DEUXIÈME PARTIE
A M. Alfred de Vigny
17 décembre 1829.
Mon cher Monsieur,
Puis-je espérer que vous voudrez bien venir entendre ces malheureux poèmes que je me propose de lire?
Vous y trouverez de nos amis et vous nous ferez grand plaisir. Je ne puis que vous renvoyer l'exhortation que vous m'avez envoyée, adressée pour Othello: « Venez, brave cœur ! » Non qu'il s'agisse d'un danger, mais il ne s'agit pas moins d'un secours; et c'est surtout le vôtre que j'invoque, car vous êtes
mon père in litteris.
(1) « La coiTespondance d'Alfred de Musset, écrit M. Maurice Clouard, à côté des détails biographiques qu'elle renferme et de sa valeur littéraire, offre ceci de particulier que le poète se laisse voir tel qu'il était dans la vie intime; obéissant à l'impression du moment, il écrit sans affectation, sans pose, mettant son cœur et son esprit à nu. •
« Le jour où ses lettres seront connues, bien des jugements portés sur lui devront être réformés. »
C'est pour cela que je donne toutes les lettres que je trouve^ et qui ne sont pas dans le volume posthume.
188 ALFRED Dli MUSSET INTIME
Au Même
Que vous êtes bon d'être venu, et que je vous remercie de votre livre, dont j'ai déjà dévoré la tête, c'est-à-dire la préface! Que j'y ai vu de belles et larges pensées, si vraies, et au fond de tout un peu tristes !
Le plaisir de vous lire vaut celui de vous voir. Et je me propose l'un par l'autre.
Votre tout dévoué de cœur.
Au Même
Je suis comme les femmes enceintes, qui croient toujours que leur dernier enfant sera le plus beau et qui, au milieu d'une lignée de hiboux, croient avoir l'Apollon du Belvédère dans le ventre; c'est ce qui fait que je n'ai point usé ou abusé de votre bonne et utile amitié.
Je suis, hélas ! en travail d'un dernier monstre que les naturalistes de la littérature expliqueront comme ils pourront, et, au lieu de le mettre dans un bocal d'esprit de vin, je le tire par les jambes... Aussitôt l'accouchement, j'espère que vous me permettrez d'en appeler à cette promesse que vous me rappelez d'une manière si aimable, et de vous voler quelques heures de poète pour les rêveries d'un oisif qui est tout à vous de cœur et d'esprit.
A MM. LES Directeurs de <■ l'Europe littéraire
Messieurs,
Je serai très heureux de pouvoir entrer pour quelque chose dans la rédaction de votre nouveau journal. En acceptant la proposition que vous avez bien voulu me faire, je vous remercie d'avoir associé mon nom à une entreprise pour le succès de laquelle tous les hommes de bon sens doivent faire des vœux, et tous les artistes des efforts.
Agréez, Messieurs, l'expression des sentiments les plus distingués de votre bien dévoué serviteur.
Paris, le 23 novembre 1832.
ALFRED DE MUSSET INTIME 19i
A M. BuLoz
Lundi, 18 août 1834.
Mon ami, ma mère me donne de quoi aller aux Pyrénées, et je vais partir. Dites-moi si vous croyez pouvoir, quand je serai là-bas, m'envoyer quelque argent. J'y vais pour travailler, je vous donnerai d'abord les vers que je vous ai promis, vous aurez ensuite et bientôt mon roman. Je m'engagerai, si vous voulez, à un dédit pour une époque que vous fixerez et à laquelle vous recevrez le manuscrit entier, à moins de maladie grave, auquel cas tout vous sera fidèlement rendu. Répondez-moi un mot ou venez me voir si vous avez le temps ; mais tout de suite, car je ne serai pas ici vendredi.
Tout à vous.
A M. Tattet
12 novembre 1834.
Tout est fini. 8i par hasard on vous faisait quelques questions, comme il est possible qu'on vous soupçonne de m'avoir parlé; si, enfin, peut-être, on allait vous voir pour vous demander, à vousmême, si vous ne m'avez pas vu, répondez puiement que non, que vous ne m'avez pas vu, et soyez sûr que notre secret commun est bien gardé de ma part. J'irai vous voir bientôt.
A vous de cœur.
A M. Liszt
Le 20 juin 1836.
Votre lettre, mon ami, m'a fait double plaisir, d'abord littéralement parlant, et ensuite, et surtout, parce que votre bon souvenir me fait espérer que cette courte poignée de main que nous nous sommes donnée en passant ne sera pas la dernière.
Le livre dont vous me parlez n'est qu'à moitié une fiction et assurément, comme vous le dites, il pourrait et devrait être plus long. Je ne crois pas pourtant donner jamais des frères à ces deux volumes, par la même raison que je ne les corrigerai pas, comme j'en avais d'abord l'intention.
Ces sortes d'ouvrages, intéressants ou non, sont en dehors de l'art; ils ne me semblent pas assez vrais pour des mémoires, à beaucoup près, et pas assez faux pour des romans. Le lecteur doit chercher en vain l'attrait d'une réalité qui lui échappe à chaque instant, tandis que le pauvre auteur, tout nu derrière un manteau troué en mille endroits, sent la critique au vif et reçoit les estocades précisément là où il se découvre.
Aborder, d'ailleurs, le monde tel qu'il est, dire les choses, est impossible... Je n'ai jamais pu lire les Confessions de Rousseau sans dégoût. Pour des mémoires, c'est diffèrent; la mort absout et les hommes n'y sont plus ; mais, en revanche, le men-
songe a beau jeu. Que la partie que vous me proposez, d'aller vous voir un instant à Genève, aurait de charme pour moi, mon ami, et que je me sens seul, triste et... Parisien, en pensant que, probablement, ça ne sera pour moi qu'un de ces rêves heureux que je ne fais jamais qu'à demi! Si vous demandiez ce qui me retient, je ne saurais que vous répondre, et ^ant de raisons m'attireraient au contraire !
Je me demande si mon cœur est trop jeune ou si ma tête est trop vieille, je me sauve du boulevard Italien et je vais pousser des « ouf » à Montmorency : demi-verdure, demi-nature, demi-plaisir, demi-ennui, et tout à l'avenant, de fractions en fractions, jusqu'à la dose infinitésimale, voilà tout — i\Lo\ — autre chose qui est la même chose, un quart d'heure là, autant ici — beaucoup de fumée de cigarettes — beaucoup de grandes et d'éternelles, d'irrévocables déterminations d'un jour, un tant soit peu de vrai et de bon, par moment volé au hasai'd. Voilà ce qui m'empêche de partir. Si j'y vais, ce sera avant le 15 juillet. Sinon, moquez-vous de moi et rion> ensemble. Mais à Paris, à Naples ou à Genève, tendez-moi toujours la main, mon cher Franz, et gardez-moi un peu d'affection vraie, la seule sauvegarde dans les sentiers perdus.
A vous de cœur.
Au Même
Novembre 1836.
Je voulais aller vous voir aujourd'hui, mon cher Liszt, et je n'ai pas pu.
J'avais chargé, l'autre jour, à l'Opéra, votre petit archidiacre d'une commission pour vous, et je ne sais s'il s'en sera souvenu.
Je voudrais que vous fussiez assez aimable pour me prévenir quand vous compterez voir Belgiojoso. Les récits qu'il m'a faits de votre matinée chez lui m'ont donné bien des regrets de ne pas m'y être trouvé. Mais je ne manque que les bonnes choses. Si donc vous aviez le dessein de revoir bientôt II nostro priiivipe, sou venez- vous, en même temps, d'un autre ami, je vous prie.
Vous trouverez peut-être dans la prochaine Revue une lettre à Cotonnet sur les humanitaires.
J'espère que vous en rirez, vous et vos amis, et que nous ne nous brouillerons pas pour les boutades d'un provincial.
A vous de cœur.
A M. Arsène Houssaye
Mon cher Houssaye,
Vous me faites, mon cher maîire, honneur et plaisir; vous savez de quel prix a toujours été pour moi votre bienveillante sympathie et je ne manquerais certainement pas une si aimable occasion de vous en remercier une fois de plus.
iai2
Au Même
Je ne prétends pas être joué quatre fois par semaine, mais je ne pourrais l'être moins que deux fois en quinze jours. Si, au contraire, vous gardez contre moi et ma pièce le ressouvenir de quelques difficultés survenues au mois de janvier dernier (et dans lesquelles j'ai reconnu avoir tort), vous concevez que je dois m'abstenir, mais vous me permettrez d'ajouter que c'est vous souvenir bien longtemps d'un tort convenu et en témoigner une rancune un peu forte et à mon nom et à ma bourse.
Tout à vous.
Au Mlme
Mon cher atni,
J'ai reçu les deux billets de cinq cents francs, Vun signé Soleil, l'autre signé Houssaye. Je ne sais pas celui que j'aime le mieux. A vous toujours.
A M. JbiTIENNB Car J AT (Ij
Monsieur,
Le goût des gens d'esprit ne m'a jamais fait peur; faites de moi ce qu'il vous plaira.
22 janvier 1857.
(1) En réponse à une demande d'autorisation de publier un portrait-charge dans le Diogène.
A M. David d'Angers
Mon cher David,
Je suis allé chez Micheli pour avoir de vos mcdailles. Il demande une autorisation de vous pour cela. Soyez assez bon pour m'envoyer deux mots de votre main pour Micheli et pour votre petit Cardillac des Enfants-Rouges.
Vous obligerez votre dévoué de cœur.
A M. Auguste Barre
Mon cher ami,
Je vous écris de chez Rachel, qui me garde à dîner, aussi ne m'attendez pas ce soir; à bientôt. A vous.
J'ai ébauché une belle petite chatte. J'ai employé d'abord un couperet de cuisine, puis mes mains, puis vos petits bâtons. J'ai tout lieu de croire que ce sera admirable, mais dans ce moment-ci mon idéal a encore un torticolis et une fluxion.
Venez donc voir ça.
A. de m.
A M. Alfred Tattet
Votre lettre, mon cher ami, est arrivée comme je n'étais plus h Paris, ce qui fait que ma réponse est en retard de quelques jours. Pour ce qui regarde jyjme *** (Pajfaiie personnelle à Alfred Tattet), je crois que ce que je peux vous dire de mieux c'est qu'il y a huit ou neuf mois, j'étaisoùvousêtes, aussi triste que vous, logé peut-être dans la chambre où vous êtes, passant la journée à maudire le plus beau, le plus bleu ciel du monde et toutes les verdures possibles! je dessinais de mémoire le portrait de mon infidèle; je vivais d'ennui, de cigarettes et de pertes à la roulette; je croyais que c'en était fait de moi pour toujours, que je n'en reviendrais jamais. Hélas! hélas! comme j'en suis revenu! Comme les cheveux m'ont repoussé sur la tête, le courage dans le ventre, l'indifférence dans le cœur par-dessus le marché! Hélas! à mon retour, je me j)ortais on ne peut mieux; ei si je vous disais que le bon temps, c'est peut-être celui où on est chauve, désolé et pleurant! Vous en viendrez là. mon ami; je vous plains aujoui-d'hui bien sincèrement parce que vous souffrez.
Quand vous serez guéri, vous n'en serez pas fâché, soyez-en sûr, tout ce qui fait vivre est bon et sain. Je vous promets de vous tenir au courant de tout ce que je pourrais savoi i-. . .
Je travaille M force. Comptez-vous rester à Raden?
Adieu. Je suis à vous.
Au Même
J'apprends, mon cher Alfred, que vous avez manqué plusieurs fois à votre parole que vous m'aviez donnée de garder le silence sur tout ce qui s'est passé en Italie; cela m'a fait beaucoup de peine, d'abord pour vous, qui manquez à votre promesse, ensuite pour moi, qui ai cru, pendant plus de quatre ans, avoir un véritable ami.
Tout à vous.