‹ Alfred de Musset (volume 2)Chapitre 19 sur 68 · L ARSENAL ET LE CENACLE · texte numérisé non relu

L ARSENAL ET LE CENACLE

qui sollicitait un emploi vacant à la Portc-Saint-Martin :

I Hé troupe d'oiseaux de passage ne regarde pas ceux (jui tombent en volant, mais continue sa route awc le vent. Une troupe d'acteurs lui est pareille; elle ne s'arrête pas à voir ceux qui se brisent ni ceux qui ne peuvent plus voler : elle continue sans pitié. Tout est pour elle dans l'instant présent (i). »

Vigny aurait pu lui répondre, car c'était son cas:

— Et ceux que brisent les comédiennes qu'ils ont aimées a la folie!...

Le temps passa. La monarchie de Juillet fit place à la République de Lamartine, et la République au second Empire. Vigny et Musset, qui s'étaient perdus de vue durant ces années de troubles, se retrouvèrent à l'Académie et à Compiègne. Et puis Musset mourut. J'ignore si Vigny assista à ses obsèques, mais ce que je sais bien c'est que, dès qu'il s'agit de lui ériger un beau, il fut l'un des premiers à appuyer la demande de concession gratuite que Paul de Musset avait adressée au préfet de la Seine.

(( Le saule, disait-il, que demande ce jeune et charmant poète aura des pèlerins: à présent ceux qui l'ont aimé, et toujours ceux qui sauront aimer et lire la poésie impérissable. Puisse la Ville de Paris planter et renouveler perpétuellement cet arbre mélancolique sur sa tombe ! »

Sainte-Beuve, qui avait tant à se faire pardonner, car il n'avait pas été plus fidèle à l'amitié envers Ifusset qu'envers Vigny, Sainte-Beuve ajoutait:

« Je me joins à mes confrères dans le vœu qu'ils

i lite.

expriment en faveur d'un des rares poètes dont le nom survivra. »

Mais revenons en arrière. J'ai laissé Alfred de Musset à l'Arsenal. Il faut que je dise quelques mots de ses rapports avec la famille Nodier.

Tant que Marie fut un cœur à prendre, il tourna galamment autour d'elle, comme tous les jeunes poètes du Cénacle. Il s'éloigna discrètement, insensiblement, à partir du jour où elle fut mariée. Mais son souvenir, non plus que son image, ne s'effaça jamais de son esprit, et l'année i843, qui marqua le retour de l'enfant prodigue à l'Arsenal, fut marquée aussi (i) d'un caillou blanc et par Alfred et par Marie. On sait dans quelles circonstances et dans quelle maison amie ils se rencontrèrent, au printemps de celte année. Guttinguer, qui n'avait jamais cessé de les fréquenter tous les deux, eut un jour l'idée de les réunir à sa table avec Nodier et sa femme, Victor Hugo, sa femme et sa fille, et deux ou trois autres de ses intimes. Le déjeuner fut ce qu'étaient tous les repas chez ce Lucullus romantique,mais ce qu'il y eutencore de meilleur, c'est l'esprit qui animait tous les convives. Les nuages plus ou moins noirs, que les froissements de l'amour propre avaient fait naître en pleine bataille entre celui-ci et celui-là, furent dissipés comme par enchantement bien avant le dessert, et l'on se sépara aussi joyeux, aussi unis qu'aux beaux jours de 1828.

J'ai cité le joli sonnet que Musset avait dédié à

l'aiiSuNAL lt i.i; CKNACLB ^7

Victor Hugo, lf lendemain <le cette rencontre. Il est ivril iS'i .'!. Voici ceux qu'au mois de mai suivant Alfred et Marie échangèrent ensemble. Naturellement ce fut Alfred qui commença,mais si j'en crois les Souvenir* littéraires (i) d'Edouard Grenier, il avait été provoqué par une lettre, comme Marie savait les tourner:

M vue enfant maintenant que j'y pense, Fratcbe comme une rose el te cœur dans les yeux. — Je vous ai vu bambin, boudeur et paresseux,

i- aimiez /ord Byron (8 , les grands vers et la danse.

Ainsi nous revenaient les jours de notre enfance, ma parti »ns déjà le langage des vieux... jeune souvenir riait entre nous deux,

immena écho, gai comme l'espérance.

craint le temps parce qu'il faut mourir ; Il croit son mur ^àté lorsqu'une fleur y pousse. O ■ • ivenir !

• i! vi douce : jamais un pas fait sur la mousse, hochet d'un calant, un regard, un soupir.

M -No lier répondit :

La fleur de la j -elle refleurie

: soleil d'autrefois ?

■nnaît-il votre voix, ■. ient-il, l'étourdi, railler ma rêverie ?

àme endolorie . \ épines des bois,

■1 j'ai -oiil.-v î I • poids, J'ai reçu, j'ai

..■lit au mois de mai de cette année i843: «Vous avez tort de croire : :it rien; il eu dit quelquefois beaucoup, et

Ihamet, p. 343.) :<utn de Marie Nodier qui contient l'original de ce son- 1 lieu de lord f/i/run Musant a écrit /'nul Fowli>r. 1 donnait raison à MU qui prétendaient que Paul Foucher longeait à demander la in.iui de .Marie.

Hélas ! qu'il est donc loin le printemps écoulé ! Que d'étés ont séché son vert gazon foulé ! Que de rudes hivers ont refroidi sa sève 1

Mais de votre amitié le doux germe envolé A retrouvé sa place, et mon cœur consolé En recueille les fleurs au chemin que j'achève.

A quoi Musset répondit sur-le-champ :

Quand par un jour de pluie, un oiseau de passage Jette au hasard un cri clans un chemin perdu, Au bord des bois fleuris, dans son nid de feuillage Le rossignol pensif a parfois répondu.

Ainsi fut mon appel par le vôtre entendu,

Et vous me répondez dans notre cher langage ;

Ce charme triste et doux, tant aimé d'un autre âge,

Ce pur toucher du cœur, vous me l'avez rendu.

Etait-ce donc bien vous, si bonne et si jolie ?

Vous parlez de regrets et de mélancolie ?

— Et moi peut-être aussi, j'avais un cœur blessé.

Aimer n'importe quoi, c'est un peu de folie... Qui nous rapportera le bouquet d'Ophélie De la rive inconnue où les flots l'ont laissé ?

Nouvelle réponse de Marie Nodier :

Ce doux bouquet mouillé qui s'effeuille à nos yeux Et que jamais la main n'a pu reprendre ou suivre, Ne le regrettons pas ! J'ai lu dans un vieux livre Que son nœud détaché voulait parler d'adieux.

Du foyer paternel, vous, l'esprit radieux, Dans l'ardente mêlée où le triomphe enivre, Vous vous souvenez donc qu'en esssayant de vivre Ensemble nous étions partis d'un vol joyeux ?

Nous avons traversé la merveilleuse plaine Où la fleur du jeune âge, amicale et sereine, Dit : « La vie est charmante et l'avenir béni. »

Puis je vous vis monter quand je perdis haleine. A la cime des monts votre aile souveraine Allait chercher son aire, et je gardais mon nid.

l'arsenal II ! 89

Musset, j » i < 1 u é au vif, répliqua séance tenante :

Vous les regrettiez presque en me 1rs envoyant

ix comme un rêve et purs comme l'aurore. « Ce malheureux garçon, disiez-vous eu riant, croire oblige de me répondre encore. »

Bonjour, ami sonnet, si doux, si bienveillant, m'c, amitié que le vulgaire ignore, il bouquet de fleurs de larmes tout brillant, • dans un noble cceur un soupir t'ait éclore.

Oui, nous avons ensemble, à peu près, commencé ce grand soni^e où le monde est bercé. J'ai perdu des procès bien chers, et j'en appelle.

Mais en vous écoutant tout regret a cessé. Meure mon tri-te cœur, quand ma pauvre cervelle entir le charme du passé!

Ainsi finit cette correspondance sentimentale. Quelques jours après, Paul de Musset, qui s'apprêtait à partir pour l'Italie, faisait le voyage de Versailles pour dîner cliez M"c Aubernon, femme du préfelde Seineet-Oise. N'ayant point trouvé la familleAubernon à la préfecture, il se rendit à Meudon chez son ami Hetzel, l'éditeur, qui dînait en compagnie de M. Obeuf, maire de Bellevue. Après le repas, les trois amis décident d'aller à Pontchartrain. Obeuf attelle son cheval, les voyageurs se serrent sur le siège qui contenait deux places à peine, et ainsi véhiculés, Paul de Musset, if ft Hetzel arrivent dans une auberge de Pontchartrain. On soupe à peu près convenablement, puis on se couche. A Paul de Musset échoit la chambre d'un roulier; Hetzel couche dans un poulailler et Obeuf je ne sais où. Tous trois dorment mal, dévorés ;«•> pun le lendemain matin ils rentrent

ris, où Paul de Musset trouve dans sa chambre son ami Bonnaire, de la Revue des Deux Mondes, qui exécutait des gambades fantastiques. Mis au

ALFUED DE MUSSET

courant des incidents comiques de ce petit voyage, Alfred de Musset, plus jeune et plus en verve que jamais, s'amusa à les mettre envers (i). Nodier, à

(0 Les voici, tels que M. Lorin les a publiés dans le bulletin de la Société archéologique de Rambouillet, année 1889 :

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