‹ Alfred de Musset intimeChapitre 18 sur 28 · GUTTINGUER · texte numérisé non relu

GUTTINGUER

J'ai le projet de partir pour la Normandie à la fin du mois.

Paris, 4 janvier 1862.

Certainement, Madame, je permets ce bon souvenir et j'en suis très heureux et reconnaissant.

Je reçois ces vœux et j'espère qu'ils me porteront bonheur. J'en ai bien besoin, je suis toujours infirme et avec des douleurs qui m'affaiblissent la tête et les jambes. Je suis bien vieilli, depuis un an surtout; et c'est vrai que j'approche du terrible chiffre de 80.

Il a paru un bel ouvrage en quatre volumes : les Poètes Français depuis les Origines jusqu'à nos Jours (1).

Dans le quatrième volume, notre ami Alfred de Musset a une bonne place. Cependant son cliapitre est manqué et l'auteur ne l'a pas compris ni apprécié. Je regrette de n'en avoir pas été chargé.

J'y ai ma place aussi et j'ai fait tirer cette biographie à part à quelques exemplaires seulement pour mes amis. Je vous en enverrai un sous bande incessamment. Dites-moi, je vous prie, l'adresse de Mme de Musset. Sans doute M. Paul a l'ouvrage

(1) Chez Hachette.

entier. Charpentier s'est bien mal conduit en cette circonstance.

Je vous fais mes compliments sur votre bonne santé, Madame, et vous offre mes vœux et l'expression des sentiments les plus distingués de votre très dévoué

Ulric GUTTINGUER,

Avenue Frochot, 7.

8 janvier 1862.

Madame,

Je me trouve très heureux de votre aimable souvenir et m'empresse d'y répondre.

Ma santé est passable et telle qu'on peut la désirer à mon âge. J'écris encore, et j'aurais à vous offrir une dernière impression sur ce pauvre Alfred de Musset, qui a paru dans la Mode du 12 décembre. Je crois qu'elle vous ferait plaisir.

Je vous l'aurais envoyée, si je n'avais perdu votre adresse.

Recevez tous mes vœux, Madame, et mes compliments empressés.

Ulric GUTTINGUER.

Merci de votre souvenir, ma chère dame ! Hélas I je me meurs!

Voilà tout. Priez pour moi ! Je ne peux vous en écrire plus long.

Je vous serre la main.

Ulric GUTTINGUER.

12 janvier 1864.

J'ai beaucoup parlé d'Alfred dans le Souvenir^ vers et prose. (Mois de novembre et décembre ; rueGodotde-Mauroi, 24.)

Voici quelques vers adressés à Ulric Guttinguer avec le titre : En tête d'un' impromptu.

Oui, cher Ulric, nous le voyons Ce ciel dont l'aspect nous amuse; Et même nous le respirons^ Si ce mot plaît à votre Muse.

Ulric, nul œil des mers n'a mesuré l'abîme, Ni les hérons plongeurs, ni les vieux matelots. Le soleil vient briser ses rayons sur leur cime Comme un soldat vaincu brise ses javelots.

Ainsi nul œil, Ulric, n'a pénétré les ondes De tes douleurs sans borne, ange du ciel tombé. Tu portes dans ta tête et dans ton cœur deux mondes. Quand le soir, près de moi, tu vas triste et courbé.

Mais laisse-moi du moins regarder dans ton âme, Comme un enfant craintif se penche sur les eaux ; Toi si plein, front pâli sous des baisers de femme, Moi si jeune, enviant ta blessure et tes maux.

Juillet 1829.

En mai 1842.

Cette confession d'un enfant de l'autre siècle, est une sorte de préface, dans laquelle Alfred de Musset s'excuse presque de faire encore des vers, il demande l'indulgence de ses amis :

Mil huit cent vingt! Nous éclosions Dans les mélanges poétiques.

Puis dix ans nous nous reposions Au sein des drames romantiques.

Venaient après?. . . je ne sais plus, Sinon que c'était du plus tendre, Du cœur brisé, des sens émus, Et beaucoup de vœux superflus.

Dix nouveaux ans encor de fièvre !

Arthur {\) paraît, le malheureux, Déplorablement vertueux.

Triste réveil d'un charmant rêve !

Est-ce la fin? Hélas î hélas!

Voilà que viennent les Lilas (2) ; C'est l'amitié qui les fait naître, Le temps d'éclore et de paraître.

De parfumer une fenêtre, Et tout est dit de cette fois!

Mais comme ils sont négligés ces vers mal présentés, avec des trous à leur chemise ; grande est leur sottise de paraître en pareil accoutrement devant leurs amis et maîtres; cependant, on leur pardonnera en faveur de leur bonne intention et vu le grand âge de l'auteur.

Ce petit poème est adressé à M. ou M""^ Tattet; peut-être est-ce la lettre qui accompagnait l'envoi d'un volume de poésie?

(1) Arthur^ roman, par M. Guttinguer.

(2) Les Lilas de CourcelleSf poésies, par M. Guttinguer.

M. Paul de Musset m'écrivait, à propos de la mort de Marzo :

J'ai appris avec un vrai chagrin la mort du pauvre Marzo, et je comprends que vous l'ayez pleuré.

J'avais parlé de lui dans la Bio(jfapJde de mon frère, j'ajouterai un mot pour donner la date de sa mort, et si, comme je l'espère, cet ouvrage doit être lu longtemps encore après que nous aurons suivi le fidèle Marzo, son nom et ses vertus seront connus de la postérité.

Recevez, Madame, l'assurance de mes sentiments

bien affectueux.

Paul DE Musset.

Bourron, le 25 septembre 1864.

Il dit encore, dans la Biographie :

Le maître du pauvre Marzo a inspiré les mêmes sentiments de tendresse et de dévouement à des personnes moins faciles à conquérir. Dans les diverses maisons qu'il a habitées, dans les endroits quM fréquentait régulièrement, on l'aimait avec une sorte d'adoration; et ce n'était pas toujours pour ses poésies et pour sa gloire, car plusieurs de ces amis-là ne savaient pas lire. Quelques-uns se seraient mis au feu pour lui.

Alfred de Musset faisait grand cas de ces affections naïves

Mais le plus tendre et le plus dévoué de ses amis était son oncle Desherbiers. 11 n'était point de sacrifice dont ce bon oncle n'eût été capable pour son neveu.

C'était à la fois un camarade et un père. Alfred l'ai mait d'une tendresse filiale; aussi ne pouvaient-ils se passer l'un de l'autre. Sur quelques points, leurs opinions différaient. — En littérature, en politique, en philosophie, ils n'étaient pas toujours d'accord; aux jeux des échecs et du piquet, ils se querellaient parfois et se séparaient fâchés. Le lendemain, Alfred écrivait une lettre d'excuse, et, le soir, on s'abordait sans dire mot de la discussion de la veille. Souvent, à l'instant même où la lettre d'excuse allait partir, le bon oncle arrivait, pensant que les torts venaient de son côté.

Je n'ai jamais eu l'honneur et le plaisir de voir Tacteur Delaunay autrement qu'à la scène. Mais j'eus plusieurs fois l'occasion de lui écrire. Lorsqu'il fut décoré, je lui envoyai mes félicitations, et je reçus de lui cette charmante lettre :

10 mai 1883.

Madame,

Rien ne pouvait plus me toucher que d'associer le nom d'Alfred de Musset à la récompense qui vient de m'être accordée.

Vous savez, n'est-ce pas, quel culte j'ai voué à sa mémoire.

Mes deux grandes admirations dans ma vie artistique ont été Molière et Musset.

Merci, Madame, de la bonne pensée.

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