‹ Alfred de Musset; documents inéditsChapitre 20 sur 32 · DEVANT CHILLON · texte numérisé non relu

DEVANT CHILLON

Comme le soir est beau! obère enfant ! les nochers Comptent les vers luisants, étoiles des rocbers,

La lune au front des sapins brille, Chillon éclate au loin avec ses vieux créneaux, Vevey, chalet de pierre, allume ses fanaux ;

Avec moi que n'es-lu, ma fille ?

Oh ! comme elle aimerait le vent qui souffle ici 1 Sur ce lac avec elle, un soir, ramer ainsi.

Ce serait le bonheur, la vie !

La gloire est un fardeau ; dès (|u'on en a goûté, On en revient à toi, douce paternité.

Seule anse qui nous fasse envie !

Une barque, une barque avec un mât de fleurs I La rose au nénuphar unira ses couleurs

Pour te parer, ô blanche vierge !

Viens, de ta pureté les anges sont jaloux ; Près de l'humble chapelle où je prie à genoux,

A Marie allumons un cierge I

Ainsi je poursuivais mon rêve, sans vous voir, Nuages entourés déjà d'un cercle noir,

Feuillages roulés sous l'automne I Je ne pensais qu'à toi, chère fille, à tes jeux, A tes frères sur toi se penchant tous les deux,

J'oubliais la foudre qui tonne I

Elle éclata, mêlée aux bruits confus du vent. ,. Et j'entrevis alors les arceaux d'un couvent,

Celui-là qui te tient captive, Sans que l'on puisse dire cncor pourquoi ses yeux Sont condamnes aux pleurs dans ce cloître odieux . . ,

Pourquoi tes larmes quand j'arrive I

Des méchants l'ont voulu, ton martyre est certain ; Ils espèrent le voir coupée à ton matin,

Pauvre fleur aux hivers soumise !

Mais le ciel a gravé mon image en ton cœur. Tu me verras sur eux poser un pied vainqueur :

A mon malheur Dieu l'a promise 1

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Restons sur celte note tle tendresse et de pureté qui fut comme le chant du cygne de ce viveur aigri, désabusé.

— Et Musset, dira-l-on, quels rapports entretintil avec lui ?

Les rapports d'un compagnon de plaisir, ni plus ni moins. Roger, pendant longtemps, fut de toutes les parties joyeuses que Tattet et Gutlinguer organisaient avec Alfred de iMussel, à Monlmorency : où il fit une chute de cheval demeurée légendaire (i), à la Terrasse ou à Courcelles, dont les repas sont restés fameux. Mais il n'y eut jamais d'intimité entre eux. Musset traversa la vie de Roger de Beauvoir à peu près comme il traversa le boulevard el le Café de Paris y îecigareà la main gauche et la canne à la maindroite, tel que Roger lui-même le représenta, vers i835,dans le portrait-charge que M. Clouard nous a conservé.

J'ai oublié de dire, en effet, que notre faiseur d'épigrammes avait, selon l'expression consacrée, un fort joli crayon au bout de sa plume. C'est même ce qui achève à mes yeux de lui donner avec Musset une ressemblance qu'il ne tint qu'à lui de rendre plus grande et surtout plus glorieuse.

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