L. Delaunay
Aux fêtes de « J 'Alliance », à la visite que fit en France l'empereur de Russie, Sa Majesté désira entendre, à la Comédie-Française, une pièce de Musset.
On joua donc, sur son désir, Un Caprice, et, aux fêtes de Versailles, Delaunay qui cependant avait pris sa retraite depuis longtemps, dit : Une Soirée perdue.
J'eus le plaisir de le remercier du dernier bonheur qu'il me donnait.
J'en eus la réponse qui parut dans le Figaro,
Versailles, dimanche 29 décembre 1893.
55, rue des Missionnaires.
Madame,
Votre aimable lettre m*a rappelé un passé glorieux, et je partage votre tristesse en voyant cet admirable répertoire disparaître peu à peu de Taffiche.
Si Vatavisme n'est pas un mensonge, mon fils tiendra à honneur de reprendre Un Caprice, le Chandelier (Clavaroche) les Caprices de Marianne (Octave), etc.
Il a déjà joué à Versailles le poète de la Nuit d'Octobre.
Ah! si vous m'entendiez parler de notre cher et grand poète!
Votre lettre m'a fait grand bien, chère Madame.
Delaunay.
Je reçus la lettre de M. Delaunav et la commu-
niquai à M""^ Lardin de Musset, et voici ce qu'elle m'écrivit en me la retournant :
Le 30 décembre 1895.
Je vous remercie beaucoup, Madame, de l'aimable idée que vous avez eue de me communiquer la lettre de M. Delaunay.
Elle m'a fait grand plaisir; d'abord parce qu'elle est Tort jolie, ensuite parce qu'elle me rappelle un beau temps et que, lorsqu'on est vieille et que l'on n'a plus que des soucis en perspective, rien n'est plus charmant que les souvenirs du beau temps passé.
Je vous remercie de vos bons souhaits pour l'année qui vient ; je voudrais vous ressembler sous le rapport de la santé, mais je n'ose l'espérer.
Croyez, je vous prie, à la sincérité de mes vœux pour la continuation de votre prospérité ainsi qu'à mes meilleurs sentiments.
Votre bien affectionnée
H. Lardin de Musset.
Je racontai un jour à M. de Musset que, lorsque je voyageais avec la princesse de Salm, on faisait une liste de tout ce que l'on mettait dans les malles afin de ne rien perdre.
Quand M. de Musset fit son dernier voyage au Havre, pour faire une saison au bord de la mer, j'avais dressé une liste de ce qu'il emportait. Il me demanda cette liste; je la lui remis en même temps
qu'une grande provision de cigarettes que je lui avais faites.
Quelques jours avant son retour, j'eus la visite d'un jeune homme blond qui me dit :
— Je viens de voir M. de Musset au Havre. Nous avons été très heureux de passer quelques jours avec lui. Il nous a raconté son intérieur, nous a dit comment vous le soignez bien et qu'avec vous il n'a point de souci... Vous lui faites même des cigarettes. Cela lui a manqué au Havre, mais après il a trouvé une bonne à l'hôtel qui les lui a faites. Nous lui avons demandé la permission de venir vous remercier des bons soins que vous lui donnez, car c'est heureux, pour un homme comme lui, d'avoir une personne dévouée et digne de confiance. •
Ce monsieur, c'était M. Henry Delaage.
Après la mort de M. de Musset, je lus le Dix- Haiiième Entretien littéraire de Lamartine sur M. de Musset.
J'en fus désolée et très malheureuse, d'autant plus qu'il n'y avait personne à Paris à qui je puisse confier mon chagrin.
Je fis, dans la rue Saint-Honoré, la rencontre de M. Henry Delaage dont je viens de parler ; il était avec d'autres personnes ; malgré cela, je lui contai ma peine ; il me consola un peu et m'assura que M. de Lamartine était généralement blâmé.
Quelques mois plus tard, je trouvai dans le Figaro un article tiré du journal le Nord. Il était
question de Lamartine et de la rencontre que j'avais faite rue Saint-Honoré.
Voici cet article :
La critique injuste et même involontairement cruelle qui a attristé les lecteurs du Dix-Huitième Entretien du Cours de Littérature n'a pas seulement blessé le frère d'Alfred de Musset, le gardien vigilant de sa mémoire. Elle a percé mortellement un humble cœur qui, depuis longtemps, ne bat plus que pour M. Alfred de Musset. Elle a fait verser des larmes à cette demoiselle Colin, bien connue de tous les amis de notre poète, qui jouait à son modeste foyer un rôle entre la domesticité et la maternité.
Respectable personne à laquelle le dévouement et l'affection donnaient un caractère presque sacré et devant laquelle on songeait aux nourrices de la tragédie et de l'épopée grecques.
Le proverbe ne veut pas qu'il y ait de grand homme pour son valet de chambre et certainement, plus d'un poète a eu sa Laforêt, aimant et soignant son enfant de génie, et lui facilitant la vie, que ces poètes ont toujours l'art d'embrouiller un peu.
Comme nous revenions des funérailles de Déranger, un compagnon de trottoir et moi, mademoiselle Colin passait par hasard, elle vint à lui, en qui elle avait reconnu un des plus fidèles amis de son défunt maître, un ami pour lequel la porte était toujours ouverte.
— Vous avez lu, dit-elle d'une voix altérée... Les poètes sont donc méchants, excepté M. Alfred qui était si bon?... Ils se mangent donc entre eux?... Ah ! M. de Lamartine m'a fait bien du mal.
ALFIŒD DK MUSSET INTIME 285
Là-dessus elle partit, elle ne voulait pas écouter de consolation, elle pleurait.
Non, ma pauvre mademoiselle Colin, les poètes ne sont pas méchants, et il n'en est pas de meilleur que M. de Lamartine ; je suis sûr que si le récit de vos larmes parvenait à cet homme illustre, il daignerait regretter de les avoir fait couler.
M. de Lamartine aurait-il encore sur le cœur, le souvenir du Sonnet au Lecteur dont nous donnons ici une variante :
Jusqu'à présent, lecteur, selon l'antique usage, Je te disais bonjour à la première page. Mon livre cette fois se ferme moins gaîment; Le temps où nous vivons est un mauvais moment.
Tout s'en va, les plaisirs, les rêves d'un autre âge, Les rois, les dieux vaincus, le hasard triomphant, Rosalinde et Philis qui me trouvent trop sage, Lamartine vieilli qui me traite en enfant.
« Honte à qui croit, dit-il, jouer avec sa lyre ! — Honte, dis-je, à qui joue, en toute occasion, Avec sa conscience et son opinion ! »
J'ai fait mon chant du sacre et n'ai plus rien à dire. S'il faut changer d'avis, s'il faut rayer un nom, J'aime encor mieux flotter de Ninette à Ninon.
Je n'ai jamais revu M. Henry Delaage ; j'ai appris, en juillet 1882, sa mort, par le Figaro.
C'est à propos de Spirits que Théophile Gautier reçut d'une dame médium, qui ne se fît pas con-
naître, les vers suivants attribués par elle à Alfred de Musset. Th. Gautier en fit plusieurs copies et envoya une d'elles à Paul de Musset. Elle figure sous le n° 154 du Catalogue de vente du 6 avril 1883. Ces stances sont publiées page 311 du tome XI de V Histoire des Œuvres de Théophile Gautier y par le vicomte de Spœlberel de Lovanjoul (Charpentier, 1887, 2 vol. in-8°). Les voici :
Me voilà revenu; pourtant j'avais, Madame, Juré sur mes grands dieux de ne jamais rimer ; C'est un triste métier que de faire imprimer Les œuvres d'un auteur réduit à l'état d'âme.
J'avais fui loin de vous; mais un esprit charmant Risque en parlant de nous d'exciter le sourire ; Je pense qu'il en sait plus long qu'il n'en veut dire Et qu'il a quelque part trouvé son revenant.
Un revenant ! vraiment, l'aventure est étrange ! Moi-même j'en ai ri, quand j'étais ici-bas; Mais lorsque j'affirmais que je n'y croyais pas J'aurais, comme un sauveur, accueilli mon bon ange.
Que je l'aurais aimé lorsque le front jauni, Sur le coude appuyé, la nuit, à la fenêtre, Mon esprit en pleurant cherchait le grand peut-être En parcourant au loin les champs de l'infini !
Ainsi qu'attendez-vous d'un siècle sans croyance? Quand vous aurez pressé votre fruit le plus beau, L'homme trébuchera toujours sur un tombeau, Si pour le soutenir il n'a plus d'espérance.
Mais ces vers, dira-t-on, ils ne sont pas de lui!... Que m'importe, après tout, le blâme du vulgaire?
ALFRIOI) DE xMUSSET INTIME 2Hl
Lorsque j'étais vivant, il ne m'occupait guère ; A plus forte raison en rirai-je aujourd'hui.
Nadar vint un jour chez Alfred de Musset accompagné d'un personnage inconnu.
C'était pour prendre le croquis du poète.
Il en fit plusieurs et n'arriva à aucun résultat satisfaisant.
M. Alfred, ayant pris le crayon, fit un Musset très ressemblant aii dire des personnes qui étaient là et jeta son dessin au feu.
Après le départ de Nadar, il écrivit :
Nadar, dans un profil croqué,
M'a manqué; Landelle m*a fait endormi
A demi ; Biard m'a produit éveillé
A moitié; Le seul Giraud d'un trait rapide,
Intrépide, Par amour de la vérité,
M'a fait stupide.
Que pourra pondre dans ce nid
Gavarni ?
Figaro^ jeudi, 2 octobre 1881.
Pour une révélation, nous croyons qu'en voilà une.
Il n'est pas un vers de Musset qui ne soit dans la mémoire de quelqu'un, mais on ne le connaissait
que comme poète et auteur dramatique. Il aurait maintenant soixante et onze ans, et jamais on n*a parlé de lui comme artiste.
Nous désirons pourtant ne l'envisager aujourd'hui qu'à ce seul point de vue.
La vérité est qu'à l'âge où chacun cherche sa voie. Alfred de Musset rêvait d'être peintre.
Il a aimé et chanté Ninon; son succès, en tant que poète, l'a fait renoncer à ses projets ; mais tout en abandonnant la peinture comme métier, il avait su manier un crayon (1), soit à portraiturer ceux qui se trouvaient devant lui, soit à tracer de petites scènes de genre.
Beaucoup de ses dessins ont été conservés ou par lui ou par ceux à qui il les offrait.
Il nous a été permis d'en voir hier un grand nombre. Nous ne prétendons pas avoir feuilleté le portefeuille d'Ingres ou de Delacroix; il est évident toutefois que si Musset eût persisté dans son désir de se livrer à la peinture, il n'eût pas été le dernier de nos artistes.
Chose bizarre, c'est dans la charge que le poète de si bon goût excellait ! Il était même si cruel dans la caricature que certains de ses dessins ont été détruits par les intéressés, peu satisfaits de se voir si diaboliquement pris sur le vif.
L'étrange aussi l'attirait.
Notre collaborateur Bataille, qui exhume en ce moment les causes dramatiques, racontera peut-être un jour l'histoire de Louise Bouvier, cette maîtresse d'assassin qui, vers 1830, fut condamnée à la prison pendant que son amant était envoyé à l'ôchafaud.
(1) Nous donnons pages 289 et 305 la reproduction de deux dessins au crayon, exécutés par Alfred de Musset.
Elle fut transportée à Clermont. La Maison centrale
'^àJÎ
Une détenue, par Alfred de Musset.
avait alors p(3ur directrice une cousine d'Alfred de Musset, qui allait souvent à Clermont.
Le poète a fait le portrait demi-nature de la prisonnière. Louise Bouvier est en fichu, gros sabots", les deux mains dans ses poches. Tenue crâne jusqu'à l'insolence, jolie tête couverte d'un madras fermé par un large nœud; sous des traits vraiment beaux, une expression des plus vicieuses.
C'est évidemment ce contraste qui a tenté Musset.
Tournons les feuillets, voici la caricature de Don EugénOy lisez Devéria. Un nez qui n'en finit pas, des yeux sortant de la tête, mais grande ressemblance sous une charge horrible.
Tout un album, et des plus curieux. IPavait été emporté par le poète en Italie dans le fameux voyage qu'il y fit avec George Sand en 1833.
Chaque page retrace un épisode du voyage.
Citons, entre autres, l'arrivée à Gênes.
Des employés de la douane examinaient les bagages des deux amants. Le sujet n'est pas d'une poésie extrême, mais les poètes eux-mêmes sont des plus prosaïques à leurs heures.
Donc l'un des employés a saisi la boîte qui contient l'instrument cher à Purgon, il a l'air d'ignorer absolument ce que George Sand peut en faire." Il se demande si ce n'est pas un flacon à parfum, il n'insiste point. Dans un coin, le poète et sa maîtresse rient bien de sa méprise.
Plus loin, c'est la grande romancière dans sa modeste chambre d'hôtel, sous le turban qui lui couvre la tête et l'éventail qui lui cache la moitié de la figure, on ne voit guère que ses yeux, très brillants; la main est des plus belles.
Dans le fond, Alfred en robe de chambre se dirige vers la toilette.
Ici une chasseresse très comique, deux seins
ALFRKD I)K MUSSET INTIMK 291
énormes avec appas correspondants dans un costume d'homme.
Sur des feuilles veloutées, beaucoup de portraits, tous également intéressants : celui de Pauline Garcia en 1839, portrait demi-nature, fait avec enthousiasme; celui de M""® Adolphe de Musset, cousine d'Alfred, une très jolie personne. La même, endormie dans une diligence, avec son fils à côté d'elle. Le voyage a fatigué l'enfant qui âe tient comme il peut. Sa pose est étonnante ; c'est même elle qui montre le mieux quel dessinateur eût pu faire le poète.
Un autre carton est très intéressant pour tous ceux qui s'occupent de théâtre.
Il comprend une longue série qui a pour sujet le mariage de M^^^ Garcia avec M. Viardot. Chaque dessin a sa légende qui le commente. Par malheur, dessins et légendes sont trop spéciaux pour que nous en parlions davantage.
Cette série, qui appartient à M"® Jaubert, a été faite en collaboration avec le statuaire Barre.
Mais revenons au vrai Musset, le caricaturiste. Il excellait dans le genre sous lequel vient de succomber la raison du nauvre André Gill. Il a fait mettre, autre petit bijou, une M""® Jaubert au clavecin que M""^ J..., qui vit encore, voudrait peut-être bien détruire, quoique les cheveux tout en frisures couvrent les quatre cinquièmes du visage. La ressemblance, paraît-il, reste sous la charge.
Dans nous ne savons quel salon, un soir, on célébrait le crayon d'Alfred de Musset.
— Ah ! dit quelqu'un qui regardait la princesse Belgiojoso, je sais un visage qui serait impossible à caricaturer.
La princesse, en effet, était des plus jolies.
A son tour elle défia Musset qui s'engagea à en
faire une épouvantable caricature en n'altérant aucun de ses traits.
Devant tous, aussitôt, il la fit de profil, aussi belle qu'elle était, seulement il mit l'œil de face. On n'a pas l'idée de l'horreur qu'on obtient ainsi.
— Oh ! cachez-moi cela ! s'écria la princesse en fermant l'album.
Et c'est grâce à cette frayeur que la page existe encore.
Musset, d'ailleurs, ne s'épargnait pas lui-même, il avait sur la joue gauche deux signes imperceptibles qu'il se plaisait à charger et dont il s'enlaidissait à plaisir.
Il est évident qu'il ne se fera jamais gloire de ces dessins.
Nous avons cru pourtant devoir en parler à titre de curiosité.
Le violon d'Ingres est encore célèbre. Comment le crayon d'Alfred de Musset est-il resté si longtemps inconnu? Il appartenait au Figaro àQ réparer cette injustice.
En 1830 fut l'époque du plus grand succès d'Achille Devéria. Achille s'était marié. Travailleur infatigable, toujours le crayon à la main, il suffisait par un travail acharné à l'entretien de sa nombreuse famille. Son salon était un des lieux de réunion préférés de la jeune école.
Tous les grands noms se retrouvaient sur la liste des habitués de son salon.
Parmi les plus fidèles on remarquait le poète des Contes d Espagne et d Italie.
Se sentant dans un milieu sympathique, son esprit donnait l'essor à sa gaieté ; tantôt il récréait l'assistance par quelque charmant récit, tantôt devant un petit cercle d'intimes il prenait le crayon d'Achille,
il s'essayait à représenter sous un aspect comique la figure bien connue de quelqu'un des habitués de la maison. La famille a conservé plusieurs de ces croquis spirituels inspirés de la causerie du moment, presque tous représentant le même personnage, un poète qui a joui dans son temps d'une certaine vogue et dont le nom n'est pas encore oublié (1). La verve satirique du dessinateur improvisé s'acharne sur lui et le montre dans tous les actes de sa vie privée ou publique de poète et d'homme du monde, lisant une pièce de vers, valsant, mettant ses bottes.
Mais où il faut le voir surtout, c'est sur le dessin au bas duquel l'auteur a écrit de sa main : « Parterre, trentième représentation à'Hernani. » 11 nous a été dit par des contemporains que ces charges un peu vives, mais sans aucune méchanceté, étaient fort ressemblantes.
Parfois la verve d'Alfred de Musset prend une autre direction. C'est une épigramme ou un madrigal improvisé en quelques minutes sur le coin d'une table, ou bien quelques couplets burlesques inspirés par une circonstance fortuite... On a tiré de l'oubli, il y a quelques années, une pièce de vers comique où le chantre de Rolla s'est amusé un beau soir à faire parler une Anglaise dans son prétendu jargon. Cette plaisanterie, qui ne peut nuire à la gloire du poète, vint au jour dans l'atelier d'Achille Devéria. Nous avons vu le manuscrit autographe dans le carton de la famille.
Le voici tel que nous l'avons copié sur le manuscrit original; l'auteur peint en vers libres une Anglaise qui raconte les tracas de la diligence :
i\) Paul Fouclier.
Nous étions douze ou treize Les uns sur les autres, pressés, Entassés.
J'éprouvais une malaise Que je me sentais défaillir, Mourir.
Les cahots, Les bas et les hauts D'une chemin raboteux, Pierreux, Avaient perdu.
Avaient fondu Mon tête entière.
Quand l'un bâillait L'autre sifflait ; Quand l'un parlait L'autre il chantait.
Puis un petite carlin jappait Le nez à la portière.
La poussière il me suffoquait; Puis un méchant enfant criait Et son nourrice il le battait; Puis un petit Français chantait, Se démenait et bourdonnait Comme une'mouche.
Pour moi ce qui me touche Que jusqu'au Pérou, l'Anglais peut voyager Sans qu'il ouvre son bouche Autre que pour boire ou pour manger.
M. de Musset, sollicité par ses amis à aller poser chez le peintre Landelle, pour un portrait qu'il désirait faire de lui, alla le voir.
Ils convinrent de commencer un jour qu'on lui indiqua.
Il rencontrait là des dames, artistes de la Comédie-Française, entre autres M"" Fix. Ce fut un des attraits qui le firent continuer ces séances, il ne pouvait pas souffrir l'immobilité de la pose.
Après le pastel, Landelle fit une copie à l'huile pour le Théâtre-Français.
Parmi les livres qu'on me laissa après la mort d'Alfred de Musset, se trouvaient deux exemplaires de Lélia de George Sand avec dédicaces de l'auteur à Alfred de Musset.
Sur le premier volume, on lit :
A Monsieur mon gamin cV Alfred,
George.
Et sur le deuxième :
A Monsieur,
Monsieur le vicomte Alfred de Musset.
Hommage respectueux de son dévoué serviteur,
George Sand.
A ce dernier volume, seize pages sont arrachées, ce sont les pages 209 à 225, où George Sand décrit une scène d'orgie où tout le monde parait dans un état voisin de la folie, où le personnage de Sténio est bafoué et joue un rôle répugnant. 11 fait des vers où il s'épuise en vains efforts, et tombe en maudissant Dieu.
J'ai supposé que M. de Musset, lisant, longtemps après, avait voulu retirer de ce livre le passage peu intéressant qui lui déplaisait.
Il avait aussi collé la dédicace du premier volume avec deux pains à cacheter qui sont encore visibles.
J'y trouvai aussi un exemplaire du roman Indiana de George Sand, où je remarquai des corrections de la main de Musset.
C'était quantité d'adjectifs soulignés et reportés en marge.
Je remis ce livre, à cause des corrections, à M. Paul de Musset qui me dit :
— Il pourra bien me servir.
Je possède aussi un volume de Jacques, avec cette sèche dédicace au crayon : George à Alfred.
Je donne des vers intitulés : Après la lecture dindiana, qui ne sont pas dans les œuvres d'Alfred de Musset. Ces vers parurent le 23 juin
(Musset, à cette époque, ne connaissait pas encore George Sand quand il les lui envoya.
Quand Musset fit la connaissance de George Sand, son livre Lélia était à l'imprimerie.
Il n'y eut donc aucun rapport entre le personnage de Sténio et Musset, cela est constaté. .
Musset disait : •
— Elle m'avait pressenti.)
Sand, quand tu l'écrivais, où donc l'avais-tu vue, Cette scène terrible où Noun à demi nue
Sur le lit d'Indiana s'enivre avec Raymond ? Qui donc te la dictait, cette page brûlante Où l'amour cherche en vain d'une main palpitante, Le fantôme adoré de son illusion ?
En as-tu dans le cœur la triste expérience ? Ce qu'éprouve Raymond, te le rappelles-tu? Et tous ces sentiments d'une vague souffrance. Ces plaisirs sans bonheur, si pleins d'un vide im-
[mense, As-tu rêvé cela, George, ou t'en souviens-tu ? N'est-ce pas le réel dans toute sa tristesse, Que cette pauvre Noun les yeux baignés de pleurs. Versant à son ami le vin de sa maîtresse. Croyant que le bonheur, c'est une nuit d'ivresse, Et que la volupté, c'est le parfum des fleurs? Et cet être divin, cette femme angélique, Que dans l'air embaumé Raymond voit voltiger. Cette frêle Indiana dont la forme magique Erre sur les miroirs comme un spectre léger, 0 George, n'est-ce pas la pâle fiancée Dont l'ange du désir est l'immortel amant ? N'est-ce pas l'Idéal, cette amour insensée Qui sur tous les amours plane éternellement ? Ah ! malheur à celui qui lui livre son âme ! Qui couvre de baisers sur le corps d'une femme Le fantôme d'une autre, et qui sur la Beauté Veut boire l'Idéal dans la réalité ; Malheur à l'imprudent qui, lorsque Noun l'embrasse, Peut penser autre chose en entrant dans son lit. Sinon que Noun est belle et que le tem.ps qui passe A compté sur ses doigts les heures de la nuit ! Demain viendra le jour; demain, désabusée, Noun, la fidèle Noun, par sa douleur brisée. Rejoindra sous les eaux Tombre d'Ophélia ; Elle abandonnera celui qui la méprise,
Et le cœur orgueilleux qui ne Ta pas comprise Aimera l'autre en vain. N'est-ce pas, Lélia?
24 juin 1833.
Après la mort d'Alfred de Musset, M. Paul m'apporta les vers : Après la lecture d'Indiana, et me dit :
— Si je meurs avant George Sand, je vous lègue le soin de publier ces vers, dans le cas où M"^ Sand écrirait quelque chose contre mon frère .
Lorsque George Sand fut morte, M. Paul vint reprendre les vers, que je lui rendis, et que j'ai pu rétablir de mémoire.
Au même endroit, je trouvai une première édition des Contes d'Espagne dédiée à Madame de Musset.
A ma mère bien-atmée.
Je portai ce livre à M. Lardin, qui m'en remercia.
C'est à propos de la princesse de Belgiojoso qu'Alfred de Musset avait écrit les vers suivants parus dans la Revue des Deux Mondes :