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Moi, je rcve, cl je dis : Hélas !

Mon Dieu, ne me relirez pas De ce monde.

Car vous m'avez aussi ùuunc Une enfant, trésor couronné

De tendresse ; Et si votre main la défend.

C'est moi dont l'amour triomphant

La caresse.

C'est moi qui baise son sommeil, C'est moi, qu'elle trouve au réveil

Eveillée ; Bientôt pourtant si je mourais.

De ce cœur léiçer je serais

Oubliée.

Ingrats qui nous font tant sonffirir.

Toujours trembler, souvent mourir

Avant l'heure, Vous oubliez >'ite un trépas.

Anges sereins qui n'aimez pas

Quand on pleure.

2i6 ALFRED DK MUSSET

Ainsi vont toutes mes chansons Saccrochant aux plus noirs buissons

Par les ailes, Et ramenant parmi les fleurs Les nids perdus, et les douleurs

Maternelles.

Ce sont là des strophes charmantes et d'un rylhme qui sied bien, en efFct, à la berceuse. Elles étaient à peine faites que Fontaney traduisait la surprise de tous dans le sonnet que voici ;

Je vous l'avais bien dit que vous étiez poète : Nous prions à l'autel, mais c'est vous qui chantez; Que ahymnes, sans vos airs, n'étaient point répétés ! Que d'airs dont votre voLx fut seule l'interprète!

Mais vous trouviez encor cette lanjfue incomplète Pour traduire votre âme et vos félicités, Et parmi vos accords les vers se sont notés. Afin que l'harmonie en fût pleine et parfaite.

Et tant d'art n'est en vous qu'instinct, naïveté, Car toujours on vous voit, comme fuyant la muse. Courir, vive et folâtre, au jeu qui vous amuse :

Pour aller au théâtre, ou sortir, dans l'été. Folle enfant du génie, en prenant votre écharpe De même qu'un joujou, vous jetez votre harpe.

Ces vers inédits sont du 4 novembre i83o. Six mois plus tôt, le même poète exprimait également, dans cet autre sonnet, la joie qu'il avait ressentie en retrouvant Marie Nodier telle qu'elle était avant son mariage :

C'était comme autrefois. — Ainsi qu'un souvenir. Vous nous apparaissiez ce soir, vous étiez elle. Madame, et nous disions encor : Mademoiselle, Doux mot qu'en souriant vous nous laissiez finir.

Et bien qu'à votre époux seul puisse appartenir Votre âme, dont le teu luit en votre prunelle, Bien que l'amour tous deux vous ait pris sous son aile. Le passé vers mon cœur dut aussi revenir.

LBS CAMAIIADKS 217

Car vous aviez encor la simple robe blanche,

Le collier noir qu'au bal vou3 mettiez le dimanche ;

Le piano réveillé se plaignait à vos doigts ;

Vous nous chantiez vos airs dont la vive cadence

Avait fait oublier souvent jusqu'à la danse,

El nous étious ravis; — c'était comme autrefois.

Mais nous voici loin du sonnet d'Arvers. J'y reviens. J'ai quelques raisons de supposer que c'est vers le temps où Fontaney disait à Marie Nodier de si gracieuses choses que ce bienheureux sonnet s'échappa en multiples copies de l'album de l'Arsenal et qu'il entreprit la conquête du monde. En tout cas, il était déjà quasi célèbre, quand parurent Mes Heures perdupSj et bientôt on ne parla plus que de lui dans les «alons. Cela faisait enrai^cr Mérimée, qui ne pouvait plus venir dans certain petit salon bleu de la rive gauche sans être incommodé par des « pies-grièches » trop férues de ces vers.

11 écrivait à Sainte-Beuve :

« Un peu avant qu'on serve le thé, il en est trois, pas fort jolies, qui, à tour de rôle, se mettent au piano. Des variations sur une marche de Chopin, passe, puisqu'il n*y a là-dessus pas plus de paroles que dans le murmure de la forèl; mais arrive le moment où ces dames cèdent au besoin de se gargariser avec des rimes. Ah ! les vers de la rive gauche, quelle grêle ! Nos aimables personnes onl invariablement deux pièces à nous jeter à la tète. Voilà d'abord le Lac de de Lamartine. Saluez ! Vient ensuite le Sonnet d'Aruers, saluez encore! Il m'a fallu avaler ces deux pilules trois fois en une semaine. A la fin, je m'évade du bagne. On ne me reprendra plus à mettre le pied dans le petit salon bleu (i). »

(i) Lettre inédite.

2l8 ALFRED DE MUSSET

Tout le monde n'était pas comme Mérimée, et je gagerais bien que Marie Nodier éprouvait un petit frémissement de plaisir lorsqu'on disait le sonnet d'Arvers devant elle. Qui sait même si ce n'est pas ce petit poème qui lui avait donné l'idée de s'essayer, à son tour, dans ce genre? A parler franc, j'ai été quelque peu surpris de ne pas trouver une ligne de sa main dans la correspondance du poète, car elle n'était pas chiche de son écriture, et Félix Arvers, qui avait beaucoup d'ordre, avait gardé des chiffons de papier — billets d'amour ou d'amitié — qu'il aurait pu dé" truire sans faire tort à sa mémoire. Il est possible que Marie, sachant ses sentiments pour elle, ait évité à dessein de lui écrire, pour ne pas attiser inutilement sa flamme. Mais elle le voyait assez souvent, la chose est sûre, et le traitait en camarade.

Elle écrivait, un jour, à Guttinguer :

« Quoique je sois en train de sonnet, ainsi que vous le dites, mon cher poète Ulric, je vous affirme que je suis la personne du monde la plus ennuyée, mais il serait peut-être injuste de s'en prendre aux sonnets. Ils sont cep<5ndant cause que je fais très mauvais ménage depuis quelque temps; non pas que mon mari soit jaloux, le brave garçon serait bien humilié qu'on eût cette pensée, mais il a horreur du sonnet : il aimerait mieux me voir adresser à M. Arvers ou à M. de Musset un poème en vingt-quatre chants que les quatorze malheureux vers en question. — C'est une véritable haine, et il faut que cette haine soit mortelle pour résister à trois charmantes perles (i) que j'ai reçues depuis vous.

(i) Allusion aux sonnets de Musset que j'ai cités pins haut dans le chapitre de l'Arsenal.

VMS CAHAAADKS . SI9

« Venez à l'Arsenal pour les lire, je tous jure que ce n'est pas trop loin.

« Votre fidèle messager a fidèlement rempli sa mission, et si je n'étais pas plus malade qu'on ne croit, de si beaux vers, une si gracieuse lettre m'auraient guérie. Mais que voulez-vous ? Il faut me mettre aux incurables, j'en ai le droit.

« Pourtant, j'irai à Courcelles auparavant vous porter mes compliments et mes remerciements. Vous me dites de si douces choses, et celles que vous ne me dites pas à moi me vont encore si hicn. <iiit' io lis et relis vos vers et votre prose.

« Donc ;\ bientôt, et mille afTectueux souvoiiiis A M°« Guttinguer, dont je souhaite le cœur en meilleur état que le mien.

« Votre toute affectionnée /^w/)///^.

« Marie Nodibr-Mennbssibr (i). »

Cette lettre n'est pas datée, mais elle doit être postérieure au déjeuner resté fameux que Guttinguer offrit, au printemps de i843 , dans sa maison de Courcelles, à ses plus intimes amis, savoir : Alfred de Musset, Arvers, Tattet, Antoine de Latour et sa femme, Victor Hugo, sa femme et Léopoldine, Charles Nodier, sa femme et Marie. Car c'est à la suite de ce déjeuner, où Musset se réconcilia avec Hugo, que notre Fantasio reprit le chemin de l'Arsenal et engagea avec Marie cette correspondance sous forme de sonnets qui donna naissance aux trois perles annoncées dans la lettre ci-dessus. Quoi qu'il en soit, voici la réponse que Guttinguer fit à sa charmante « pupille » :

(i) Lettre inédite tirée des papiers de Gatliogaer.

ALFRED DE MUSSET A UNE DAME DONT LE MARI n'aIME PAS LES SONNETS

Comment ne pas aimer les sonnets, ô Marie !

C'est le phénix pourtant, et bien mieux, c'est l'amour.

Il est si caressant, si rapide, si court.

Nous lui devons Pétrarque et sa Laure chérie :

C'est un flacon doré d'extrait de poésie, Qu'on peut porter sur soi, respirer tout le jour, C'est du plus fin des dieux un malicieux tour, Pour faire deviner ce qu'il ne faut qu'on die.

Ce pédant Despréaux croit l'élever aux cieux, Disant (l'instituteur !) dans ses vers de carême : Un sonnet sans défaut vaut seul un long poème.

Parbleu, je le crois bien ! l'éloge est curieux ! Mais je conçois, voyant ce qu'un sonnet peut faire. Que le poème soit ce qu'un mari préfère (1).

Quanta Félix Anvers, la meilleure preuve que Marie Mennessier-Nodier était toujours bien avec lui, c'est qu'elle mandait quelque temps après à Guttinguer:

«... L'autre soir, au brait des voix et des instruments, à travers une contredanse, je tramais, comme feu ce sournois de Fiesque, la conjuration la plus noire contre vous, cher ami, qui, pendant ce temps-là, dormiez apparemment sur les deux oreilles. — C'est M. Arvers qui est mon complice, je vous le dénonce; tant pis, il lui en arrivera ce qui pourra.

« Nous voulons tous deux user des subterfuges les moins convenables pour vous amener à nous donner à redéjeuner à Courcelles, et essayer de revivre cette délicieuse matinée dont nous avons conservé un souvenir si préjudiciable à votre repos futur. Croyez-vous qu'on puisse jamais recommencer quoi que ce soit dans

r i) Ce soDoet a été publié par Guttio^er daos /m Deiix Ages du Poète.

LSS CAMARADES

ce monde? Enfin, dans tous les cas, je vous ai averti de nos sourdes menées, tenez-vous sur vos gardes, et défendez-vous, si vous pouvez.

« Mon père, qui n'est plus amoureux qu'en été, n'a pas été retrouver sa reine.

« Je crains bien qucce mur dont vous parlez si légèrement ne soit à ses yeux un obstacle fort raisonnable. Je me suis laissé dire qu'il fut un temps où de pareils prétextes ne suffisaient pas pour l'arrêter, et où, nouveau Ruy Blas, il abandonnait aux broussailles de fer, non pas sa chair et ses entrailles, mais des parties imporlaiiles de son costume, que ma pauvre mère était obliijéc de remplacer quand, par hasard, il rentrait au domicile conjugal.

« Maintenant qu'elle ne prend plus les choses au tragique, il est assez beau de l'entendre raconter ces particularités de sa jeunesse, et c'est une des joies du vieux coupable.

« Le cœur de l'homme ne récèle pas la honte.

« Imposez-moi silence à l'instant, ou vous ne pouvez pas imaginer jusqu'à quelle page je suis capable d'aller; ne me laissez pas même le temps de vous dire combien de fois j'ai lu et relu ces vers si touchants, si bien éprouvés, si tendrement exprimés, que la mort de notre pauvre prince vous a dignement inspirés (i).

a Ce n'était pas tout à fait pour moi, au reste; et pas du tout pour vous, et guère pour lui, je me le reproche ; c'était pour m'apprendre, comme disent mes petits. Décidément, j'aurais mieux fait d'aller à Courcelles, mais j'irai aussi.

(i) La mort du dac d'Orlëans.

222 ALFRSD DE MUSSBT

(f En attendant, mille souvenirs de tendresses aux vôtres.

(( Votre toute affectionnée et dévouée de cœur,

«Marie Nodfer-Mennessier (i). »

Après tout ce que nous venons de lire, il me semble que nous pouvons étendre le « tapis triomphal » dont parle Théodore de Banville sous les pieds de Marie Mennessier-Nodier.

Nous avons vu qu'Alfred Tattet, dès Tannée i83i, engageait Arvers à faire du théâtre! Arvers n'avait pas attendu d'y être encouragé pour s'en occuper. Il avait déjà rimé les trois actes du drame qu'on peut lire dans Mes Heures perdues, sous le titre de h Mort de François /", et peu de temps après il composait la petite comédie en vers intitulée : Plus de peur que de mal, qui m'a tout l'air de lui avoir été inspirée par le proverbe : Quitte pour la peur^ d'Alfred de Vigny (2). Mais c'étaient là de simples exercices et, comme disait Musset, du « spectacle » plutôt fait pour être lu « dans un fauteuil ». Aussi, malgré tout le talent qu'il y a dépensé, Arvers n*eut-il jamais l'idée de porter ces deux pièces à la scène. Ce n'est vraiment qu'en i835 qu'il fit du théâtre pour do bon. Encore eut-il recours, à la fois et successivement, à la collaboration de deux camarades qui connaissaient

(i) Lettre inédite.

(a) QuUle pour la peur fut représenté pour la première fois, le 3o mai i833, et Plus de peur que de mat est daté de juillet i833, dans Aies Heures perdues.

LU CAMAHAIMS 223

déjà les planches. J'ai nommé Paul Foucher et Emile Bayard.

En attendant^ comédie-vaudeville en deux actes, fut représenté au Gymnase, le 3o novembre i835 (i). A celte '■ Arvers était second clerc dans l'étude

<ie M' Cii.r sfontaines. Je suppose que c'est l'uniijue raison pour laquelle son nom ne fut pas mis sur l'affiche. Il avait voulu tenter la chance sous le cohvert de ses deux amis, en homme qui se dit : a 11 sera toujours temps de se faire connaître I » La chance lui ayant été favorable, il signa la brochure de la pièce avec Bayard et Foucher; et puis il lira sa révérence à son patron qui, bien loin de le désapprouver, lui dit : « A votre place, j'en ferais tout autant ! » Cela se passait le i*' mars i830. Quinze jours après, Arvers faisait jouer, sous son nom cette fois et sans ses collaborateurs de la veille, une comé- (î" in acte intitulée tes Deiur. maître»>^ps, qui eut

})r :» de succès au Vaudeville. Il était lancé et

n'avait pas perdu son temps.

Aussi bien n'en avait-il point à perdre. Son père, en mourant, lui avait laissé un petit capital qui, bien placé, pouvait lui rapporter de mille à douze cents francs par an; sa mère, de son côté, avait tout juste de quoi vivre (2). II n'aurait tenu qu'à lui de faire bourse commune avec elle, mais pour cela il aurait fallu qu'ils habitassent ensemble, et il avait des goûts, des habitudes auxquels elle aurait eu beaucoup

1 1 ) Le succès de cette petite pièce fut dû principalement aux qualités brillantes de M»* Âllan. qui jouait le rùle peu sympathique et peu moral de la mère.

{3) A la mort de son père, le capital de sa succession s'élerait environ à 8).'ioo francs, dont les cinq huitièmes reTenaient de droit à sa mère, ba part, à lui, n'était que de aS.ooo francs.

224 ALFRED DE UUSSET

de peine à se faire. Mitux valait donc se séparer. Arvers loua un petit appartement tout près de sa mère (i) et mena joyeusement la vie de garçon.

Comme le lui avait dit Tattet, sans être prophète, le théâtre lui procura aussitôt de l'arg-ent et des femmes. Mais les femmes qu'on a pour rien coûtent généralement plus cher que les autres. Après en avoir fait l'expérience, Arvers profita de ses relations pour jouer à la Bourse. C'est encore Tattet qui nous apprend ce détail, car, dans ses lettres, il ne se contente pas de se confesser, il confesse aussi ses correspondants. Malheureusement le jeu de la Bourse n'est guère plus sûr que le jeu de l'amour et du hasard. On y gagne et on y perd. Il y a même des gens qui s'y ruinent. Arvers était trop prudent pour s'y ruiner, mais il faut croire qu'il ne fut pas toujours à l'abri de ses fluctuations, car je lis dans une lettre de Tattet, de 1845 : « Que tu es heureux d'être sorti sain et sauf de cette caverne de voleurs qu'on appelle la Bourse ! »

Il semble'avoir eu plus de chance en amour. Encore convient-il de s'entendre. Sa correspondance nous dit qu'il eut d'innombrables bonnes fortunes, mais de liaisons sérieuses et durables, je ne lui en connais point. Dans la plupart des billets de Tattet se retrouve cette question plus ou moins indiscrète : « As-tu fait une nouvelle maîtresse? » Il papillonnait donc, lui aussi. Une fois, pourtant, en 1839, année heureuse où il força la porte de la Comédie-Française avec la Course au clocher^ et celle des Folies-Dramatiques

^i) Rue de Bondy, 48. Il y habita jusqu'au i" janvier 1846, date où il transporta sou domicile au n» 3i du boulevard Saint-Martin. — A cette époque il habitait dans la mdne maison que sa mère,quoique séparément.

Fac-similé du sonnet-autographe o'Arvers

us CASUllADeS 225

avec le Beau Martial, il leva une petite nymphe qui, malçré sa réputation de lëc^èreté, parut s'éprendre sérieusement de lui. Elle avait nom Virg^inie Déjazet. <' Excusez du peu! » s'écriait Alfred Tattet, qui la connaissait depuis longtemps. Elle l'avait, efFectivement, accompagné en Italie à l'époque où ce pauvre Alfred de Musset se débattait à Venise enlre la vie et la mort. Mais ils s'étaient quittés à peine rentrés en France pour voler chacun de leur côté vers de nouvelles amours. N'ai-je pas dit que Déjazet avait la jambe légère? Un de ses biographes a compté qu'elle avait eu en tout six amants. Mais il a négligé les passades. « L'amour — disait-elle un jour, de ce petit ton nasillard qui lui allait si bien — est comme le linge de corps chez les femmes qui se respectent : il faut en changer souvent si l'on veut qu'il durel » C'est pour cela, sans doute, qu'elle a aimé jusqu'au seuil de l'extrême vieillesse!...

Où Félix Arvers avait-il fait sa connaissance? Estce an théâtre ou à la ville? Tattet a oublié de nous r 'r- ' ner sur ce point, mais j'ai idée que ce fut pluuU Jaiis quelque maison où l'on faisait la fête, au Rocher de Cancale ou au Café de Paris, en compat,'nie de joyeux « soupeurs i> de ce temps; car Virginie était si légère qu'on se la renvoyait comme un volant sur la raquette, et je sais que « Roger de Belveder », pour appeler Roger de Beauvoir, comme faisait Tatlet, avait eu ses faveurs après beaucoup d'autres. II lui avait même donné, en échange, non sans avoir résisté quelque temps, un portrait de la Camargo auquel il tenait fort. Vous pouvez ouvrir le volume de poésies qu'il a baptisé avec raison : les Meilleurs fruits de mon panier, vous y trouverez deux pièces

dédiées à Déjazet : d'abord un petit Chérubin tout à fait charmant, et puis ces stances non moins jolies sur ce portrait de la Gamargo :

Si je te détache aussi tard De ma modeste g-alerie, Gamargo, figure chérie, Dont le Temps fit tomber le fard,

C'est qu'il se passa dans mon âme Bien des combats pour nous quitter, C'est nue j'aimais comme une femme La toile qu'on vient d'emporter!

Dëlyen la peignit naguère, Au temps des Vestris, des Salle, Aux jours où fleurissait Laefuerre, Où soupaient Lauzun et Collé.

Il la peignit pour «juelque maître.

Pour quelque pacha de son cœur, II la ^ignit pour lui, peut-être...

Puis il la vendit, sort moqueur 1

C'est Déjazet qui la demande.

Cette sœur d'esprit, de beauté!

Va, cours danser la sarabande Loin de moi, lutin enchanté!

La nuit, penchée à son alcôve, Répètc-lui tes pas charmants.

Quand la lune à la clarté fauve Pour toi ramène un chœur d'amants.

Le masque en main, les castagnettes, Formant l'orage sous tes pieds, Réveille-toi ! dis aux musettes :

« Sonnez! » et : « fumez! » aux trépieds.

Car c'est le siècle des folies, Le siècle où Candide est venu.

Où Fréron fit des homélies, Où Manon montrait sou sein nu 1

Il est bien passé, ce doux Age 1 Des méchants l'ont guillotiné ; Mais Déjazet, marquise ou page, A l'instant nous Va redonne I

LMB CAIIAHADBS %%j

Chantez par les bois, par la plaine, Oiseaux, vous chante?: le printemps ; Nous, à Oéjazet, notre reine, Jetons des roses de cent ans I

Put-il déesse plus Tantée ?

pu. .. ..„ „^yg ÇQ jm ggyj jour,

' la terre comme Antée,

Lu j'Miic?>8e, l'esprit, l'amour!

Voilai... mais il y avait belle lurette que Déjazet avait changé de « Belveder » quand elle fit la rencontre d'Arvers. — Rencontre foudroyante, si l'on s'en rapporte à la lettre que voici :

<i 17 novembre 1839.

« (vendredi soir).

0 Savez-vous bien que votre lettre me fait peur, et plus je la relis, plus j hésite à vous dire : Non, vous ne rêvez pas.

« Il y a deux jours, placé près de moi, soit hasard ou volonté, lorsque votre pied a touché le mien, il ne m'a pas été possible d'être maîtresse d'un frémissement qui n'a pu vous échapper. Je n'ai pas en la force d'éviter un regard dont la puissance magnétique m'a fait rougir et trembler. Non, vous ne rêvez pas. J'avais besoin de vos baisers d'hier et je vous ai donné les miens comme si rien de tout cela ne devait vous étonner. Ne me demandez donc pas mes réflexions passées, mes intentions sur l'avcnir.Je n'ai saisi qu'un présent qui s'est oflfert heureux! délirant! J'ai donc eu tort, puisque vous voulez que je raisonne tout cela, puisque vous m'écrasez du poids d'une responsabilité... devant laquelle je deviens rêveuse et timide. Oh ! oui, je suis bonne, et c'est pour cela que j'éloigne et brise même toutes mes fraîches et brillantes illusions pour m'attacher au sérieux de votre lettre.

Inconnus l'un à l'autre, notre étonnement est le même. Vous me supposiez moins impressionnable en amour. Je vous avais cru peu inquiet de ses suites, peu capable même de partager les émotions de femme dont vous êtes convenus de rire, vous autres hommes. Votre lettre est-elle sincère, est-ce l'oeuvre d'un homme d'esprit, d'observation, ou m'apporte-t-ello la pensée de votre cœur? rien ne peut m'éclairer! C'est pourquoi, voulant être bonne avant tout, j'en accepte le contenu, dussé-je ne répondre qu'à des mensonges. Si l'erreur est là, qu'elle n'afflige que moi, du moins!

« Vous voulez que je sois sincère, que, sans honte et sans pudeur, je vous dise : « J'ai pour vous un caprice, acceptez-moi donc comme je me donne à vous. Peu m'importe votre opinion. Je désire! je veux ! » — ou que je vous écrive : « Oui, je vous aime. Oui, j'ai placé tout un avenir dans notre amour! donnez-moi tout le vôtre, mon ami, car vous n'aurez jamais à regretter le mien. »

« Hé bien, je ne puis rien vous dire de tout cela, puisque, je vous le répète, tout a été fait en une heure. Je n'ai eu le temps que de sentir et non de raisonner. Depuis l'arrivée de votre lettre, j'ai vainement voulu causer avec mon esprit. Mon cœur seul a répondu; et savez-vous ce qu'il m'a dit? Le voici : « Brûle cette lettre, pauvre folle, pour que tout cela soit un rêve ! Si ce qu'on t'écrit est vrai, peux-tu donner tout ce qu'on te demande, et dans le doute vas-tu briser l'existence d'un homme dont le seul tort sera de t'avoir aimée! Brûle cette lettre, pauvre folle, et que tout cela soit un rêve I

(i) Toutes les lettres de Déjazct sont si|pées de son initiale.

LES CAUARADBS 23g

Je ne sais pas si je me trompe, mais je crois bien qu'en recevant celte lettre Arvers se dit comme l'autre : « Je n'ai pas confiance. Cette petite femme, qui ne veut pas s'eng^ager pour l'avenir, m'a tout l'air d'une spontanée et d'une femme à caprices! »

Déjazet n'était pas autre chose, en effet, dans le moment tout au moins : elle avait eu deux ou trois jt^randes passions qui l'avaient dégoiHée de l'amour à long terme. La suite de ce petit roman va nous en donner une preuve nouvelle, Arvers ayant eu la sage précaution de nous garder les lettres de sa maîtresse. 11 a fait plus, il les a datées et môme signées, s'il vous plaît, pour éviter à ceux qui les liraient après lui des recherches inutiles. Il aurait bien dû en faire autant pour les autres dont je n'ai pu déchiffrer la signature. Mais évidemment il attachait une importance toute particulière à la prose de Déjazet. Avoir été aimé — pendant deux mois — d'un Chérubin qui n'aimait guère qu'à la minute, quelle gloire pour un homme qui n'avait à son actif qu'un malheureux petitsonneti

Voici donc les billets d'amour de Déjazet. Notons en passant qu'elle avait alors quarante-deux ans, et Arvers trente-trois, cl qu'elle aima toujours plus jeune qu'elle.

« 18 novembre.

«Hélas! non. Vous ne vous êtes pas trompé. Mais, plus heureux que moi, vous avez passé une nuit dans l'espérance. La mienne a été longue et triste. Venez à 5 heures et demie, je ne serai pas libre avant. Venez! c'est toujours celai

« Je vousécris dans mon bain,pourrez-vous me lire?

33o ALFRED DE MUSSET

a i9 novembre.

« Au moment de partir au théâtre, je me sens si malade que je ne sais vraiment si je pourrai jouer.

« Ne m'attendez donc pas, mon ami, je ferais triste figure devant vos jolis yeux. Je vous écrirai demain ! peut-être serai-je mieux.

a 25 novembre.

«Je vais faire tout mon possible pour me dégager de mon dîner. Je ne joue pasl à 6 heures, ma lettre sera chez vous.

<c 25 novembre.

« A 8 heures je serai chez vous. »

Arversarais au-dessous, au crayon: « Elle y a été. »

« 28 novembre.

« Ce que je craignais est arrivé, mon ami. Je ne puis donc aller chez vous. Je m'en dédommagerai en pensant au passé 1 et en rêvant l'avenir.

« Ecrivez-moi. J'ai tant de bonheur à vous lire. »

a 29 novembre.

« Le spectacle est trop long, cher ange, pour que je puisse te donner la fin de ma soirée. Voilà donc un bien triste jour, car je ne te verrai pas du tout. Mon fils vient dîner et tes visites finiraient par être remarquées. Demain sera peut-être plus heureux 1 Jusquelà pense à moi et aime-moi comme je t'aime I

« 30 novembre.

« Je ne joue pas la marquise. Quelles diables d'affi-

LKS CAMARADES a3l

ches vois-tu donc! Je n'ai affaire qu'en dernier. Mais j'ai trente-six choses à essayer. N'importe. Je veux te voir. Viens à 7 heures. Apporte un rouleau de papier, et devant ma femme de chambre nous parierons d'une lecture convenue. Alors, personne ne nous dérangera et si je ne puis te prouver que je t'aime, au moins je te le dirai ! A 7 heures I entends-tu. Je t'attends déjàl...

« D. tt

« 4 décembre.

f< Ta lettre est bonne et aimable comme toi, mon chéri, et je voudrais pouvoir y répondre avec tout ce qu'elle a laissé dans mon cœur !

<( Malheureusement le temps me manque. Hier j'ai été obligée de courir toute la journée pour mille choses qui me manquaient. Je ne suis ailée chez Florval [?] qu'à sept heures. Et aujourd'hui ! je n'ai pas besoin de te dire ce que j'ai à faire et à penser. 11 faut donc te contenter des quelques lignes que je t'écris à la hâte. Jusqu'à minuit je n'aurai qu'une tète. Prie Dieu qu'elle ne m'abandonne pas.

« Demain, à toi mon cœur.

< 8 décembre.

« Je suis malade!

H J'ai passé une très mauvaise nuit. J'y vois à peine pour t'écrire. Dis donc à ton coeur de lire pour tes yeux. J'ai une de ces migraines comme on n'en voit guère, et, si elle continue, je ne sais vraiment pas si je pourrai jouer ce soir. Je vais rester au lit toute la journée et te dire, pauvre ami, de t' armer de courage

aSa ALFRED DE MUSSET

jusqu'à demain. Mais demain, rien ne m'arrêtera, je l'espère, et j'irai te porter quelques bons baisers. Jusque-là rêve-les. Je souffre. L'affiche de ce soir te dira si je suis mieux.

« Demain, de midi à i heure. »

« Une lettre à ma place, que vas-tu dire, pauvre ami ! Hélas! je suis malade, mais malade, comme je l'étais il y a huit jours, comme je croyais ne plus l'être. Tu comprends, n'est-ce pas? Mon médecin ne veut pas que je quitte le lit jusqu'à l'heure du spectacle. Je ne puis donc même pas te recevoir. Enfin, encore un peu de courag^e. Demain, j'espère être mieux, et alors j*irai te presser sur mon cœur, mon cher ange. Ah! j'en ai bien besoin ! A demain, si Dieu le veut, et à la même heure 1 »

« 9 décembre.

« Le diable se glisse dans nos amours, mon pauvre ami. Voilà ma fille malade, et moi je ne suis pas mieux. Je ne puis sortir aujourd'hui, comme je l'espérais, je ne puis te recevoir, car ma fille est établie dans ma chambre ; enfin je suis désolée 1 demain sera aussi triste et après!... si je puis m'échapper pour te donner une heure, il ne me sera pas possible encore de te la porter comme je la désire, comme je la sens 1 Je suis à un régime si sévère qu'une pensée d'amour est presque une imprudence, dit mon médecin. Vois où j'en suis, où nous en sommes.Y penser est quelque chose, mais pour celui qui n'est malade que du cœur, c'est bien peu. Aussi je n'ose te proposer ma visite pour

mercredi. ..i si lu le sens le courage d'attendre, je ne te reverrai que pour le donner corps et àmet Vois, consulte tes forces. J'attends ta réponse ce soir au théâtre. »

« 40 décembre.

« Si demain, à 4 heures, jo ne suis pas chez toi, n'accuse pas mon cœur, mon chéri, mais bien le sort <|ue je maudis de toute mon âme. A demain donc ^i !... ohl oui, à demain ! mardi.

c 13 décembre.

n Oui, sans doute, j'irai te donner un baiser demain en passant devant le n* /|8.Ma visite sera bien courte, mais enfin je le verrai. J'espère lundi ou mardi te donner trois bonnes heures.

« Vivons donc d'espoir jusque-là. En attendant, à toi toutes mes pensées!

« i5 décembre.

« Impossible de rien changer à mon rendez-vous, pauvre ami. Ainsi donc, à mercredi, de midi à une heure, je serai chez loi.

(c Mille bons baisers.

a 48 décembre.

« Notre bonheur est tout à fait renversé, mon ami. Me voilà retombée plus malade que jamais. Mon médecin m'a condamnée à un régime de religieuse. Il est même question de ne plus jouer d'un grand mois! et de rester au lit tout ce temps. Je suis désolée et

a34 ALFRED DE MUSSET

me voilà aussi malade d'esprit que de corps! Ce qui est affreux est de n'oser me plaindre hautement. Les détails de mon indisposition n'ont rien d'intéressant pour ceux qui ne m'aiment que tièdement. Plains-moi donc, toi, qui as quelque raison de penser autrement. Je vais passer un temps bien triste en la seule corapag^nie de ma fille. Toute émotion m'est sévèrement interdite... Enfin je vais tâcher de ne pas trop rager. Toi, mon ami, avant de le plaindre, songe à ma pénible position. Elle te donnera le courage de te trouver moins malheureux. Je te serre la main bien tendre ment et j'espère en l'avenir !

« A toi de cœur.

« À janvier 1840.

« Depuis ta dernière lettre, mon cher Félix, j'ai pris vingt fois la plume et vingt fois j'ai commencé vingt lettres qu'ensuite j'ai déchirées. Il y a deux jours encore je voulais envoyer chez loi 1 puis je me suis arrêtée. Que le dire, en effet, avant de savoir si la bonté que me témoignait la lettre était la suite d'un espoir ! ou l'expression sincère d'un ami. L'époque était belle pour me convaincre, j'ai donc attendu! Rien. Tu es fâché, je le vois, et, traitant mon silence d'impolitesse, tu me payes de la môme monnaie. Puisses-tu pourtant, pauvre âme, n'être pas plus coupable que moi ! En tout cas je te tends la main la première: me repousseras-tu? Et pour une heure d'amour fouleras-tu aux pieds les années d'amitié que je t'ollre? Viens donc, que je te dise combien il m'en a coûté de l'affliger. Viens, et peut-être m'aimeras-tu encore ! mais cette

fois comme je le veux, pour te savoir et te faire heureux.

« Dimanche, à 4 heures, je serai chez moi. »

« 6 janvier i84o.

« Tu refuses de me voir ! sans doute parce que tu liens à me garder coupable dans la pensée. Moi, je te tendaisia main pour me justifier. II faut donc, puisque tu le veux, que nos positions restent ainsi. Je t'ai fait souffrir, dis-tu ? Pauvre Félix ! Et c'est pour ne pas te faire malheureux que j'ai brisé ma chaîne; c'est pour W fain^ mon ami que je voulais le revoir et te parler! Tavolonlc est ferme, dis-lu. Mais si tu as celle de vouloir me haïr, sache bien que mon cœur se gonfle à l'idée que je vais ôtre pour toi une femme sans âme et presque sans pudeur. Car tout le passé me place bien pauvrement dans Ion esprit. Je t'ai voulu, je t'ai pris, comme un besoin de la tête. Puis, après quelques heures, non d'amour, mais de sens, je t'ai laissé! J'ai eu l'air de mépriser ta dernière plainte, ta dernière lettre enfin si bonne, si affectueuse. Tout cela, tu le sais, et, si lu ne me hais pas encore, sans doute tu me méprises.

« Et tout cela doit rester ainsi. C'est affreux à penser. Aussi je me débats sous ta résolution et malgré ta lettre d'hier je prie et j'espère encore, je ne rougis pas de mon insistance, tu as l'espnt trop juste et le cœur trop bon pour y voir autre chose que le besoin de rester moins basse à tes yeux. Ne crains rien de ma présence, ce n'est point une coquette que tu trouveras, mais une femme affectueuse et reconnaissante

236 ALFHED DE MUSSET

de la démarche. Une femme dont l'âme vaut quelque chose quand sa tête ne l'entraîne pas. Viens 1 Je t'attendrai mardi à i heure.

« Réponds-moi de suite, h

« Je ne vous ai point répondu, mon cher Félix, d'abord parce que je ne le pouvais pas, et ensuite parce que votre lettre m'avait laissée plus qu'embarrassée. La position qu'elle me proposait m'a premièrement révoltée, et j'ai eu besoin du temps qui s'est écoulé depuis, pour n'avoir à vous parler aujourd'hui que de la tristesse qu'elle a laissée dans mon cœur. Peut-être ma conduite mal comprise par vous est-elle la seulecause du peu d'estime que vous me lémoig-nez. J'aime à le croire, et je veux me faire bien plus coupable encore pour m'obliger à vous accuser moins. Oui, mon pauvre Félix, j'ai joué avec votre repos, je vous ai fait malheureux quelques jours, et vous voulez m'en punir. Soyez meilleur que moi, qui ai trop peu d'amour-propre pour avoir calculé mes torts. Vous qui avez agi de sang^-froid, vous m'accablez volontairement. Car si courte que soit notre liaison, vous m'avez assez connue pour savoir que si ma tête est lég^ère mon âme est grande et délicate. Je suis donc punie! et vous êtes vengé. Je n'en garde ni rancune, ni colère, mais je veux que vous redeveniez ce que vous devez être. Ecrivez-moi donc que vous n'avez jamais pensé que j'accepterais ce que vous me proposiez, et que, si je l'eusse fait, vous me priveriez, vous^ du seul bonheur que je réclame encore — celui de vous appeler mon ami.

(i) Toules ces lettres sont inédites.

LES CAMAHADKS

aSy

Arvers ne nous a pas dit de quelle nature était la i Toposition qu'il avait faite à Déjazet, mais évidemment il ne tenait pas à son amitié, du moment qu'il avait perdu son amour. Il s*en serait probablement contenté si la trahison était venue de lui au lieu de venir d'elle, car les hommes sont tous les mêmes!... E)st-ce le dépit, je ne dis pas le chaj^rin, qui à ce moment apporte un certain trouble dans sa vie? Ce qu'il y a de sûr, c'est que, du 4 juillet 1839 au 1 7 janier i84i, il ne donna pas signe de vie au théâtre, et qu'il n'y a pas une seule lettre de Tallet de cette époque dans sa correspondance. Par exemple, il se dédommagea en i84i* Dans l'espace de trois mois, il fit r( t(^r au Vaudeville un acte en prose avec d'A-

\i< : intitulé Ifs Vieilles AmourSy et, à la Comé-

die-Française, trois actes en vers, le Second Mari, qui disparut de l'affiche après onze représentations. Puis il partit pour l'Italie : un voyage dont pas un de ses bioirraphes n'a parlé et qu'il avait toujours désiré faire. Il ne fut pas long, d'ailleurs. Parti de Paris le 33 juillet i84i, Arvers était de retour à Joigny, berceau de la famille de sa mère, qui était allée l'y attendre, le 8 septembre.

J'ai sur ma table son carnet de voyage (1). Je n'en sais pas de plus minutieux ni de mieux tenu. Pas un article n'y est oublié, fût-il seulement de deux sous . On dirait d'une bonne ménagère ou mieux d'un homme envoyé en mission qui note ses moindres dépenses pour justifier l'emploi de son temps et de son argent. En voulez-vous une idée? Voici le détail de ce qu'il dépense avant son départ.

( I ; On ea retrouvera la production intég^rale à l'Appendice de ce volume.

Passeport 14 tr.

Achat d'un sac de nuit H »

Adresses en cuivre pour les malles 3,50

Cadenas pour la valise i ,50

Objets de toilette, plumes, encrier, etc 9,25

Toile gommée pour brosses et savon 0,50

Total 39,75

Voici maintenant la récapitulation de ses dépenses générales, faite à son retour :

Transports 379,05

Nourriture et logements. 49i,t5

Custodes lO.îK)

Achats 147,30

Dépenses diverses riO.:i.->

Total 71H),75

En caisse le jour de mon départ.. . 601,15 \

Touché le 24 août, effet Bourcier à /

Lyon 320 » > 931,25

Erreurs or.- \

naiesi-: n-v. 10,10 / En caisse le jour de mou an ivéc à

Saint-Aubin [près Joigny] 141,50

En somme, si l'on défalque du chiffre total de 790 fr. 75 le montant de ses achats et de ses dépenses diverses, on constate qu'Arvers, pendant les quarante-cinq jours qu'avait duré son voyage, avait dépensé la somme de 583 fr. 20, — soit environ i a francs par jour, et, pour la nourriture et le logement, un peu moins de 5 francs.

Veut-on savoir à présent quelle était la nature dr ses achats et de ses dépenses diverses ? Son carnet va nous le dire :

A Lyon, il dépense 17 sous au café et i fr. 25 pour faire réparer son étui à chapeau et ses guêtres.

A Laurent-du-Pont, ou plutôt à la Grande-Char-

LES CAMAHAoes a3g

treuse, il achète une médaille de saint Bruno et un chapelet — probablement pour sa mère, — coût : I franc.

A Grenoble, il achète une paire de gants

pour a fr. 5o

A Chambéry, l'itinéraire de Quadri pour. 3 fr. 35 A Venise, de l'essence de rose en flacons, pour 1 5 fr. 4o

A Venise, des pipes (!) pour i6 fr. 70

— des bonnets de laine (!) pour. 6 fr. 76

A Genève,2centsd'aiçuilIesassorliespour 5fr.

Ces derniers articles constituent sa grosse dépense. Le reste se chifTre par deux sous, quatre sous, dix sous, pour Ixnineinains aux custodes et autres pourboires.

Quant à son itinéraire, il dillère peu de ceux qu'on suivait alors : — Auxerre, Rouvray, Beaune, Ghâlons, Lyon, Grenoble, Chambéry, Saint-Jean-de- Maurienne, Modane, Lans-le-bourg, Turin, Novarre, Milan, Treviglio, Chiari, Brescia, Vérone, Vicence, Padoue, Venise, Arona. — Milan, Baveno, le Siraplon, Brig-ue, Sion, Vevey, Genève, Saint-Cergues, Dijon, Semur, Saint-Florentin, Joigny.

Inutile d'ajouter qu'Arvers visita en route tout ce qu'il y avait de curieux et qu'il en rendit compte à sa mère. — Je n'ai retrouvé entre les feuillets de son carnet de voyage que deux lettres à elle écrites, et toutes les deux de Milan. Les voici :

« Milan, Il août 4831.

a Je dois te dire avant tout, ma bonne mère, que j'avais fait dans ma dernière lettre unjugement témé-

24o ALFUED DE MUSSET

raire en supposant que tu ne te serais pas informée des mesures à prendre pour m'écrire ici. J'ai trouvé en arrivant ta lettre du 26 juillet, qui était très rég^ulièrement arrivée ; ainsi, réparation complète.

« Je reprends la suite de ma narration que j'ai laissée à mon retour de la Grande-Chartreuse. Il faudrait tâcher d'avoir une carte et de suivre les pays que je vais successivement t'indiquer, sans cela il te sera bien difficile de comprendre notre marche. Tourtilliér ou Mouchon doivent avoir cela.

« Nous ne sommes revenus à Grenoble que pour y coucher; le 3i août, à 8 heures du matin, nous sommes partis pour les eaux d'Aix-en-Savoie, et nous sommes passés devant le château de Touvet, qui m'a paru fort beau et surtout dans une fort belle situation. Nous sommes arrivés à Chambéry,où nous n'a vons fait que dîner, et, le soir du même jour, à six ou sept heures, dans la petite ville d'Aix. C'est un endroit très renommé par ses eaux sulfureuses, qui passent pour très efficaces pour les affections rhumatismales. C'est de plus^ comme Bade, un rendez-vous de plaisirs : aussi tout y est fort cher, et nous n'y avons séjourné que deux jours, pendant l'un desquels nous avons été à un petit quart de lieue voir le lac du 13ourget, sur lequel un bateau à vapeur vous promèn( moyennant la bagatelle de vingt sous. Ce lac, de deux lieues de long à peu près, et tout entouré de hautes montagnes, est une chose charmante. Les eaux en sont d'un bleu que je n'avais encore vu nulle part, et de plus elles produisent d'excellentes truites, dont nous avons mangé. Un simple omnibus nous ramenés d'Aix à Chambéry,que cette fois nous avons visité. C'est une ville entièrement entourée des hautes montagnes des

LES C\UA.nADKS 24 1

Alpes, dont elle reçoit naturellement toutes les eaux, ce qui lui a fait donner le nom peu poli, mais expressif, de Pot de chambre de la Savoie. La ville, du reste, toute française par sa c<»nstruction, ses habitudes et sa lang^ue, n'a pas de physionomie bien particulière; nous n'y avons remarqué que les charmants uniformes des troupes sardes, infiniment plus éléçants que nos vilains sliakos cl nos horribles pantalons roug-es.

« Aussi, après vini^t-quatre heures de séjour, nous nous sommes disposés à partir. Nous avons fait marché avec un voiturin pour nous conduire à Turin, en Piémont, élni;;'^r:»' de Ghambéry de soixante lieues environ et qui en est de plus séparé par la chaîne des Alpes qu'il faut traverser. Nous nous sommes accordés moyennant 35 francs chacun, mais à la charge par le voiturin de payer chaque soir la dépense du souper et du coucher, le déjeuner restant seul à nos frais. C'est la manière ordinaire de traiter avec eux. Le voiturin n'est pas un homme avide, comme les entrepreneurs de messageries, c'est en général un brave homme qui s'atfectionne à ses voyageurs, dont il se considère comme responsable; aussi, le souper qu'il fournit est-il toujours aussi convenable que le permettent les pays où vous vous arrêtez. Nous avons été très convenablement nourris et hébergés par le nôtre, qui nous a rendus à notre destination en quatre jours, en nous faisant traverser toute la Savoie, c'est-à-dire Aiguebeile, oîi nous avons couché le premier jour. Saint-Jean-de-Maurienne qui produit, outre les petits ramonneurs qu'on voit à Paris, une affreuse population de crétins et de goîtreux dont on attribue l'infirmité à la crudité de l'eau de neige fondue qui I. itt

compose leur boisson ordinaire. Le 4 août, nous avons couché à Modane, n'ayant cessé, depuis notre départ de Chambéry, de voyag^er entre d'énormes montaçnes couvertes de sapins et couvertes de neiçes, desquelles tombaient de distance en distance de belles cascades qui allaient se perdre dans le torrent de l'Arque, qui roulait à nos pieds entre d'énormes rochers avec un bruit magnifique. Du reste je dois te dire que dans un pays aussi sauvage il est impossible d'avoir des routes plus belles et mieux entretenues : le gouvernement piémontais ai un soin tout particulier des voies de communication et la route de Paris à Versailles n'est pas plus unie que celle qui traverse les Alpes.

<( Partis le 5, de bonne heure, nous sommes arrivés à 10 heures du matin à Lans-le-bourg, petit village au pied du mont Genis, oi^ nous avons déjeuné. Là nous avons laissé notre voiturin faire remorquer son carrosse par des mules qui sont là tout exprès, et nous avons fait l'ascension à pied en prenant de petits sentiers qui abrègent de moitié le chemin sinueux que les attelages sont obligés de suivre. Ce passage, dangereux quelquefois en hiver à cause des neiges et des ouragans^ est, en été, la chose du monde la plus innocente, et, si ce n'était pas la fatigue de monter pendant quatre heures en plein soleil, ce serait une vraie promenade de petite maîtresse! Aussi nous en sommesnous fort bien tirés : arrivés sur le sommet, lequel est élevé de plus de mille toises au-dessus du niveau de la mer, nous avons trouvé un charmant petit lac formé par l'eau des pluies et quelques sources venant des montagnes voisines, et dont la vue ne nous a pas peu étonnés à celte hauteur. Là notre voiturin nous a rejoints et c'est avec lui que nous avons descendu l'autre

LKS CAHAHADES 2^3

côté de la montagne, celui qui regarde l'Ilalie. Or, de ce c<Mé, la monta^^ne est tout à fait à pic, et on n'en descend que par un chemin taillé à vif dans le roc et qui tourne sur lui-même comme un escalier : on ne peut pas se faire idée de l'immensité de cet ouvrage ni du spectacle que présente de loin celle route de deux lieues qui serpente sur elle-même, entre deux rnn.jnifiques cascades formées par la Doire, qui va se j ;< r dans la vallé<^ de Suze. Le reste de notre route jusqu'à Turin n'a plus rien offert de particulier. C'est le 6 août, à six heures du soir, que nous avons fait notre entrée dans celle capitale, dont l'aspect général m'a beaucoup plu. C'est une grande et belle ville, neuve et fort bien alignée, dont les places et les rues sont fort larges et qui a tout à fait l'apparence d'une capitale : on y parle presque partout le français. J'y ai visité deux théâtres dont je n'ai pas été aussi content, mais, en somme, il m'est resté de celle Wlle, de la politesse des employés auxquels nous avons eu affaire et généralement des bons procédés que nous avons rencontrés partout une opinion très favorable.

« Ecris-moi maintenant à Venise, poste restante, et toujours avec les mêmes précautions d'affranchissement.

(( Dans ma prochaine lettre, je te parlerai de Milan et je te dirai où il faudra m'écrire.

(( Adieu, nous nous portons à merveille, mais nous sommes dévorés par les cousins.

« Je t'embrasse mille fois.

a Milan, 28 août 1841.

« Je t'ai écrit de Venise et je t'ai parlé de mon voyage jusque-là. Quant à mon séjour dans cette ville, il a été fort agréable, malgré la quantité prodigieuse de cousins qui m'ont mis la figure et le corps dans un état méconnaissable et, à cela près, je peux bien dire que c'est la partie la plus intéressante de tout mon voyage. Tu sais aussi bien que moi que Venise est une ville au milieu de la mer, qui n'a d'autres rues que des canaux et d'autres voitures que des gondoles. Il y a cependant une grande et magnifique place, celle de Saint-Marc, et quelques petites voies de communication pour les gens de pied. Mais ces ruelles, dont la plus large n'a pas six pieds et dont quelques-unes en ont à peine trois, sont des labyrinthes inextricables, où les gens du pays eux-mômes ont peine à se retrouver. Les vraies rues, comme je l'ai dit, sont des canaux bordés de palais de marbre dont les i»ieds baignent dans l'eau : malheureusement, toutes ces splendeurs ne sont plus guère que des ruines. Les églises, dont le nombre a toutefois été très diminué, conservent encore leur ancien éclat. Elles ofi*rcnt en architecture, en sculpture et en peinture la réunion la plus merveilleuse de tous les chefs-d'œuvre de l'art italien. J'en ai revu beaucoup que Bonaparte avait fait transporter en France et que, lors de sa chute, on a rendus à leur pays natal. De ce nombre sont les chevaux du Carrousel qui sont remontés sur leur église de Saint-Marc, et le lion du même Saint-Marc qui est revenu sur sa colonne de la petite place. Pour ma part, j'aime autant cela. Il faut que les choses soient vues à la place pour laquelle elles ont été faites, et je ne comprends pas plus le lion de Saint-Marc dans la cour

des Invalides que l'Obélisque de Luxor sur la place Louis XV. Les six jours que nous avons passés à Venise ont été remplis parles visites de ces nombreux édifices et je t'assure qu'il ne nous a pas fallu perdre de temps. Nous sommes partis mercredi soir, et jusqu'ici Venise est la seule ville que j'aie quittée avec regret. Nous avons repris la route qui nous y avait conduits, mais cette fois en diligence, et nous sommes à Milan depuis hier. Nous en repartirons demain ou après et nous allons nous diriger sur Genève, en visitant le lac Majeur et les îles Borromées, et en traversant le Simplon. Ce trajet demande cinq ou six jours, et en supposant que nous partirons demain, 39, nous ne serons guère à Genève avant le 4 septembre. Il faudra bien s'arrêter deux jours à Genève, d'où nous partirons tout droit pour Dijon. Au surplus, à Genève, je saurai exactement mon affaire, je t'écrirai une dernière lettre qui t'indiquera avec exactitude le jour de mon arrivée.

a En somme, tout va bien, toujours à l'exception des cousins qui me font ressembler à un homme atteint «le la rougeole ; notre voyage jusqu'ici a été charmant et favorisé par un temps superbe. La partie qui reste à parcourir promet également d'être fort intéressante et le tout sera dignement couronné par le retour qui me rendra ces bons soins maternels et cette bonne affection qui vaut bien les plaisirs du plus beau des voyages.

« A bientôt. Je t'embrasse comme je t'aime (i). »

(i) LeUres inédites.

a46 ALFRED DE MUSSET

Ce voyage d'Arvers en Italie semble avoir marqué la fin de son bonheur ou de sa « veine ». A dater de 1842, il n'eut plus guère, en effet, que des déboires et des chagrins. C'est au point qu'à un moment il voulut renoncer au théâtre. Mais Tattet, heureusement, était là pour le remonter.

« ... Tu aurais bien tort, mon cher ami, de te décourager, caries théâtres ont toujours été ce qu'ils sont. Quand tu as donné les Deux Maîtresses^ c'était un directeur-acteur qui avait aussi le Vaudeville. Au lieu d'Ancelot, c'était Arago (i). Mais le nom ne fait rien à la chose. Est-ce que le Gymnase, avant d'être à Poirson, n'était pas inféodé à Scribe? Dartois n'avait-il pas les Variétés? Si lu avais été arrêté autrefois par les raisons que tu me donnes aujourd'hui, nous serions privés de trois ou quatre de tes charmantes fantaisies. Je te supplie donc de persister quand même et de me dire où en sont les pièces commencées avec Vaulabelle (a) et Davrecourt... » (3).

Où elles en étaient? Mon Dieu, c'est bien simple. Les Anglais en voyage^ vaudeville en un acte, avec Abel d'Avrecourt, fut représenté aux Variétés le i" juillet i844' Quant à la pièce qui aurait été écrite en collaboration avec Vaulabelle, je n'en trouve aucune trace, à moins qu'Arvers l'ait signée tout seul, auquel cas ce serait peut-être Suson et Suzanne,

(i) Alfred Arago.

(3) Le frère de l'historien ; — il signait « Jules Cordier ».

(3) Lettre ioédite.

vaudeville en deux actes, qui fut joué au Vaudeville le 27 septembre i845.

Deux mois après, le 23 novembre, Arvers perdait sa mère. Ce fut le plus grand chagrin de sa vie, car, s'il n'habitait pas avec elle, il la voyait matin et soir, et elle avait pour lui des soins qui allaient lui manquer au moment où il en aurait le plus besoin.

1^ ' lede celte perte, Taltet lui écrivait de

Foi.

c( Non, tu ne seras pas seul au moude et de bons amis te resteront. Alors, mon très cher, tu ne les

ras pas comme tu le fais, et tu viendras passer w..^ -..^liiaines et des mois entiers avec eux. Cet affreux mois de novembre est le mois des anniversaires. C'est le 4? (]ue j'ai perdu mon pauvre père, il y a huit ans! '^ '^ choses ont coulé sur mon fleuve depuis cette

■ ! Le 19 novembre, j'ai eu trente-six ans. Voilà certes une chose accablante. Quoil en 1849 j'aurai quarante ans ! c'est à ne pas croire. Sais-tu que, si lu veux le marier, il est grand temps que tu t'y prennes. T'ai-je dit que nous avions été faire une visite à Biard,qui demeure dans nos environs? Je te conduirai chez cette victime du grand Victor Hugo. C'est un homme charmant, comme toujours, et il nous a vivement intéressés. Son atelier est curieux (i). »

Se marier! hélas! Arvers n*y avait songé qu'une fois dans sa vie, et l'on sait comment s'était évanoui ce rêve de bonheur. Il écrivait aux environs de i83o:

J'avais toujours rêvé le bonheur en ménage Comme un port où le coeur, trop longtemps agité,

( I ) Lettre inédite.

Vient trouver, à la fin d'un long pèlerinage. Un dernier jour de calme et de sérénité.

Une femme modeste, à peu près de mon âge. Et deux petits enfants jouant à mon côté ; Un cercle peu nombreux d'amis du voisinage, Et de joyeux propos dans les beaux soirs d'été.

J'abandonnais l'amour à la jeunesse ardente,

Je voulais une amie, une âme confidente,

Où cacher mes chagrins qu'elle seule aurait lus ;

Le ciel m'a donné plus que je n'osais prétendre ; L'amilié, par le temps, a pris un nom plus tendre Et l'amour arriva qu'on ne l'attendait plus (1).

Cependant M™« Desmaller, qui pestait de le voir rester garçon, sachant quelle existence était la sienne^ lui avait offert plusieurs fois des partis avantageux : il avait toujours refusé, sous un prétexte ou sous un autre. Peut-être, après la mort de sa mère, auraitelle fini par le décider à prendre femme, mais elle lui fut ravie à son tour (2) au mois (roclobrc 18/^7, et ce nouveau deuil, survenant après l'autre, le jeta dans une humeur noire que la maladie ne fit que rendre plus sombre.

Vainement Tattet s'efforçait de l'attirera Fontainebleau, en lui vantant les magnifiques ombrages de la

(i) Sonnet publié dans Met Heures perdues, immi'diatemcDt avant le sonnet « imilc de l'italien ».

(i) Le a octobre 1847, d'Avrccourl écrivait à Anvers :

« Mon cher ami, M. Roussel sort de chez moi et me charge de vous transmettre une bien mauvaise nouvelle. M"* DcsniJilter, f»our laquelle vous avez, je le sais, une très vive aiTcclion, est très malade et malheureusemcut il reste peu d'espoir de guérison : c'est un ulcère au gros mtestin. J'ai pcni.c qu'il était inutile de vous écrire dans la Nièvre, car certainement vous êtes en route ou peut-ôlre même arrive. Il serait à d(^Kirer que vous vous transportassiez le plus tôt possiblf^ chez cette dame... »

(Lettre inédite). Arvcrs était alli5 passer quelques jours au chAtcauc:< Pruneveaux (Nièvre), chez son ajni Ernest Lafond.

LBS CAMARADES 2^^

forêt (i) : Arvcrs, qui venait de quitter son appartement du boulevard Saint-Martin (n" 3i) pour aller habiter rue Neuve-Saint-Nicolas, 58, devenait de plus en plus sédentaire et ne voyait assez régulièrement qu'AbcI d'Avrecourt, son dernier collaborateur.

Il est vrai que les événements n'étaient pas faits pour lui mettre du baume au cœur. En i83o, il avait tiraillé derrière les barricades, avec Tattet,Farcy,Brizeuxettant d'autres, pensant bien qu'il travaillait pour la République. La République s'était fait attendre dix-huit ans, et depuis qu'elle était venue, en dépit <ies prouesses héroïques de Lamartine, elle n'avait rien épargné pour le détacher d'elle.

Le 19 juillet i85o, il écrivait :

« Vive le Président ! car, en vérité, cet enfant va très bien.

(( Savez-vous qu'il vient de donner une petite loi qui ôte la moitié de leur influence aux journaux, cesgrands faiseurs de révolutions (2) ? C'est ce que M. Victor Hugo appelle une violation de la Constitution. Or, on a remarqué que chaque fois que cette pauvre Constitution est violée, c'est le signal du retour de la con-

(i^ L? 7 «otSt 1847, '' '"' écrivait :

« : ami, j'irai bientôt le roir dans ta nouTcUe demeure, car

oou^ partir prochainement pour Paris, Compië^nr et le châ-

teau ur 1 (Il ivic. Je suis fâché que tu n'aies pas eu ta bonne idée de venir passer quelques jours avec nous ici. Tu aurais pris une provision de for<}t, tu te serais retrempé dans notre air et tu aurais remplacé le soleil, la rue et le tumulte par l'ombrage, les bois et le repos, s [Lettre inédite.]

(3)11 avait pris tellement en haine le métier de journaliste, qu'il mandait à un ami, au mois d'août 1848 :

« Quand vous m'écrirez, ne mettez donc pas homme de lettres sur l'adresse. J'avais caché cela dans la maison. Il y a de quoi faire donner congé. «»

Il venait d'emménager rue Nenve-Saint-Nicolas .

250 ALFRED DK MUSSET

fiance et de la reprise des affaires. Les comptes hebdomadaires de la Banque et le tableau du produit des revenus indirects, publié par le Moniteur, témoignent de cet état de prospérité, qui n'attend pour être complète que la suppression totale de la République...

«Ah! oui, la Révolution de Février, j'en ai entendu parler sur la côte de Goromandel. Eh bien. Monsieur, la Révolution de Février a fait le bonheur de la France pour l'avenir, car, pour ce qui est du présent, je ne vous cacherai pas qu'elle a ruiné, pas mal de monde, mais ruiné^Ià, à plates coutures. Quand la République fait les choses, elle ne les fait pas à moitié ; si bien que ceux qui dînaient chez Véry dînent aujourd'hui à quarante sous, ceux qui dînaient à quarante sous dînent à dix-huit, et ceux qui dînaient à dix-huit ne dînent plus du tout (i). »

Cette lettre n'a pas besoin de commentaire : elle laisse percer suffisamment le dépit du libéral désabusé.

Vers le même temps, son ami ïaltet,qui partag'eait, sans y mettre autant d'amertume, son ressentiment politique (a), lui écrivait encore de Fontainebleau :

(i) Lettre publiée par M. Glinel.

(a) Je lis, en effet, dans sa correspondance de cette époque :

a Alexandre t'a dit sans doute que • notre ami ■, le >-ii;>.;inVr Montrougeaud, était président du club des domestii|ue6. G;. - I Tu

viens de faire tes Pâques et ta première communion po. J ima-

gine que lu n'as pas adopté la liste de la réforme. Quclie" audace de recommander de tels noms ! C'est pour le coup que uous aurions l'aristocratie de la blouse. Il faut s'en tenir à la phrase de Vici : - Ni bonnets rou-çes, ni talons rouges, i» Du reste ces braves leurs corporations, nous rcplon^fcnt en plein moyeu âge. .^ujwu.u kui la société est sacrifiée à l'individu. J aimais mieux le christianisme qui faisait juste le contraire, et toi? »

A Félix Arvers : — Lettre inédite du a5 avril 1848.

«... Nous sommes perdus. L'armée est socialiste, et l'on ne peut pins compter sur elle ; les campagnes elles-mêmes sont gangrenées jusqu'à

LBS CAMARADKS 35 1

« Quedeviens-tu? quels sont tes projets? resteras-tu à Paris? iras-tu à la campagne? Si je passe quinze jours à Bury, je te l'écrirai et tu aurais la ressource de M. d'Avrecourl qui habite, je crois, Montmorency, J'apprends des morts de tous les cùtés. Hier, c'était madame Carron qui allait retrouver son homonyme; c'était cette pauvre madame Vallier, cette ancienne amie de la famille. Aujourd'hui, c'est la mère de Sallandrouze et bien d'autres. Notre tour viendra bientôt sans doute et c'est pour cela qu'il ne faut pas trop nous perdre de vue, et que je saisirai toutes les occasions qui se présenteront de le presser les mains et de te répéter que je t*aime du fond de mon cœur (i). »

Pauvre Tattet, il ne savait pas dire si juste! Depuis quelque temps Arveis souffrait d'une maladie de la moelle épinière, compliquée de rhumatismes. A la fin du mois d'août i85o, sur le conseil de son médecin et après avoir arrangé ses affaires (2), il se décida à aller

la moelle et le corps social tombe en pourriture. La noarelle Chambre

ne - - - — -- -■ ■• -" -sentants ont bien du mal à

s';' refilaient colléit comme des

hi . , .. iv.-nir te semble atuai som-

bre qu a moi. »

Au mi'me. — Lettre du i8 mai 1849.

« ... Il parait que notre Président est ri rondement et que

l'armée n'est point aussi mauvaise que je le - . Qu'elle Tote mal,

mais qu'elle se batte bien, c'est à présent l'e^sculicl.»

(i) Lettre inédite.

(a) Le 36 août i85o, le docteur Dicharry loi écHTait : Monsieur,

« Je vous envoie selon tos désirs ma petite note. J'approuve votre détermination. L'n homme seul, du moment qu'il est malade, sent un trop grand vide autour de lui. J'irai, si tous le permettez, vous faire quelques visites d'amitié.

a Reprenez votre ancien courage, tous les malades ne meurent pas et vous serez certainement du nombre.

« Votre tout dévoué

C D' DICHARKT.

a rue des Marais-Saint-Martin, ag. »

faire une cure à MeUin dans une maison de santé. Cette fois, il se rapprochait de Fontainebleau. Mais sa mauvaise chance voulut que Tattet fût alors chez son ami Ducléré, au château de Maulny près Ballon, dans la Sarthe. A cette nouvelle, Tattet lui écrivit :

« 16 septembre 1850.

«Mon cher petit Arvers, jeveux un mot de toi pour savoir comment lu te trouves de ton traitement. J'espère qu'en ce moment tu en éprouves un mieux sensible et que ce n'est pas en vain que lu subis l'épreuve de l'eau et descends courag-eusemenl dans le septième cercle de l'enfer du Dante.

« Pour moi, depuis mon arrivée ici, je suis très souffrant et très maussade, avec des maux d'entrailles et d'estomac qui m'aigrissent singuHèrement le caractère. Donne-moi des nouvelles de la pièce (i) et dis-moi si les journaux t'arrivent exactement. As-tu vu Girard et Feray? J'ai reçu une lettre de Gultingucr, qui va bientôt revenir à Paris. Il écrit toujours à mort dans le Corsaire, ce qui est une assez triste façon de faire passer le temps.

« Mon pauvre vieux, je ne suis plus heureux décidément que dans ma maisonnette que je ne quitterai guère plus, à ce que je vois. Fini des voyages et des déplacements ! Cela n'est bon que lorsqu'on est jeune, curieux, avide d'émotions nouvelles et de romanesques aventures. A mon Age, il faut rester dans le nid que l'on s'est fait et ne pas lâcher la proie pour l'ombre, comme le chien de la fable.

( 1 ) Z,c Banquet des Camaradet, représenté aa Gymnase pour la prc" mière fois, le i3 septembre i8&o.

(( Adieu, mon cher ami, je l'aime et t'embrasse de

tout iiiiri cœur (i). u

Queiijues jours après, ayant reçu d'Arvers des nouvelles plutôt mauvaises, il lui écrivit de nouveau :

c Maulnay, le fi septembre 1850.

(( Mon cher ami, tu me parais perdre courag'e bien vile, et tes idées ne sont pas de la couleur dont je les voudrais. Aie donc plus de confiance dans ton traitement et ne song'e pas à quitter ton docteur avant d'éprouver un mieux sensible. Ce qu'il te dit est très juste, et mon Werlheim me parlait ainsi. Si tu ne peux marcher, que ferais-tu de plus à Paris qu'à Melun? Pour moi, j'espère que tout ira bien à force de mal aller.

« J*ai ouvert les journaux de lundi avec empressement, je croyais qu'ils allaient me parler du Banquet des Camarades. Janin nous a conté des fables et Lireux la féerie du Cirque, ce qui nous a fort attrapés. Peut-ôlre vont-ils nous dédommager aujourd'hui! Je continue à m'ennuyer passablement et à soupirer réçulièreraent tous les matins après mon cher Fontainebleau. A force de vivre dans la forêt, je suis devenu un homme des bois. J'ai pour distraction le billard dans la journée et le whist le soir. Te rappelles-tu les bonnes parties que nous faisions jadis à Bury etles fureurs que me causait ma défaite? Comme ces temps-là sont déjà loin de nous! Maintenant il m'est aussi indifférent de gagner que de perdre, et je ne me fâcherais plus contre Bernard, ne voulant pas absolument allumer ses quinquets. De plus,

(i) Lettre in^dile.

a54 ALFRED DE MUSSET

comme il faut toujours jouer avec plus fort que soi, et qu'il y a entre Ducléré et moi la différence qui existait entre nous deux, cela ne m'amuse que médiocrement.

« La chasse n'est pas non plus ce que j'aime, bien qu'elle soit superbe ici et très bien gardée. Quant à la bibliothèque du château, je commence à la savoir sur le bout du doigt, et c'est une terrible ressource de moins. Je te dis tout cela, mon cher petit Arvers, non pas pour t'apitoyer sur mon sort, mais pour que le lien te semble moins dur. Heureusement que le temps, comme le dit notre adorable madame de Sévigné, ôte autant de chagrins qu'il en donne.

« Adieu, mon Jid us Ac/iates, je le quille pour faire lire et écrire mon fils. Ma femme, elle, se charge de Jeanne, elle t'envoie mille bonnes amitiés. Je serai à Fontainebleau le 3 ou le 4» et irai te voir le lendemain de mon arrivée.

(( Je te trouverai sorti de la crise et grand garçon, il faut l'espérer.

« Adieu encore, je t'embrasse de tout mon cœur et suis bien entièrement à toi.

« Alfred Tattet (i). »

L'espérance de Tatlet fut déçue : il arriva à Fontainebleau juste à temps pour voir son ami quitter la maison de santé de Melun, où son élat empirait de jour en jour.

Le a5 octobre, Arvers entrait à la maison Dubois, et le 10 novembre il en sortait les pieds devant pour

(i) LeUre inédite.

aller dormir dans le petit cimetière de Cézy, à côté de ses père et raère([).

L'avant-veille de sa mort, il avait encore trouvé le moyen de faire de l'esprit, tant la nature l'avait gâté sur ce point !

Après s'être confessé à l'abbé Coquereau (2), son ancien camarade de l'Ecole de droit, qu'il avait demandé à l'exclusion de tout autre prêtre, il le rappela pour lui dire :

— Ah I Coquereau, j'ai oublié une des graves fautes de ma vie.

— Et laquelle, mon Dieu?

— J'ai dit du mal de Charles X.

C'était vrai. Au mois d'août i83o, qaand tout le monde lui jetait la pierre, Arvers avait dit au vieux roi de dures vérités. Mais c'était là colère de poète — ^t r>"tan' "•' emporte le vent!

( 1 ) : le 7 DOTcmbre, i 4 heares da soir, et ses obsèques

eurcir lancbe lo novembre, à 8 heures et demie da matin, en

\'i 1. mirent, sa paroisse. — Par son testament oloçraphe da

I (), dcpost- le lendemain de sa mort chez M* Moachel, notaire

a - >i' ! -iK- son patrimoine (27.000 francs environ) à Fran-

lin, â^ de i5 ans. fils de son correspondant k la u. i ui-là même qui m'a confié les papiers du poète.

(■j< L'abbc (.o<jii<reau avait, en i84o, en qualité d'aumônier de la Belle-PouU, ramt-ne, avec le prince de Joinville, les cendres de Napoléon. Il venait d'être nommé aumônier en chef delà flotte, quand Arvers mourut. Ct'lait ce qu'on appelle un bon vivant. Il s'était Ué, sur la Belle-Poule, avec .\rthur Bertrand, fils du géaéral, qui lui offrit, queùjue temps après, à dîner au Caféde Paris, sans souci du qu'en-dirat-on. L'abbé Coquereau portait, au lieu d'une soutane, une redingote noire à une rangée de boutons, ce qui le faisait ressembler à un pasteur proicstant, et donna lieu sans doute à cette boutade de je ne sais qael muscadin da Café de Paris : « Ck>quereaa ? mais c'est le masculin de Coquerel ».

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