‹ Alfred de Musset; documents inéditsChapitre 24 sur 32 · CHAPITRE V SON FRÈRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE V SON FRÈRE

I. — Une lettre de Paul de Musset à l'auteur de ce livre. — Soti portrait. — Sa piété pour la mémoire de son frère. — Confianct; qu'il lui inspirait. — Services qu'il lui a rendus. — Lui et Elle.

— Une lettre de Paul de Musset à ce sujet. — Deux Entreliens de Lamartine sur le poète des Nuits. — Protestation de Paul de Musset à ce sujet. — Variantes d'un sonnet d'Alfred de Musset où Lamartine est pris à partie. — Un Souvenir de Gustave Claudin.

II. — Enfance et jeunesse du comte d'Allon-Shée. — Un pai: de France âgé de neuf ans. — Sa parenté avec Sainte-Beuve.

— Une lettre inédite du critique des Lundis sur sa nomination de sénateur. — Audace de pajçe. — Un mémoire inédit de d'Alton-Shée sur son premier voyas^e en Italie. — Ebauche: (V amour . — Un bal masqué à San-(>arIo, de Naples.

III. — Chute du roi Charles X. — Débuts de d'Alton-Shée à l.i Chambre des pairs. — Lettres inédites du comte de Montalembert. — a Ni catholique, ni chrétien. » — D'Alton-Shée aprè la Révolution de Février et le coup d'Etat. — Une lettre inédite de lui à l'abbé Doucet, de Lyon, — En quels termes i! parle de Manin, le g^rand patriote italien. — Il utilise ses loisirs à faire du théâtre. — Le Duc Pompée et l'Ivresse. — Mariage de Paul de Musset avec Aimée d'Alton-Shée. — Lettres inédites des deux fiancés à leur cousin d'Alton.

IV. — L'Ivresse (comédie inédite en h actes). — Histoire de cette pièce de théâtre. — Comment Paul de ^lusset en eut connaissance. — Un article de J. Janin dans les Débats. — Cor respondance inédile échangée à ce sujet entre Paul de Musset et d'Alton. — Une pièce de vers perdue de Théodore de Banville.

— Compte-rendu de la pièce de l'Ivresse et distribution des rôles. — Offre-t-elle des ressemblances avec la vie de Musset? — Lettres inédites de Régnier, de la Comédie-Française, à cci égard. — Démêlés de d'Alton avec l'administrateur du Théâ-

Paul db Musset

d'après un fusain de Millet

appartenant i M. Lardin de Musset

SON raiRB 2b^

tre-Français. — latrigues de Paul de Musset pour la faire r-^fuser. — Vue l*tlre ÏDcdiie d'Ed. Thierry. — Dialogue entre d'Allon el Nestor Roqueplao.

C*e«t en 1879 que je connus Paul de Musset. Je lui avais envoyé un petit volume de poésies que je venais de publier (i) et dans lequel il y avait un poème à la mémoire de son frère. Il m'en accusa réception par la lettre suivante :

« 4 juin 1879.

« Monsieur et cher confrère, « Je vous remercie mille fois de la gracieuse pensée à laquelle je dois l'envoi de votre petit volume de poésies. Après avoir couru au plus pressé, c'est-àdire à la pièce de vers intitulé « Musset dans un nid » (2), que j'ai trouvée charmante et qui m'intéressait particulièrement, j'ai lu le volume entier, et celte lecture m'a fait passer une matinée des plus agréables. Tous les sentiments qui ont inspiré votre muse sont d'un ordre élevé. On n'y voit point de trace d'un esprit de parti quelconque , c'est pourquoi vous pouvez dire comme un poète que vous aimez :

Je veux, quand on m'a lu, qu'oa puisse me relire. « On vous relira en effet, car j'ai déjà retenu plu-

(1) Ce volume était intitulé : Ave Maria. Je l'ai fait entrer depais dans ma Chanson de la Vie.

(1) On trouvera celte pièce de vers à l'Appendice du présent volume.

sieurs vers que je citerai, quand l'occasion s'en présentera, comme celui-ci :

Tu parlais du départ, mais sans croire à l'absence 1

« Cette façon de s'exprimer, simple, facile, sans abus des adjectifs ou des grands mots, est précisément ce qui constitue la vraie poésie ; aussi, en fermant votre petit volume, avec l'intention de le rouvrir quelquefois, me suis-je écrié: Il y a encore des poètes I

« Recevez, monsieur et cher confrère, avec mes compliments et remerciements sincères, l'assurance de ma cordiale sympathie.

« Paul de Musset. »

Si je publie aujourd'hui cette lettre, on pense bien que ce n'est pas pour tirer vanité de ce qu'elle contient d'aimable à mon adresse ; c'est uniquement parce que celui qui l'a écrite s'y est peint tout entier, et comme écrivain et comme ami de son frère.

Je savais qu'Alfred de Musset n'aimait pas les adjectifs, dont l'école romantique a fait une si g^rande dépense, mais je ne savais pas que son frère était l'autre des Deux habitants de la Ferté-souS'Jouarre. Qu'il ait figuré Diipuis ou Gotonet, la chose n'importe guère. L'essentiel est qu'il ait été complice de cette belle prouesse littéraire, et nous sommes désormais fixés sur ce point. Paul de Musset n'aimait pas plus les adjectifs qu'Alfred. A dire vrai, je m'en doutais un peu, depuis que j'avais lu les Femmes de la Hé' gence et les Originanœ et Extravagants du XVII* siècle^ qui sont écrits dans la plus pure langue du xviii% mais je ne fus pas fâché tout de même de voir mes doutes changés en certitudes. Et quant à l'amitié

SON FaiHK 25g

que ce galant homme avait pour son frère, elle éclate dans cet alexandrin qu'il me renvoyait de préférence à tout autre :

Tu parlais du départ, mais sans croire à Tabsence.

Lui non plus, depuis qu'Alfred était parti, ne pouvait se faire à l'idée que c'était pour toujours.

Tu ne me verras plus, mais mon àmc immortelle, Reviendra près de toi comme une sœur fidèle ! . . .

Il lui semblait que ces vers avaient été écrits pour lui, et il y répondait par cet autre vers du Vergisi me in nicht :

L*ai)seDCC ni !<• lcin[w ne S'ihl licu «jii.iiiil mi aime.

Le souvenir de son iVèrc ne le quittait pas un ins» tant. Lorsqu'il en parlait chez lui, c'était doucement, à voix basse, comme si le cher mort avait écouté dans la pièce voisine. Son imai^c était sur tous les murs, dans son appartement de la rue des Pyramides. Il vivait littéralement de sa pensée, et ce n'est pas sa fautes! l'.^rtaint^ l<'":jt^nde désobligeante poursa mémoire a lini jiar s'a(( réiliit-i partout, car il a tout fait pour la détruire.

On lira plus loin sa correspondance avec d'Allon- Shée au sujet de l'/rressc. Mais avant il faut que je dise ce qu'il fut pour son frère, tant qu'Alfred vécut.

Il avait quatre ans de plus que lui, étant né le 7 janvier i8o4, mais celle différence d'âge, à peine sensible à partir de l'adolescence, n'entrait pour rien dans l'atfection sérieuse et quasi déférente qu'Alfred témoigna de bonne heure à Paul, non plus que dans l'espèce d'autorité que celui-ci exerça sur celui-là, quand ils furent parvenus à l'âge d'homme. C'était plutôt affaire de tempérament et de caractère. Règle

générale : plus l'homme est nerveux et impressionnable, plus il est faible et enclin à céder, malgré sa résistance et ses révoltes. Or, Alfred de Musset était « un paquet de nerfs » qui se tendaient et se détendaient au gré des impressions les plus fugitives. Tout enfant il passait du rire aux larmes avec une facilité extraordinaire, tandis que Paul était relativement tranquille et d'humeur égale. « S'ils avaient toujours marché d'un commun accord, me disait un jour M'°c Lardin, leur sœur, ils n'auraient jamais rien fait de déraisonnable, l'un étant le contre-poids naturel dp l'autre; seulement, comme Alfred n'en faisait généralement qu'à sa tête, Paul passait son temps à le couvrir ou à réparer ses torts aux yeux de nos parents. Et il en fut toujours ainsi. » Mais quelle paire d'amis! c'est vraiment d'eux qu'on pouvait dire qu'ils s'aii»)aient comme deux frères. Les premières fois qu'ils allèrent ensemble chez « la marraine », elle remarqua tout de suite qu'ils se complétaient l'un par l'autre et qu'Alfred s'effaçait devant Paul en toute circonstance, surtout quand il contait, car il contait fort bien. Elle n'éprouva donc aucune surprise en recevant, quelques années après (le i3 novembre 1842), le petit billet que voici :

«... Vous savez, marraine, que \e petit s'en est allé, peut-être pour longtemps. Cela m'a fait beaucoup plus de peine que je n'en ai eu l'air. Non seulement j'aime beaucoup mon frère, mais c'est mon ami, et il a eu, dans ces derniers jours d'ennui, tant de soins, tant de pitié pour moi, que son absence me laisse terriblement seul. Que de choses se sont éloignées de moi cette année (i) 1

(i) AlluRion à la mort du duc d'Orléans.

SON Fnti:nB 2Ô1

« Adieu, marraine, aimez-moi un peu, aimez-moi le plus possible. J'ai froid au cœur, j'ai bien besoin qu'on m'aide un peu à vivre Ci). »

C'était le départ de Paul pour l'Italie qui avait jeté Alfred dans toute cette tristesse. Mais aussi quand il fut de retour, c'est tout juste si l'on ne tua pas le veau gras ! Le dîner, ce jour-là, devait avoir lieu en famille. Alfred trouva je ne sais quel prétexte pour emmener son frère chez un traiteur où les petits plats furent mis dans les grands, et l'on pense bien que le meilleur fut encore... celui des souvenirs.il s'agissait, comme dit Paul, de causer à fond de cette chère Italie. Qu'on relise les stances que lui dédia le cadet à cette occasion : il n'était pas possible d'y mettre plus de cœur.

C'est qu'en effet Paul de Musset fut le meilleur ;imi de son frère, son guide et son conseiller de tous les jours. Quand je pénètre par la pensée dans leur intérieur de la rue de Grenelle ou du quai Voltaire, je me le reprt'senle aussitôt jouant auprès de lui le rôle de Thomas Corneille à côté de Pierre. Il ne lui soufflait peut-être pas des rimes, comme l'autre, mais il lui soufflait parfois des idées, il le corrigeait, comme eût fait un prote (:2),et il lui donnait d'excellents avis, en toute indépendance et en toute franchise, car la jalousie qui est si commune entre gens du même métier, même entre frères, n'effleura jamais son

(i) Œuvres posthumes, p. 241.

(i) « Je n'aurais jamais cru, lui écrivait Alfred, le 8 ooreinbre i85o, à propos d'une faute de pouctualion qui avait changé le sens de deux vers dans Carmosin^, je u'aurais jamais cru qu'un point à la place d'une ^ '• --'lie pût empêcher un homme raisonnable de dormir pendant trois il est bien fâcheux pour moi que nous ne demeurions plus nble. Cela ne serait pas arrivé au quai Voltaire, quaud je t'avais »uus la main. » {Œuvres posthumes, p. 358.)

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âme (i). Au contraire. C'est lui qui avait traité avec Renduel pour le Spectacle dans un fauteuil (2); c'est encore lui qui ouvrit à son frère les portes de la librairie Charpentier — preuve irrécusable qu'il aurait pu lui dire, comme autrefois Hugo à Lamartine :

Et jamais le laurier qui couronne ta tôte Ne jeta d'ombre sur mon front.

Le seul reproche qu'on pourrait faire à Paul de Musset, c'est d'avoir abusé parfois de l'influence qu'il avait sur son frère, comme dans l'afTaire du Poète déchu qu'il l'empêcha de publier — vers i836 — malgré l'avis favorable d'Alfred Tattet, pris comme témoin et comme juge. Peut-être aussi a-t-il abusé de sa qualité d'exécuteur testamentaire dans la publication tronquée et quelque peu « truquée m de ses œuvres inédites (3). Mais ordinairement il voyait assez juste. J'ajouterai qu'il n'aimait pas le scandale et qu'il se multiplia pour anéantir les souvenirs écrits du drame de Venise. Mais les deux amants veillaient autour de leur correspondance ; on sait par quel subterfuge George Sand réussit à garder les lettres de son ami. Alfred lui avait défendu de les remettre jamais i\ son frère. Après sa mort, elle fît d'abord celle qui ne demandait qu'à les rendre, elle écrivit à Paul qu'il pouvait venir les chercher. Celui-ci, ne se souciant pas d'aller à Nohaiit, laissa passer l'heure, et quand il revint à la charge, on lui répondit qu'on les avait brûlées.

(i| Voir encore dans ses Œuvres posthumes, ]ip. a59-aGo,ce qu'Alf; lui écrivait, au mois de septembre i85i, à propos d'une pièce qu'il

'Alfred se proposait d'écrire pour liachel, et au mois il'oclobre suivant, au sujet de Rose Chéri qui devait jouer Betline.

(aj Cf. le Romantisme et l'éditeur lienduel, iMT Ad. JuilieD, p. 17a. (3'i Cf. à cet égard les Lundis d'un chercnear, par le vicomte de Spœlberch de Lovenjoul.

SON FRâns a63

Deux ans après, paraissait ^"//^ et Lui dans la Revue des Deux Mondes. C'était la réplique tardive à la Confession d'un Enfant du siècle. Mais il y avait entre les deux publications cette différence, que, dans la Confession, Alfred de Musset se donnait tous les loris, et que, dans Elle et Lui, bien loin de l'excuser, George Sand Paccablait d'un bout à Tautre. Paul de Musset ressentit cruellement l'injure faite à la mémoire de son frère.

Peut-être eût-il été mieux inspiré en gardant le silence. Il crut de son devoir de répondre à ce pamphlet par un autre. Après quoi, comme pour justifier cet acte de colère et de justice, il écrivit à son cousin Adolphe de Musset la lettre suivante :

a Parb, 7 juin 18S9.

« Mon cher ami, « Je ne sais si, dans la retraite oi!i tu jouis d'un calme que je t'envie, tu as entendu parler de la lance que je viens de rompre contre le détracteur le plus dangereux de la réputation de mon frère. George Sand a publié, dans la Revue des Deux Mondes ^ un ouvrage ou plutôt un pamphlet intitulé Elle et Lui. L'indignation a été si grande à Paris, et surtout parmi les femmes du monde, que j'ai dû, à la demande générale, prendre la plume pour faire connaître la vérité sur un épisode biographique dont on avait parlé cent fois depuis 26 ans, mais que personne que moi ne savait à fond. Il venait fort heureusement de paraître une nouvelle revue en concurrence avec celle des Deux Mondes. Le procédé ingrat et lâche de Buloz (i) ne me

(i) Buloz avait si peu conscience d'avoir été ing^rat et lâche envers Alfred de Musset qu'il écrivait à George Sand, le a8 février i85g: « On dit que Paul de Musset, qui doit faire une biog^rapbie de son frère, doit répondre quelque chose. J'ai la conviction profonde que nous

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permettait pas de m'adresser à lui pour publier ma réponse aux sottes calomnies qu'il avait accueillies. Cette réponse, sous le titre de Lui et Elle, a paru dans le Nouveau Magasinqm est tiré à 5.5oo exemplaires. Le bruit de cette publication et son succès ont été considérables, et durent encore malgré les préoccupalions de la guerre. Comme je reçois la Revue où se trouve le pamphlet de G. S. et que j'aii aussi unexemplaire de la réimpression en volume, je t'envoie cet exemplaire dont je n'ai nul besoin, afin de te mettre au courant. Avant que tu aies achevé la lecture, tu recevras les 3 numéros du Magasin contenant Lui et Elle. Tu comprendras aisément, en lisant l'attaque et la défense, 1 agitation qu'a dû éprouver ma mère. Je suis allé à Angers pour la calmer, et je l'y ai laissée bien remise de son émotion et en assez bonne santé, quoique faible.

« Ses facultés ont conservé toute leur vigueur et elle ne prend les choses qu'avec trop de vivacité. Quand lu auras le loisir de me répondre, donne-moi des nouvelles de la santé, de celle de ma cousine, de tes enfants que j'ai perdus de vue à mon grand regret, et fais-moi savoir si Adrien va en Italie ou en France. Nous ne savons pas le numéro de son régiment. Pendant mon séjour à Angers nous avons souvent pensé à vous tous. Hermine (i) se porte bien. Mon oncle Desherbiers a eu un rhumatisme au genou, qui l'a privé de l'usage de ses jambes pendant six mois. Il en est guéri à présent et marche bien, malgré son grand âge.

n'avons pas manqu<5 aux cgardsçjue nous dovions à la mémoire d'Alfred de Musset. » — Cependant Maxime du Camp raconte en ses Souvenirs littéraires que Buloz garda près d'un an le manuscrit de George Sand avant de le publier.

(1} C'était sa soeur. M"* Lardin.

SON rnènB 305

« Adieu, mon cher ami; malgré la distance, malgré les intervalles de nos rapports, et les longs silences, je ne t'oublie ni ne t'oublierai jamais.

(( Ton ami et cousin.

« Paul de Musset (i). »

8, me des Pyramides.

Paul de Musset n'avait pas attendu l'année 1869 pour se constituer le défenseur de son frère. Deux ans auparavant il avait dit respectueusement son fait à Lamartine, en réponse au Dix-huitième Entretien de littérature que le poète du Lac avait consacré au poète de Souvenir. Mais celte fois il n'avait pas rendu sa défense publique, en quoi il avait eu grandement raison, Lamartine ayant péché par ignorance ou par oubli plutôt que par mauvaise intention.

Kappellerai-je ici les faits de la cause ? Alfred de Musset avait toujours eu pour Lamartine une admiration profonde. Il y parait d'ailleurs dans la Lettre en vers qu'il lui a dédiée, dans l'Espoir en Dieu et dans les Nuits, (\m sont en quelque sorte les échos attristés des Méditations. Le malheur voulut que la réputation de Musset commençât en i83o, avec des poésies comme PAndalousetila Ballade d la /u/i6'. Lamartine, qui était sur le point de publier les Harmonies, ne pouvait pas apprécier ces chansons légères et gamines qui sentaient plus la gageure que l'inspiration. Il resta sur sa première impression, qui n'était pas bonne, et ne lut plus rien de Musset, jusqu'au jour où « un pâtre » lui remit, dans le parc de Saint-Point, le numéro de la Revue des Deux Mondes contenant les vers à lui adressés. Gela se passait au mois de mars i836. Pour-

( I ) Lettre publiée par M. Octave Teissier dans sa brochure intitulée Alfred de Musset.docuinents généalogiques.

quoi ne répondit-il pas à cette Lettre qui lui faisait tant d'honneur ? II a dit, en 1857, pour expliquer son silence, que le Rhin allemand lui avait donné une trop faible opinion des facultés lyriques de Musset. Evidemment il confondait le Rhin allemand avec quelque bambochade des Contes d'Espagne et d'Italie, puisque cette chanson patriotique est postérieure de six ans à la Lettre à Lamartine. La vérité, c'est que le grand poète avait commencé à répondre en vers à Musset, et que pour une raison ou pour une autre — dont lui-même ne se souvenait plus — il abandonna sa pièce sur le métier (i). Je serais pres-

(i) Paul de Musset aracootéque son frère n'avait pu digérer le silence de Lamartine. Il y paraît dans la première version du Sonnet au lecteur

aui termine les J'oésies Nouvelles. C'est même tr'"^^ '•■•'■■ ...' i ir,...,j e Musset n'ait pas publié ce sonnet tel qu'il l'ava- i

n'aurait pas manque de dire que Lamartine lui en . Voici cette première version qui m'a été communiquée par Mad. Lardia, j'en souli^rnc toutes les variantes :

Jusqu'à présent, lecteur, suivant l'antique usage, Je te disais bonjour à la première paçc. Mon livre, cette fois, se terme moins g;uiemenl; Le temps où nous vivons est un mauvais moment. Tout s'en va, les plaisirs, les rêves d'un autre âge. Les rois, les dieux vaincus, le hasard triomphant, Hosalinde et Philis qui me trouvent trop sage, Lamartine vieilli qui me traite en enfant.

« Honte à qui croit, dit-il, Jouer avec sa lyre ! — Honte., dis-Je, à qui joue, en toute occasion Avec sa conscience et son opinion/ »

J'ai fait mon chant da sacre et n'ai plus rien à dire. S'il faut changer d'avis, s'il faut rayer un nom. J'aime encor mieux ^flotter de Ninctte à Ninon. Maintenant voici 1« texte dcQnitif adopté par l'auteur.

Jusqu'à présent, lecteur, suivant l'nntiqne usa?-e, Je te disais bonjour à la premii Mon livre, cette fois, se ferme i . En vérité, ce siècle est un mauv.nr. iii..iiuiil.

Tout s'en va,les plaisirs et les mœurs d'un autre âge, Les rois, les dieux vaincus, le hasard triomphant, Rosalinde et Suzon c|ui me trouvent trop sage, Lamartine vieilli qui me traite en enfant.

SON rRiiuc 367

que tenté de l'en féliciter, après avoir lu ce qu'il en a publié dans ses EnlretienSy car, si la fin n'avait pas mieux valu que le commencement, il serait resté à cent pieds au-dessous de son modèle — et ces choses-là sont toujours fâcheuses.

Quoi qu'il en soit, Lamartine eut tort de dire qu'il n'avait eu aucuns rapports avec Alfred de Musset avant son élection à l'Académie Française, laquelle remontait à i85a. Que ces rapports aient été plus ou moins espacés et n'aient eu aucun caractère intime, cela n'aurait rien d'étonnant, étant donné que Lamartine avait vini^t ans de plus que l'auteur de Holia, mais il est certain qu'ils se connaissaient pour s'ôtre rencontrés à l'Arsenal d'abord, chez Victor Huî^o ensuite, et même un peu plus tard dans le propre salon du poète des HarmonieSy précisément à l'occasion de la ï.rttrr, o!)jet de toute cette glose.

Paul de Musset était donc dans son droit et dans son rôle, quand, après la publication du Dix'hnitième Entretien de littérature concernant son frère, il écrivait à Lamartine :

« U juillet i^.n.

« Monsieur, « Il m'est impossible de garder le silence sur l'impression douloureuse que je viens de recevoir en lisant

La politique, hélas ! voilà notre misère.

Mes meilleurs eonemis me conseillent d'en faire.

Etre rouge ce soir, blanc demain , ma foi, non.

' - -'ix, quand on m'a lu, qu'on puisse me relire.

ixnoms, par hasard, s'embrouillent sur ma lyre,

' ..c sera jamais que Ninette ou Ninon.

Janrier 1850.

On voit qu'Alfred de Musset, d'une version i l'autre, avait singulièrement adouci le trait.

268 ALFRED DE Mt'SSET

le dix-huitième entretien du Cours de littérature. Vous savez avec quelle joie et quel empressement je me suis rendu à votre appel, lorsque vous m'avez annoncé votre dessein d'entretenir vos lecteurs des ouvrages d'Alfred de Musset, et que vous m'avez demandé quelques renseignements.

« Le sujet est digne de vous! me suis-je écrié.

« En effet, l'éloge d'un grand poète par un grand poète, c'eût été un rare et beau spectacle.

« Je ne viens pas me plaiudreà vous, Monsieur, d'avoir été déçu dans mes espérances; je respecte le droit de la critique, et je me garderai bien de répondre à des appréciations littéraires par d'autres appréciations.

« Il appartient au public et non à moi de décider si vous donnez bien à Alfred de Musset le rang qui lui convient en le plaçant au niveau de Saint-Evremond, et si ce que vous appelez la poésie des sens ne serait pas plutôt celle du cœur; mais lorsqu'on touche au caractère d'un homme, la moindre erreur peut devenir une injustice, et vous êtes trop juste pour ne pas souhaiter de vous maintenir rigoureusement dans le vrai.

« Permettez-moi donc, Monsieur, de vous signaler deux ou trois passages de votre dix-huitième entrelien littéraire, où le caractère d'Alfred de Musset est présenté sous un jour faux et douteux.

« Vous dites, à la page 267, qu'après avoir été trompé en amour le jeune poète tomba dans la dérision de l'amour^ et je lis la phrase suivante : « Ses œuvres, à dater de ce jour, prouvent assez qu'une foi quelconque, soit religieuse, soit philosophique, soit même politique, lui manqua... Musset fait plus que de badi-

SON rnèns afig

ner avec les errands senliments, il les raille, soit que ces jjrands sentiments s'appellent amour, soit qu'ils s'appellent religion, soit qu'ils s'appellent patriotisme. »

« El à l'appui de cette assertion, vous citez quelques vers adressés à un ami, dans la dédicace de la Coupe et les Lèvres.

« Il y a là, Monsieur, un double anachronisme.

« Le jeune poète n'a plus raillé l'amour ni les grands sentiments quand il a commencé à aimer et à souffrir.

« C'est, au contraire, à dater de ce jour qu'une révolution complète et bien sensible pour le lecteur s'est opér(îe dans ses idées, son caractère, son génie. Les derniers passages de son œuvre, où l'on remarque encore un reste de scepticisme, sont de i833. C'est dans l'année suivante que le poète reçut au cœur une blessure profonde, et c'est alors qu'il publia Rolla^ les Nuits^ l'Espoir en Dieu et les vers mémorables qui vous sont adressés.

« Il suffît, pour s'en assurer, de regarder les dates inscrites au frontispice de chaque volume et à la fin des principales pièces de vers.

« Je ne vous suivrai pas. Monsieur, dans le procès que vous faites avec tant d'éloquence à la jeunesse d'aujourd'hui, mais je nie formellement qu'Alfred de Musset soit le poète de cette jeunesse-là. Il a vécu sans ambition, il est mort sans fortune. « Enrichistoi! » ne fut jamais sa devise; il n'a jamais ni vu ni touché un seul de ces papiers salis par l'agiotage, où tant de gens ont souillé leurs mains. Ce que vous flétrissez, il le déplorait comme vous. La jeunesse qu'il a aimée et adoptée, c'est la jeunesse entraînante,

amoureuse de la poésie, ardente à la guerre littéraire, qui s'en allait combattre au parterre des théâtres, et qui se querellait pour un drame ou un sonnet. Celte génération a passé quarante ans aujourd'hui, elle a femme et enfants, mais elle aime et lit encore son poète favori.

« Quant au reproche que vous adressez à Alfred de Musset de n'avoir point d'opinion politique, vous le fondez sur une citation inexacte. Le poète n'a pas dit :

Qui, moi, noir ou blanc? ma foi, non!

« Il a dit :

Etre rouge ce soir, blanc demain, ma foi non !

ce qui est bien différent; cela signifie qu'il n'a point voulu déserter la poésie pour la politique; mais ses sentiments patriotiques se sont manifestés en plus d'une occasion, notamment dans sa réponse au Ilhin allemand de Becker.

(( Alfred de Musset n'est resté indifférent à aucundes grands événements qui ont agité son pays, et précisément parce qu'il ne voulut point se mêler de politique, il jugeait les choses avec une silrelé de coup d'oeil et une droiture d'esprit auquel le désintéressement donnait encore plus d'autorité.

« Il me reste à vous remercier, Monsieur, du mot bienveillant que vous m'adressez dans une des pages de votre lettre. Combien j'en serais heureux et fier, si j'eusse rencontré ce mot partout ailleurs que dans cet Entretien, où le caractère de mon frère n»- tjic semble pas traité comme il méritait de l'être!

« J'ajouterai, pour terminer, un trait de caractère qui ne vous déplaira pas. Alfred de Musset a toujours

SON FniAX

aimé passionnément le g^énie et le talent dans les autres; c'était sa foi, sou culte. S'il s'est tu pour la politique, il a chanté successivement la Malibran, Pauline Garcia, Victor Hugo,M>'«Rachel, M"» Ristori et vous-même, Monsieur. Il a toujours professé pour vous une grande admiration, une sympathie vive et sincère, et lorsqu'il vous avait serré la main au Palais de l'Institut, il revenait i\ la maison le cœur content.

« Il vous aimait, Monsieur, parce que la chose du monde qui le touchait le plus, c'était le génie. Si vous étiez mort avant lui, il vous aurait pleuré comme il a pleuré la Malibran. L'envie lui fut toujours étrangère, et c'est à cette élévation de sentiment, à cette chaleur et à celte noblesse de cœur, qu'il a dû de n'avoir pas un ennemi de son vivant et de laisser aujourd'hui non seulement des admirateurs fîdèles, mais des dévots.

«Veuillezagréer, Monsieur, l'assurance de ma haute considération.

« Paul de Musset (i). »

Lamartine avait l'âme trop haute pour rester sous les reproches quelque peu mérités que renfermait cette lettre très digne. H résolut donc de consacrer au poète des Nuits un nouvel Entretien (2). Si l'on s'en rapportait aux Souvenirs de M. Gustave Claudin (3), c'est cet aimable chroniqueur qui l'aurait déterminé à reprendre la plume, en lui demandant s'il avait suffisamment médité le beau génie de son ancien confrère. le ne voudrais pas enlever à M. Gustave Claudin le mérite d'une démarche qui l'honore, mais je doute que Lamartine eût consenti à faire amende honorable

(i) Lettre publiée par M<^* Martellet dans ses Souvenirs.

(2) Le dix-neuvième du Cours familier de littérature.

(3) Mes Souvenirs, p. ifj^.

au génie de Musset, s'il n'avait été touché au bon endroit par la lettre de son frère.

« Le dirai-je? s'écriait-il au cours de ce second Entretien; ce n'est que depuis sa mort prématurée, ce n*est qu'en ce moment où j'écris, que j'ai ouvert les volumes fermés, et que j'ai lu enfin ses poésies. Ah! combien en les lisant ai-je accusé le sort qui m'a privé d'apprécier etd'aimerpendantqu'il respirait un iiomme pour lequel je me sens tant d'attrait et, oserai-je le dire? tant de tendresse après sa mort? Ohl que ne l'ai-je connu plus tôt ! 0 Musset, pardonne-moi du sein de ton Elysée actuel ! je ne l'avais pas lu alors 1 »

Ce mea culpa de Lamartine dut consoler Paul de Musset, mais il n'était pas au bout de ses peines. En i865, alors qu'il se croyait à l'abri de toutes les surprises, une nouvelle embûche lui fut tendue par un ancien camarade d'Alfred, avec qui il entretenait luimême d'excellentes relations cl dans la famille duquel il était entré, quatre ans auparavant, par son mariage avec Aimée d'Alton-Shée.

Edmond de Lignières, comte d'Alton-Shée, naquit à Paris le i^''juin 1810. Son père, James-Wulfrand, après avoir rempli, pendant les guerres de Vendée, différents postes de confiance auprès du général Hoche, devint sous l'Empire receveur général des départements du Rhin et Moselle et puis de la Roer. Sa mère, Fanny Shée, était fille du comte Shée, qui fut successivement conseiller d'Etat, administrateur des provinces conquises au-delà du Rhin, sénateur et

SON raiRE 273

enfin pair de France. Tous deux étaient d'origine irlandaise et quelque peu parents (i).

Orphelin à douze ans, le jeuue Edmond, qui jusque-là avait appris le çrec et le latin avec un précepteur, fut mis au collège Henri IV où il eut pour camarades Alfred de Musset et le duc de Chartres, et pour directeurs de conscience l'abbé de Salinis et l'abbé Gerbcl. 11 était déjà ce qu'il resta dans la suite, petit et d'apparence chétive, quoique de bonne cons. litution; mais espiègle comme pas un et boute- en-train comme personne. C'est au point que toutes les lenta-

(1) ^ i^é une demoiselle Coilliot, de Boulogoe-

«ur-\' a mère de Sainte-Beuve, née Coilliot,elle

lo^ji- de (J'Altoo-Sbee avec le critique des Lundii.

'.emps par la Dolitiaue ils serapprocbcrent à la fin

'. prit rhabituae d'aller dneuner toutes les semaines

< uaod cvlui-ci fut nomme sruatcur, il n'poudit aux

c . - j 1 cousin par l'iiitcrcssante lettre que Toici :

« Ce 5 mai i8«5, ('.her cousin, c \ vez une bien bonne lettre et fort juste. Vous motivez

parfoi ^ raisons pour lesquelles vous me félicitez. Vous qui avez

passe par ces dignités, vous savez mieux que personne et le bon côté cl le revers. Je ne saurais me faire plus slofque que je ne le suis : j'a- \.! ' ■ ' Il qu'un peu tard, par désirer ce que je viens dob-

- quelques mois la fatift^e : il me semblait dur de c l>açne et à vivre sur le pays à la pointe de la

u botnme qui met avant tout l'honneur du métier] 1 public et de faire dire : Il baisse, il se fatigue. Aiubi j'ai élc auieué à sortir des conditions de la philosophie pure.tclles ue notre ami Cbenavard les conçoit et sans doute les préfère; il voura bien m'excuser. Je tâcherai de suivre votre conseil et de ne pas trop m'endormir. Après un premier temps de repos, j'espère que le démon me tirera encore l'oreille et m'avertira de reprendre carrière. « Je TOUS serre amicalement la main.

« SaISTS-BeOVE. a

• Je TOUS prie de vouloir bien offrir à M"* U comtesse d'Alton mon respectueux nommaKC » (Lettre inédite.)

Sainte-Beuve, qui appréciait fort les Mémoires de d'Alton-Shée, s'occupait de leur consacrer un Lundi quand la mort lui fit tomber la plume des mains. Jules Troubat a publie la partie qui était acbevée dans le tome posthume des Lundis. A la vente de la bibliothèque du sraud critique, un exemplaire sur Chine des Mémoires de d'Alton-Shée, portant celte dédicace : «A mon cousin Sainte-Beuve», fut vendu 5o fr. au libraire Fontaine.

tives de révolte qui se produisirent au collège l'avaient pour instigateur. Reconnu à la fin comme tel, il fut rendu un beau jour à sa famille, c'est-à-dire à sa sœur Caroline quiavaitseptansdeplusque lui et qu'on avait mariée à peine âgée de quinze ans à M. Jaubert, avocat général à la cour d'appel de Paris. Le plus drôle c'est qu'il était pair de France depuis 1819, par suite de la mort de son grand-père maternel, le comte Shée, qui avait obtenu la réversibilité de sa pairie sur sa tète. Comme il n'avait pas l'âge exigé pour remplir ces hautes fonctions, on le fit entrer, en attendant, aux pages qui étaient recrutés et triés parmi les rejetons de la noblesse de province. Il y apprit une foule de choses qu'on n'y enseignait pas, notamment le manuel de l'aspirant en matière d'amour.

Un soir qu'il était de service chez la duchesse de Berry, le hasard ayant voulu qu'il se trouvât, à un moment, serré dans un étroit passage, contre la belle maréchale de Grouchy, il profita de ce qu'il avait la bouche à la hauteur de son épaule pour y imprimer un baiser brûlant. La maréchale interloquée se retourna, mais voyant à qui elle avait affaire, elle fut charitable à la faute dont ses charmes étaient cause et elle reprit son maintien, avant que le jeune d'Alton eût osé braver sou regard.

J'emprunte cette anecdote et celles qui vont suivre à un chapitre inédit des Mémoires de d'Alton-Shée, intitulé Ebauches d'Amour.

Le 9 août 1829, jour de la nomination du ministère de Polii^Miac, d'Alton sortait des pages avec un brevet d'officier d'infanterie et accompagnait en Italie, quelques jours après, le vicomte de Lanoue, chargé des affaires de France à Florence. Il y acheva son éduca-

SON miRx

tion mondaine. M. de Lanoue, élève du duc de Laval en diplomatie, n'avait pas en politique et en religion '^'ux idées communes avec le jeune officier. Il était

itra-royaliste et affilié à la Congrégation, tandis que d'Alton était libéral sur toute la lî^ne; mais c'était un homme aimable, instruit, naïf, et bon vivant : il le prit en amitié et lui ouvrit toutes les portes.

Un Florentin complaisant le conduisit d'abord chez les Sartorino, deux sœurs aussi jolies qu'agréables. L'aînée était la maîtresse du sculpteur Barliiolini. La seconde était encore à prendre, malgré ses dix-huit ans et tons ses charmes. Elle avait la peau brune et rose, des lèvres de pourpre, des dents blanches, et chantait à ravir en s'accompagnant de la guitare. D'Alton se sentit attiré vers elle par une sympathie mêlée de volupté ; peut-être même, c'est lui qui l'avoue, le cœur se hlt-il mis de la partie^ si, au lieu de lui avoir été présentée par un ruffian, il l'avait rencontrée par hasard dans le monde. Elle valait pourtant mieux qu'une passade. Un jour, le baron de Gourcy, grand voyageur, qui rentrait en France après avoir passé trois ans à visiter le Caucase, la Géorgie, l'Imméritie, etc., proposa à d'Alton de parcourir avec lui l'Italie (lu Nord. D'Alton ayant accepté, ils allèrent tous deux, la veille de leur départ, chez la belle Sartorino. Cinq minutes ne s'étaient pas écoulées que le baron de

lourcy, laisi pour elle d'un goût violent, lui offrit une somme énorme pour obtenir ses faveurs. Elle refusa net. « J'étais troublé, dit d'Alton, mais le désir de voir et la soif de connaître l'emportèrent sur l'amour. »

Après avoir pris congé du baron à Milan, il se rendit à Naples, la ville du plaisir, et voici ce qui lui arriva.

2^6 ALFRSD DE MUSSBT

« Lord et lady Berwick avaient loué la villa du célèbre imprésario Barbaïa, près du Pausiiippe. C'était un couple singulier. Lady Bervvick, sœur de la trop fameuse Henriette Wilson,dont la beauté, les liaisons aristocratiques et les mémoires venaient de faire scandale, en Ang^leterre, avait allumé chez lord Berwick une passion assez forte pour qu'il eût regardé comme une immense faveur de l'épouser. La passion satisfaite, milord était rentré dans son flegme habituel et vivait, à part, avec sa femme, selon l'habitude italienne. 11 avait loué pour elle une grande loge à San Carlo, et pour lui-même un fauteuil d'orchestre d'où il lorgnait les jambes des danseuses.

« Les traits fins et charmants de lady Berwick indiquaient déjà les atteintes d'une couperose à laquelle le Champagne n'était pas étranger. Ses formes délicates s'émaciaient, mais les pieds et les mains restaient d'une exquise distinction. Elle était gaie, bonne et nullement sévère. Une sœur de dix-huit ans, miss Julia, était l'attrait de la maison. Son visage à l'anglaise, entouré d'une profusion de boucles blondes, de grands yeux bleus, moqueurs ou tendres, le nez légèrement retroussé, la bouche en cerise, le camélia, les lys et les roses unis sur une peau incomparable, rien de cela n'aurait suffi à la distinguer du type habituel des portraits d'un Keepsake, mais cette tôte de miss se continuait par un cou, des mains, une taille, dont les formes pures auraient pu être le chef-d'œuvre d'un sculpteur grec.

« A cette époque la demoiselle anglaise jouissait d'une liberté d'allures inconnues à la Française qui aurait risqué en valsant de ne plus trouver à se marier. L'Italienne ne sortait du couvent que pour

SON rniRE

convoler en de justes noces. — Cette liberté, plus grande chez les Anglaises hors de leur pays, avait pris une extension particulière chez miss Julia, grâce à son caractère indépendant et au milieu dans lequel elle avait été élevée. Elle savait néanmoins se faire respecter. Un ancien beau, le marquis Amorigui, faisait un tour de parc en tête-à-téte avec elle. Assis sur un banc, au fond d'une grotte, il crut pouvoir essayer certaines privautés. Il sortit de là mal accommodé. « Ce n'est pas une femme, disait-il, c'est un boxeur, c'est un diable. » Et pendant huit jours il n'osa moniicr son visage contusionné par les jolis poings de miss Julia (i). »

A dix-neuf ans, gai, joueur, familier, sans consé- (juence, on jouit près des femmes de bien des libertés, el, si l'on est déjà déniaisé, il est facile de trouver l'rjccasion de changer en amour tout ce badinage.

De petite taille, Edmond d'Alton paraissait avoir moins que son âge, et, par un caprice dont il était d'ailleurs innocent, « la nature prêtait à ses regards pleins de désirs l'expression de la tendresse ». Ils allèrent au cœur de miss Julia.

Entre temps elle lui accordait une caresse, mais il n'en était jamais satisfait. De là des brouilles continuelles. Il faisait alors une cour des plus vives à lady Berwick, qui, sachant qu'au fond elle l'avait rendu sérieux, mesurait moins ses faveurs. Après des essais d'indifférence affectée, à un certain moment, comme par mégarde, la belle jalouse lui faisait signe. II volait à elle, et leur réconciliation s'achevait aux dépens de sesfières résolutions.

Il chemina ainsi deux mois, gagnant chaque jour

^I) Mémoire inédit communiqué par M"» d'Allon-Shée.

un peu de terrain, sur une roule délicieuse, mais sans atteindre le but.

Au carnaval, les deux sœurs lui proposèrent de rhabiller en femme, et, couverts de trois dominos pareils, d'aller ensemble au bal masqué de San Carlo. On jug^e de sa joie.

« Après un repas gai comme l'espérance, à 9 heures j'étais introduit dans la chambre de lady Berwick, et nous restions seuls tous les trois. Sur le lit, rangés avec ordre, chacune des parties de mon travestissement depuis le domino de satin noir jusqu'au corset, au jupon, à la chemise décolletée en batiste, aux bas de soie. Une paire de souliers de satin trop grands pour celle qui les avait achetés devait ra'aller à point. Et mon imagination surexcitée de se demander quel était le corps charmant pour lequel cette chemise avait été faite, la jambe habituellement contenue dans ces bas de soie.

« Quand elles présidèrent à ma toilette, avant de mettre, il fallait ôler. Aucun de nous n'avait prévu le péril de cette transition indispensable. A mesure que les vêtements, gardiens des convenances, disparaissaient, l'amoureux voulait être amant.

« La raison avait fui, mon sang brûlait; si Julia parvenait un instant à se dérobent mon ardente poursuite, j'enlaçais dans mes embrasscmenls son aînée dont la résistance moins sincère forçait Julia d'accourir.

« Je retournais alors à la chère rebelle avec un emportement qui ne céda que devant sa colère et ses larmes.

« Pour moi, dompté, nerveux, prêt à pleurer, j'avais peine à me pardonner d'avoir failli changer en orgie une aventure d'amour.

SON FREiVS 379

« Une fois sûre de son empire, Julia devint autre, se rapprocha, s'attendrit, me consola^puis prodiguant d'elle-même, poussée par ses propres désirs , les baisers, les caresses, elle me rendit aussi heureux que peut l'être un amant auquel il reste encore à demander.

« Ma toilette s'achevait ; avec leur instinct féminin, les soeurs prirent un plaisir extrême à me mettre du rouçe, à suspendre de chaque côté de mon visage de longues boucles, à me confectionner une coiffure irréprochable.

« V^ers minuit trois coups discrets trappes à la porte annoncèrent pour moi la fin de cette soirée de délices. Les trois coups étaient frappés par un Grec d'environ quarante ans, beau, modeste, silencieux et fin, professeur d'histoire et de langues modernes, intime dans la maison, et mettant le plus grand soin à dissimuler l'influence qu'il exerçait en particulier sur miss Julia. Nous mîmes les masques et l'on partit alla /esta di ballo,

<f Dès lors j'appartenais à mes amis, et j'avais charge d'aider à leur amusement.

<\ A Saint-Charies, tantôt au bras de Tune ou de l'autre, j'intriguais. On me fit la cour, et elles eurent la joie d'assister à plusieurs mystifications. Mon plus beau succès fut, à souper, dans la loge, visage découvert, l'impression prolongée que je fis sur le cœur du marquis de Sommery, premier secrétaire de l'Ambassade française.

« Peu charmé de ce genre de conquête, j'aurais éclairé de suite l'ennuyeux mairquis sur son erreur, mais les femmes sont impitoyables. Pour récompenser ma patience, Julia se levait, m'emmenait à couvert

aSo ALFRED DE MUSSET

derrière un rideau et payait en longes baisers les fadeurs et les œillades dont j'étais excédé.

« Il faisait jour quand on se sépara. Mon amour avait atteint cette nuit-là le sommet de sa fortune. Depuis je n'allai pas plus loin. »

Et d'Alton, qui rédigeait ce mémoire, le 26 décembre 1873, peu de temps, par conséquent, avant de mourir (i), d'Alton ajoutait ces lignes en guise de conclusion ou de moralité :

« Je fus assez injuste pour conserver quelque dépit contre la belle personne qui ne me devait rien et m'accordait tant de demi-bonheurs. Aujourd'hui ma gratitude est entière, en songeant qu'elle m'a initié au plaisir de faire la cour et m'a révélé tout le prix du baiser. »

Là s'arrête le manuscrit des Ebauches d'amour. Si je l'ai publié presque intégralement, quoiqu'il fasse un peu hors-d'œuvre, c'est d'abord parce qu'il offre un réel intérêt et fait admirablement connaître d'Alton-Shée comme écrivain à ceux qui n'ont pas lu ses Mémoires. C'est aussi parce qu'en nous renseignant sur sa jeunesse il nous donne l'explication de ses succès permanents auprès des femmes. Car il eut toute sa vie des aventures galantes et ne se rangea que pour la grande dernière^ comme disait Alfred Tattet, quand il épousa^ vers la cinquantaine, la charmante femme qui porte encore son nom.

Cependant les événements avaient marché durant son voyage en Italie. Quand il revint en France, le (i) 11 mourut le aa mai 1874.

SON rniHK 281

trône de Charles X était renversé et le ministère Poliçnac mis en accusation. II assista aux débals de la Haute-Cour parmi les fils des pairs, et, de i83i à i835, date où il fut admis à siès^er au Luxembourg, il se môla activement aux partis de l'opposition que cîi 'ni Berryer et Armand Carrel, tout en se

ir^ 1 at dans le monde où l'on s'amuse. Mal vu et suspecté déjà par le gouvernement, on Taccusa un jour de pactiser avec l'émeute, pour avoir, à l'issue d'une séance du procès d'avril, dans un souper auquel assistaient Alfred de Musset et Belgiojoso, porté la santé de Caussidière et de ses complices. Mais il avait de bons amis à la Chambre des pairs. Villemain, Montalcmbert, le marquis de Dreux-Brezé lui conseillèrent, pour se disculper, de prendre la parole lors de la discussion de l'adresse; il le fit avec tant de bonheur qu'il désarma ses adversaires. On sait que le roi Louis-Philippe, pour satisfaire ses rancunes personnelles, avait supprimé l'hérédité de la pairie. D'Allon-Shée, qui cherchaitunbon tremplin politique, ntreprit, en i838, de démontrer qu'une Chambre viagère nommée par le roi n'était qu'une annexe • lu pouvoir royal et publia une brochure (De la Chambre des pairs dans le gouvernement représentatif) qui lui valut les éloges de la presse indépendante et notamment du Journal des Débats. Pour le coup il était consacré. Qu'on lise plutôt les lettres que le jeune comte de Montalcmbert lui écrivit à ce propos :

« Au chât?au de Villersexel, Haute-Saône, le 20 septembre iSSq.

« Mon cher ami, « Je ne suis arrivé ici qu'avant-hier après une tour-

282 ALFRED DK MUSSET

née historique, géographique, artistique, monastique, etc., en Bourgogne, Champagne, etc., etc., d'un mois et plus, pendant laquelle je n'ai ni reçu ni écrit de lettres, de sorte que je n'ai trouvé les deux vôtres, envoyées à Trélon, qu'en ce lieu où je vais rester, sauf quelques courses, jusqu'en janvier. Ne vous mettez donc point en colère contre moi à cause de mon silence toutà fait innocent et involontaire, comme vous voyez. J'ai applaudi du fond de mon cœur au triomphe que vous a décerné le Journal des Débats^ en s'occupant d'un ouvrage tel que le vôtre, qui devait le blesser sous plus d'un rapport, et qui n'était pas fait par une de ses créatures. Il faut qu'il ait été bien vivement aiguillonné par vos raisonnements et par la question elle-même pour vous avoir rendu cet hommage. Vous méritiez du reste, mon cher ami, ce succès pour le courage et la prudence que vous aviez su si bien combiner dans votre première lettre. Vous me parlez d'une seconde que je ne connais pas, à moins toutefois que vous n'entendiez par là celle adressée au Messager que j'ai vu par hasard dans un café. Envoyez-moi, je vous prie, tout ce que vous avez publié depuis votre première lettre. Je ne sais trop si vous faites bien de rattacher cette question à la réforme électorale. Quant à moi du moins je ne sais pas ce que cette dernière veut dire; je n'y vois de clair que les 20 francs par jour décrétés par la réunion Barrot, etc., etc., auquel cas j'en demande t\o pour les pairs, malgré la Charte et le sot article 23.

« Je ne suis pas du tout, comme vous semblez le croire, propriétaire influent: je n'ai même pas encore d'établissement en province à moi; je suis toujours soit chez mon beau-père Mérode,soit chez mon grand-

SON FRias a83

père Grammont. Cela viendra prochainement; mais si vous, qui vous plaignez de n'avoir pas de terres, vous saviez ce que c'est que la politiqne en province, combien les libéraux y sont au-dessous du Courrier français, et les royalistes au-dessous de la Quotidienne, en fait d'élroitesse et de bêtise, vous ne reçretleriez plus le çenre d'influence qu'on peut y exercer, et surtout vous ne croiriez pas à l'efficacité de la réforme électorale, si vous y croyez, ce dont je doute beaucoup.

« Je pense comme vous que l'élection à vie {condidition sine quâ non) vaut mieux que le système actuel, mais que celte amélioration n'approche pas de l'hérédité, comme garantie d'indépendance et de lumières chez l'indi^ndu, destabilité et d'esprit vraiment politique pour le public. Il faut le dire bien haut, et ne pas se lasser; il est plus que douteux que la jalousie démocratique se résigne jamais à reconnaître cette vérité, mais il ne faut pas du moins qu'elle puisse prétexter l'ignorance. — Quant à l'abolition des catégories en laissant la nomination directe au Hoi, serait-ce un progrès? En vérité, j'en doute. Les pairs seraient alors nommés, comme les préfets, par les députés, ce qui n'est guère séduisant.

« Ce qui me paraît essentiel, c'est de ne pas se laisser accréditer l'idée qu'on ne peut pas toucher à cet article 23, autrement que pour modifier les conditions d'admissibilité. Le Journal des Débats nous a donné un fameux coup d'épaule en établissant que la pairie n'était pas constituée. Voilà le terrain sur lequel il faudra s'expliquer, pour établir une comparaison entre la pairie actuelle et la pairie de la Restauration vraiment constituée par l'hérédité. Un travail qui rappel-

lerait à la mémoire ingrate du libéralisme les services rendus par la pairie héréditaire à la liberté et à la dignité du pays, de 1820 à i83o, — rapprochés de l'attitude de la pairie organisée par le petit génie d'une envieuse démocratie — ferait, à ce que je me figure, le plus grand bien, et porterait la conviction dans tous les esprits non prévenus. Le terrain est aujourd'hui préparé pour une discussion de cette nature; j'estime qu'elle devrait être surtout historique : les résultats à en déduire n'auraient pas besoin d'être nettement formulés : ils se présenteraient d'eux-mêmes aux lecteurs. Il me semble qu'il y aurait là de quoi occuper noblement nos loisirs jusqu'à la saison prochaine. « Quoi qu'il en soit, mon cher ami, ça sera toujours une très belle gloire pour vous que d'avoir amené cette question dans le domaine de la discussion actuelle. Il est bien rare d'obtenir aussi jeune un résultat aussi positif. Je m'associe de cœur à vos succès, et regrette de ne pouvoir le faire à vos efforts. Mais il me faut consacrer exclusivement la fin de cette année à des travaux historiques trop longtemps négligés. Je m'impose la règle de ne faire autre chose; l'hiver prochain vous me retrouverez comme toujours, votre fidèle et dévoué.

« Le comte de Montalembert. »

« Si vous publiez quelque chose, n'oubliez pas l' Univers qui m'appartient à peu près, et qui fait en ce moment assez bonne guerre à la Gazette (i). »

Montalembert travaillait alors aux Monuments de l'histoire de sainte Elisabeth de Hongrie, qu'il publia

(1) Lettre ioédite.

l'année suivante pour compléter la Vie de cette sainte femme.

Quelque temps après, il écrivait de nouveau à d'Alton-Shée :

« Villersexel (Haute-Sadoe), duii Dovembre 1839.

« Mon cher ami, « Si j'avais encore besoin d'être converti à la nécessité d'une réforme de la pairie, le coup de grâce m'aurait été porté par la promotion Aubert et C»« . Si j'avais été à Paris, je ne sais pas à quelles extrémités je me serais porté, dans le cas où un journal un peu considérable aurait consenti à ra'ouvrir ses colonnes. Quand je pense que ce même Villemain, qui nomme aujourd'hui huit députés rejetés par les électeurs, a crié plus haut encore que moi, lorsqu'au mois d'avril dernier j'ai reproché à M. MoIé la nomination de trois pairs de cette espèce I En vérité, c'est par trop fort. Maintenant la catégorie la plus usuelle c'est d'être non pas députéy mais député non réélu. Je ne sais même pas si ce sot article 23 autorise la nomination d'anciens députés : c'est un point à discuter. Le général Cubières a été deux fois battu dans l'arrondissement de Lure que nous habitons, en iSSy et en 1889, par mon grand-père et mon oncle de Grammont : le voilà pair, parce que deux fois il a essayé en vain d'être député (i).Il en est de même du général Merlin, rejeté de l'arrondissement d'Avesnes, où mon beau-père a ses biens. Je vous demande un peu combien la Pairie est rehaussée aux yeux des électeurs de Lure et d'Avesnes. Malheureusement les

(i) Ne dirait-oa pas que ces lignes sont écrites d'hier, tant elles s'appliquent à la situation politique actuelle?

journaux prétendus libéraux laisseront tomber cette promotion comme tout ce qui louche à la Chambre des pairs, parce que leur instinct démolisseur leur dit bien que le g-ouvernement fait leurs affaires en avilissant ainsi le seul corps qui offre quelques éléments de conservation. — Ce qui serait très important c'est qu'à l'admission de ces Messieurs quelqu'un eût assez de courage pour renouveler ce que j'ai fait au mois d'avril: le discours de Villemain, tel qu'il est au Moniteur, servirait de préambule; je crois que cela aurait du retentissement : vous êtes très bien placé pour cela, mon cher ami, puisque ce terrain est spécialement à vous : il va sans dire que si vous trouviez quelque vieux pair pour attacher le grelot, cela vaudrait bien mieux encore, mais cela ne sera pas. Tout ce que vous pouvez espérer, c'est de déterminer quelqu'un à vous appuyer ; déployez pour cela tout votre espritet toute votre énergie; peut-être Mounier, qui doit être furieux contre Villemain depuis l'affaire de la Légion d'honneur, voudra-t-il prendre sa revanche dans cette occasion si favorable. Quant à moi, les couches de ma femme, qui auront lieu à la fin de décembre, m'empêcheront probablement de prendre aucune part à celte croisade ; du reste, il vaut bien mieux que d'autres que moi se montrent sur la brèche. Quant au fond même de la question que vous" exposez et développez fort bien dans votre lettre du 6 octobre, après de longues réflexions je me sens tout disposé à adopter, comme vous le proposez, la nécessité identique et simultanée des deux réformes, comme leurre pour le public, et afin de passer la plus essentielle sous le couvert de la moins utile. Mais il me paraît d'une extrême difficulté de s'entendre sur les

SON FnÉKS 287

conditions de la r<^forme électorale. J'adopte pleinement avec vous l'adjonction des capacités et l'abolition du cens d'éligibilité ; mais je diffère complètement d'avec vous sur la question des chefs-lieux. Si vous habitiez beaucoup en province comme moi, vous verriez, j'en suis sûr, que les électeurs d'arrondissement offrent seuls quelques chances à l'influence de la grande propriété, tandis qu'en la concentrant aax chefs-lieux vous les mettrez, comme de 181 7 à 1820, à la disposition exclusive des avocats du tribunal central, et des journalistes soi-disant patriotes. Réfléchissez là-dessus, mon cher. Quant à moi, j'aime bien mieux encore les 600 électeurs par arrondissement d'OdiloD Barrot.

« Mais le danger immense que je redoute, c'est 'ju'en entamant d'une manière quelconque l'édifice «' * ' ' ' 'i, si mal construit et si mal disposé, 1: lona tomber sur nos létes, et alors

adieu Royauté, Pairie, et tout ce qui nous sépare encore un peu de l'anarchie.

<( Du reste, je suis disposé, comme je vous le dis, afin d'obtenir cette réforme de la Cliambre des pairs, rendue indispensable par l'aveuglement et la bassesse de cœur de la royauté d'appuyer une réforme électorale sur ces quatre bases :

« i^ Refus de tout salaire aux députés ; 2° adjonction des capacités; 3" abolition du cens d'éligibilité ; 4° élévation du minimum des collèges d arrondissements.

« Quanta l'avenir, je déclare que je serais assez disposé à me ranger de l'avis de Carné, qui dans son dernier article de la Revue des Deux-Mondes énonce un plan d'élections indirectes et hiérarchiques qui ferait

engendrer la Chambre des députés par d'autres corps électifs, tels que les Conseils généraux. Ce système était celui de la Constitution des Pays-Bas, et il a parfaitement réussi; jamais on ne s'est plaint en Belgique de l'inefficacité de la loi électorale.

« Ce même Carné, ennemi ridicule de l'hérédité de la pairie, comme tous les gentillâtres de province, a émis une idée qui me paraît digne d'être méditée par vous : c'est celui du recrutement de la Chambre des pairs par le droit d'élection qu'elle exercerait ellemême, comme l'Académie (i). Cela me paraît une combinaison à la fois ingénieuse, originale et féconde, qui donnerait à la pairie toute la force de l'élection sans la confondre avec la chambre des députés: après l'hérédité, c'est ce qu'il y aurait de mieux.

« Quoi qu'il en soit, l'essentiel, et ici je suis tout à fait d'accord avec vous, c'est d'arracher à la royauté une prérogative dont elle fait un si criant abus. Rien ne peut être au-dessous de ce qui existe, cela est incontestable et en attendant, de même que les légionnaires de l'empire faisaient broder sur leur ruban la date de leur promotion, après les scandaleuses inondations de croix en i83i et i832, je suis d'avis que nous ajoutions sur nos cartes la date de notre création à notre qualité de pair de France . Ainsi vous mettrez : Pair de France de i8i4 etmoiid. de 1819.

« Si vous avez le courage de lire l* Univers, vous avez dû être étonné du silence qu'il garde sur cette immense question. Croyez bien que ce n'est pas ma faute. A peine ai-je le dos tourné qu'on n'y fait plus

(1) C'est un pea ce qu'avait voulu la Constitution de 1876 en créaul les sénateurs inamovibles. Mais on sait ce que dura cette institution.

SON FRiflE 289

rien de ce que je veux : j'ai beau écrire, crier de loin, ils ne me répondent seulement pas. Pour le quart d'heure, je joue tout à fait le rôle de M. Gogo. Cela ne peut pas durer comme cela, et il est possible que j'aie recours à vous pour m'aider à dévoiler quelque Macaire catholique.

« Si vous voyez M. le comte Walewski, dites-lui, je vous en prie, que je lui enverrai peut-être, par l'entremise d'un libraire nommé Debécourt (i), des correspondances de Vienne sur la Russie, que je le prie de regarder comme tout à fait authentiques et de traiter en conséquence.

« Adieu, mon cher ami, que Dieu aide votre courage et votre zèle.

« A vous de cœur,

« LE COMTE DE MoNTALEMBERT (2). »

Pauvre Montalembert ! il était dit que les meneurs de son parti ne le prendraient jamais au sérieux. On vient de voir le peu de cas qu'en iSSq son journal, "Univers, faisait de son opinion, dans la question si importante de l'hérédité de la Pairie. Trente ans plus tard, en dépit de tous les services qu'il avait rendus à la cause du catholicisme libéral, il ne fut pas mieux traité au Correspondant, dans la question beaucoup plus grave de l'infaillibilité du pape. Lorsqu'en 1869, se sentant mourir, il rédigea son fameux testament spirituel intitulé : l'Espagne et la liberté, tous les « gentillâtres de province », M. de Carné en tête, qui avaient voix au chapitre de cette Revue,

(i) C'est chez lui qa« ."Montalembert publia, en i84i, les Monuments de l'histoire de Sainte-Elisabeth de Hongrie. (a) Lettre inédite.

ago

déclarèrent qu'il était impossible d'y insérer pareil pamphlet, et Ton vit, spectacle étrange mais édifiant tout de même, on vit un catholique militant comme Montalembert prendre pour exécuteur testamentaire un libre-penseur comme Arnaud de l'Ariège. Il est vrai que ce libre-penseur était un parfait chrétien (i).

Continuons la lecture des lettres de Montalembert à d'Alton-Shée :

Le 29 décembre 1889, il lui écrivait encore de Villersexel :

« Mon cher ami, « Je ne crois pas être flatteur ou complimenteur de mon naturel; et bien que dans cette circonstance je dusse être un peu jaloux de vous, je viens vous féliciter du fond de mon cœur de votre excellent discours sur les nouveaux pairs : je vous le dis en conscience, il est impossible de mettre plus d'esprit et de mesure dans une matière plus délicate. Telle a été aussi l'opinion de notre vieux grand-père Grammoni, ancien député de la gauche, ainsi que de tous ceux qui m'entourent ici. — Les injures de la Presse ne sont qu'utiles : cela vaut cent fois mieux que le silence calculé des Débats : pour moi, j'ai toujours offert et offre encore 4o sols par ligne (le double d'une annonce) à tous ceux qui voudront bien se donner la peine de dire du mal de moi dans les journaux. Ce qui est révoltant, dégoûtant, pourri au dernier degré, c'est qu'il ne se soit trouvé personne dans cette ignoble Chambre pour vous devancer ou au moins pour vous soutenir ; c'est que Tascher et Philippe de Ségur, au lieu de vous empêcher de répondre, n'aient pas

(i) Voir à ce sujet le tome III de nos Derniers Jansénistes.

SON minB

répondu eux-mêmes à la sotte réponse de Villemain ; enfin que la présence de Villemain au ministère réduise l'opposition de la Chambre des pairs sur une question d'honneur personnel, à une seule voix!!

« Et vous voulez ([ue je quitte ma femme, mon saint Bernard, mes travaux et mon repos ici, pour aller trouver tous ces poltrons, tous ces plats, etc., etc., etc.. — Non, mon cher ami, j'en resterai éloigné iussi longtemps que je pourrai, et n*irai que si j'y suis forcé par un devoir absolu, celui de défendre la liberté d'enseignement, si on la discute à notre (Chambre.

« M™« de Montalemherl est accouchée, il v a huit jours, d'une troisième fille, et se porte, grâce à Dieu, parfaitement bien, ainsi que la petite.

<( Adieu, mon cher ami. Encore une fois, votre discours m'a semblé parfait : et les trois catégories de députés envoyés à la pairie, prises sur le fait, est admirable de couleur locale.

« Votre tout dévoué,

« LE COMTE DE MoNTALEMBEHT. »

« Je reçois à l'instant une lettre de Tascher pour

-'excuser de son silence : il me dit que votre discours

VQXiécrit avec esprit et parfaitement dit; pour méri-

ler un tel éloge, il faut qu'il ait fait fameusement bon

effet (i). »

Celte lettre était adressée « à M. d'Alton-Shée, pair de France (de 181 4), 12, rue Le Peletier ».

Deux ans après, Monlalembert et d'Alton-Shée s'entendaient pour refuser la croix, à l'occasion du

(i) LeUre inédite.

baptême du comte de Paris, et d'Alton prononçait à la Chambre des pairs un discours sur les Fortifications, qui eut grand retentissement.

Mais l'acte le plus considérable qu'il ait accompli comme pair de France, celui qui lui fit une figure d'agitateur et le brouilla avec le monde royaliste, fut le discours qu'il prononça en 1847, ^^ dans lequel il eut l'audace de dire qu'il n'était « ni catholique ni chrétien » .

Ce discours aurait pu le brouiller également avec Montalembert. Mais les hommes qui ont le courage de leurs opinions se comprennent et s'estiment toujours. Montalembert se borna à faire quelques réserves dans la lettre très noble que voici :

• 3 juillet 1847.

« Mon cher ami,

« Il n'y a au monde qu'une seule chose que je déteste plus que le despotisme, c'est l'hypocrisie. C'est assez vous dire combien j'applaudis à la franchise et à l'intrépidité que vous avez déployées en arrachant le masque à tant de faux catholiques et de faux chrétiens.

« L'opération ayant été aussi énergique qu'imprévue les a fait crier. Vous ne vous en êtes pas effrayé : et vous avez bien raison.

« Vos explications, que je vous remercie sincèrement de m'avoir communiquées, complètent et fortifient votre pensée. Elles sont pleines d'esprit et de raison. Après cela, je vous avoue qu'il y a page 5 des choses que je vous aurais conseillé d'omettre, si vous m'aviez fait l'honneur de me demander mon avis I Comme aussi je regrette que, dans votre discours, vous ayez

SON Faiins 2q3

ajouté les deux mots ni chrétien à votre profession de foi. Je comprends et j'admets parfaitement le sentiment honnête et sincère qui vous a porté à vous exprimer ainsi, mais je dois le regretter pour le bon effet de votre manifestation. Il faut éviter, quand on le peut, de froisser ses adversaires. Voilà du moins ce que me répètent chaque jour des hommes à qui je crois de l'esprit et de l'indépendance ; et comme il paraît, d'après leur insistance, que je ne profite pas assez de leurs leçons, je vous les communique afin de voir si elles vous iront mieux qu'à moi. Quoi qu'il en soit, jilacésaux deux pôles extrêmes en fait de croyances, il y aura toujours un terrain où nous nous rencontrerons pour nous donner la main, le terrain de la liberté et de la bonne foi.

« Quand je vous ai vu hier, je n'avais encore reçu ni votre lettre, ni votre brochure, sans quoi je vous aurais dit de vive voix combien j'étais sensible à votre souvenir.

a Croyez, mon cher ami, à mon sincère dévouement.

c( LK COMTE DE MONTALEMBERT (T). »

Et ce()endant les temps étaient proches où les deux amis allaient se séparer.

Dans son discours de iS^y, d'Alton avait dit: m Ce n'est pas en tendant le cou, comme des victimes, c'est en prenant les armes et en faisant feu sur les oppresseurs que doivent mourir les martyrs de la liberté. » Quand éclata la révolution de Février, il mit ce conseil en pratique : il se battit un des premiers sur les barri-

(i) Lettre inédite.

cades. Elu colonel de la 2« léj^ion de la banlieue, il prit parti pour Ledru-Rollin contre Gavaignac et se déclara républicain-socialiste. Il échoua pourtant aux élections de la Lég-islative comme il avait échoué aux élections de la Constituante. Vint le coup d'Etat. Bien loin d'y applaudir, comme Montaiembert, il s'y opposa de toutes ses forces et faillit être arrêté.

Ce fut Morny qui le sauva de la proscription. Mais son rôle était fini. Il écrirait, le i5 avril i854,à l'abbé Doucet, de Lyon :

« Singulière époque que la nôtre, mon cher abbé, pendant que Bonaparte le décembriseur envoie à l'amiral Hafnelin une image de la Vierge destinée à sanctifier notre croisade en faveur des infidèles, une protestation contre la servitude sort de la plume du jésuite Montaiembert; la vanité d'auteur multiplie les copies, un journal bc! rime, et le figurant révolté,

poursuivi avec auln n de ses pareils, est livré

aux magistrats.

« La plupart de nos amis ne veulent voir dans sa lettre qu'une mutinerie d'esclave ; une vengeance de domestique, tout au plus, la rouerie d'un malfaiteur qui espère trouver grâce devant l'opinion en chargeant ses complices ; j'y vois encore autre chose. Au 2 décembre, jésuites et royalistes devaient opter entre le châtiment de leurs crimes ou le joug infamant de Napoléon III ; comme de raison ils ont choisi la honte. Mais cette posture à plat ventre, excellente en un jour de danger, devient incommode après un certain temps, insupportable à la longue. Dans le plaisir de se redresser un instant, debout à la manière des hommes, Montaiembert a risqué plusieurs mois de prison; puisque les jésuites eux-mêmes commencent

SON FRiRB agS

à être las de ramper, sans doute l'heure de la dëlirrance approche, o

Et le II mai suivant:

« Il y a un mois, mon cher ami, que cette lettre reste inachevée sur mon bureau; il y a un mois que j'avais entrepris cette rude tâche de vous envoyer l'espérance; pendant qu'elle s'éteint chaque jour dans mon cœur, que les proscrits conservent précieusement les illusions de l'exil, les hermites de Longchène attendent d'un jour à l'autre l'éruption du \ ' * ' ;• au centre du foyer révolu-

t ^ . rais-je rae tromper? Un raisé-

abie sans g^énie, sans cœur et sans intelligence, exerce sur la France l'action mortelle du mancenillier. A l'ombre de sa tyrannie, nous nous endormons tous d'un sommeil empoisonné. Ah! M°^ de Girardin a bien raison de dire qu'en continuant de vivre soumis à un tel joug^ chacun de nous, même le plus honnête, prend peu à peu sa part d'infamie! Je me suis lié avec Manin, le g-lorieux président de la République vénitienne, le plus noble caractère, l'esprit le plus supérieur, que de bien long-temps ait enfanté l'Italie. Il est pauvre, donne des leçons pour vivre, il a perdu sa femme et sa fille. Son fils unique est dangereusement malade ; pourtant il espère encore la délivrance (le sa patrie, il croit à la liberté, au progrès, à l'avenir de l'humanité ; lui ôter la foi serait lui ôter la vie. Enfin, malgré le charme de son entretien, mes visites sont rares. Je passe chaque matin devant sa porte; sur le point d'entrer, je m'arrête. Car je n'ai rien de consolant à lui apprendre et je ne me pardonnerais pas de lui apporter le découragement. Comprenez-vous maintenant pourquoi j'ai tant de peine à vous écrire ? J'ai

296 ALFRED du: MUSSET

été possédé autrefois exclusivement de la passion du plaisir ; mais depuis que j'ai assigné à ma vie un plus noble but : les distractions, l'étude, l'amitié, l'amour même, me sont insuffisants. J'ai besoin d'agir, de réaliser mes idées, de servir l'humanité, de faire, ou de mourir en essayant d'accomplir de grandes choses. Ma sœur est la personne la plus dévouée aux siens, la plus impersonnelle, la meilleure que je connaisse ; elle a cent fois plus d'esprit, d'amabilité, de bonté courante que monsieur son frère, mais les idées générales dont je vis lui sont interdites ; il y a tout ce côté de moi qu'elle ne comprend pas; et sur ce point capital, lui ouvrir mon cœur serait inutile, car je sais par expérience que je la désolerais sans la convaincre. Je ne puis songer sans un triste sourire à ce pauvre Don Quichotte de retour de ses périlleuses expéditions. Certes, sa nièce, Sancho, le curé, le médecin étaient des amis fidèles et dévoués, ils l'entouraient de soins, le fêtaient, le consolaient. Ils étaient pleins d indulgenc** et de compassion pour sa folie humanitaire; cependant notre héros vivait, et lui-même était indifférent aux douceurs du foyer domestique et n'eslimait la vie qu'autant qu'il pourrait la dépenser dans de nouveaux combats. Ainsi fais-je (i). »

Par malheur « les nouveaux combats » dont parlait d'AIton-Shée lui étaient interdits jusqu'à nouvel ordn* sur le terrain politique. Après la campagne d'Italie, qui ruina ses dernières espérances, il dut se résigner :' donner un autre emploi ù. son activité restée la même Il avait toujours eu un pied dans la littérature. S;

(i) Lettre ioéditc.

SON FRànK 9197

jeune femme, qui souffrait de son désœuvrement, lui avant conseillé de s'essayer au théâtre, il écrivit le Duc Pompée pour la Comédie-Française. Mais par suite de la malveillance qu'il rencontra dans les régions gouvernementales, cette pièce ne fut reçue qu'à correction — et l'on sait ce que cela veut dire. C'est alors qu'il la publia dans la Revue des Deux-Mondes ( î). Le succès qu'elle obtint sous cette forme l'encouragea à en écrire une nouvelle. Dans le Duc Pompée il avait mis en scène le prince Belgiojoso. 11 emprunta de même à ses souvenirs le sujet de C Ivresse. Mais ce sujet prétait à tant d'allusions désobligeantes que Paul de Musset, averti par la chronique, dressa l'oreille et employa à faire écarter cette comédie ses relations et son influence.

Cela lui fut d'autant plus pénible, hâtons-nous de le dire, qu'il avait épousé quelques années auparavant, une cousine germaine de d'Alton-Shée, et que les liens d'amitié qui les unissaient l'un à l'autre depuis trente ans avaient encore été resserrés par ce mariage. On en trouvera la preuve dans les lettres suivantes.

La première en date est d'Aimée d'Alton, charmante créature dont les mœurs n'étaient peut-être pas à l'abri de tout reproche, mais qui était si aimable, si spirituelle qu'elle voulut inviter à ses noces tous ceux qui lui avaient fait la cour — et le nombre en était grand (2) !

(i) Livraison du 1 5 septembre i863.

ia) Je trouve dans une lettre de M»* Jaubert à son frère ce passage qui la coDcerne :

« Aimée, toujours très tendre pour toi, s'occupe de rendre son escalier

[>raticable le soir. — Ce n'est que pour Edmond, dit-elle naïvement, si es autres se cassent le cou, tant pis! — Jeanne de me dire : Elle croit donc que mon oncle ira sans cesse le soir chez elle? — C'est sa chimère avec le lingot d'or. » (Lettre inédite.)

a Ce 8 mai i861.

« Ma chère Valentine (i), je viens vous annoncer une nouvelle qui, je suis sûre, tous fera plaisir. M. de Musset et moi allons nous marier. C'est une chose qui s'est décidée et arrangée durant mon séjour à Vernou (2). J'écris à Caroline (3) pour qu'elle en fasse part à Edmond, et je veux être la première à vous dire que mon visage a été remis à neuf pour cet événement et qu'il est aussi bien qu'il est susceptible de devenir à mon âge. Je vous recommande encore le secret du côté de votre sœur. Sitôt que les bans seront pour être publiés, je lèverai la consigne. Ce mariage est la cause d'un raccommodement général entre ma famille et moi et cause à toutes mes amies des accès de larmes joyeuses. Je suis contente, M, de Musset est content, sa famille est ravie et la mienne transportée d'aise.

(( Je vous sais assez mon amie pour être persuadée du plaisir que ma lettre va vous causer et je me dépêche de vous embrasser bien tendrement dans cette persuasion.

« Votre cousine, « Aimée d'Alton, j*

« P. S. — Dites la chose à Berthe, que j'embrasse de tout cœur (4). »

Il était impossible dédire plus spirituellement qu'on faisait une fin de toutes les façons.

Quelques jours après, c'était au tour de Paul de Musset à annoncer son mariage :

(i) La comtesse Edmond d'Alton.

(a) Propriété sise en Touraine,non loin de Vouvray, où M. et M"» Jaabert avaient fini par se retirer.

(3) M™» Jaubert.

(4) Lettre inédite.

SON FK£RB 2gg

« Bourron, mercredi 5juin 1861.

« Mon cher Edmond,

« L'estime et l'affection que j'ai toujours eues pour vous ont eu leur part d'influence sur l'événement qui nous a rendus cousins.

« Devenir le parent d'un homme qu'on aime depuis vinçt-cinq ans et d'une femme comme M°" Jaubert, que ma mère appelle avec tant de raison « nos amours à tous et toujours », ce sont là des considérations importantes dans l'association à perpétuité que nous venons de former ensemble, votre cousine et moi. Il y a cela de bon, dans l'âge raisonnable où nous sommes, qu'on y fait tout soi-même et avec discernement. Des uns on peut rester cousin de nom et des autres on le devient de cœur. Aussi, mon cher Edmond, en m'alliant à vous, je suis heureux de donner un nom consacré à notre parenté élective, comme dirait Gœlhe, laquelle parenté date réellement pour moi des {)renHers temps où j'ai connu et apprécié votre esprit et votre caractère.

« Je vous laisse le soin d'habituer prompteraent votre charmante femme à voir en moi un bon cousin et un ami, et je m'en rapporte à votre vieille affection pour cela. 11 n'y a ^ère de jours où nous ne parlions de vous. Le superbe pâté que nous avons reçu hier soir et auquel je me prépare à faire honneur aujourd'hui va nous fournir une occasion de plus de penser à vous et de fêter notre alliance.

« Croyez, cher Edmond, à la solide et inaltérable affection de votre dévoué cousin et ami.

« Paul de Musset (i). »

(i) Lettre inédite.

Et le lendemain de l'arrêt des Comédiens qui condamna le Duc Pompée à se pourvoir ailleurs (n'étaitce pas le vrai sens de « reçu à correction » ?), Paul de Musset écrivait encore à d'Alton-Shée :

<( Bourron, 9juin 1862.

« Mon cher cousin et ami, « Les hasards de la correspondance avec Vernou se sont combinés de telle façon que nous avons partagé de loin, ma femme et moi, l'inquiétude que voire sœur si dévouée a ressentie par suite du retard dans le prononcé de l'arrêt qui vous concerne. Je croyais déjà votre procès perdu. Si l'on m'eût appris à l'iraproviste que vous l'aviez gagné, il est probable que j'aurais trouvé cela tout simple et que je ne vous en aurais rien dit; mais comme la bonne nouvelle s'est fait attendre et qu'elle m'a interrompu dans l'occupation de broyer du bistre, j'éprouve le besoin de vous faire part de ma bien vive satisfaction. Après avoir maudit vos juges, je leur rends mon estime (i) ; qu'ils condamnent maintenant qui ils voudront; je leur donne un bill d'indemnité pour quinze arrêts barbares, à moins que vous n'ayez encore affaire à eux. Demain, je trouverai que le gain de ce procès n'est qu'un bonheur négatif, et par conséquent, bien peu de chose en comparaison du bonheur que je vous souhaite : mais chaque jour suffit à son plaisir comme à sa peine.

(i) Pour comprendre ce passage il est bon de savoir que Geffroy, Régnier et Got, après le vote du Comité de lecture, avaient fait une démarche collective auprès de d'Alton-Sbée, pour décliner toute responsabilité et l'assurer de tout leur dévouement. {Note de (TAtton-Shée.)

80N FIV8RK 3oi

«f Ma femme se joint à moi pour vous féliciter, et je vous serre la maiu bien affectueusement. « Votre cousin et ami,

« Paul dk Musset (i). »

« Mes tendres respects à ma belle cousine. »

Hélas ! comme le disait un jour Sainte-Beuve à Victor Huço, il n'est point ici-bas d'amitié vraiment inaltérable. Lorsque Paul de Musset se servait de cet adjectif pour qualifier le lien qui l'unissait à son cousin d'Alton, on l'aurait bien étonné, bien contristé, si on lui avait dit qu'il suffirait d'une allusion publique à un vice de son frère pour les brouiller à tout jamais ensemble. C'est pourtant ce qui arriva.

Le [\ septembre i805, Jules Janin écrivait dans le feuilleton dramatique des Débats :

«... M. d'Alton-Sbée est un de ceux qu*on ne fait pas attendre. Il a fait ses preuves éloquentes à la tribune de l'ancienne pairie, et depuis qu'il s'est élevé à la très rare dignité de simple écrivain, il a très bien démontré qu'il savait écrire une comédie. Une première fois, quand il a vu le comité de lecture hésiter sur son œuvre, il l'a reprise ; il l'a publiée, et, le succès l'encourageant,il a rêvé tout de suite après sa première comédie un drame étrange, intitulé : F Ivresse. Or, cette fois, l'homme, ivre en erfet, appartenait, non pas à ces pauvres diables sans vices ni vertus, que le cabaret convie à ses joies relatives, mais c'était un homme

(i) Lettre ioédite.

éloquent, superbe, irritable, à qui rien n'a manqué pour être un grand poète, un grand orateur, rien que le respect de soi-même et la force de résister au penchant qui devait le mettre au niveau des plus tristes intelligences. L'ivresse, étudiée à ce point de vue, appelait une comédie en grandes leçons féconde, et si nous avons quelque aptitude à bien juger d'une pareille tentative, il nous semblait que M. d'Alton- Shée avait fait une très belle œuvre. Autant il se montrait indulgent et facile à l'ivresse du peuple qui est la bonne, au dire de Beaumarchais, autant il était inflexible et sans pitié pour ces abandonnés d'euxmêmes, qui sacrifient à cet absurde et lâche plaisir leur bonne renommée, leur fortune et toute espérance icibas. Ce héros, tout nouveau dans la comédie, attirait à son vice la piété, la curiosité, l'intérêt même, et le comité de lecture en avait si bonne opinion qu'il s'en est fallu d'une demi-voix pour que la pièce du comte d'Alton-Shée obtînt les honneurs de la représentation publique... »

C'est par cet article de Jules Janin que Paul de Musset apprit l'existence de F Ivresse et l'échec relatif que d'Alton venait d'essuyer devant le comité de lecture de la Comédie-Française. Je ne sais pas quelle fut sa première impression, mais je m'en doute. Il s'étonna d'abord, non sans raison, que, liés comme ils l'étaient ensemble, d'Alton ne lui eût pas dit un mot de sa pièce ; ensuite l'article de Janin, qui avait été brouillé longtemps avec son frère (i), était rédigé de façon à le désigner clairement à la malignité publi-

(i) Je dirai pourquoi au tome 11 de ce livre, d&os le chapitre de Rachcl.

SON FRÂHK 3o3

que. Il se souvint alors des vers qu'Alfred de Musset avait adressés, certain jour de l'année i844) ^ sa marraine :

Qu'un sol me calomnie, il ne m'importe çuère. Que sons le faux semblant d'un intérêt vulgaire, Ceux même dont hier j'aurai serré la main Me proclament, ce soir ivrogne, et libertin.

Ils sont moins mes amis que le verre de vin. Qui pendant un quart d'heure étourdit ma misère.

Et il allait écrire à son cousin, quand il reçut une lettre de lui, dans laquelle était raconté grosso modo ce qui venait de se passer à la Comédie. Mais cette lettre, bien loin de le rassurer, ne fît qu'augmenter son inquiétude, et il y répondit sur-le-champ dans les ternitvs ijue voici :

a Bourron (Seine-et-Marne).

« 7 septembre 4865.

ii Mou cher Edmond,

« Nous avons lu avec beaucoup d'intérêt, ma femme et moi, la relation que vous nous donnez de l'épreuve par laquelle vous venez de passer. Je ne vous gronderai pas de ne pas nous avoir parlé plutôt de votre travail, vu sa destination, car, en pareille circonstance, j'aurais peut-être agi comme vous. Le terrain des théâtres est tellement plein de trappes (sans compter les .•ruières) qu'on a raison de ne parler à ses amis des pas qu'on y fait, qu'après la dernière entorse.

« Maintenant, je vous avouerai que le titre de cette pièce m'a inquiété et que le peu de mots qu'en a dit Janin, qui paraît la connaître, m'a e£farouché tout à fait. Si le personnage principal est un poète et un homme heureusement doué, comme le dit le feuille-

3o4 ALFIIKD DE MUSSET

ton, ne craignez-vous pas qu'on ne voie dans le personnage un poète que vous avez connu et aimé ?

« Le moindre rapprochement serait signalé avec joie par les critiques du lundi, parmi lesquels se trouvent des anciens ennemis, — Janin lui-même en est un, — et, en outre, quelques flatteurs subalternes d'envieux plus élevés. Ces gens-là seraient heureux de pouvoir rejeter sur Tauteur de la pièce la responsabilité de leurs attaques. Un ami ne voudrait pas faire à la réputation du poète que j'ai déjà défendu le mal que ses ennemis eux-mêmes n'osent pas lui faire. Aussi vous dis-je seulement que je suis effarouché. J'espère que la lecture de votre manuscrit me rassurera.

« En attendant, je vous serre la main bien affectueusement.

« Tout à vous.

« Paul DE Musset (i). »

Le meilleur moyen, en effet, de tranquilliser Paul de Musset, et de couper court à toute discussion, était de lui communiquer le manuscrit de thresse^ mais d'AUon-Shée qui, malgré ses protestations, avait de bonnes raisons pour ne pas le communiquer, le garda par devers lui et le remplaça vivement par cette lettre :

« Paris, le 8 septembre i865.

« Mon cher ami, rien dans ma pièce ne rappelle Lui et Elle ou Elle et Lui. A ma connaissance, il n'y a pas un seul événement de la vie de votre frère ; quoiqu'il m'eût été plus commode de le supposer

(i) Lfiilrc io<?Jile.

Edmond d'Alton-Shék d'apW's un dessin au crayon appartenant à M" d'Altox-Shée

SON FRillB 3o5

poète, j'ai fait de mon héros un romancier paraissant en feuilletons dans le Journal des Débats.

<( J'ai choisi le sujet de P lu resse y comme vous aviez pris, il y a cinq ans, le Neveu de Rameau^ parce que la difficulté de transporter à la scène le développement de cette passion lui avait conservé l'attrait de la nouveauté, et aussi parce qu'ayant longtemps pratiqué moi-môme je voyageais en pays connu.

« Si Janin a eu le premier communication de mon drame, c'est que son autorité me donnait de grandes chances auprès des comédiens.

« Caroline m'a lu et m'approuve, mais il ne dépend de personne d'empêcher le public de trouver des analogies.

« Ce serait un mal à la fois glorieux et inévitable si la noblesse du langage et l'élévation des sentiments désignaient fatalement Alfred de Musset.

« A vous de tout cœur. « Edmond d'Alton-Shée (i). »

De plus en plus piqué et intrigué, Paul de Musset répliqua :

« Boarron (Scine-el-Mame), 9 septembre i865.

« Mon cher ami,

« Je n'ai jamais eu la crainte que votre pièce pût avoir le moindre rapport avec Elle et Lui.

« Lorsque j'ai tenté d'arranger pour la scène le Neveu de Rameau, ']t n'ai pas eu la crainte qu'on pût y trouver autre chose qu'une création de Diderot très connue et un personnage du siècle dernier, par la raison que j'étais bien sûr de mes intentions.

; 1 ) Lettre inédite.

3o6 ALFRED DE MUSSET

« Aujourd'hui, je suis édifié sur les vôtres, puisque vous nommez vous-même la personne que vous souhaiteriez àa y OIT fatalement désignée dans votre pièce. Les souhaits de ce ^enre sont toujours exaucés; il suffit qu'ils existe \sic) dans la pensée de l'auteur.

« Bien à vous.

« Paul de Musset (i). »

A ce coup droit porté d'une main très sûre, que pouvait riposter d'Alton? Après y avoir réfléchi pendant trois jours, il essaya de le parer par une diversion plus ou moins habile :

a Paris, 12 septembre i865.

« Mon cher ami, je vois avec peine que vous répondez à votre pensée, nullement à la mienne ; comment pouvez- vous confondre un souhait et une crainte? Je ne souhaite pas la mort, pourtant je suis certain qu'elle est inévitable: je n'ai jamais souhaité rappeler votre frère; c'est du fond de mes entrailles que j'ai tiré mon héros. Afin d'éviter tout rapprochement, j'ai renoncé à le faire poète ; j'ai relu, à Bucharest, tout son théâtre, pour m'assurer qu'il n'y avait pas dans ma pièce une seule ima^e, un seul trait lui appartenant ; quand Régnier a porté C Ivresse au Vaudeville, il m'a offert, pour le commencement du o* acte, des vers charmants de M. de Banville, je les ai refusés sans hésiter (2). Autant que vous, je suis sûr de mes intentions, néanmoins, vous écrivant avec la sincérité d'un ami, je convenais dans une dernière lettre que mon sujet renfermait un danger ; qu'ayant voulu

(i) Lettre inédite.

(a) Je n'ai pu retrouver ces vers ni dans les papiers de d'Alton-Sbée ni dans les œuvres poétiques de Théodore de Banville.

peindre la lutte chez un homme supérieur entre l'amour et des habitudes d'ivresse, plus je Taurais ennobli, idéalisé, plus cette portion du public qui a connu l'homme aussi bien que le poète songerait fatalement î\ Alfred de Musset. Cette crainte devait-elle me faire abandonner mon œuvre? Je ne l'ai pas pensé. Vu point de vue personnel, je n*ai rien à ajouter. Maintenant permettez-moi d'aborder la question qui vous préoccupe, la réputation de votre frère. Vivant, TOUS lui avez tout sacrifié; mort, vous avez voué un culte à sa mémoire : c'est 1;\ un des côtés les plus généreux de votre aimable nature. Mais pouvez-vous raisonnablement espérer, au moyen d'une convention tacite de ses contemporains, effacer le souvenir de ses faiblesses? Est-ce possible? est-ce désirable! Par piété filiale, M. Lucas de Montigny a consacré de longues pages à nous prouver que Mirabeau n'avait jamais été un débauché; qui a-t-il convaincu? Pour Alfred la postérité a commencé; à mesure que son génie resplendit d'un plus vif éclat, n'est-il pas tout naturel que les taches deviennent plus apparentes? Pitt,Fox, Sheridan, I3yron restent-ils moins irrands pour avoir eu leur part d'humanité '!

« Bien à vous « Edmond d'Alton Shée (i). »

Je n'ai pas la réponse de Paul de Musset, mais on la devine en lisant la lettre de d'Alton qui la suivit :

« i6 septembre 1865.

« Mon cher ami, je n'ai besoin ni d'amitié ni de parentage pour admirer le génie du poète; je respecte,

(i) Lettre inédite.

3o8 ALFRED DB UUSSET

j'honore le culte du frère à la gloire de son frère. Mais la meilleure des religions rend intolérant ; vous m'écrivez comme à l'un de ces dévots qui serait sur le point d'apostasier. Je dois vous rappeler que je n'appartiens à aucune église. A deux reprises dans votre correspondance vous me parlez de celui q\ie J'ai aimé; rien de moins exact. Nous n'avons été, Alfred et moi, que des camarades déplaisir; je ne l'ai peut-être pas vu une fois dans les douze dernières années de sa vie. La raison en est simple : l'amour, même fraternel, est sans calcul et sans mesure, l'amitié vit de réciprocité.

« Mais nos relations intimes avec vous, ma sincère tendresse pour la cousine me permettent d'opposer un calme indulgent aux suppositions passionnées et aux assimilations les moins méritées.

« Faut-il le répéter encore: Ma pièce est une étude sur l'ivresse; en la composant je n'ai pas songé un instant à votre frère. Plus tard je nemcsuis préoccupé de la question de ressemblance que pour l'éviter. Avant aucune correspondance entre nous, j'étais résolu à user auprès de la critique de l'influence que je puis avoir pour empêcher qu'en cette occasion son nom même ne fût prononcé.

« Mais, dites-vous, pouvez-vous m'affirmer que la pièce ne prêtera à aucune allusion ?

((Non sans doute. A votre tour,pouvez-vous me proposer sérieusement de sacrifier dix-huit mois de travail, une pièce reçue, tout l'espoir d'une carrière à l'appréhension qu'un feuilletoniste ne fasse à ce sujet un article désagréable sur votre frère ?

(( Bien à vous.

« Edmond n'ALTON-SnéK (i). »

(i) Lettre inédite.

SON FK^RE 3og

Cette fois Paul de Musset parut satisfait. D'aucuns troureront peut-être qu'il n'était pas difficile. Mais évidemment il avait hâte de mettre fin à une discussion qui tournait à l'aig^re, et nous verrons tout à l'heure que le billet suivant ne fut pas [son dernier mot :

« Boorron, le 47 septembre 1865.

« Mon cher ami,

« Je n'ai jamais eu l'idée de vous demander le sacrifice de votre travail et des avantages que vous en espérez. Je me suis borné à vous signaler une éventualité qui serait très pénible pour moi et pour beaucoup de gens.

K Vous me dites aujourd'hui que, même avant aucune correspondance entre nous, vous étiez résolu à user de votre influence sur la critique pour empêcher que le nom de mon frère ne fût prononcé ea ceti' ion. Cette réponse est précisément celle que

je S( .s, et, le sujet de la pièce étant donné, je

n'ai jamais eu autre chose à vous demander.

« Tout à vous.

« Paul dk Musset (i). »

Examinons maintenant les pièces du procès et voyons si CIvresse justifiait ou non les craintes de Paul de Musset.

Cette comédie — demeurée inédite — avait cinq actes. En voici les personnages :

Henri de Saint-Gelais ; Le comte Armand de Noce ; Le marquis Charles de Chamilly ;

(i) Lettré iocdite.

3lO ALFRED DE MUSSET

Barolles ;

M. Mercier, notaire ;

Suzanne Mercier, fille de M. Mercier ;

Madame Davenay, veuve ;

OrsowlefF ;

Charlotte, servante ;

Plusieurs masques et dominos ;

Domestiques.

La scène est à Paris.

Le premier acte nous montre madame Davenay, tout occupée de marier Henri de Saint-Geiais, qui a trente ans et passe pour être son amant. Chamilly, qu'elle entretient de ce projet de mariage croit d'abord qu'elle travaille pour elle, mais elle le détrompe tout de suite. Saint-Gelais est trop jeune de goûts et d'habitudes, sa gaieté qui charme tout le monde se plierait mal au calme de la vie de famille. Elle a donc jeté son dévolu sur une jeune fille « siniçulière qui veut à toute force aimer en épousant, mais charmante, spirituelle et riche » par-dessus le marché.

Et cet oiseau rare, c'est Suzanne Mercier. A ce nom, Chamilly tressaille et demande à madame Davenay ce qui la porte à offrir cette blanche colombe en sacrifice à Saint-Geiais dont l'intempérance s'accroît chaque jour. Il est vrai, répond madame Davenay, que cette intempérance « contraste avec la nature élevée et philosophique de ses travaux, mais elle le rend si amusant qu'on n'a pas le courage de lui conseiller la sobriété. » — « Soit, riposte Chamilly. Mais chacune de ses qualités de garçon est un vice dans un mari ; son mépris de l'argent, son désordre, sa passion effrénée du plaisir feraient en peu de temps de Suzanne minée une victime misérable si elle s'obstinait à l'ai-

SON VHKHB 3ll

mer^ et, dans le cas contraire, quelque chose de pis. » Un tel langage scandalise madame Davenay. Est-ce que ce Chamilly serait un rival? 11 en convient. Il aime Suzanne Mercier pour sa beauté, pour sa distinction et aussi pour sa fortune.

— Prenez garde ! lui dit madame Davenay, mademoisellc Mercier n'a pas en dot plus de cinq cent mille francs !

— Ce sera alors un mariage d'inclination, répond Chamilly.

— Vous oubliez que Suzanne aime Saint-Gelais.

— Il ne la connaît pas.

— I! a accrf ' z moi, ce soir, une première entrevue. Mais ne, depuis un an, vit au milieu de ses créations ; elle le sait par cœur ; sans en être rcii: , elle l'a rencontré dans le monde, attentives.... .serve ; il réalise tous les rêves de son imagination. Enfin, surmontant les répugnances de son père contre la carrière littéraire et la réputation de Saint-Gelais, elle a amené le notaire émérite, l'homme positif par excellence, à consentir à une présentation officielle de l'auteur de Stella,

— Voilà qui est grave, sans doute, pour mes espérances. Mais vous, madame, qui vantez à mademoiselleMercier l'objet de son exaltation, ne sentez-vous pas peser sur vous une bien grande responsabilité ?

— Oh! ma conscience est tranquille I je ne lui ai caché aucun de ses défauts.

— Quoi ! vous avez osé lui montrer le Saint-Gelais de la nuit, trébuchant dans l'orgie ?

— Sans emprunter les pinceaux d'un rival, je le lui ai dépeint tel qu'il est.

— Et elle persiste ?

3l2 ALFRED DE MUSSET

— A son âge, on se sent la puissance de convertir. Tout cela est bel et bon, mais le père de Suzanne a d'autres vues sur elle. Ce n'est ni Saint-Gelais, ni Chamilly, qu'il veut pour gendre, c'est Barolles, un propriétaire qui ne s'est adonné jusqu'à présent, comme il le dit lui-même, « qu'à l'élève des races bovine, ovine, porcine, mais qui a obtenu sur ces animaux, au point de vue humanitaire, des résultats assez précieux, tels que la suppression des cornes, qui semblait jusqu'à présent réservée à l'Ançleterre... » Madame Davenay connaît les préférences de M. Mercier, et c'est avec l'espoir de les anéantir qu'elle invite à une soirée chez elle le père et la fille et tous les prétendants. Les voici en présence. Saint-Gelais est arrivé le dernier, avec Noce, son inséparable, parce qu'ils sont allés tous deux au Derby et que, ayant gag-né six cent cinquante louis par têle sur Vermulh, ils tenaient à arroser leur victoire. « Ilurrahl » s'écrie Noce. « Hurrah ! » répond le père de Suzanne, un peu ahuri, et il risque cette observation : « Six cent cinquante louis! mais c'est une fortune! 11 me semble, à moi, que celui qui risque une pareille somme sur les jambes d'un cheval, fût-il millionnaire, mériterait d'être interdit. » — « Pourquoi pas mis à la Uastillel » riposte Saint-Gelais. Cette repartie jette un froid, mais Saint-Gelais, qui est venu à cette soirée plutôt pour les beaux yeux de M">'^ Davenay que pour faire sa cour à Suzanne, ne cherche pas à s'avantager, au contraire. A un moment donné, Suzanne s'étant permis de lui demander en face de Barolles et de Chamilly s'il était vrai qu'il y eût tout un abîme entre l'auteur et ses ouvrages, et que, « noble, sensible, généreux, la plume à la main, il pût être dans la vie réelle amoin-

80H KnÈRE 3l3

dri par les vices des natures vulgaires », Saint-Gelais lui fait cette déclaration:

« Ce que vous dit M. Barolles est vrai, mademoiselle, pour toute une catég-orie de littérateurs. 11 en «•si d'autres qui recèlent en eux un homme différent : tel barde catholique battrait un charretier par Ta- ' ' i^^e et la variété de ses jurons; tel autre se I ^ de son lyrisme par la bonne chère assaisonnée d'une pluie de calembours et divinise l'amour, qui vit dans la di'hauche; un poète vengeur et un orateur chéri de la liberté passaient de sombres nuits à solliciter la fortune, enchaînés devant un tapis vert. De ces contrastes affligeants, faut-il conclure à l'hypocrisie? Non, mademoiselle. A quoi bon s'étonner? Si Thorome que le souflle de l'inspiration emporte, retombe à terre affaibli et brisé, est-ce donc un crime s'il cherche la réparation de ses forces dans des distractions futiles ou nuisibles? Maintenant, ces inspirés,fatalement condamnés aux extrêmes, sont-ils faits pour les douceurs de la vie conjugale? OChamilly, tu as gran*iemcnt raison d'en douter ! Une chimère égale à celle de l'inspiration sans relâche, c'est l'amour assermenté par contrat et devant notaire.» — « Oh! » s'écrie M. Mercier. — « Oui, sur ma parole, reprend Saint-Gelais, que je sois à jamais réduit à l'eau claire des fontaines, si le respect de la loi, la foi jurée, toute l'énergie de la volonté humaine, peuvent faire naître l'amour avant l'heure ou le prolonger d'une minute. »

Et M. Mercier de lui répondre :

— Devant un étalage de doctrines aussi [monstrueases...

Mais Saint-Gelais ne le laisse pas finir:

— M. Mercier, vous êtes un ingrat : en justifiant

3l4 ALFRED DE MUSSET

VOS préventions contre les gens de lettres, je ne fais tort qu'à moi-même.

Puis s'adressant à Suzanne:

— Votre confiance m'a touché, mademoiselle, et quoi qu'il ait pum'en coûter, je m'en suis rendu digne par une sincérité absolue.

Enfin, quand elle s'éloigne — résignée, au bras de Barolles que Mercier a définitivement choisi pour gendre :

— Pauvre enfant! s'écrie-t-il, au moins, je n'aurai pas son malheur à me reprocher! Je ne me marierai jamais.

Et le rideau tombe.

Le 2^ acte est rempli par un bal masqué dans une ambassade, suivi d'un souper. On pourrait le résumer dans ce bout de dialogue entre Saint-Gelais et ^'' '--^ :

Saint-Gelais. — Si elle n'allait pas venir!

NocÉ. — Le diable m'emporte si je comprends rien à ta manœuvre! Il y a deux ans, il ne tenait qu'à toi d'en faire ta légitime; au lieu décela tu lui débites une tirade saint-simonienne contre l'hymen. Puis, quand plus tard elle revient d'Italie, mariée à T " -, tu commences à songer à elle; tu mets M™" 1' y en

disponibilité; peu à peu l'amour te domine, tu perds ta gaieté, tu désertes nos soupers, tu manques l'absinthe, tu te déranges... Et comme à un amant malheureux il faut toujours un confident, tu me traînes avec toi dans le monde, tu me forces à abandonner les Dames du lac, et, par imitation, j'ai la sottise d'adopter une reine de la haute, et me voilà dans le monde comme il faut.

C'était vrai pourtant. Depuis qu'elle était mariée à

SON FKÈRJK 3l5

Barolles, Saint-Gelais ne rêvait plus qu'à Suzanne. II la cherchait partout, n'avait d'yeux que pour elle et, de la voir aux bras d'un autre, il s'en voulait d'autant plus qu'il n'avait dépendu que de lui de la posséder. Ayant appris qu'elle devait assister à ce bal, il y est venu, il l'a reconnue sous son dumino, elle a essayé de le tromper et de le fuir, mais en vain, il n'y avait qu'une femme au monde dont l'approche pût faire battre son cœur: c'étaitelle. Etcommede guerre lasse elle finitpar lui dire : «Que me voulez-vous ? wii lui répond : « Vous déclarer que je vous aime, que j'ai cruellement expié ma faute et que je vous demande pardon.» — «Quel pardon et quelle faute? » — Alors il lui dévide tout son chapelet. Le soir du jour où elle était partie au bras de Barolles,ii s'était parfaitement aperçu que ses préférences allaient vers lui, mais comme on le soupçonnait de viser surtout sa fortune, il avait repoussé le bonheur qu'elle lui offrait. « Rendez-le-moi! » lui dit-il d'une voix suppliante. — a C'est impossible. » — « Suzanne, vous ôles maîtresse de vos paroles, mais vous ne pouvez empêcher votre voix de trembler, vos yeux de se remplir de larmes ! » — <( Vous avez tort de triompher de l'émotion d'un moment, votre influence n'ira pas plus loin. Je ne crois pas à votre amour, le feu qui vous consume n'est ()as de l'amour, c'est de l'orgueil. Oui, de l'orgueil. Vous n'êtes séduit que par le charme de l'obstacle, que par l'attrait de l'impossible. C'est cet attrait qui vous fait regretter maintenant votre victime, comme un enfant gâté veut à toute force le jouet qu'il a brisé. » — « Par pitié !» — « Adieu, ne me reparlez jamais I o Et elle s'éloi^^ne, et Saint-Gelais de s'écrier, une fois seul : « Quelle dureté 1 sa fausse indignation était un

3l6 ALFRED DE MUSSET

parti-pris. Quoi I j'aurai renoncé à mes passions, à mes plaisirs; elle m'aura enlevé jusqu'à la liberté de chercher l'oubli dans les excès, et tout cela pour entendre nier mon amour I Ah I je briserai son joug ; je justifierai l'orgueil dont elle m'accuse; je me vengerai de ce sacrifice de l'amour au devoir qu'elle décide si légèrement 1... c'est elle qui l'aura voulu ! » Et sans plus tarder, le voilà qui se rend dans la salle où tous ses amis sonten train de souper. A peine a-t-il pris place à une petite table isolée que Barolies entre avec sa femme. Du plus loin qu'il l'aperçoit, Noce lui fait signe, il l'attire dans son groupe et lui verse à boire comme pour le griser. Barolies qui trouve le vin bon se laisse faire et minaude avec sa voisine. Suzanne, honteuse et qui tremble sous le regard de Saint-Gelais, comme l'alouetle sous l'œil de l'épervier qui la fascine, veut entraîner son mari dans la salle. C'est le moment que choisit Saint-Gelais pour l'humilier. Après avoir vidé je ne sais combien de coupes de Champagne et bu à l'amitié et au souvenir, représentés à ses yeux par Nocé et une ancienne maîtresse, il lève de nouveau son verre et boit à la vertu, en dévisageant Suzanne.

— Vous vous donnez en spectacle, luicrie M"'*Davenay, furieuse de son abandon.

— Que je devienne un objet de risée, tant mieux I répond Saint-Gelais. Là est son châtiment.

— Silence, tu la perds ! lui dit tout bas Nocé. Mais lui, buvant toujours, et élevant encore la voix:

— Je la perds ! et elle? A-t-elle hésité à me briser le cœur? A-t-elle connu la pitié! Eh bien, je veux boire, afin de noyer ce qui peut rester en moi d'amour pour elle.

Cette fois Suzanne n'y tient plus. Elle bondit vers

SON FRins 3i7

lui, et, lui arrachant la coupe des mains, elle la brise à ses pieds, pendant que Barolles, réveillé de son ivresse, esquisse un geste que Noce arrête en disant :

— Mon bon, l'intention suffit.

Et le rideau tombe.

Au 3* acte, nous sommes chez Saint-Gelais. Il s'est battu en duel avec Barolles qui Va blessé assez grièvement, et Suzanne, ayant tout quitté par amour pour lui, s'est constituée sa garde-malade. Mais elle n'est que cela; elle s'est juré de ne jamais être sa maîtresse. Qu'importe que le monde, qui nous juge sur les apparences, l'accable de son mépris. Forte de sa conscience et de son amour, elle le brave, elle se trouve heureuse de vivre de la vie de son ami. Car il n'est plus le même depuis qu'elle habite sous son toit. Il s est repris au travail, il s'est corrigé de son vice, elle le croit tout au moins, il s'est transfiguré physiquement et moralement. Une seule chose l'attriste et trouble son bonheur, c'est la pensée de son père. Elle ne l'a pas revu, depuis son coup de tête, mais elle sait qu'il en a été comme foudroyé et qu'il en veut à mort à Saint-Gelais. Si elle pouvait le voir, lui ouvrir son cœur et tout lui dire ! Elle est sûre qu'il pardonnerait, qu'il consentirait à la reprendre chez lui ; son bonheur alors serait complet, puisqu'en retrouvant son père elle recouvrerait l'estime du monde.

Ses vœux seront en partie exaucés. Mercier, prévenu du désir de sa fille, fait un effort sur lui-même et décide de l'aller voir, au domicile même de celui qui la lui a prise. A cette nouvelle, Suzanne éprouve une véritable joie, mais Saint-Gelais est loin de la partager. Il sait que femme varie et, sans douter encore

3l8 ALFRED DE MUSSET

de l'amour que lui porte Suzanne, il a peur qu'il ne soit balancé et finalement vaincu par le sentiment qu'elle a pour son père. Là-dessus Noce, qui ne le quitte pas et n'attend que l'occasion pour l'affranchir de la tutelle de Suzanne, Noce arrive, le prend par le bras et l'entraîne au café où les amis lui font fête. Survient Mercier. Dès qu'elle est en sa présence, Suzanne se jette dans ses bras en lui demandant pardon. Comme il est aussi ému qu'elle et qu'au fond il n'a jamais cessé de l'aimer, il lui dit qu'il est prêt à lui pardonner, mais c'est à la condition qu'elle brisera avec le misérable qui l'a déshonorée. Suzanne bondit à ce mot et déclare à son père que Saint-Gelais l'a toujours respectée. — «Soit I lui répond-il, mais cette situation ne saurait se prolonger indéfiniment. Il est inadmissible que pendant des années vous vi viez sous la flétrissante accusation d'adultère. Lui qui a de l'expérience, il te dira que votre chute est inévitable. Eh bien, qu'il renonce à jamais à toi... Je ne me dissimule pas la douleur du sacrifice, mais son devoir est de sauver celle qui s'est dévouée pour lui et qu'il a perdue. » — Et comme Suzanne proteste, criant que, si elle abandonnait Saint-Gelais, ce serait leur malheur à tous deux, Mercier lui propose d'aller le trouver, de descendre jusqu'à la prière... « Non ! non, s'écrie Suzanne, c'est à moi, à moi seule de rompre. » Et sur cette parole Mercier se retire en disant à sa fille : « A demain ! »

Mais il est à peine sorti qu'elle rougit de la demipromesse qu'elle lui a faite. Et elle s'enferme dans sa chambre en proie à un combat terrible, au moment où des bruits de pas lui annoncent le retour de Saint- Gelais. C'est lui, en effet, qui rentre avec Noce. Il est fortement excité, mais il se tient encore, tandis que

SON Fnî:RE 3 19

Noce, complètement ivre, chante, a lue-icie. — « Plus bas! plus bas! lui dit Sainl-Gelais, si Suzanne allait s'apercevoir I Fais comme moi !» Et il s'essuie et s'évente avec son mouchoir. Mais l'eau-de-vie commence à agir sur lui. 11 tilubcjl rit, ne comprenant rien à ce qui lui arrive.

Suit une scène d'ivresse dans laquelle, après avoir accusé Noce de l'avoir fait boire, il s'écrie comme au milieu d'un songe ou d'une hallucination :

« Suzanne a revu son père ! Entre mon cœur désolé d'inquiétude et mon cerveau troublé par l'ivresse se livre une lutte acharnée; des fanfares joyeuses, tous les refrains de l'orgie assiègent ma mémoire; l'ironie me gagne, — une ironie sensuelle qui profane en moi les nobles sentiments, les dieux du cœur et jusqu'à l'image de Suzanne... Mon amour, le divin amour s'est fait homme, il a soif de volupté... O toi, Shakespeare, le grand révélateur, n'cst-il pas vrai que Roméo, pris de vin, n'aurait vu dans Juliette que la plus belle entre les courtisanes? (/îm«/.) Je ris de mon serment, je ris de la vertu de ma bien-aimée. Comment arrêter ces blasphèmes? Mon sort est décidé, je veux le connaître. Qui l'emportera, de son père ou de moi! {Se tournant vers Noce.) Toi qui fais revivre mon passé, mon ancien compagnon, va-t'en! >» — Et Noce se retire en chantant. Alors Saint-Gclais frappe à la porte de Suzanne. Gomme elle ne répond pas, il l'ouvre violemment et se trouve en présence d'une femme défaite et portant sur tout son visage la trace de l'angoisse qui l'étreint. Quand elle lui a raconté ce qui s'était passé entre elle et son père, un éclair de jalousie traverse son cerveau. Il lui dit qu'elle ne l'a jamais aimé. Puis il tombe à ses genoux, il lui prend les mains

et les baise avec tendresse, avec passion, avec furie. Va-t-il manquer à son serment? Suzanne en a peur et lui crie: « Henri, voulez- vous me perdre? » — « Vous avez raison, reprend-il, je suis un être dangereux, misérable, fuyez-moi ! » — Mais Suzanne d'une voix douce : « Vous pâlissez !... Votre blessure? » Et tous deux tombent dans les bras l'un de l'autre.

Au 4* acte, nous sommes encore chez Saint-Gelais. Suzanne est toujours avec lui, mais elle n'a plus confiance dans l'œuvre de relèvement qu'elle a entn^Mrîsi» et à laquelle elle s'est entièrement sacrifiée.

Ayant été oblig^ée de s'absenter quelques jours, elle a eu tort de le laisser seul. Noce et les autres ont pris sa place et anéanti dans ce court intervalle tout le bien qu'elle avait fait. Et c'est de quoi elle est si triste. Ajoutez à cela que son père, miné par le chagrin, est tombé malade et refuse de la recevoir. Que va-t-elle devenir? Sur ces entrefaites arrive Noce qui, cette fois, lui remonte le moral en lui apportant de bonnes nouvelles de rAcadémic. Car j'ai oublié de dire que Saint-Gelais y avait posé sa candidature, sur les instances de Suzanne. — Il est nommé? — Pas encore, mais c'est tout comme. Il a eu i5 voix au premier tour de scrutin, et le père Vincent 12. Nul doute qu'il ne l'emporte au second tour.

Hélas! non. L'Académie, pour punir le libertin et le débauché, a laissé le poète à la porte. Et c'est Charailly qui s'est chargé de l'apprendre à Suzanne, pour lui porter le dernier coup.N'a-t-elle pas eu la honte entre temps de chasser Orsowleff — ce mauvais compagnon de Henri — qui a cru la séduire en lui oITrant un portefeuille bourré de billets de banque? Mais Saint-Gelais

SON PAÈRE 321

n'est pas encore tombé si bas qu'il ne sente l'injure qu'on vient de lui faire et le mal qu'il a fait à son amie.

— Malheur au vaincu ! Suzanne, il faut nous séparer.

— Nous séparer... jamais !

— Je soutenais une mauvaise cause.

— La nôtre, Henri, est celle des amants !...

— La nôtre, dis-tu? Généreuse illusion! En vain, pour m'excuser, tu veux te confondre avec moi.

— Henri, tu m'aimes donc encore ?

— Si je t'aime! mieux vaudrait te haïr. Quel sort l'ai-je fait ? Quel sort puis-je te faire ? Charailly a dit vrai: l'homme fait tache! Tout le mérite de mes travaux passés n'a pu me faire obtenir la distinction qui allait peut-être transformer ma vie.

Ton existence ne doit pas rester enchaînée à celle de l'homme qui t'a perdue, et qui, en échange de l'amour d'un père, d'une situation honorée, n'a su te donner ni les satisfactions de l'intimité, ni les amitiés élevées, ni le repos de la vie intérieure, ni le reflet de la gloire que tu rêvais pour lui !...

— Qu'importe! Je l'ai voulu... j'accepte tout, à la condition de rester avec loi !

— C'est impossible.

— Impossible ?

— Oui, devant la puissance de ton dévouement, les raisons secondaires disparaissent, eh bien, j'aborderai la honteuse vérité.

— Henri I

— Le vice dégradant dont tu as tant souffert, qui me ronge, qui domine mon lâche amour.

— Tais-toi, tais-toi, je t'en supplie.

— L'ivrognerie... voilà le hideux obstacle entre

nous 1 Pendant deux années, luttant contre l'évidence de chaque jour, ta pudeur a couvert ma plaie, mais, je le sens, le mal est incurable. Je m'étais cru guéri, ma passion pour toi avait rompu mes funèbres habitudes- en ton absence, la lutte a recommencé, inégale, acharnée... après une pitoyable alternative de combats et de rechutes, j'ai pactisé avec le mal, j'ai fait deux parts de ma vie, l'une consacrée à toi, aux sentiments nobles et tendres, l'autre honteusement vouée à la satisfaction de besoins toujours inassouvis... méprisable arrangement, compromis dérisoire, dont la conséquence fatale a été mon asservissement. L'abattement qui suit les excès de la nuit est intolérable... pour y échapper, le moyen est là, toujours le môme, toujours à ma portée. Si je sors, un instinct machinal, contre ma volonté me pousse encore là où se perd la raison. Mon déshonneur est public, les hommes justement estimés s'éloignent... Les amis... je n'ai plus que des compagnons, et l'Académie a repoussé l'ivrogne. T'ai-je enfin convaincue qu'il faut nous séparer ?

— Que peuvent sur mon cœur l'opinion des autres? la désertion de quelques faux amis... ah! tu ne sais pas ce que c'est que d'aimer.

— Ecoute encore ! ce génie que tu admires, ce génie où s'est réfugiée ta fierté, lui aussi, il a subi l'influence du mal sans merci; il s'affaisse. L'abus des liqueurs fortes a galvanisé pour un temps mes facultés expirantes ; mais au lieu de la surexcitation fiévreuse qui animait mes dernières productions, je n'arrive plus qu'à un engourdissement stupide, je suis frappé d'impuissance, le Dieu qui s'agitait en moi est mort... Ah! se survivre!...

SON FRÈRE 3u3

Et le voilà qui éclate en sang-lots. Mais Suzanne, que ce lang^age bouleverse, irrite et remonte, Suzanne, qui ne croit pas que les poisons soient plus forts que la volonté, l'adjure de tenter une dernière épreuve.

— Je serai là, lui dit-elle, je te demande un mois, un mois,... et de sa lélharçie ton génie sortira plus puissant que jamais.

— Alors, qu'ordonnes-iu ?

— Tu as dit : Malheur au vaincu ! et moi je dis : Malheur aux envieux 1 A ceux qui viennent denier ton talent,! '' ' ' ;!r un démenti digpne de toi: on te 1'^ ■ ijloire plus haute; le prix que ton pays veut décerner à l'œuvre belle entre toutes, que ce soit toi qui l'obtiennes. Un dernier effort, je le veux ; sauve-toi par le travail, mon sublime malade ! et relevé de ta chute, tu seras encore plus aimé de la Suzanne, plus admiré du monde, que si tu n'avais jamais failli.

Et dans uu beau mouvement, comme seul est capable d'en inspirer l'amour :

— Suzanne ! ah ! cette fois, tu me sauves, dit Saint-Cielais. Ton épreuve, je l'accepte, tu me souffles la vie. Arrière le vice ig-noblel arrière les compagnons de l'orgie ! Tu me délivres. L'homme enfin va dominer la brute. Je redeviens, je suis.

5'^ acte. — Qui a bu boira. L'effort n'a pas duré longtemps. Les amis et le vice ont été plus forts que l'amour. Un jour que Saint-Gelais est parti avec Noce il rentre gris et voyant rouge. Une servante Charlotte, à qui il fait la cour en cachette, lui raconte que Madame est restée deux heures en tête à tête avec Navailles, un autre compagnon de plaisir. II se préci-

pite dans la chambre de Suzanne, il l'interroge, il l'accuse, il l'injurie, puis il se rétracte, lui demande pardon et veut l'embrasser.

— Non, lui dit-elle.

— Un baiser.

— Non.

— C'est ridicule à la fin, je veux.

— Jamais !

— Ah I... tu vois bien que tu l'aimes.

— Je vous défends de m'insulter.

— Crois-tu que je n'oserai pas?

— Délivrez-moi de la vie.

— Tu me défies? Tiens.

Il la pousse violemment, elle tombe, et avec un rire farouche : « L'idole est brisée ! » s'écrie-t-il. Puis il l'appelle par trois fois, les bras en l'air et les yei:x hors de leur orbite. « Suzanne! Suzanne! Suzanne!... Ah! mort au lâche, à l'infâme! mort au chien enragé!... » On entend alors une détonation. Il vient de se tuer... Et Suzanne, qui accourt, tombe évanouie à ses pieds î

Telle est la pièce de l'Iuresse^ analysée d'aussi près que possible. Offre-t-elle dans ses grandes lignes quelque ressemblance avec la vie de Musset? Non, si l'on s'en tient à la lettre. Fait-elle penser à lui? C'est autre chose.

Régnier, de la Comédie-Française, écrivait à d'AIton-Shée, après l'avoir lue,que son seul tort avait été de choisir son héros parmi les gens de lettres (i). Je

(i) ■ Cher Monsieur, lui mandait-il le ai septembre i865, de Zicbtental, près Baden-Baden, voire lettre du 19 s'est égarée, et ne m'arrivc que ce soir. Quant à l'article de Janin, je ne l'ai p«$ reçu, ce qui ne m'a pas empêché de le lire à la Conversation, et je me suis bien doulë des

SON FaERE 325

suis de l'avis de Régnier. Quel besoin avait-il d'en faire un romancier, de le baptiser du nom de Saint- Gelais, qui fut un poète du xvi* siècle (i), homme de plaisir, lui aussi, et de donner à telle de ses œuvres le titre de Stella qui rime un peu trop avec celui de Rolla ? Cela fait, pourquoi avoir mis en scène des types comme ceux de Noce et d'Orsowleff qui répondent trait pour trait au signalement deTaltet et du prince Belgiojoso? Enfin, pourquoi s'attarder durant la moitié d'un acte sur l'échec de Sainl-Gelais à rAcadémie-Française?On me dira que l'élecliun de Musset ne fut marquée par nul incident de ce genre. Je veux le croire, mais c'est

rêclunalioos qu'il soulèrerait ; je tous parierai de celles qui auraient

pu r ' lire. Quoi que voua fassiez, vous ne pourra.- ' ' r

qu' Musset Dc soil évoqua le long de vos cint] s

ce . . "'st nu il n'y a pas dans toute la pièce ^. ^k

ail: i(\ rien dans la vie de Musset u'offrr» quel-

que . est le fondement de votre fable. l'itt, She-

ridii.. < ù'àiulrck uui tte de beaux génies et de grands ivroL'ii«s:

voii- . (Tcrc pour votre bcros la vie des lettres i celle de la pulili-

qur. — ul point sur lequel on pourra vous cbercber noise, mais

la I a {>our montrer que votre intention n'a pas été de jeter

uiir ' .-..■ ......ir,. ,1 \ifV,-i .1.. \(.,.t..» ..f «-omme toute, puis<]u'il

n'ei > son frère vous sera,

(i) Lui-wcuic avait tiiii par s en reaure compte, comme en témoi«^ne la lettre suivante que Ilcguier, de la Comédie -Française, lui adressait, le 3 aoilt i865 :

« t-jon, hôtel CoUat, rue Impériale.

" ' i."- "^fonsieur,

<^ lire de m'écrire au sujet des vers de mon ami de

Bail . pas été convenu, par les très bonnes raisons que

vous m'aviez dites, que vous ne vous en serviriez pas?

« Une seule chose est utile, c'est que le spectateur soit informé, dès le début du 5* acte, que le serment fait à la fin du 4* Qo pas été tenu. Four cela un mot suffit. — Si la personnalité de Musset n'était pas en jeu, des vers comme ceux en question vaudraient assurément bien mieux qu'un mot, mais il y a un inconvénient sérieux à affirmer Saint-Gelais comme un poète et vous avez raison de rejeter des vers qui n'ont étc bons que pour votre lecture de dimanche dernier.

■ Le dé.^ir de M. Uarmand concorde avec le vôtre au sujet du silence

3 ne vous voudriez voir la presse garder sur la réception qu'il a faite e votre ouvrage. Si vous 1 avez revu, il a dû vous confirmer ce que je TOUS dis là. » (Lettre inédite.)

une lég-ende assez répandue que l'Acadëmie regretta plus d'une fois d'avoir accueilli Musset dans son sein. On cite même le propos qu'un des Quarante aurait tenu à un ami de Brizeux, quand le poète de Marie, qui passait à tort ou à raison pour aimer trop la bouteille, sollicita les suffrages de Messieurs les immortels. « Nous avons bien assez de M. de Musset! » aurait dit cet académicien.

Mais ce n'est pas tout, pour qui connaît à fond le caractère de Musset, celui de Saint-Gelais a plus d'une affinité avec le sien. Qu'on relise les lettres de M""' Allan-Despréaux à M»"' Samson-Toussaint, on verra qji'il était jaloux comme un tigre; qu'avant, pendant ou après ses crises d'ivresse il avait des hallucinations qui effrayaient tout son monde, et que, pour avoir raison de la résistance des femmes, il avait toujours recours au même argument. C'était pour échapper à ses vices qu'il les priait et les suppliait de lui être charitables: leur amour devait être sa rançon. Seulement quand elles s'étaient données et que la satiété était venue, il retournait à ses mixtures d'alcoolique. Et jamais — autre ressemblance entre Saint-Gelais et lui ! — jamais il ne lui arriva d'accuser une de ses maîtresses d'avoir fait son malheur, môme quand elle l'avait trahi. C'était toujours lui le grand, l'unique coupable.

Paul de Musset avait donc quelque raison de craindre le scandale. Aussi, quand il eut connaissance de la pièce par l'administrateur du Théâtre-Français, qui était alors Ed. Thierry, s'empressa-t-il d'agir en haut lieu pour en empêcher la représentation. Mais il s'en fallut de peu qu'il n'en fût pour ses frais d'intrigues. Quelque temps après, en effet, d'Alton, qui ne se fiait

SON FnÈas Say

guère à la seconde lecture, après l'échec du Duc Pompée, porta PJuresse au Vaudeville. Le directeur de ce théâtre, M. Harmand, qui flairait un gros succès, la reçut avec empressement, et il fut convenu qu'elle passerait après ia Famille Benoitoriy qu'on répétait alors. Par malheur, la Famille Benoiton occupa l'affiche pendant un temps infini, et, quand le tour de t/prrsse arriva, M. Harmand eut la prétention de donner le rôle de Suzanne à M"^ Cellier, qu'on disait pr< • ' ;ir M. II mn. Comme il était au plus

mai .!• préfet, a-Shée ne voulut pas accep-

ter celle distribution. 11 demandait M™" Farçueil ou M" " ' '^ ' i sans pouvoir s'entendre.

Fin. retira sa pièce et la reporta

au Théâtre-Français, où de nouvelles difficultés surgirent. Ce fut tout d'abord Ed. Thierry, qui, trouvant le procédé peu correct, ajourna tant qu'il put la seconde lecture (i). Ce fut ensuite Paul de Musset qui revint à la charge. Bref, la pièce fut refusée (2). Mais la vraie raison de ce refus doit être cherchée ailleurs que dans les démarches de Paul de Musset et dans l'opposition déclarée d'Ed. Thierry, à moins que cette

(1) Ed. Thierry écrivait le ta mai 1866 à d'Alton-Shée : « Monsieur le comte, rotre droit n'est peat-élre pas aussi incontestable que vous le pensez, et je ne suis pas sûr que vous oe l'ayez pas perdu en portant votre pièce au Vaudeville où elle a ét<^ reçue ; mais enfin je n'ai pas i-ievé celte objection, si juste qu'elle soit, et je ne l'élève pas enoon'- Vous aurez voire seconde lecture, puisque vous persistez à vouloir r "< preuve. J'aurais mieux aimé qu'il n'en fût pas ainsi, je l'avci '.yez certain que je ne vous ajournerai pas au-delà de ''••- '.'.^^ Le comité sera au complet. > (Lettre inédite.) — "f, par suite de diverses circonstances qu'il serait . n'eut lieu que le lo novembre 1866.

(a) Lors de la première lecture, d' Al lon-Sbée avait obtenu trois boules blanches, trois boules roug«s et une noire. Ed. Thierry ne lui avait pas caché que la noire était la sienne. A la seconde lecture, tous les mcmores du comité étaient présents au début de la séance, sauf un, l'administrateur qui avait été mandé aux Tuileries. (Noie de d'Alton-Shée.)

opposition n'ait été toute politique et n'ait servi « la pensée du règne (i) ».

Quelque temps auparavant, d'Alton-Shée, ayant rencontré Nestor Roqueplan sur le boulevard, lui demanda ce qu'il en pensait.

— Ce que j'en pense? c'est que tu ne seras pas joué.

— Et pourquoi cela ?

— Vous autres politiciens, quand vous avez vécu quelques années dans la retraite, vous vous imaginez que tout est oublié.

— J'ai usé du droit de me tromper, mais ma conscience ne me reproche pas une mauvaise action.

— N'est-ce pas toi, qui, en i84o, seul à la Cour des pairs, as condamné à mort le prince Louis ?

— Il est vrai .

— En 1847, n'est-ce pas toi qui as déclaré à la tribune que tu n'étais ni catholique, ni chrétien ?

— Parfaitement.

— Et en 1848, n'est-ce pas toi qui as présidé le comité républicain-démocratique ?

— Oui, cent fois oui.

— Et maintenant tu fais du théâtre, et tu as la pré-

(i) Dans l'intervalle il est bon de dire que la pièce avait été revue, corrigée et remaniée par Rcpnier qui s'y intéressait beaucoup.

« ... Serai-je plus heureux que voussur le 4* acte? écrivait-il à d'Alton-Shée, le 9 août 1865. C'est sans doute fort douteux; ce qui est certain, c'est que je chercherai, et que nous aurons bien du malheur si nous ne trouvons pas quelque cliose qui donne plus d'accenl k ce 4* acte. C'est la partie molle de l'œuvre; il ne faut pas qu'elle reste ainsi, puisque le* deux comités qui vous ont entendu sont d'accord sur ce point, comnae ils s'accordeut aussi sur la valeur et l'inléréi des trois premiers actes et du dernier. Eucore une fois j'y rôvcrai à fond; je ne vous cache pas que je voudrais trouver dans les entrailles mêmes de votre sujet une belle situation. Si j'y réussis, ce qui est peul^tre douteux et assurément difficile, mais non pas impossible, l'Ivresse avec ses 2uatre autres actes si bien menés, si bien réussis, doit obtenir le plu'^ datant succès. — Je ne peux vous promettre là-dessus que mes efforts, comptez que je ne les épargnerai pas. » (Lettre inédile.)

SON FRBRE SsQ

tention que tes pièces soient représentées au Théâtre- Français ? Eh bien ! je ne suis pas dans le secret des dieux, naais je te le dis tout de même, on ne te jouera pas seulement à Bobino (i).

Roqueplan était bon prophète. D'Alton-Shéc aurait dû savoir que la Politique a la mémoire longue, quand elle a intérêt à ne pas oublier.

(i) Noie de d'Alloo-Shce.

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