprit tout à fait ... et il n'y a plus aujourd'hui de paysagiste chez elle.
Il ne me reste plus à parler que de la dernière œuvre d'Alfred de Curzon, celle que les circonstances ont faite comme une prière suprême, comme un viatique ménagé par la Providence. Une de ses nièces de Curzon, alors au couvent du Sacré-Cœur de San-Salvador, lui demanda s'il lui plairait de peindre un grand tableau, figurant le Sacré- Cœur, pour la chapelle de cette maison. C'est un don qu'y voulait faire M. Zaldivar, ancien président de cette république de l'Amérique centrale. Depuis le temps lointain où il avait peint cette toile, plus importante encore, que l'on peut voir, à Paris, dans l'une des chapelles de Saint-Nicolas-du-Chardonnet, et précisément celle du Sacré-Cœur, Alfred de Curzon n'avait plus eu d'occasion de penser à la peinture religieuse. L'œuvre que je viens de dire, et celle qu'il exécuta entre 1894 et 1893, font sérieusement regretter qu'il n'ait pu produire davantage dans ce genre de tableaux de figures. La sobriété et le goût parfait de la composition, le grand style des ajustements, la grâce mais le calme des attitudes, toutes ces qualités, qui ne comportent pas d'action, de mouvement, il les possédait dune façon remarquable ; et c'est justement celles qui convenaient le mieux ici. Pour le Sacré- Cœur, il peignit une figure du Christ, debout, de face, les bras grands ouverts sur le genre humain, une longue robe sombre et une draperie plus claire, aux plis amples et étoffés, l'enveloppant entièrement, et ne laissant voir, au centre, son cœur sacré que comme plutôt une émanation rayonnante. Le personnage, plus grand que nature, a au moins deux mètres de haut. L'œuvre fut expédiée dans le courant du mois de juin... Il ne devait même pas apprendre son arrivée.
Depuis quelques années, et bien que toujours vaillant au travail, alerte, infatigable en apparence dans son acti-
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vite continuelle et ses voyages, il s'affaiblissait insensiblement, il perdait sans s'en douter cette force étonnante de résistance qui lui avait épargné toute maladie et qu'il s'était habitué à juger inusable. Ce n'est pas l'âge. Avec sa constitution maigre et nerveuse, il était bâti pour durer de longues années encore, autant et plus que ses sœurs et son frère aîné, qui lui survécurent jusqu'à quatre-vingts, quatre-vingt-cinq et quatre-vingt-six ans... Mais il s'était épris d'une méthode d'hygiène, récemment inventée, et dont les théories, les résultats, la pratique, ravivaient en quelque sorte ses souvenirs de jeunesse et semblaient le reporter, lui de nouveau si seul, à ces semaines et ces mois de solitude active dans les montagnes d'Italie : la méthode du curé allemand Kneip. Il s'était astreint, depuis quelque temps, non seulement à manger de moins en moins, mais, ce qui était plus grave, à de fréquentes ablutions d'eau froide, même la nuit. Il ne s'était pas rendu compte que cette méthode, basée sur l'effet, si salutaire, des réactions, ne pouvait convenir à tous les âges, et ne devait être d'une application utile qu'à des natures capables encore de réaction : ce n'est pas à soixante-dix ans passés qu'on se soumet, pour la première fois, à un pareil régime. Chez Alfred de Curzon, les effets qu'il ne semblait pas apercevoir, en furent assez rapides pour frapper tous les membres de la famille chez qui il revenait maintenant chaque année à la belle saison. Il devait fatalement s'en ressentir au premier accident qui attaquerait l'équilibre jusqu'alors si heureux de son organisation. Et c'est ce qui arriva. Déjà sensiblement épuisé par les fatigues du jury du Salon de peinture, activant, avant son départ, les travaux entrepris dans son atelier, au milieu d'une chaleur pénible et qu'il supportait toujours mal, il fut atteint, dans le cou, don ne sait quelle piqûre de mouche, qui détermina un engorgement, un phlegmon, atteignit le poumon... En six jours ce fut la fin.
Dès le premier moment on eût pu s'en douter : presque
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instantanément, il était devenu d'une faiblesse telle qu'à peine ses jambes pouvaient le soutenir et qu'il tombait s'il essayait de faire quelques pas ; sa voix même était changée. Pourtant, jusqu'au 28 juin, en dehors de ses heures d'atelier, il s'était promené, il avait fait des visites, assisté à un mariage, dîné chez des amis... On suit cela sur son carnet quotidien. Soudain, l'écriture chancelle, comme terrassée ; puis la phrase reste inachevée, le 29... La crise fut très douloureuse d'abord, puis extrêmement énervante, par manque de sommeil et par une sorte de cauchemar perpétuel où il lui semblait constamment se débattre avec la réalisation, impossible sur la toile, de sites chimériques ou de compositions inexécutables. A la lin, une sorte d'apaisement lui apporta un calme à peu près conscient, et c'est en somme dans son fauteuil qu'il s'éteignit l'après-midi du 4 juillet 1895.
Peu de temps auparavant, il avait eu un rêve étrange, assez net pour être noté au réveil : j'en ai retrouvé dans son portefeuille le récit tracé au crayon :
« Nous étions comme sur un plateau couvert d'une neige épaisse ; nous suivions un sentier étroit d'où on avait enlevé la neige en la rejetant sur les côtés. Je pensais que nous étions sur des falaises au-dessus de la mer. car je me disais : « Ce sont les douaniers qui ont fait ce « sentier. » Mais nous ne voyions pas la mer, ni l'horizon; nous étions dans un léger brouillard... Amélie marchait devant moi, vêtue entièrement de blanc. Un moment, j'eus la pensée de passer devant elle pour lui servir de guide, et je fis trois pas dans la neige en courant pour la dépasser. Mais je me dis : « Non, il vaut mieux qu'elle « marche devant moi ; elle ira où elle voudra, s'arrêtant « si cela lui plait. »
« Nous arrivâmes ainsi à des rochers blancs, dans lesquels s'engageait le sentier, devenu très étroit et nullement fréquenté. Je perdis alors de vue Amélie, qui montait, et était cachée par les rochers. Je voyais la trace de ses pas sur la neige, mais à peine visible tant elle était
légère. J'eus un moment d'angoisse, à la pensée que peutêtre nous allions nous égarer, nous séparer, et je criai : « Amélie!... » Elle me répondit: « Monte! Monte! »... je m'éveillai. »
Les obsèques eurent lieu le G juillet, en l'église Saint- Sulpice. Les cordons du poêle étaient portés par Bouguereau, le comte Henri Delaborde, Jules Thomas, Lenepveu, Jules Breton, Eugène Froment, Edmond Saglio, tous disparus aujourd'hui à leur tour. Au cimetière du Père- Lachaise, devant la tombe où Alfred de Gurzon avait repris place auprès de sa femme et dans sa famille d'adoption, William Bouguereau, au nom de l'Association Taylor, et surtout au sien propre, prononça un discours ému, dont voici les principaux passages :
« ...Alfred de Gurzon fut un de mes amis de jeunesse. Pendant de longs mois de voyages et de travail en commun, j'ai pu apprécier la droiture de son caractère, la bonté de son cœur et son grand amour pour l'art. Des relations suivies pendant nos années de maturité n'ont cessé d'augmenter cette estime et cette affection... Je ressens une peine profonde à cette perte inattendue, tant il me semble que la mort m'a pris une part de moi-même. Mais je refoule dans mon cœur bien des incidents touchants, ne voulant rappeler, à cette heure solennelle, que les traits les plus saillants de cette vie si simple et si belle...
« ...Doué d'une intelligence précoce et d'un sentiment très fin, aucun obstacle ne le rebutait, aucune fatigue ne le lassait. Aussi, lorsqu'il obtint un grand prix de Rome, pour le paysage historique, la jeunesse acclama-t-elle chaleureusement le nouveau pensionnaire, car son œuvre avait un parfum d'art et de poésie peu habituel à l'Ecole.
« A Rome, le jeune artiste mena une vie de .cénobite, toujours travaillant, cherchant et dessinant des motifs nouveaux, avec une ardeur que ses amis les plus intrépides admirèrent sans pouvoir l'égaler. Que de dessins superbes, que de remarquables études peintes n'a-t-il pas
produits pendant son séjour en Italie et en Grèce ! Sa nature exquise, si sensible à ce qui est grand et beau, ne fit que se perfectionner par les voyages, et à Paris, il continua fidèlement jusqu'au bout la carrière ainsi commencée. Peu soucieux du bruit, se plaisant dans une demiobscurité, avec une modestie inouïe, il ne rechercha aucune dignité, aucun titre, trouvant son bonheur dans la poursuite de son art, qui lui offrait des satisfactions inépuisables... S'il aima peu le monde, il fut curieux de la littérature; il lisait beaucoup. Son esprit cultivé aAait un charme qui, joint à son aménité et son obligeance, en faisait un ami précieux...
« ...Puisse ton bel exemple, cher et vieil ami, être suivi dans la génération qui doit nous remplacer; car dans le travail opiniâtre et recueilli, dans la sincérité devant la Nature, dans la poursuite d'un idéal haut et pur, repose l'avenir de l'Art. »
Je tenais à citer ces lignes. Ecrites vivement, d'un jet, sous le coup de la plus douloureuse surprise, par un homme qui connaissait bien Alfred de Gurzon et le comprenait, elles donnent une impression très juste du sentiment de tous ceux qui avaient été les compagnons de sa vie. Depuis les premières sympathies de l'école, si peu banales, jusqu'à la sérénité communicative d'une verte vieillesse, c'est bien l'écho de cette estime, de ce respect qu'avaient su inspirer son caractère autant que son talent, l'élévation de son esprit autant que la sincérité de son exemple..., du charme aussi que répandait sa conversation, empreinte du goût littéraire le plus fin et le plus sur, et qui, non seulement savait admirer, — est-ce déjà si fréquent? — mais exprimer cette admiration et l'expliquer. Il n'eût tenu qu'à lui, en vérité, de prendre la plume pour compléter, comme son ami Fromentin, sa pensée d'artiste ; que de fois dans ses carnets, en quelques touches chaudes, légères et colorées, cette plume vient remplacer le pinceau, non moins que lui éloquente !
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De ces témoignages sincères et fidèles, combien, au surplus, son fils n'en a-t-il pas recueilli alors, spontanément apportés par les survivants de sa jeunesse, que rien "n'avait préparés à une séparation aussi inattendue, et qui semblaient chercher dans l'expression de leur sympathie un réconfort à leurs propres regrets ! Quels souvenirs émus et chaleureux, reconnaissants parfois !
C'est Eugène Guillaume, un ami de quarante-six ans, qui écrivait de lui : « Il avait l'âme la plus pure et la plus charmante que j'aie rencontrée dans ma vie. Son amitié et l'estime qu'il me gardait avaient pour moi un prix infini. . . » C'est Henri Zuber, un émule et un ami de la veille, qui déclarait : « ... J'avais été tout de suite séduit par l'affabilité, la cordialité et la droiture de ce caractère charmant, qui joignait à un grand talent les qualités de l'esprit et du cœur. Ce talent, je l'avais admiré tout jeune homme déjà, et je considère comme une bonne fortune d'avoir eu sur le tard des relations suivies avec l'artiste éminent dont les études de Grèce, d'Italie, du Midi de la France, sontdes merveilles de justesse et de charme à la fois... » C'est encore Jules Laurens, le plus aucien parmi les survivants, et dont l'attachement à Alfred deCurzon remontait à l'année iSl\i, au temps où avec Georges Brillouin (celui-ci n'était plus là : il venait de disparaître, en 1893) le tout jeune artiste cherchait sa voie dans un vague atelier de la rue de l'Abbaye : pour se consoler de n'avoir pu l'assister dans ses derniers moments, il envoya à son fils comme une effusion des souvenirs qui lui revenaient à l'esprit, depuis ces années de travail commun jusqu'aux séparations qu'amène la retraite. On y sent bien l'impression si réconfortante, si lumineuse en quelque sorte, qu'Alfred de Curzon pouvait exercer, même de loin, sur qui l'avait une fois pénétré et compris.
« Depuis trop longtemps, nous étions isolés l'un de l'autre. Mais, isolé de corps, 1 ai-je jamais été d'esprit et de cœur? Non! C'est avec la constante et fidèle présence de ce digne compagnon que j'ai vécu, dans le monde de
Fart et de la pensée, les meilleures années du passé, et que je finis mon dernier temps dans la religion de ce passé... De Gurzon fut une nature essentiellement droite et sûre, fidèle, modeste, bienveillante, et aussi pratiquement que simplement serviable. Son commerce et sa conversation, grâce à des instincts propres à la culture de l'esprit, à des relations presque toutes choisies dans le haut monde intellectuel, au maintien, en un mot, d'une origine et d'un milieu d'élite, étaient marqués d'une distinction à la fois substantielle et lettrée, plus rares que fréquentes, à vrai dire, chez beaucoup d'artistes même des plus éminents. »
Giterai-je en même temps cette anecdote du bon temps, du temps des « bourgeois » et des «■ philistins », du temps où il fallait un peu braver l'opinion pour être artiste, bien qu'honnête homme? — « C'est cet ensemble très caractérisé de sa personne, de ses manières et de sa parole, qui put donner lieu au fait assez drolatique que voici.
— Se rencontrant dans mon atelier, mais inconnus et non présentés l'un à l'autre, avec un certain commandante..., grand amateur d'art, il s'établit entre eux une vive et longue conversation, une discussion même, un peu naïve de la part du militaire, d'ailleurs, et pour cause, enchanté de son homme. Prenant enfin congé, et accompagné sur le palier de l'escalier, il me demanda alors : « Avec qui donc, dites-moi, viens-je d'avoir l'honneur et le plaisir de causer d'une façon si pleine d'intérêt..., et peut-être aussi de m'emballer ridiculement ? Gomment nommez-vous ce Monsieur? — De Curzon. — Tiens! le même nom que celui du peintre si connu, que je goûte particulièrement!
— Mais c'est bien le peintre lui-même. — Ah ! bah ! vraiment? Alfred de Curzon?... Ah ! par exemple ! Comment? l'artiste?... Mais c'est étonnant! Il a l'air très comme il faut! »
Dans un autre endroit de ses souvenirs, Jules Laurens rappelait, et très justement, ce libéralisme et cette indépendance de jugement qui, après avoir gardé l'artiste, dès
ses premiers pas dans la carrière, de toute marque d'école, le rendaient plus tard accessible à toutes les expressions sincères, à tous les tempéraments vrais. « 11 allait jusqu'à excuser, à goûter même les insuffisances ou les excentricités de la forme, pourvu qu'il y distinguât un fond quelconque, mais un fond de véritable originalité. Je l'ai vu maintes fois, au sortir des séances de jurys des Salons et de l'Ecole des Beaux-Arts, où il était si justement appelé, désespérément navré, hors des gonds, de n'avoir pu faire prévaloir, contre des ouvrages purement sans défauts, tel autre où, en compensation de ce qui lui manquait comme talent d'acquit, s'accentuait quelque qualité spontanée... »
Il faut m'arrêter, car j'ai trop à citer; mais comment ne pas rappeler encore les lignes d'Emile Michel, le peintre-critique, qui connaissait lui aussi de longue date Alfred de Curzon, et dans une telle communion d'esprit ? — « Quelle bonté active et constante il avait toujours témoignée à ceux qui l'entouraient, ceux-là seuls qui l'ont connu de près peuvent le dire ! Il avait eu son heure de célébrité et il n'aurait tenu qu'à lui d'étendre encore sa réputation. Bien d'autres qui ne le valaient pas avaient eu une carrière plus en vue, plus comblée d honneurs. Incapable d'un mauvais sentiment, il était heureux du succès de ses amis et jamais on n'aurait supris sur ses lèvres un mot d'aigreur ni de regret. Son à me bienveillante, loyale et modeste, resta jusqu'au bout ouverte aux plus nobles aspirations. On sentait que le bon emploi de sa vie et sa droiture morale étaient les meilleurs auxiliaires de son talent, et donnaient à ses œuvres, comme à ses actions, cette unité supérieure qu'on aime à retrouver dans les existences les mieux conduites. »
Bien longtemps auparavant, nous l'avons vu, un esprit sceptique et frivole, qui n'a\^ait pas, sans raillerie d'abord, appris à connaître Alfred de Curzon, Edmond About, s'était peu à peu laissé pénétrer de je ne sais quel respect pour son caractère, dont il soulignait à la fois l'austérité
et la tendresse ». C'est qu'il avait compris cette « unité supérieure », et s'inclinait devant elle.
Extrait d'un carnet de notes.
2 août 79 [séjour à Badenveiler].
A i5 minutes au delà de Schweighof, coin des plus pittoresques, le Klenimbach coule à travers des rochers ; charmantes cascades, groupes de sapins d'essences diverses, d'aulnes et de chênes sur terrains mouvementés, couverts d'un tapis de mousses et d'herbes, principalement d'un certain trèfle. Jolies clairières; beaux rochers, de forme et de ton exquis ; grande unité, d'un vert chaud et puissant. Lieu vraiment ravissant, qui fait songer au chœur de Rameau « Dans ces doux asiles... » J'y fais des études avec un plaisir extrême ; j'y reste tout le jour, seul. De l'autre côté du torrent, une route, où je vois passer de temps en temps : touristes à pied, à cheval, en voiture, charretiers qui rapportent du bois des montagnes, troupeaux de vaches conduits par des enfants. Des familles d'étrangers viennent de Badenweiler pour voir ces beaux lieux ; elles font une collation au pied des rochers; les jeunes filles descendent remplir leur flacon aux cascades et décorent les beaux motifs que je peins.
LETTRES
A Charles Marionneau.
Passy, 7 août 1886.
Mon cher ami,
L'œuvre de Maxime Lalanne est considérable et je suis loin de la connaître entièrement. Ses eaux-fortes, comme ses dessins, au fusain ou au crayon, se reconnaissent tous à première vue par un effet piquant, très brillant, des lignes heureuses et pittoresques ; la facture est extrêmement spirituelle, facile et intéressante, jamais banale ; les motifs les plus compliqués semblent avoir été traités avec aisance, sans nulle fatigue. M. Lalanne savait exprimer beaucoup avec peu de traits et de travail; cela est très sensible dans ses eaux-fortes, dans celles qui sont le moins poussées : pas une ligne qui n'ait sa signification, pas un trait qui ne soit amusant, spirituel autant que juste.
Voilà, en quelques mots, mon opinion sur M. Lalanne, mais je sens bien qu'elle doit être très incomplète : je n'ai pas présent à la mémoire tout ce que j'en ai vu. En somme, c'était un véri-
table artiste, très brillant dessinateur; et possédant une manière bien a lui : sa mort est une grosse perte pour l'art.
Je profite de l'occasion pour vous parler de notre illustre ami P. Baudry. Quelques mois avant sa mort, il me disait : « Plusieurs éminents confrères, mes amis, trouvent que mes derniers portraits sont loin de valoir les premiers : qu'est-ce que tu en penses ? » Je lui répondais que, moi, aussi, je préférais ses premiers portraits, ceux de Beulé, de M. Guizot, etc.. « Eh bien ! me disait-il, très simplement et sans humeur ; les jeunes gens préfèrent les derniers, celui du jeune de Montebello, par exemple. » Il y a dans ce portrait, ai-je répondu, des délicatesses de ton qui expliquent cette préférence des jeunes gens, parce que ce sont ces délicatesses qui sont dans le goût du jour; mais, ai-je ajouté, il y a un portrait sur lequel tous sont d'accord pour admirer, c'est celui du jeune Badin. — « Je l'ai fait en une seule séance de six heures ; heureusement on est venu nous interrompre : je l'aurais peut-être gâté ! »
Une autre fois, notre ami me disait : « Mes amateurs ne veulent pas me laisser achever mes tableaux; aussitôt que l'ébauche est assez avancée, ils s'écrient : n'y touchez plus, vous tomberiez dans le poncif! » — Baudry ne voulait certes pas suivre ces conseils, mais sa vue était fatiguée, il était malade, et ne pouvait s'appliquer comme autrefois. — Lorsqu'il peignait V Amour et Psyché : « Je veux, me disait-il, en serrer beaucoup l'exécution... pas cependant comme le ferait Gérome », ajoutait-il sérieusement.
J'envoie à Nantes mon paysage du Salon; une toute petite vue de Ruines au bord du Tecerone à Salone (vous étiez avec moi, je crois, lorsque j'en ai fait l'élude); et ce souvenir d Ischia exposé a Bordeaux et que vous avez appelé une page de la vingtième année. Vous avez bien compris ma pensée : c'est un souvenir de ces petites maisons blanches du golfe de Naples qui apparaissent si brillantes au milieu du noir feuillage, au pied des rochers de lave et près de la mer bleue : délicieux Midi !...
Au même.
Passy, i5 août 1886.
Mon cher ami, j'ai reçu votre brochure sur l'estimable peintre Gintrac et je vous remercie de votre bon souvenir. J'ai refait, en vous lisant, le voyage d'Italie et les bonnes promenades avec vous dans la belle campagne de Rome, si méprisée aujourd hui. J'ai pourtant entendu un jeune peintre de talent affirmer, devant des amis impressionnistes, qu'on pouvait faire quelque chose avec la campagne de Rome. Il a tout ce qu'il faut pour prouver son dire, mais il se gardera bien de le faire : la vogue n'est pas
de ce côté et, malgré tout son talent, il ne serait pas compris de la jeunesse artiste et encore moins des amateurs et des marchands.
A Georges Brillouin.
Passy, 16 août 1887.
... Je me suis mis à faire du pastel, et je trouve le procédé assez agréable. Un des avantages c'est de n'avoir aucun préparatif à faire, et de pouvoir disposer des moindres instants... Il y a aussi des inconvénients; le principal est le peu de solidité. Cependant on fait voyager les pastels ; il y en avait de très jolis à l'Exposition de Poitiers, et ils venaient de loin. La mollesse des crayons est aussi un ennui, et ce sont les plus mous qui donnent les plus beaux tons...
Au même.
Passy, 11 septembre 1887.
... Je viens de faire le portrait de ma belle-fille au pastel. On a quelquefois un peu de peine a trouver le ton qu'on veut, mais en somme le procédé est agréable : on n'a pas le terrible embu !... Je suis allé voir à cette occasion les pastels du Louvre et j'ai grandement admiré ceux de Latour, de Prud'hon, Chardin, etc.. J'ai encore à faire pour manier aussi bien les crayons tendres. C'est certainement un procédé qui n'offre pas toutes les ressources de l'huile, mais il y a certains tons tendres, veloutés, vaporeux, qu'on obtient plus aisément; on arrive plus facilement peut-être à la fraîcheur du ton, à la franchise.
Je lis en ce moment le Guide de ï amateur au Musée du Louvre, par Th. Gautier. Cela m'intéresse. Les tableaux y sont bien décrits, bien jugés, avec un vrai sentiment de l'art ; peutêtre un peu trop d'indulgence, mais pas d'aveuglement.
Au même.
Passy, i5 mars 1888.
Je viens, au dernier moment, d'envoyer mes tableaux au Salon : une Forêt-Noire, une vue prise sur les sommets près la Cervara, et deux pastels : une Graziella et les Bords du Clain à Poitiers.
Je suis allé voir vos tableaux, qui m'ont plu beaucoup, surtout le plus grand, où vous avez mis une si grande variété de physionomies, toutes intéressantes et très fouillées. C'est pour-
tant du vieux jeu, comme dit l'impertinente jeunesse, mais le nouveau jeu vieillira, et peut-être plus rapidement que celui-là.
Malheureusement, le nouveau jeu fait tort à l'ancien : il consiste à ne faire que des ébauches, mais des ébauches si brillantes que notre peinture en paraît terne...
Je suis allé voir Galland, qni travaille au tableau du Panthéon : « La prédication et les œuvres de saint Denis... » C'est extrêmement distingué et fin; très bien entendu, comme tout ce qu'il fait, au point de vue de la décoration. Que son atelier est amusant, pittoresque et commode ! Ce grand tableau, placé contre la muraille, glisse sur des montants, s'élève au plafond ou s'enfonce dans la cave avec la plus grande facilité : Galland est là sur son parquet; il n'a pas la fatigue de monter à l'échelle...
A Charles Marionneau.
Passy, 5 mars 1889.
... Combien je vous plains de n'être pas grand-père. C'est très doux, mais d'une douceur qui n'est pas sans mélancolie, lorsqu'on a mon âge et qu'on est bien obligé de se dire qu'on ne verra pas longtemps ces chers petits.
Nous avons perdu cette année plusieurs de nos camarades de Rome : G. Boulanger et Cabanel... Nous ne restons que deux de mon année : Lebouteux et moi. Nous savons bien que nous ne sommes pas immortels. Travaillons en attendant, et élevons nos cœurs et notre esprit vers la beauté idéale qui est un attribut de Dieu.
Au même.
Paris, 17 avril 1889.
... Le goût impressionniste et tachiste s'est répandu partout, en France et à l'Etranger. Les marchands de tableaux, les experts, tels que G. Petit, Durand-Ruel etc., et, il faut bien le dire aussi, bon nombre de critiques, ont leur part de responsabilité dans ce mouvement qui s'accorde avec le goût d'indépendance, la haine des traditions, le mépris pour les anciens qui caractérise notre temps.
Lorsqu'on tient une plume et qu'on peut se faire lire, il est possible de lutter contre le courant, ou du moins de protester; le peintre ne peut le faire qu'en montrant par ses œuvres qu'il n'est pas ébranlé ; mais il garde ses œuvres.
Cela ne m'empêche pas d'apprécier comme elles le méritent les œuvres des jeunes confrères que la faveur publique caresse au point de risquer de les gâter : je suis très sensible à la poésie
qui se montre dans les paysages de Cazin. J'aime extrêmement les fusains, les pastels de Lhermitte.
A Georges Brillouin.
Passy, 28 septembre 1888.
C'est une congestion pulmonaire qui a enlevé en moins de deux heures le pauvre G. Boulanger. Vendredi dernier il dînait chez Ch. Garnier. Il avait mauvaise mine, et se plaignait d une toux dont il ne pouvait se débarrasser depuis six semaines. Malgré cela, il avait encore sa gaieté aimable habituelle. Il s'est retiré à 10 heures. Etant seul dans son appartement, il avait fait établir un cordon acoustique entre sa chambre et la loge de sa concierge. Celle-ci, vers 1 heure du matin, entendit comme un faible souffle. Elle monte en hâte et le trouve suffocant. Elle court chercher le médecin; lorsqu'elle revient avec lui, notre pauvre ami était mort... Il avait un caractère charmant et était extrêmement aimé de ses camarades et de ses élèves.
Au même.
Passy, ai avril 1886.
... L'exposition Bridgmann est très intéressante et l'a beaucoup grandi. Les grands tableaux ne sont pas aussi réussis que les petits, les études sont charmantes. Il y a des morceaux d'architecture aussi bien exécutés aussi brillants que ce que nous connaissons le mieux de Pasini, et faits sans ficelles, très simplement...
J'ai revu dans une vente la Mort de Sardanapale, d'E. Delacroix, qui, dans cette toile, se montre assez le précurseur de nos jeunes par la facture; il s'en éloigne par la richesse des tons... Il avait en plus son Amende honorable qui s'est vendue 35. 000 fr. Gustave Doré y avait un fort beau paysage, qui s'est vendu 2.000 francs; Th. Rousseau deux grands, fort mauvais, qui ont été vendus chacun 12.000 francs.
A Charles Marionneau.
Passy, 12 janvier 1890.
Mon bien cher ami.
Je vous remercie du témoignage de profonde sympathie que vous m'adressez dans mon malheur. Vous aussi vous souffrez des mêmes douleurs, vous comprenez le déchirement des derniers
adieux. Mais comme vous, mon cher ami, je crois fortement à une autre vie, où nous retrouverons ceux que nous avons aimés sur cette terre, et pour ne plus en être jamais séparés. Dieu est juste et bon, et il ne peut nous avoir mis dans le cœur ces besoins de tendresse, d'amour éternel, pour nous tromper.
Depuis dix-huit mois, ma femme semblait revenir à la santé ; nous espérions de nouveaux progrès, lorsque cette terrible épidémie est venue l'atteindre : une bronchite intense et une pneumonie l'ont brisée.
Elle a beaucoup souffert et avec une sérénité admirable. De ma cruelle douleur, du vide, de la solitude où me laisse la mort de ma chère femme, que vous dirais-je que vous ne connaissiez par une triste expérience? Elle est heureuse, je crois, dans le sein de Dieu : c'est la seule véritablement consolante pensée, avec l'espoir de se retrouver un jour pour ne plus être séparés jamais.
A Henri de Curzon.
Villers-sur-Mer, 20 juin 1890.
... Je suis allé, ce matin, faire seul une longue promenade. J'ai revu la petite maison que nous avons habitée avec ta mère, si jeune encore; j'ai parcouru avec son souvenir bien des chemins fatigants mais charmants. Je suis allé jusqu'au désert, où des éboulements considérables ont fait de grands changements ; j'ai cueilli dans les prairies, dans les haies, les mêmes espèces de fleurs que j'ai cueillies autrefois pour ta mère et qui sont des plus réussies de sa collection...
Au même.
Gouttepagnon, 16 juillet 1890.
... L'après-midi, j'ai fait une petite étude de la cuisine, qui a une cheminée du xme ou xive siècle, tu dois te la rappeler. Ma petite étude est d'une assez jolie couleur ; mais il y a eu un moment, trop court, hélas ! où le soleil, pénétrant par la petite fenêtre, a illuminé mon motif de la manière la plus piquante : c'était d'une couleur délicieuse, et si le soleil revient ce soir, je reprendrai ma palette pour le rendre, si je puis.
Paris, 17 décembre 1890.
... Cette triste année a été bien pénible pour moi! Mais mon sort est celui de tous ceux qui restent les derniers... J'ai passé
SA VIE EN SON ŒUVRE 1 \j
trois mois de l'été et de l'automne à Audincourt près de mes beaux-frères, de mes belles-sœurs et de leurs enfants. Je me suis remis au travail : j'ai fait quelques études d'après nature et deux portraits de petites nièces. Je suis rentré à Paris au milieu d octobre et je m accoutume à aller à mon atelier deux lois le jour. Je fais en ce moment quelques paysages et un petit portrait dune de mes nièces qui va se marier. Je revois quelques amis rentrés plus tardivement encore que moi. Emile Michel, entre autres, qui laisse momentanément la peinture pour faire son livre sur Rembrandt. Vous savez qu'il a parcouru l'Europe pour voir tout ce que les Musées nationaux et les collections particulières renferment de tableaux ou dessins de ce peintre éminent. Il n'est pas de ceux qui trouvent à critiquer la poétique obscurité de ses tableaux, obscurité si transparente, et il a rompu des lances avec M. Gréville, qui voudrait qu'on nettoyât les tableaux de ce grand homme jusqu'à la toile. Ces partisans passionnés de la peinture blanche ont l'esprit si étroit qu'ils ne comprennent pas la poésie de l'ombre.
Au même.
Salies-de-Béarn, n octobre 1891.
... J'ai passé quelques jours près de Pau chez M. Peccarère, un ami de Gérome et de Boulanger. 11 a acheté une charmante maison de campagne avec prés et vignes, à Gélos, sur une des collines en face de Pau; on a de chez lui une vue ravissante sur les montagnes et sur les vallées si fraîches, si riantes qui les précèdent : il a payé ce petit paradis 4°-o°o !
Je n'ai vu de Pau que la gare et l'aspect général : Peccarère ne voulait pas me lâcher et m'emmenait promener pour me montrer la beauté du paysage : j'ai eu de la peine à lui faire comprendre qu'il me fallait aller rejoindre ma belle-sœur. — Salies est une ville assez laide et fort sale ; mais il y a des coins fort pittoresques. Notre hôtel est sur le bord de la ville et ses jardins, assez grands, sont bornés par la rivière le Saleys, dont les eaux sont malheureusement très boueuses. La colline qui domine de plus près Salies est devant nous et j'en ai fait deux études de notre balcon : elle est revêtue, comme toutes les collines de ce pays, de pâturages d'un vert émeraude, de vignes aux feuilles rousses et de bois.
Au même.
Paris, 24 novembre 1 89 1 .
En quittant Salies, nous sommes allés voir des amis qui
habitent au Bec du Gave, à l'endroit où le Gave se jette dans
l'Adour. La position est superbe, au bord de la rivière, qui peut avoir en ce point 600 mètres de large. Au delà de cette belle nappe d'eau, dominant des collines boisées, toute la chaîne des Pyrénées : c'est superbe...
Nous avons été à Saint-Jean-de-Luz, qui m'a plu bien plus que Biarritz, que les constructions modernes ont gâtée... Enfin nous avons voulu mettre le pied en Espagne et nous avons été visiter Fontarabie, que nous avons eu la chance de voir par un beau soleil entre deux averses : c'est charmant de pittoresque et déjà bien espagnol...
Au même.
Audincourt, i5 août 1892.
... Je suis allé d'abord en Limousin, voir ma sœur, Mme de Gouttepagnon. J'y ai fait le portrait d'une de mes nièces, et une petite étude d'un charmant motif : beaux rochers au bord de l'eau et dans le courant dune rivière aux eaux vives et rapides ; fraîche végétation auprès des rochers, et, au-dessus, vertes prairies... Je ne suis pas mécontent de mon étude, qui rappelle assez, je crois, la fraîcheur du lieu ; mais ce n'est qu'une pochade : j'aurais craint d'en perdre la limpidité en la terminant davantage ; mais si le temps avait été plus favorable, j'aurais aimé à faire des études de certains détails, les rochers dans l'eau, par exemple, aussi beaux de forme que de couleur.
En revenant à Paris, je passais à Salbris, station après Vierzon et celle de Mme Belly, qui depuis longtemps me presse de venir la voir dans cette belle propriété, achetée par son mari pour ses beautés pittoresques. J'en ai été émerveillé. Imaginez des groupes de chênes, aussi vieux et souvent plus beaux que ceux de la forêt de Fontainebleau, parce qu'ils sont moins serrés et par groupes, au milieu de prairies ondulées que traverse une charmante rivière, un peu moins importante que le Clain à Poitiers... Une propriété de 600 hectares bornée sur le plus grand côté par la rivière, dont les bords sont couverts de ces magnifiques chênes, qui en certains endroits se penchent de manière à couvrir la rivière.
Cette rivière a des îles d'où s'élèvent les plus beaux arbres. Les enfants de Mme Belly ont un petit canot et peuvent faire i4 à 1 5 kilomètres sur cette rivière où les moulins sont rares et dont les bords sont, sur les deux rives, ornées d'une végétation également belle ; leurs voisins, grands propriétaires, respectent également leurs vieux arbres. — J'ai bien compris l'enthousiasme que le pauvre Belly avait pour ces beaux lieux.
On m'a lait faire une promenade en voiture pour me montrer la vraie Sologne, avec ses marais, ses sapinières et ses horizons
SA VIE ET SON ŒUVRE l\q
immenses : cela a aussi beaucoup de caractère, mais moins de charme...
Au même.
Audincourt, 26 septembre 1892.
... Vous savez que nous sommes, ici, à deux pas de la frontière suisse. L'ingénieur des forges, M. Picot, ayant un petit congé et besoin de repos d'esprit, m'a engagé à faire avec lui un court voyage dans les montagnes. Les paysagistes suisses, les Diday, les Calame, ne nous ont donné qu'une idée très incomplète de leur pays ; ils n'en ont reproduit que les « belles horreurs » comme on dit, et avec une exécution habile mais banale ; mon impression a été tout autre. — Jusqu'à Zurich, le pays ressemble beaucoup à celui d'Audincourt ; ce ne sont que prairies, vergers, collines et montagnes boisées ; mais les montagnes s'élèvent peu à peu. Arrivés à Zurich, nous traversons la ville et nous nous trouvons en face d'un lac aussi vaste que la baie de Naples ; à gauche, des collines boisées, couvertes de villas ; a droile, des montagnes verdoyantes, qui atteignent déjà une grande hauteur ; au fond, dans un lointain qui enveloppe toute chose d'une brume transparente, les hauts sommets avec leurs glaciers qui s'élèvent dans un ciel d'un ton exquis : à ce moment, une légère brise a mis en mouvement les eaux du lac ; elles sont bleues comme la mer de Naples. — Le chemin de fer longeant le lac, nous avons joui de ce splendide pavsage pendant deux heures, car le lac, assez étroit, est très long.
Nous sommes montés au Righi... Le temps nous favorisait et nous avons vu un panorama splendide... Ce n'est pas à peindre, mais c'est bien beau. Après une heure de contemplation, nous sommes descendus sur Witznau, au bord du Lac des Quatre-Cantons que nous voyions à nos pieds du sommet du Righi. Là, nous sommes montés sur un bateau à vapeur qui nous a fait parcourir ce lac magnifique, encadré de hautes montagnes qui baignent leur pied verdoyant dans ses eaux profondes et dont les cimes plus ou moins rocheuses, quelques-unes couvertes de neige, ont les formes les plus variées. Notre promenade a duré quatre heures, et nous sommes arrivés (revenant sur nos pas) à Lucerne, après avoir vu le soleil se coucher derrière le mont Pilate qui domine cette charmante ville...
Je n'ose dire que nos confrères suisses auraient pu tirer meilleur parti qu'ils ne l'ont fait de leur beau pays ; il faudrait en avoir essayé pour se rendre compte des difficultés. Mais, à côté des sites grandioses qu'il est peut-être impossible de rendre, il y a de délicieux vallons, qui font penser aux églogues de Virgile, comme ceux du Bugey que nous a fait connaître Flandrin.
25o ALFRED DE CURZON
Je n'avais pas pensé à notre cinquantaine d'exposant. Ces années n'ont pas été toutes heureuses ; mais en somme, si nous considérons les destinées de bon nombre de nos confrères, nous pouvons dire que nous avons été favorisés, et en remercier Dieu,
A Henri de Curzon.
Montboulan par Salbris, i3 août 1893.
Il y a tant de beaux motifs d'étude autour de la maison, que je suis la palette à la main de 6 heures du matin à 6 heures du soir : après le dîner, nous sortons des beaux arbres pour aller admirer le soleil se couchant sur les grands horizons de la Sologne. M. Belly avait fait un choix de paysagiste en se fixant ici, et il est impossible de rien avoir de plus complet. Il n'y a rien qui puisse amener un regret, dans ce que l'on voit, au point de vue du peintre : les arbres, chênes, frênes, bouleaux, etc. sont magnifiques et bien disposés par groupes naturels, non arrangés ; la rivière est très jolie et ses bords accidentés et à étudier.
Hier, on m'a fait faire une promenade sur une partie de la rivière que je ne connaissais pas encore. Elle est fort jolie, ombragée des deux côtés de magnifiques arbres... Nous sommes descendus dans des îles qui font partie de la propriété et qui sont comme des forêts vierges. Combien j'aurais été ravi, étant enfant, d'avoir à ma disposition des îles si pittoresques ! Une île me semblait devoir être toujours un lieu ravissant. La première île que j'aie visitée a été Capri, qui surpasse encore mon idéal mais n'y ressemble pas : dans l'île de mes rêves, il y a des prairies et des forêts...