VIII INTRODUCTION
de s'échauffer devant la tragique Médée de Delacroix, d'aimer tout ensemble l'art roussi de Decamps, l'art clair et blond de Marilhat, l'art cendré de Corot. Notons que, le crayon ou le pinceau à la main, il ne cherche à s'inspirer de personne. Dans quel sens se développera sa carrière? La vie le lui apprendra. Tout en préparant des esquisses d'ordre plus ou moins anecdotique, comme ses compositions sur Le Tonnelier de Nuremberg de Hoffmann, par moments « un désir immodéré lui vient de faire de la grande peinture, de la peinture de décoration1. » Le paysage ne lui a pas encore pris le cœur. Pourtant, dès i843, il a étudié avec ravissement, près de Poitiers, « des feuillages d'arbres et des plantes aquatiques ou grimpantes » et, tour à tour, il s'est ému de la beauté des ormes de Saint-Gloud, des chênes de Fontainebleau, des « somptueux châtaigniers » de Royat et de la vallée du Puy-de-Dôme. Et voilà que, sur ces entrefaites, en regagnant son atelier plein de figures ébauchées, l'obsèdent des mélancolies. L'aisance de ses camarades à triompher des difficultés de la technique lui rend sensible et amère sa relative maladresse. Sont-ils plus artistes que lui ? Assurément non. Mais quelle que soit sa bonne volonté, il se sent dépassé par eux ; il gémit d'avoir préludé à ses vraies études trop tard; il se reprochera, un jour, de les avoir menées, d'abord, avec trop de caprice et ne saura comment regagner le temps perdu. Vainement, il se dira pour se consoler : « Est-ce la gloire que nous poursuivons ? Nous méprisons trop le goût public pour cela. Si l'étude à laquelle nous nous livrons développe notre intelligence, nous procure une foule de jouissances et d'émotions, nous aide, enfin, à supporter la vie en endormant nos douleurs, que voulons-nous de plus 2 ? »
1 Lettre à Ferdinand de Guilhermy, i84d.
2 Lettre à G. Brillouin, Poitiers, 29 6ept. 1843.