V. FÉLIX ARVERS
Ecce imperator !.. .\o\ci le plus illustre des camarades de Musset. On m'excusera donc de lui consacrer une notice un peu plus longue (a).
(i) Soavenirt de Mad. Jaabfrt, p. ii6.
(3) Jedoisà M. Ch.PouIIainJégaUJreuniversel d'Arvers, la bienveillante communication des documents que j'ai utilisés dans cette notice et j'ai fait également quelques emprunts au livre que M. Glinel a publié sur Arrert en 1897, ii Reims, chez Michaud, libraire.
iSa ALFUED DE MUSSET
Un poète de mes amis écrivait un jour à son frère, qui s'appelait Félix :
Tu portes un prénom qui force le bonheur...
Il faut croire qu'Arvers, en dépit de ce prénom, ne se trouvait pas heureux, puisqu'il avait pris pour devise : « Félix nomen non onien. — Félix, un nom, pas un présage I n Cependant il ne semble pas qu'il ait eu tant à se plaindre de la destinée. Né à Paris, le 23 juillet 1806, d'un père tourang^cau et d'une mère bourj^uignonne, son enfance et sa jeunesse furent entourées des soins les plus tendres (i).
On me dira qu'à dix-sept ans il eut le chas^rin de perdre son père et qu'à dix-neuf ans il se vit enlever, par la mort aussi, la jeune tille à qui il avait rêvé d'associer sa vie. Ce sont là évidemment des coups terribles ; nous savons, d'ailleurs, qu'il porta jusqu'au tombeau le deuil de ce mariage manqué. Mais les consolations ne lui firent pas défaut : il en reçut même de toutes sortes. Sans parler des nombreuses femmes dans les bras desquelles il chercha à s'étourdir, il eut une mère excellente et des ajnis chauds et fidèles.
Il avait su inspirer tout jeune l'intérêt le plus pur à une femme mariée de l'entourage de sa mère. Cette femme, qui lui fut une sœur dévouée, devait être
(1) La famille paternelle d'Arvers t'Inil oritçinoire de Tonrainc. Son p:r;md-père, Guillaume-Pierre Arvers, ttait ne à risle-Hour; s de
Ghiiion (Indrc-ef-Loire). Sa grand'mère, Hosc-TluTCse i > lait
fille d'un négociant de Chàiellcraull. lis moHntrrnl dans t. m. viiie en décembre 1787 et furent iiihuinés à risIc-Moticliard.
La famille malernclle dArvcrs riait originaire de l'arrondissement de .loigny. Son aïeul, Jcan-Baptiste-Alcxis-Joaclùm Vérien, était menuisier de son état et fut maire de Ci'zy
Le père du poète, l'ierrc-Guillaume-Thérèse Arvers, marié à Jeanne Vérieri, <'tait marchand en pros. rue Gnillcume, 1, dans l'tle Saint- I^uis-en-l'lsle, aujourd'hui rue Budé. C'est là que naquit Félix, le a3 juillet 180O.
TKS cauahadbs i83
exquise, si j en ju^^e par les quelques lettres que j'ai sous les yeux. Elle se nommait Adèle Mouchet et avait épousé un M. Desmalter. Dès 1829, elle lui écrivait :
« Savez-vous,mon cher Arvers, que votre lettre m'a donné beaucoup d'amour-propre? Je pourrais dire, comme le Bourgeois-Gentilhomme : a Je ne me savais pas tant d'esprit! » Vous m'avez confirmée dans une pensée très fixe chez moi, qui est que rien n'est plus facile à conduire que les hommes d'esprit. Les sots seuls résistent, parce qu'ils sont toujours contents d'eux.
« l*uisque vous avez bien voulu déférer à mon opinion, je vous en dois des remerciements et des félicitations. Vous avez été heureusement inspiré sur notre Henri (i). Vos vers sont très remarquables et prouvent ({ue, bien jeune encore, la fermeté de vos pensées a ilevancé les années. Suivez ce penchant qui vous entraîne vers la pot''sie,cc sont des jouissances que vous vous préparez. Ce goût vous évitera bien des ennuis, je pourrais même ajouter de graves inconvénients que donne la société. Pouvoir NÎvre seul et se trouver satisfait est un grand pas pour le bonheur.
« Je compte sur votre oblicreance pour me laisser copier votre ouvrage que vous avez eu le talent, outre son mérite personnel, de me faire regarder avec des yeux maternels [au point] de m'identifier avec le succès qu'il doit obtenir. Comme c'est long, je ne veux pas abuser de votre temps. Celui de Mouchet (2) étant libre, il pourra me le transcrire sur un livre où j'ai déjà une partie de ce que vous avez composé. Vous
(1) Os vers n'ont pas clé imprimés.
(a) C'était son frère. 11 deviut notaire par la suite, et c'est lui qui reçut le testament d'Arvers.
l84 ALFRED DE MUSSKT
me ferez grand plaisir si vous voulez y ajouter les vers que vous avez faits sur la mort d'une personne qui vous intéressait, ne serait-ce que pour donner un démenti à ceux qui vous accusent d'insensibilité.
« Agréez, mon cher Arvers, l'expression vraie de mes sentiments affectueux.
« Adèle Desmalter (i). »
Le 29 juillet 182g.
Cette lettre dut aller au cœur d*Arvers. Il est si rare qu'un poète soit encourag-é à ses débuts! On lui cause une joie si vive quand on fait vibrer chez lui la corde sensible et qu'on lui demande des vers de sa composition ! Se sentir compris, tout est là! Arvers s'empressa donc d'envoyer à sa correspondante les stances que lui avaient inspirées la mort de sa fiancée. Je les reproduis, parce qu'il ne les a point recueillies dans Mes Heures perdues :
Tu sais l'amour et son ivresse.
Tu sais l'amour et ses combats; Tu sais une voix qui t'adresse Ces mots d'inefl'able tendresse Qui ne se disent que tout bas.
Sur un beau sein, ta bouche errante Enfm a pu se reposer, Et sur une lèvTc mourante Sentir la douceur enivrante Que recèle un premier baiser...
Maître de ces biens qu'on envie,
Ton cœur est pur, tes jours sont pleins t
Esclave à tes vœux asservie,
La fortune embellit ta vie,
Tu sais qu'on t'aime, et tu te plains !
Lettre inédite.
Pu-A
LEH Ca M vit Al '1.3
Et lu te plains! et t'cxagèrea Ces vastes ennuis d'un moment.
Ces chag^rins, cc■^ ' ' -. légères, Et ces peines si i >.
Qu'on ne peut soutinr (|u en aimant !
Et tu pleures ! et tu reareltes
Cet épanchcmenl amoureux !
Pounjuoi ces maux que tu t'apprêtes?
Garde ces plaintes indiscrètes
Et ces pleurs pour les malheureux !
Pour moi. de qui Tàme flétrie N'a jamais reçu de serment.
Comme un exilé sans patrie, Pour moi, qu'une voix attendrie N'a jamais nomme doucement.
Personne qui daigne m'entendre, A mon sort qui daigne s'unir, Et m'interroge d'un air tendre.
Pourquoi je me suis fnit attendre Un jour tout entier sans venir.
Personne qui me recommande De ne rester que peu d'instants Hors du logis ; qui me gourmande Lorsque je rentre et me demande Où je suis allé si longtemps.
Jamais d'haleine caressante Oui, la nuit, vienne m'embaumer; Personne dont la main pressante Cherche la mienne, et dont je sente Sur mon cœur les bras se fermer 1
Une fois pourtant — quatre années
Auraient elles donc effacé
Ce que ces heures fortunées
D'illusions environnées
Au fond de mon âme ont laissé ?
Oh l c'est qu'elle était si jolie I Soit qu'elle ouvrît ses yeux si grands. Soit que sa paupière affaiblie Comme un voile qui se déplie Éteignit ses regards mourants 1
l86 ALFIVED DE MUSSET
— J'osai concevoir l'espérance Que les destins moins ennemis.
Prenant pitié de ma souffrance, Viendraient me donner l'assurance D'un bonheur qu'ils auraient permis :
L'heure que j'avais attendue, Le bonheur que j'avais rôvé A fui de mon âme éperdue, Comme une note suspendue, Comme un sourire inachevé 1
Elle ne s'est point souvenue Du monde (jui ne la vit pas ; Rien n'a sig^nalc sa venue.
Elle est passée, humble, inconnue, Sans laisser trace de ses pas.
Depuis lors, triste et monotone, Chaque jour commence et finit:
Rien ne m'émeut, rien ne m'étonne, Comme un dernier rayon d'automne J'aperçois mon front qui jaunit.
Et loin de tous, quand le mystère De l'avenir s'est refermé.
Je fuis, exilé volontaire !
— H n'est qu'un bonheur sur la terre, Celui d'aimer et d'être aimé.
A l'époque où Félix Arvers rimait ces stances d'un tour si français et si silr, il habitait avec sa mère, 78, rue Saint-Louis, au Marais, et venait de passer le premier examen de sa licence en droit (i).
Quelques mois plus lard, il entrait chez M« Guyet- Desfontaines, sur la recommandation de M'"« Desmalter.
Avant de le suivre là, il est bon que nous fassions plus ample connaissance avec lui, et c'est encore r>r"« Desmalter qui va nous en fournir le moyen
(t) 31 août i8}S.
LES CAMAnADES tS?
dans deux ou trois lettres dont le seul défaut est de se rapporter à une époque un peu ultérieure.
Elle lui écrivait, le 23 juin iSSg:
« A mon âç«,mon cher Arvers, ronaTavantaçe de cotifiaîlre un peu le monde et de savoir apprécier les caractères. Je crois donc avoir jugé le vôtre depuis longtemps et savoir que toute \o\Tt férocité consiste dans votre barbe trop lon£^ue pour mon e^oût, — ce qui, au reste, doit vous importer fort peu, et vous avez raison, nos rapports affectueux nous mettant en dehors des charmes physiques. Je n'avais préjug-é rien de défavorable sur votre compte, en ne vous voyant pas mardi. J'avais pensé à une impossibilité, voilà tout.
« Votre e^entille lettre est venueconfirmerma pensée et m'a récompensée de mon jugement amical. Je suis convaincue que vous avez de l'attachement pour moi, autant que vos plaisirs, vos liaisons, vos occupations le permettent. J'ose môme croire que, dans l'occasion, s'il m'en fallait une preuve, vous pourriez, pour me rendre service, faire trêve un moment à vos habitudes d'égoïste rôle de vieux garçon pour m'obliger; pour moi, que mon titre de mère rend tout à fait dévouée à ceux que j'affectionne, et vous èles du nombre, mon cher Arvers, vous pouvez toujours compter et être persuadé que, chaque fois que vous aurez recours à mon obligeance, ce sera me donner un moment de satisfaction.
« Votre affectionnée, « Ad. D. (i). »
13, Grand'Rae d'Auteuil.
(i) Lettre inédite.
l8i^ ALFRED DB MUSSST
« Yolre férocité)) !... « votre barbe trop longue »l... voilà une fine mouche à qui il n'aurait pas fallu en conter. Je ne crois pas d'ailleurs qu'Arvers ait jamais essayé de lui donner le change sur son état d'dme. Quand une femme d'esprit vous a vu grandir, il n'y a pas de barbe, si longue soit-elle, qui puisse l'inlimider. Elle a vite fait do vous la tirer pour vous faire rire I... Cela n'empêche pas qu'Arvers, au contact de la bohème dorée qui fut trop tôt sa compagnie, s'efforçait de masquer sa sensibilité réelle sous une apparence de froideur, sinon de « férocité », qui trompait tout le monde — sauf les femmes. — Regardez le portrait qu'on a mis en tête de l'édition définitive de ses œuvres poétiques, il n'y a pas à dire, c'est un beau garçon : le front est large, l'œil pétillant, le nez très fin, la bouche spirituelle, mais l'ensemble de la physionomie est plutôt d'un pince-sans-rire.
M'"* Desmalter lui écrivait un peu plus tard : « Vous ne connaissez pas encore, mon cher Arvers, ce que c'est que le plaisir de vieillir. Ceci vous paraîtra un paradoxe ; non, en vérité, c'est exact. Voici comme, en prenant des années, l'on se d<Hache de mille vilaines et quelquefois délicieuses passions, mais qui portent souvent de tristes fruits. L'on ne pense plus, l'on ne sent qu'un plaisir, celui de faire des heureux, plaisir qui n'est disputé par personne. C'est si bon, cette pensée, de pouvoir se dire ; « Je vais, de ma propre volonté, donner un moment de satisfaction ! » Cela console de beaucoup de tracasseries, voire même de vifs chagrins. Tout ceci est pour finir par vous offrir un petit souvenir de ma vieille amitié. Comme objet d'art, c'est très joli, parfaitement gravé. Ce n'est pas pour faire valoir mon cadeau. C'est, par parenthèse,
LES CAM\nADES 189^
pour VOUS expliquer <jue je me trouve 1res heureuse d'être à même d'orner votre petit salon.
« Mille affections bien dévouées.
« Ad. Desmalter (i). »
Enfin, le 17 mai i84i, cette femme charmante, qui par certains côtés me rappelle la « marraine » d'Alfred de Musset, adressait à son ami celte autre lettre où elle achève de nous le peindre :
« Merci, mon bon Arvcrs,de votre aimable affection qui m'adonne doublement le regret très vif de n'avoir pas vu votre Second Mari (a). Celte pièce est très jolie, bien écrite, inli'ressanlc, et tout :\ fait dans la nature, pour la rareté du fait 1 Vous avez fait de la morale, ce qui prouve que l'on peut être bien sage en paroles, et en actions bien fou. Cette pièce est bonne à lire aux jeunes femmes parce qu'elle est vraie. Vous m'avez reposée un peu du boursouflageà la mode, de ces grandes phrases où l'on ne trouve ni pensée, ni idée, où Ton passe sans cesse à côté du vrai. Votre sujet marche avec une simplicité naturelle. J'ai passé quelques instants fort agréables en vous lisant. Je vous remercie aussi du paragraphe de l'envoi. Vous avez raison : je m'intéresse vivement à vos succès, à voire avenir,parceque vous êtes bon (malgré que vous médisiez sans cesse de vous). Vous avez de l'esprit, et vous êtes devenu bonhomme, avec les simples, — rare mérite aujourd'hui où chacun veut paraître diamant
( I ) Lettre inédite.
(3| Comédie ea 3 actes et en vers, représentée pour la première fois, le 3 avril i84i, au Thédtre-Français. ■ L'idée de cette pièce est ingénieuse,— écrivait Hippolyte Lucas dans le Siècle. — Un homme, après avoir trompé un mari, a épousé la veuve, sa complice, et il tremble d'être trompe i son tour par quelque ami. On n'est jamais trahi que
Îiar les siens. Cette pièce, sans grande importance, est écrite eu ver» aci!cs et élégants. »
igO ALFRED DS MUSSET
n'étant que strass. Ajoutez à tout cela que je vous connais depuis votre tendre jeunesse. Je vous ai pardonné vos dix-huit ans, votre sortie du collège, parce que vous ne vous tourniez pas les pouces et saviez sortir d'une chambre sans que l'on fût obligé de vous faire sentir que la visite devenait longue. Vous aviez le bon esprit, collégien, délaisser un regret.
« Venez un de ces dimanches nous demander à dîner. Vous serez bien reçu. Ma fille veut un exemplaire du Second Mari. Le ménage vous dit mille choses gracieuses, et moi, mon enfant, je vous embrasse avec la vieille affection d'une ancienne amie.
« Ad. D. (i). »
Rue des Marroaaiers, 3, Passy.
Telle était la femme distinguée qui fut la v marraine >) de Félix Arvers. Si elle avait eu quelques années de moins, surtout si je ne savais pas ce que je sais, j'aurais été tenté de la prendre pour l'inspiratrice du sonnet que tout le monde a lu. Elle avait jusqu'au prénom de celle dont les deux rimes féminines du second tercet évoquèrent un jour l'image aux yeux prévenus de Henri Blaze de Bury : « Il n'y manque, en effet, qu'une seule lettre, l'initiale (2). » Mais non, ce n'est pas M""* Adèle Desmalter qui fut l'inspiratrice du « sonnet d'Arvers »; ce n'est pas non plus M-ne Adèle Victor Hugo. C'est... Mais, avant de vous le dire, il faut que je vous parle de M« Guyel-Desfontaines et de sa maison, puisque c'est là précisément que Félix Arvers fit la connaissance de sa muse.
(i) Lettre inédite.
(2) Revue des Deux-Mondes du i" février i883.
LES CAMAIlAOKS ir)I-
En ce temps-là, les éludes de notaire et d'avoué Il étaient pas rares à Paris où les clercs s'occupaient plus de littérature que de droit. La plus renommée était celle de M* Fortuné Delavi^e, frère de Casimir, avoué en première instance, dont les clercs, en i8a8, «'appelaient Jules de Wailly, auteur dramatique; Olivier Fulçence, littérateur et compositeur de romances ; Auguste Barbier, le poète des ïambes : Dumas- Hinard, traducteur du Romancero ; Natniis de Wailly, le bibliog-raphe, — et le petit courantin, Louis Veuillot. Certes l'étude de M* Guyel-Desfontaines n'aurait pu rivaliser avec celle-là pour le nombre des illustrations futures; « sauf erreur ou omission », elle ne posséda jamais comme telle que Félix Arvers qui, du i*' janvier i83o, date de son entrée, au l'^mars i830, date de sa sortie, t^ravit tous les échelons, moins un, de la cléricature. Mais M* Guyel-Desfontaines, sans être aussi lettré que M" Fortuné Delavig^ne, lui aurait rendu des points comme dilettante. Son étude, déjà fréquentée par les écrivains et les artistes, était devenue, à partir de son mariage avec M"** veuve Chassériau, fille, sœur et nièce des trois Duval (i), une manière d'académie, un salon où passaient et repassaient, chaque semaine, tous les habitués de l'Arsenal, à commencer par la famille Nodier. On y dansait, on y faisait de la musique, on y disait des vers, et les clercs de l'élude étaient de toutes les fêtes.
(i) Elle était, en effet, la fille d'Amaury Duval, littérateur, membre de l'Institut ; la sœur du peintre Amaury Duval et la nièce d'Alexandre Durai, auteur dramatique, membre de l'Académie française.
iQ2
C'est là qu'Arvers rencontra pour la première fois Alfred de Musset Je me trompe : il l'avait déjà vu deux ou trois ans auparavant, dans une circonstance solennelle. En 1828, M. de Vatimesnil, ministre de rinslruction publique, ayant eu la délicate attention d'inviter à dîner, à l'occasion de la distribution des prix du concours général, les prix d'honneur des années précédentes, Arvers s'était rendu à cette invitation avec Pontmartin, Musset, Eugène Bore, Drou} n de Lhuys et les autres. Pontmartin, dans ses Mémoires {i) y a même raconté qu'à un certain moment, ce soir-là, il dit à M. Eus^ène Bore, premier prix de philosophie, qui devait mourir supérieur général des Lazaristes : « Ces trois jeunes gens qui causent avec Berryer, ce sont Drouyn de Lhuys, Cardon de Montigny et Arvers. On dit qu'il y a chez ce dernier l'étoffe d'un poète. »
Pontmartin ignorait probablement alors qu'Alfred de Musset taquinait la Muse, car il n'en dit mot. .Alais, à l'époque où Arvers le rencontra chez M" Guyet-Desfontaines, il avait publié les Contes d'Espagne et d'Italie, il avait fait la Ballade à la InnCy et il était dans les salons le point de mire de tous les regards féminins. Arvers lui fut présenté par son patron et lui présenta, à son tour, Alfred Tattet, qui brûlait d'entrer en relations avec lui. Tattet et Arvers s'étaient connus, dès 181 9, sur les bancs du collège Gharlemagne, dont ils suivaient les cours. Ils se tutoyaient, ce qui ne se fit jamais entre Alfred de Musset et Tattet ni aucun autre de leur bande. Alfred de Musset, qui était sans morgue avec les femmes, gardait dans son commerce avec les hommes une réserve
(i) Pages 4^-48 àt la première série.
LIS CAMAn.iDU 193
hautaine qui laissa toujours quelque distance entre lui et ses compajçnons de plaisir. Quant à ses rapports avec Arvers, il ne dépendit pas de celui-ci qu'ils ne devinssent tout de suite très familiers, car Félix Arvers avait beaucoup d'admiration pour l'auteur des Contes d'Espagne et d'Italie et ne lui ménagea pas les avances. Mais Alfred de Musset y répondit assez froidement. Pourquoi? Roger de Beauvoir, qui devait en savoir quelque chose, nous dit que le poète de Mardoche « n'aimait pas les gens faits à sa ressemblance » et qu' « Arvers, par ses instincts d'artiste et de viveur, par la tenue et par le talent, était une sorte de Sosie de Musset ». Celte assertion ne manque pas d'intérêt. Est-elle juste? Ce qu'il y a de sûr, c'est que dans leurs créations Arvers et Musset se rencontrèrent plusieurs fois, notamment dans un drame sur la Mort de François /«•, et que l'avantage ne resta pas à celui que l'on pense ;i). D'où un certain dépit chez le concurrent malheureux. Un jour donc que Musset causait avec un ami de cette espèce de Sosie dont le nom seul l'importunait, il trempa sa plume dans l'encre et, sur une de ces grandes feuilles de papier écolier où sa copie aimait à s'espacer, il traça de sa plus belle main ce quatrain qui résume, d'après Roger de Beauvoir, toute la discussion :
(1) Musset «Tait écrit, en i83o, un fragment de drame en vers intitulé : Derniers moments de François /•', qui parut dans le Keepsake français de j83i. Arvers l'avait-il lu quand il composa son drame : /a Mort de François /•', qui figure dans Afes Heures perdues, sous la date de juin i83i? Je ne le crois pas, et cependant il v a dans telles scènes de ces deux ouvrages une similitud*" très grande. C'est même celte similitude qui, à mon sens, dissuada Musset de terminer sa pièce. « J'ai beau faire, — écrivait-il longtemps après à Charpentier, — je ne puis pas corriijer ces Derniers moments de François 7", il y a dix-neuf ans que c'est au rancart. » {Œuvres posthumes, p. aôS.)
Iq4 ALinUU DE MUSSET
C'est moi qui suis l'étoffe, O philosophe!
Et ton Arvers N'est que l'envers.
Eh bien, non, ils avaient chacun son étoffe, et, pour qui sait hre, Arvers ne fut jamais « l'envers » de Musset, au moins comme talent.
Quoi qu'il en soit, s'il n'y avait entre eux aucune sympathie, il n'en était pas de même entre Arvers et Tattet. Leur amitié fut aussi intime qu'elle pouvait l'être, et, du jour où ils se lièrent ensemble, ils n'eurent pas de secrets l'un pour l'autre. On en jugera par les lettres qui suivent.
« Brest, 21 octobre 1831.
« Oui, mon bon ami, je viens d'être assez sérieusement malade; maintenant il n'y a plus que de la faiblesse et de la fatig-ue. Le danger est loin de moi. J'ai été jugé assez mal pour être passablement martyrisé, et, comme distraction, ces messieurs m'ont alîublé de sangsues, de sinapismes ou de vésicatoires aux jambes, dont je ne suis point encore libéré. Une fois certaines limites passées, il faut se livrer à ces infâmes médecins : et ici comme partout ils taillent à leur joie dans la chairhumaine.Je vais pourtant aviser bientôt au moyen de les laisser opérer à Brest sans moi. Quand j'irai tout à fait bien, je prendrai cette bonne roule de Paris. Là-bas on n'est jamais malade , n'est-ce pas ? Tu conçois aisément que je me suis assez peu occupé de politique et de littérature dans ces derniers temps. Mais mon goût va reprendre avec la santé, et nous allons nous retrouver chacun dans notre élément,
LES camahaoes iq5
toi comballant, acteur; moi, spectateur, jug-eant, les bras croisés. Tu as bien raison de soniçcr à la scène, mon cher ami. Bien souvent, tu le sais, je t'en ai parié. C'est une çrandc et belle carrière que tu as là devant toi. Elle peut réaliser tous tes rêves de bonheur et de fortune. Tu auras l'actrice qui jouera Ion rôle, si elle est jolie. Tu toucheras de l'ar^^ent, si ton drame réussit, ce qui est certain. Te voilà en perspective deux choses fort ag^réables assurément. Je ne parle point de la j^Ioire, mot creux quand il n'y a pas d'ari^ent avec, mais qui cependant chatouille assez agréablement l'amour-propre. El puis, c'est quelque chose de dire aux auteurs dramatiques : « Faites-moi [)lace; j'ai vingt-quatre ans, n'importe, faites-moi place ! » Et l'on marche de pair avec ces gens-là, si l'on tient enfin à quelque chose.
« Je ne serai bien heureux, je te l'ai dit ceni lois, que lorsque j'aurai applaudi à un beau succès de mon ami Arvers, et quand, dans ses moments perdus, il pourra nio faire les articles de Jules Janin dans les Di'bals. Voilà ta vie, à toi, garçon spirituel s'il en fut : il faut nous faire rire, mais il faut te faire bien payer. A propos de J.-J., dis-moi donc s'il y a raccommodement entre lui et V. H.(i).Ce «lernier l'a Iraiié devant nous, certain jour, comme il le méritait, mais l'autre a fait un article sur Marîon, qui a dû lui valoir des remerciements. Il était, en effet, tout à la louange de l'auteur de Ilernani. Le pauvre H. a dans ce moment un procès bien désagréable : tout le monde sait maintenant, et cela peut le contrarier, que les Orientales n'ont été vendues que i5oo francs, que la moitié de
(i) Victor Hugo.
ig6 ALFRED DK MUSSKT
l'édition se trouve encore cliez Téditeur (i). On aime assez à laver son linge sale en famille.
« Que devient Musset? le rencontres-tu? travaillel-il ou joue-l-il ? est-il enfin décidé à se perdre et ne devons-nous plus compter sur son avenir qui promettait d'ôtre si beau ? C'est vraiment un bien grand malheur.
« Paul Foucher ne va-t-il pas publier un volume ? J'espère que nous les aurons tous cet hiver. F. ..-vous de moi, mes bons amis: pourvu que vous m'amusiez, je n'en demande pas davantage. Je ne paie pas les déjeuners que vous mangerez rue Grange-Batelière. Sainte-Beuve doit avoir terminé lefameuxroman dont Guttinguer lui a donné les matériaux (2). C'est la vie amoureuse de ce dernier et ses grandes aventures qui lui ont brisé le cœur. Levol accouche-t-il de son drame? faudra-t-il employer les forceps pour lui tirer le dénouement de son V« acte? Quel pauvre garçon! Nous sommes en froid, me dis-tu. Bien vite il redeviendra mon ami intime : quelques mots de flatterie sur son compte suffiront. Bonhomme qui vit bien heureux puisque toujours il se caresse. Je reviens à Guttinguer pour savoir s'il est encore en vie.
« Adieu. Bientôt nous laisserons là ce vilain mot. A toi. Ma garde-malade te dit bien des choses. « Alfred Tattet (3). »
« P. S . — Dis-moi donc sous quels siècles tu travailles. Est-il possible que tu aies trouvé quelque chose
(i) CF. le Romantisme et l'éditeur Renduel, de M. Adolphe Julien, au sujet des premiers traites passt^s par Victor Hugo avec ses éditeurs. Cï. notre étude sur Sainte-Beuve, t. I, appendice. {t) 11 s'agit d'Arthur.
(3) Lettre inédile.
LES CAUAH.iOES
à Bury (i)? C'est vraiment une bonne fortune. Ces choses-là n'nrrivenl qu'à loi. »
On voit qu'Alfred Tattel ne s'ennuyait pas trop à Brest,malgré les cent cinquante lieues qui le séparaient du boulevard de Gand et qu'il ne cessait — quoi qu'il en dît — de s'ocruper, sinon de littérature, k tout le moins des liuérateurs. Sa correspondance, dont j'ai publié déjà une bonne partie dans mon livre sur ^a/^/^- Beuve, est une des plus amusantes que je connaisse. On y trouve tous les racontars et tous les potins du monde particulier qu'il fréquentait, et, comme ces çeuR avaient un pied dans les lettres et l'autre dans la galanterie, elle fourmille de petits tableaux de mœurs qui font songer aux Historiettes de Tallemanl des Kéaux. Car, sans avoir aucune prétention au style, Taltet avait un fort joli brin de plume ; telles de ses lettres donnent l'impression de celles que Musset — son ami le plus illustre — écrivait à M"* Jaubert, quand il était en belle humeur.
Mais si c'était un joyeux compagnon et un excellent camarade, c'était comme fils de famille un assez mauvais sujet. On ne saura jamais tous les soucis qu'il causa aux siens. Comme il avait la fâcheuse habitude de s'attaquer de préférence aux femmes mariées, et que, dans ce lemps-Ià, la justice ne plaisantait pas sur l'article desenlèvements, ses parents étaient obligés de l'exiler de temps à autre dans quelque ville lointaine.
(i) Arrers était toujours eo quCte de nouveau pour ses pièces de théitre Le 8 décembre 1837, TaUet écrirait à Gullinper :
« Arvers vient de trouver un dc'iicieux sujet de pièce. A l'heure où je TOUS écris, it est déjà à l'œuvre. Il m*a consacré sa journée Je l'ai fait trouver avec mon notaire et mon avoué pour écîaircir quelques points difSciles. C'est que l'animal dresse et dépouille un inventaire comme il tourne m couplet. C'est un précieux ami quand il veut s'en donner la peine. » ^Cf. uo\.rc Sainte-Beuve^ t. I. Appendice.)
igH ALFRED DE MUSSET
Et voilà pourquoi, sous couleur de faire une cure, il était alors à Brest.
Le 17 juillet 1882, il écrivait au même Arvers : « Je te connais, vilain homme, et si je ne t'écrivais le premier, tu serais capable de me laisser dans ma solitude, sans me donner de les nouvelles. Eh bien, à quand le voyag-e? fais-tu tes adieux et tes paquets? dois-je te voir bientôt? et avant tout cela, la pièce, qu'est-elle devenue? le jouera-t-on bientôt ou ne te jouera-t-on pas? M Dormeuil (car c'est ainsi que cela se prononce) peut très bien s'ôlre raccommodé avec Bidard et les Carbonari. Mets-loi donc au courant de tout ce qui se passe, et Henry Lloyd, que devient-il ? Je compte bien écrire au sujet de celle fameuse affaire dans laquelle je ne pouvais rien avec la meilleure volonté du monde. Je ne dois pas faire pour les autres ce que je n'ai pas fait pour moi. — Et Joly, est-elle toujours triste et mélancolique ? est-ce toujours une délicieuse vignette d'Alfred ou Tony Johannot ? Je m'ennuie déjà à périr; si tu ne viens ici, j'irai te voir à Paris, moi. A propos, un incident assez plaisant a rompu l'uniformité de notre voyage. D'honnêtes soldats-citoyens ne se sont pas contentés de mon passeport. Celui de M.Dosne n'était pas non plus très en règle. Aussi nous a-t-on flanqués de quatre gardes nationaux, avec ordre de tirer sur le postillon s'il allait au trot. Et le postillon de trembler de tous ses membres, et nous de rire comme des fous. Enfin, après avoir été au pas pendant deux lieues (c'était la nuit heureusement), nous nous sommesexpliquésavec des gendarmes fort polis, et l'on nous a laissés continuer notre route très tranquillement. N'aie jamais affaire, je t'en conjure, aux héros citoyens. Ces pau-
LBS CiMAnADCS i(tg
vresefens,à qui Ton fait monter la $;[arde,joar et nuit, sonlcomine des chasseurs qui n'ont rien pris pendant deux jours : ils tombent sur de pauvres innocents, faute de coupal>les, et, n'ayant pu tuer des perdrix, se veng-enl sur les moineaux francs.
« Mais jiiissi, me diras-tu, ]■ i rien ne tonibe-
t-il dans leurs filets ? pourqm :is toujours décu-
vés à la bouillotte ? — As-tu vu ma bonne mère ? — est-elle bien heureuse de mon départ ? — Et X ... , autre femme qui m'aime, se porte-t-elle bien et s'ennuie-t-elle beaucoup ?
« Ecris-moi vite. Pour moi, je t'en dirai plus long un autre jour. Adieu.
« A toi de cœur
« Alfred (i). »
« Brest, 34 août. >
« Ah ! mon ami, tu te brouilles avec les miens I prends garde, c'est un coup d'État et qui n'est point du tout dans tes intérêts. Je m'étonne qu'en profond politique tu ne te sois pas ménagé cette intelligence dans la place; mais à quel sujet vous étes-vous fâchés? L'avais-tu chargée de la négociation près de sa fdle sans la payer d'avance ? A-l-elle trouvé une lettre de toi ? Aurais-tu voulu entrer dans la chambre et dans le lit de la malade jet forcer aiusi toutes les portes sans le consentement maternel ? Donne-moi donc sur tout cela quelques détails qui ne peuvent manquer d'être fort amusants. Cécile et Henry ont-ils eu counaissance de la scène, et qu'en disent-ils?
« On m'écrivait cependant que tes affaires raar-
( i) Lettre inédite.
chaient grand train et que tu donnais le bras dans la rue à une fort jolie petite femme. Raconte-moi ce qui s'est passé, je t'en prie : pour moi, qui connais l'intérieur de la sainte famille, la chose est beaucoup plus intéressante que pour un autre. Tu ne me parles pas non plus du voyage des deux Bocher. Comment vont-ils faire pour quitter leur tante Bidois? — M'astu fait rire avec ce mot, bon Dieu I
« Ce que tu m'as dit de Z... m'afflige profondément. Elle était déjà pourtant d'une bien belle laideur. J'ai été favorisé, moi, dans mes amours. Heureusement que nous serons deux pour nous consoler, et puis nous n'irons que la nuit, et nous aurons bien soin d'appeler à notre aide les chères illusions... oui, mais quel réveil !
« Le Corsaire disait dernièrement que, de Paris, le nez de M. d'ArgouIt (i) irait à Toulon recevoir les obélisques de Luxor. Celui de Z... est bien capable d'en faire autant. Mais j'y pense, à quoi pourra-t-il nous servir, ce vaste et respectable nez? Parbleu, à nous cacher si le mari vient. — Enfin, ta pièce sera jouée, imprimée, c'est à merveille. Paie sans mot dire le petit impôt qu'on lève sur toi... tu t'en vengeras plus tard, et tu t'en feras payer aussi. — Ne crains rien du mutilé^ il ne violera pas ta jeune fille et ne la dévirginera pas, — et puis, s'il l'embrasse, ses baisers ne seront pas de la boue, j'imagine : ainsi, rassure-toi. A vous deux Saintine, maintenant, vous ferez peut-être quelque chose. Aleajacta est! et marchons. Veux-tu m'expliquer pourquoi Leclercq, dans Jean Barty a pris le rôle que devait jouer -loly? n'estce pas celui-là qu'elle apprenait de notre temps?
(i) Ancien ministre de l'InUricur.
ISS CAUAAADr.s 20 1
« Mon ami, si lu avais l'inlention de venir me trouver ici et de passer les deux mois que mes parents veulent encore exiijerde moi, je pourrais ne pas me plaindre de rester à Brest. Mais seul, sans distractions et sans plaisirs d'aucune espèce, il y a barbarie à vouloir me tenir aussi longtemps loin de toutes les personnes qui me sont chères. Sans l'amour du travail, qui m'est revenu et qui seul me soutient, je ne sais pas ce que je serais devenu, mais d'un instant à l'autre cet amour peut me fuir... Je ne suis constant qu'en amitié, moi, et si je me trouve sans ma grande et unique ressource, il faudra m'aller jeter à la mer. Mais cdinrne il en coiUe toujours pour prendre une [elle r<««<iliiiion, je commencerai par me faire conduire à Paris. J'ai maintenant retiré tout le bien que j'attendais de l'absence. Mon court exil a suffi pour me rendre plus froid et plus calme, pour me donner les meilleures idées du monde que je suis très disposé à mettre à profil, pour me placer dans les mains une plume et des livres que je n'avais ni tenus ni ouverts pendant plusieurs mois; ce qui ne m'arrivcra jdus, l'espère; enfin, pour me faire goûter le bonheur d'èire avec ses parents et ses amis, bonheur que l'on ne sent bien que lorsqu'on est éloigné d'eux. — Là-dessus je t'embrasse et te dis encore une fois que je t'aime de tout cœur. »
« A toi,
«r Alfred (i). »
L'hiver venu, l'exil de Taltet prit fin, mais il était à peine de retour qu'il y eut brouille entre lui et Arvers. Pourquoi? Celle pièce de vers va nous le
( ') Lettrç inédite.
(lire; elle est de novembre 1882 et n'a été publiée
que tout récemment, à la suite de Mes Heures perdues :
Alfred, j'ai vu des jours où nous vivions en frères. Servant les mêmes dieux aux autels littéraires : Le ciel n'avait formé qu'une âme pour deux corps ; Beaux jours d'épanchcment, d'amour et d'harmonie. Où ma voix à la tienne incessamment unie, Allait se perdre au ciel en de divins accords.
Oui de nous a chana^é ? Pourquoi dans la carrière L'un court-il en avant, laissant l'autre en arrière? Lequel des deux soldats a déserté les ranjjs? Pourquoi ces deux vaisseaux (jui navia^uaient ensemble, Désesnéranl déjà d'un port qui les rassemble, Vont-iL chercher si lom des bords si dillérenta?
Je n'ai pas dévoué mon maître aux çfémonies.
Je n'ai pas abreuvé de fiel et d'avanies
L'idole où mes genoux s'usaient à se plier :
Je n'ai point du passé répudié la trace,
J'y suis resté fidèle, et n ai point, comme Horace,
Au milieu du combat jeté mou bouclier.
Non, c'est toi qui changeas. Un nom qui se révèle
T'éblouit des rayons de sa gloire nouvelle.
Tu vois dins le nourgeon le fruit «jui doit mi'irir :
Mécène du Virgile et saint Jean du .N!-
Tu répands en tous lieux la sainte Pri ,
Tu sèmes la parole et lu la fais fleurir.
Je ne suis pas de ceux qui vont dans les orgies S'inspirer aux lueurs des blafardes hous;ies, Qui, dans l'air obscurci parles vapeurs du vin, Tentent de ranimer leur muse exténuée, Comme un vieillard flétri qu'une prostituée Sous ses baisers impurs veut réchauffer en vain.
C'est ainsi que j'entends l'œuvre de poésie : Chacun de nous s'est fait l'art à sa fantaisie, Chacun de nous l'a vu d'un différent côté. Prisme aux mille couleurs, chaque œil en saisit une Suivant le point divers où l'a mis la fortune: Dieu, lui seul, peut tout voir dans son immensité.
LES CAMARADES 2o3
Conserve la croyance et respecte U nôtre,
voué de la trlfirc d'un autre; I nouvi-ri'i 1 >:'■'! roTir.>-^#»ur et martyr. .Ne Ci ne argile,
Ni (j,: ^ .:t'.
Si chaude iju'cilc buil, j)ui:>ic lac cuuverlir.
ir mon cr ic silence,
»• ni.xî ;, ...;ac uu reclus;
! io.
(,\.,v ... V i ...... , .j.iittant la patrie,
C'est la voix d'un ami que tu n'entendras plos.
Ces vers évidemment visaient Alfred de Musset. Je ne suis donc pas surpris que l'auteur ne les ait pas insérés, l'année .suivante, dans son premier recueil de poésies. Outre qu'ils avaient le tort grave d'être écrits sous l'influence visible de la IWpnnse de Lamartine à Némésis (i), ils auraient singulièrement détonné à côté des stances dilhyranihiques qu'Arvers a dédiées à Musset dans Mes Heures perdues^ et ils l'auraient certainement bnunllé avec lui et avec Tallel, — ce qu'il n'aurait voulu à aucun pri.x.
Mais alors quelle mouche avait piqué Arvers dans cette circonstance? N'allez pas croire au moins qu'il voulait venger la morale des affronts que Musset lui faisait chaque jour en s'affichant dans de mauvai.s lieu.x ! La morale lui importait assez peu, à lui aussi, quoiqu'il s'observât davantage, mais ce qui lui importait par-dessus tout, c'était l'amitié d'Alfred Tattet, et il en était tout à fait jaloux depuis que Musset avait lu chez leur ami commun, en revenant de Brest, le poème de la Coupe et les lèvres qu'il lui avait dédié ensuite dans Un spectacle dans un fauteuil. Car Tattet, tout
(i ) La Réponse à Némésis parut daos le Mercure de France do 9 juillet i83i.
204 ALFiir.D DE MUSSET
fier de cette lecture et de cette dédicace, prônait partout le talent de Musset, disant pour l'excuser: « S'il s'amuse, il travaille ! » C'est donc en somme à un sentiment de jalousie qu'Arvers avait cédé quand il composa les stances ci-dessus. Mais ce fâcheux sentiment ne fit sans doute qu'effleurer son âme, car trois mois après (i), il adressait à Musset la pièce de vers réparatrice que voici :
Hélas! qui Va si jeune enseig-nc ces mystères Et toutes ces douleurs du pauvre cœur humain? Quel génie, au milieu des sentiers solitaires. Au sortir du berceau l'a conduit par la main?
O chantre vigoureux, à nature choisie !
Quel est l'esprit du Ciel qui t'emporte où lu veux?
Quel souffle parfumé de sainte poésie
Soulève incessamment l'or de tes blonds cheveux?
Quel art mystérieux à ton vers prophétique Mêla tant de tristesse et de sérénité ? Quel artiste divin, comme au lutteur antique, Te donna tant de force avec tant de beauté ?
Arvers — ces trois stances en font foi — avait fini par subir à son tour le charme particulier qui se dégageait du dernier volume d'Alfred de Musset. Cette pièce s'en ressent même un peu trop, et il est heureux que la plupart des morceaux dont se compose le recueil de Mes Heures perdues aient été écrits quelques années avant la publication du Spectacle dans un fauteuil, car un peu plus tard ils auraient couru le risque de l'être dans la forme large et lâche, balancée et chantante que Musset adopta pour sa « seconde manière ».
Arvers, il faut bien le reconnaître, n'avait pas, à proprement parler, d'originalité. Peut-être sa person-
(i) Cette pièce de vers est datée du aS février i833.
LSS CAMARADES ao5
nalité se seraiUelIe marquée à la long^ue dans une œuvre maîtresse, s'il avait continué de cultiver les Muses, mais il eut le tort de leur fausser compagnie après la publication de son premier volume (i). Ses poésies les mieux venues trahissent visiblement l'influence de Lamartine et d'Huço, surtout du premier, vers qui le portaient naturellement son esprit plutôt subjectif et son éducation plus classique que romantique (2). Mais il est encore plus près de Racine que de Lamartine. Son vers, coupé à la mode du xvii» et du xviii* siècle, et qui connaît i\ peine l'enjambement, son alexandrin manque de relief et de couleur. Il n'a pas non plus la chalrur communicative de celui des Méditations et ne brille que par la pureté. C'est sans doute à cause de ses qualités plutôt négatives que le volume de Mes Heures perdues eut si peu de succès dans le monde romantique au moment de son apparition. II aurait même passé tout i\ fait inaperçu sans le fameux sonnet « imité de l'italien » qui aujourd'hui est dans toutes les mémoires. Encore ce sonnet dut-il sa vogue immédiate à des causes extérieures que je vais dire (3).
(telles*- i.uc, en e:' ' ""1 à i85o, date de sa mort,
Arvers m .)ir comp nels, en débondes deux
pièces en , . ^ ,,. .. donna à la ; .-u(,-aise.
(a) Arvers ne cachait pas sud admiration pour Lamartine. Dans la préface de Mes Heures perdue* on peut lire :
Je suis un de ces gens prêts à vous soutenir Qu'un chant de Lamartine a bien plus d'avenir. Et même, à tout bien prendre, est cent fois plus utile Que tout le bavardage impuissant et futile De ces nains rabougris, passereaux d'un moment. Qui, dans l'illusion de leur enivrement, S'égalant à l'oiseau du maître du tonnerre. Se font un méchant nid qu'ils prennent pour une aire, Parce qu'en moins d'un jour, ces hommes passeront. Et que pas un d'eux tous n'a son étoile au iront. (3) Sur ce sonnet. Sainte-Beuve, à la fin de sa vie, écrivait :
2oG AI.FI\Ei-> DE MCSSET
En tête de la seconde édition de Mes Heures perdues y publiée chez Ginqnalbre en 1878, Théodore de Banville fait cette déclaration :
« On ne connaît pas la femme pour qui le sonnet d'Arvers a été écrit, et il ne faut pas qu'on la connaisse; en ceci encore est l'élernelle justice. Comme elle n'a pas deviné l'amour chaste et résigné du poète, comme elle ne lui a donné ni une consolation, ni un sourire, il faut aussi qu'elle ne marche jamais sur le tapis triomphal qu'il aurait étendu devant ses pieds si dédaij^neux. Nul ne peut lui reprendre l'immortalité qu'elle a reçue, mais tandis que la lumière des étoiles rit et se joue sur sa robe de fiancée, son visage restera inconnu et voilé d'une ombre éternelle. »
La phrase est belle; malheureusement, comme à peu près tout ce qu'a écrit Tliéodore de Banville, ce n'est que de la rhétorique.
Si Félix Arvers n'a pas désiîfné la femme pour qui il composa ce petit bouquet d'alexandrins, on la souper Arvers, qui n'a pas toujours visé très haut dans l'art, qui n'a pas réalise toutes les cspt'rauces qu'avaient fait naître ses brillants débuts, ses succès universitaires, qui s'est un peu disperse dans les petits tbrâtres et dans les plaisirs, a eu dans sa vie une bonne Fortune ; il a éprouvé une fois ua sentiment vrai, délicat, profond, et il l'a exprime dans un sonnet adorable. Ce n'est pas un de ces bonnets savants, fortement pensés, habilement ciselés, comme Suularj' sait les faire, c'est un sonnet tendre et chaste : un souffle de Pélrarquc y a passé. Si Arvers a beaucoup péché, il lui sera beaucoup pardonné pour ce sonnet-là. •{Nouveaux Lundis, t. III.)
On ne saurait mieux dire. Il est certain qu'avec un peu pins d'art, Félix Arvers aurait pu rendre ce sonnet irréprochable. Il lui eût été facile, par exemple, de ne pas répéter trois fois le mot : « fait •, qui le dépare un peu. Mais le soleil n a-l-il pas ses lâches? Quelle perle, au microscope, n'aurait les siennes?
Voir, à l'Appendice de ce volume, le discours prononcé par nous à l'inauguration de la plaque commémoralive du centenaire de la naissance d'Arvers.
LKS CAMARADES 307
çonne depuis longtemps dans le monde liltcraire, et je puis la nommer aujourd'hui sans crainte d'être démenti. J'ai là, sous les yeux, une lettre inédite d'Ulric Guttinguer où son nom est écrit en toutes lettres : or chacun sait que l'auteur A* Arthur était intimement lif' avec le poète de Mes Heures perdues.
Un jour donc qu'Alfred de Musset, intrigué par t<;utes les histoires qui couraient sur la muse d'Arvers, avait demanda à Gutlinguer s'il la connaissait, L'iric lui répondit textuellement : « Comment! vous ne savez pas que c'est Marie (i) ! »
A présent, je ne saurais dire si la fille de Nodier avait <e deviné l'amour chaste et résigné o d'Arvers, ou si elle en avait reçu la confidence. Mais, comme Dieu l'avait faite « douce et tendre », et rieuse pardessus le marché, il serait inadmissible qu'après avoir lu le sonnet d'Arvers — et elle eut ce plaisir la première — elle n'ait pas donné au jeune poète un sourire et une consolation.
Car voilà ce qu'ignorait Banville, et ce qui rend la situation tout à fait dramatique : Marie Nodier avait eu la primeur du fameux sonnet. J'entends par là qu'Arvers l'avait écrit sur son album, à l'Arsenal. A quelle époque? c'est un point qui demeure obscur, ce petit poème ne portant aucune date, ni sur l'album ni dans la première édition du livre. Mais il doit avoir été composé entre i83o et i832, puisqu'il est mêlé, dans l'album de Marie, à des poésies de ce temps-là. La mode était alors à ces albums poétiques, et c'est, je le crois bien, M™^ Victor Hugo qui l'avait créée ou
(i^ lettre inédite du 3 janvier i83â. — Evidemment, Guttinçuer tenait ce renseignement d'Arvers lui-même : car, bien qu'il se montrât très rt'servé sur ce chapitre. le poète avait coo6é son secret à deux ou trois iuiimes. M. Glinel, soa biographe, aasure qu'Uetzel était du nombre.
2oS ALFHED DE MU8SKT
consacrée. Aucun poète ne traversait son salon de la rue Notre-Dame-des-Champs ou de la Place Royale sans qu'elle le mît à contribution. Au bout de quelques années, son album contenait presque autant de vers que le Ronsard in-folio de son mari, et, en i838, elle en demandait encore à Gultinguer :
« Mon cher monsieur, que vos vers sont charmants! Ils le sont tant qu'il ne m'est pas permis de les louer, mais j'entends autour de moi un concert d'éloi^es qui flatte tout aussi bien mon org^ueil de femme que celui que j'ai pour l'ami qui les a faits. Maintenant, quand viendrez-vous déjeuner à la maison avec votre excellente femme et votre bijou qui est aussi le mien! J'ai un double attrait pour vous attirer chez moi, car je voudrais illustrer mon album par de beaux vers de plus, et il n'y a que vous qui puissiez les écrire.
«Ne soyez pas dédaiijneux pour mon chétif déjeuner, parce que Ton est traité chez vous comme des c/n/)eré!wr5. « Votre inaltérable et vieille amie,
« Adèle Hugo (i). »
L'album ou plutôt les albums de Marie Nodier — car elle en avait trois, que j'ai vus et feuilletés chez sa fille, à Fontenay-aux-Roses — offrent cette particularité intéressante qu'ils renferment beaucoup de vers inédits de la première version de quelques pièces cé\r bres, — comme la Fée et la Pën\ de Victor Hug*., datée du 20 novembre 1824 (2), le Lutin d'Argail, du même, datée du 22 avril 1826 (3), le Cor^ d'Alfred de Vigny, qui est de la môme année, — et des poésies de la plupart des romantiques de la première heure,
(i) Lettre inédite du aa moi 18.18.
(a) Dans les Odes et Bullades, elle porte la date de «juillet 1824 ».
(3) Dans les Odes et Ballades, elle est simplement dati'e d'« avril i8a5 ».
Marie Nodier
d'après le tableau original d'An au ry Du val appartenant à M'" Mejcessieb-Nodier
qai fréquentaient le salon de l'Arsenal : Paul Foucher, Aimé Martin, A. de Beauchesne, Amable Taslu, G. Paulhier, Aus^. Soulié, Gaspard de Pons, A. Jal, Fonlaney, Fouinet, Emile Descharaps, Sainte-Bei^vc, Mélanie Waldor, Dumas père et Dumas fils, etc., — le tout entremêlé de dessins et d'aquarelles de Taylor, de Que et d'autres artistes, dont quelques-uns sont de petits chefs-d'œuvre.
Voici deux quatrains de Dumas fils qui durent beaucoup amuser son père :
Je ne sois rien, ma belle brune,
Quf - ■ * 'accorder.
Tu ! :s la lune
<Ju'à inc\i j ir.ii?> lu demander.
Mais si tu veux (jtip je t'ach»Mc De>^ ions,
Je t. .
Est au-dessus de mes uiu^cus.
Mais les perles de ces albums sont, sans contredit, les sonnets de Musset écrits pour Marie et, par-dessus tout, le sonnet d'Arvers (i). On a lu les sonnets de Musset. Quant à l'autre, je ne puis me dispenser de le donner ici, mais je le reproduis d'après l'original, ott l'on remarquera deux variantes :
Mon âme a son secret, ma vie a son mystère, Un amour éternel en un moment conçu.
Le mal est sans espoir, aussi j'ai dû le taire. Et celle qui l'a fait n'en a jamais rien su.
(i) M"* Mennessier-Nodier.en outre de ces albums, conserve pieusemeat l'exemplaire relie de Notre-Dame de Paris (édition Keejisake en un volume) que Victor Hugo ofiFrit à sa mère avec le quatrain inédit que voici :
Toute chose — et c'est là notre ancre dans les flots — Appartient ici-bas à quelqu'un de là-haut, L ombre au nuage errant, à Dieu la rêverie, Aux anges les enfants, Notre-Dame à Marie.
aïO ALFRED DE MUSSET
Hélas I j'aurai passé près d'elle inaperçu, Toujours à ses côtés et toujours solitaire ; Et j aurai jusqu'au bout fait mon temps sur la terre. N'osant rien demander et n'ayant rien reçu.
Pour elle, quoique Dieu l'a faite bonne et tendre, Elle ira son chemin, distraite, et sans entendre Ce murmure d'amour élevé sur ses pas ;
A l'austère devoir pieusement fidèle,
Elle dira, lisant ces vers tout remplis d'elle :
c Quelle est donc cette femme ?» et ne comprendra pas.
J'ai souligné les deux mots qu'Arvers a remplacés par d'autres (toujours p^T pourtant et bonne par douce) dans la première édition de Mes Heures perdues, A l'en croire, ce sonnet serait « imité de l'italien ». Mais j'ai idée qu'en y ajoutant ce sous-titre, qui n'existe pas dans l'album de Marie Nodier, Arvers a voulu dérouler le lecteur. J'ai fait une enquête très minutieuse en Italie auprès des professeurs les plus renommés des Universités provinciales : tous m'ont déclaré ne connaître aucune pièce ancienne ou moderne de l'école du Dante ou de Pétrarque, pouvant se prêter à une adaptation de ce genre. Ce n*est pas cependant que le sujet soit neuf. Il a été traité cent fois chez nous en vers et en prose, mais plutôt sous une forme amusante, dans des madrigaux ou des jeux d'esprit.
Ainsi, au xviii* siècle, François-Bernard Gocquard, avocat au Parlement de Dijon, qui cultiva avec succès la poésie française et latine, a publié, en 1764, deux volumes de vers où je relève ce madrigal curieux (i) :
(i) Tome II, madrigal 1.
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