I. AMI <l
vec leur auteur | i }. Cela lui fut d'autant plus île qu'il avait déjà table ouverte en son logis de la nie Grange-Batelière, n" i3, <'t toute une écurie à ta disposition de ses invités. Musset, que ce luxe attirait, se laissa faire, et ses rapports avec Tattet devinrent tout de suite si intimes que, deux ans après, il lui adressait les vers suivants :
Dans mes jours de malheur, Alfred, seul entre mille, Tu fidèle où tant d'autres m'ont fui.
rnheur m'a prêté plus d'un lien Fragile, ~i l'adversité qui m'a l'ait un ami.
Maintenant Dieu m . Ehl que m'importe?
.: m a destins, je dis comme Byron :
« L'Océan peul gronder, il faudra qu'il me porte. » Si mon coursier s'abat, j'y mettrai l'éperon.
Mais du moins j'aurai pu, frère, quoi qu'il m 'arrive, De mon cachet de deuil sceller notre amitié
me demain je meure ou que demain je vive, iot que mon cœur bat, t'en donner la moitié.
Alfred de Musset venait de perdre son père, et sous le coup de cette mort inattendue, il avait dit un soir à son frère, préoccupé comme lui du changement qu'elle allait apporter dans leur situation :
« Sans l'aisance, point de loisirs, et, sans loi-
. point de poésie. Il ne s'ag-it plus de faire l'enfant
ni de caresser une vocation qui n'est pas une
carrière. Il est temps d'açir et de penser en homme.
A l'idée d'être une cause de gêne pour la meilleure
des mères, de nuire peut-être à l'avenir d'une sœur
lit dans le roman de Louise Colet (Lai), p. 127:
« Il m'aima (c'est .Musset qui parle) comme le luxe de son esprit.
à ce qu'il y avait d'intelligent et d'idéal en lui,
-••s chevaux l'étaient à ses habitudes de dissipa-
plut d'abord par son laisser-aller, la franchise de sa vie et
son insouciant'-' de l'opinio
que nous adorons, et qu'il faudra penser à marier dans dix ans, je me révolte contre moi-même. Non, ce n'est pas à cette épreuve-là que je mettrai le dévouement de tout ce qui m'est cher.
« Voici donc le parti que je suis bien déterminé à prendre : je tenterai un dernier essai en écrivant un second volume de vers, meilleur que le premier. Si la publication de cet ouvrage ne me procure pas les moyens d'existence que j'en attends, je m'engagerai dans les hussards de Chartres ou dans le régiment des lanciers où est mon camarade de collège, le prince d'Eckmûl. L'uniforme m'ira bien. Je suis jeune et d'une bonne santé. J'aime l'exercice du cheval et, avec des protections, ce sera bien le diable si je ne deviens pas officier (i). »
Sans doute ; mais aucun cheval de régiment ne vaut Pégase pour un poète. Alfred de Musset, qui le sentait mieux que personne, s'enferma donc chez lui avec la Muse — et une bouteille d'alcool — et fit la Coupe et les lèvres, c'est-à-dire plus de seize cents vers dans le courant de l'été i832. Justement Tattet, qu'on avait exilé à Brest dans les circonstances que je raconte plus loin, venait de rentrer à Bury, son pavillon de chasse, sa maison de campagne et de rendez-vous (2). Musset alla lui lire son poème, et Tattet en fut d'autant plus content que, l'année précédente,
(1) Biographie d'Alfred de Musset, par son frère, p. 107.
(2) Quand je dis Bury, c'est plutôt Margency que je devrais dire : Bury était la maison de campagne des parents de Tattet qui, pour être plus libres, quand ils y résidaient, avait loué en cachette une petite maison sise à Margency, à une lieue de là. « On menait joyeuse vie dans les deux maisons, dit Paul de Musset, bien que le monde n'y fût pas le même » . Alfred de Musset fréquentait les deux, car les parents de Tattet l'aimaient beaucoup. Bury existe encore : il est situé près d'Ermont, dans la vallée de Montmorency.
L VMI VJ
il écrirait à Félix Arvers : « Que devient Musset ? le rencontres-tu ! Travaille-t-il ou joue-t-il ? Est-il enfin décide à se perdre et ne devons-nous plus compter sur ivenir qui promettait d'être si beau ? C'est vraiment un bien grand malheur! »
Il en fut toujours ainsi. .Musset avait beau acquérir de nouveaux titres de gloire, Tattet ne lui en trouvait jamais assez, tant il avait d'ambition pour lui. Aussi, tout en faisant avec lui la fête, ne cessait-il de iter au travail, le sachant enclin à la paresse, it surtout de ses liaisons qu'il se méfiait, ayant remarqué déjà que l'amour le rendait fou. Quand il le vit se prendre aux rets de George Sand, il ne : rien pour l'empêcher de la suivre en Italie. — o Et vous, lui objectait Musset, qui voulez y aller une comédienne ! — Oh ! moi, c'est bien différent, je ne suis pas poète, et puis une comédienne - une romancière. Je connais Déjazet et je me connais ausai : de notre part, c'est un simple caprice, tandis que de la vôtre, n'essayez pas de le nier, c'est une passion dont je redoute les conséquences. Vous venez, mon ami, qu'il vous en cuira. »
Tattet ne savait pas dire si vrai. Partis presque en
même temps, chacun de leur côté, ils se retrouvèrent
mise, quand Musset était au lit, suant la fièvre.
porté — c'est M. Clouard (i) — que Tattet
s'était aperçu de la trahison de George Sand et qu'il
lit révélée ù son ami avant de quitter Venise.
M. Clouard a été mal renseigné. Tattet ne s'était aper-
le rien et, quand bien même il eût surpris le secret
Sand et de Pagello, il l'eût certainement
lé pour lui, de peur de tuer Musset du coup. D'ail-
..enls inèdUs sur Al/i (M/, p. 58.
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leurs salettre à Sainte-Beuve dément catégoriquement cette assertion (i). Mais lorsque les amants de Venise furent rentrés en France et que, à la suite d'un article injurieux de Gustave Planche, Musset fut sur le point de se battre en duel pour George Sand, Tattet n'hésita
(i) Voici la lettre de Taltet à Sainte-Beuve :
a Florence, 17 mars i834-
« Merci mille fois, mon cher monsieur de Sainte-Beuve, de votre lettre si bonne et si attentive. Madame Dudevant et Alfred ne vous en seront pas plus reconnaissants que moi, je vous assure. Elle m'arrive à Florence où je suis depuis hier. Il est bien entendu que j'ai passé plusieurs jours auprès du cher malade, qui a besoin encore de grands ménagements. 11 faut même qu'il dise adieu à d'excellentes choses qu'il aime beaucoup. Je ne sais quel bon génie m'a conduit à Venise et m'a fait exécuter par moi-même et d'inspiration ce que voire lettre me recommandait avec tant d'instances.
a J'ai tâché, pendant mon séjour à Venise, de, procurer quelques distractions à Mme Dudevant, qui n'en pouvait plus ; la maladie d'Alfred l'avait beaucoup fatiguée. Je ne les ai quittés que lorsqu'il m'a été bien prouvé que l'un était tout à fait hors de danger et que l'autre était entièrement remise de ses longues veilles.
« Soyez donc maintenant sans inquiétude, mon cher monsieur de Sainte- Beuve; Alfred est dans les mains d'un jeune homme tout dévoué, très capable, et qui le soigne comme un frère. Il a remplacé auprès de lui un âne qui le tuait tout bonnement [a). Dès qu'il pourra se remettre en route, Madame Dudevant et lui partiront pour Rome, dont Alfred a un désir effréné. Vous les verrez avant moi, qui vais continuer mon voyage; dites-leur donc de ma part à tous deux ce que votre éloquente amitié trouvera pour leur exprimer la mienne, qui n'est que bien tendre et bien dévouée.
«Alfred vous dira peut-être beaucoup de mal de l'Italie, ne le croyez pas. Il l'a mal vue, ou plutôt il n'a pas eu le temps de la voir.
«Le pays abonde en mystifications, c'est vrai; maison y trouve tant et de si belles choses qu'on peut bien les payer par quelques mécomptes. Je suis tout émerveillé de Florence, qui a un singulier parfum de moyen âge et quia bien conservé l'expression des républiquesitaliennes à cette époque. On voit, par les chefs-d'œuvre qui encombrent ses rues et ses places, qu'elle n'était point barbare, qu'elle aimait les arts et savait les payer. Sa galerie est admirable, et vous seriez, vous surtout, en extase devant toutes ses merveilles. On pourrait bien, sans être trop exigeant, demander un peu plus d'eau dans le fleuve Arno : maisqu'estce que cela à côté des tableaux de Raphaël et du Corrège 1 « Tout à vous de cœur.
« Alfred Tattet. »
Rappelez-moi au souvenir de Guttinguer, que je regrette bien de n'avoir pu entraîner avec moi. Dites-lui qu'il serait mort de joie devant toutes ces madones.
(a) Le Docteur Santini; auquel avait succédé Pagello.
pas à lai raconter oo qu'il avait appris à Paris de la bouche même de Pagello. Car l'ami Pierre, furid'avoir reçu son coneé de la Sand, comme il disait, ait rien eu de plus pressé que de la déshonorer aux yeux de Tattet, en le conjurant toutefois de ne pas souffler mot de cela, pour ne pas attirer de veneur elle ( i ).
Musset ainsi averti voulut rompre définitivement avec George, mais elle réussit à se disculper, et voici la lettre que, le [3 janvier i83.~>, elle écrivit à Tattet, de sa terre de Nohant :
« Monsieur, « Il v a des opérations qui sont fort bien faites et qui font honneur à l'habileté du chirurgien, mais qui n'empêchent pas la maladie do revenir. En raison de cette probabilité, Alfred est redevenu mon amant; comme je qu'il sera bien aise de vous voir chez moi, je roua engage à venir dîner avec nous au premier jour de liberté que voua aurez. Puisse l'oubli que je fais de mon offense ramener l'amitié entre nousl « Adieu, mon cher Tattet, « Toute à vous
« George Sand. »
Tattet s'élant abstenu de lui répondre, la dame do Nohant revint à la charge un mois après, mais sur un autre ton.
Pagello avait apporté d'Italie quatre tableaux sans aucune valeur que George Sand s'était flattée de vendre tout de même, et sur lesquels, en attendant preneur, elle lui avait versé, au moment de se quitter, deux mille francs tant pour avance que « pour le tenir
Mire de Pagello à Tattet, du a3 octobre i834.
quitte de ce qu'il lui devait ». Un matin du mois de février, sur une lettre furieuse de l'Italien, elle fit porter ces tableaux chez Tattet en le priant d'en accuser réception à leur propriétaire.
« Vous avez pensé, lui disait-elle pour justifier ce singulier envoi, que le sentiment d'équité vous forçait à vous faire le bourreau d'une âme criminelle. Jç ne savais pas que vous eussiez l'âme aussi austère et le bras aussi ferme.
« J'en souffre, mais je vous en estime d'autant plus, •Monsieur, et à cause de cela, je pense que vous me laverez de l'accusation de friponnerie, car si votre amour de la vérité vous a commandé de me nuire, il doit vous commander de me réhabiliter sous les rapports par où je le mérite. »
Un autre que Tattet eût refusé de prendre livraison de cette marchandise suspecte, mais, pour ne pas envenimer les choses et par pitié pour l'ami qui était retombé au pouvoir de cette sirène, il accepta les tableaux et les mit au grenier — où ils sont peut-être encore. Seulement, à partir de ce jour-là, il ne se fit aucun scrupule de briser le cadenas que Musset lui avait posé sur les lèvres (i). Et c'est par lui évidemment que se répandit la légende du baiser donné et rendu à Venise au pied du lit du poète.
Le plus drôle, c'est que Tattet, qui jouait à l'esprit fort et à l'homme blasé, fut atteint à son tour du mal d'aimer, à l'heure même où Musset commençait à en guérir, — s'il en guérit jamais.
(i) «J'apprends, mon cher Alfred, lui écrivait Musset en i838, que vous avez manqué plusieurs fois à la parole que vous m'aviez donnée de garder le silence sur tout ce qui s'est passé en Italie. Cela m'a fait beaucoup de peine, d'abord pour vous qui manquez à votre promesse, et ensuite pour moi qui ai cru, pendant plus de quatre ans, avoir un véritable ami. »
io3
Il écrirait «.le Bade à Félix Aryen, le 12 juin i835: [| tait toujours un temps alîreux. Depuis que j'ai «juitu- Paris, je n'ai eu que vent et pluie. Tout est sombre autour de moi, comme dans moi. Le soir, j'ouvre ma fenêtre, espérant voir se lever cette étoile amoureuse que j'appelle et qui ne vient point. — Je n'ai pas pu voir Levol à Strasbourg (1). II était parti le matin pour une fête des environs. Jusque dans les plus petites choses j'ai du malheur. Je ne te parlerai pas, mon cher ami, de la cathédrale, que tu connais aussi bien que moi. Tu sais d'ailleurs ce que j'en pense.
« Mais une chose m'aurait tenté. J'aurais voulu, and Frédéric qui, après sa première victoire, se fit chanter un Te Deum pour lui seul dans la cathédrale <le Berlin, me faire dire une messe dont j'aurais été l'unique auditeur. J'aurais empli ces voûtes de mon amour et je n'aurais pas eu honte de me ■mter devant Dieu en tenant ma maîtresse par la main,
« Car enfin c'est lui qui m'a mis au fond du cœur une passion aussi profonde. Quel est son but? Je L'ignore, mais pour sûr il y a là-dessous quelque mystère qui s'éclaircira tôt ou tard et qui me sera ou propice ou fatal. Cette femme ne me quitte pas plus que mon ombre au soleil. J'ai là auprès de moi tout ce qui me vient d'elle, son portrait, ses lettres, son petit sac qu'elle a mis si souvent à son bras pour venir chez moi, et ses cheveux que je baise tous les jours,
(1) Floriinond Levol, aulcur des Ages poétiques ou les Triomphes du Génie, poème en quatre chants, suivi de poésies, public (liez J.-L.-J. Ii. ■■:<>. Alfred Tatlct en fait des çorges chaud» s dans
du il est question de lui. — Cf. notre étude sur Sainte- Beuve, t. I, pp. 359 et 307.
parce que ceux-là sont bien à moi et qu'aucune autre main que la mienne ne les touchera. Tout cela, comme tu le penses bien, m'exalte l'imagination outre mesure. Il me passe mille idées folles par le cerveau. Je fais des rêves chaque nuit; tantôt d'atroces où je l'étrangle, tantôt de doux et de tendres où je meurs pâmé dans ses bras. Quand je pense que sans loi et Henri (i) je l'aurais encore! C'est parce que je lui ai promis d'aller voir sa mère avec toi, que je regardais plutôt comme mon ami que comme le sien, que je suis séparé d'elle. Vous vous êtes mis quatre pour accoucher de cette lâcheté. Vous avez mal agi H. et toi. Vous m'avez berné pendant 24 heures sur une autre couverture que celle où fut secoué Sancho. Qu'elle ne rompît pas le silence puisqu'elle ne m'aimait pas, dites-vous, cela se comprend, encore le matin a-t-elle pleuré, encore m'a-t-elle dit : « Ne pars pas! » — Mais vous qui faisiez en ce moment état et profession de m être dévoués, comment se fait-il que ma confiance et ma sérénité ne vous aient pas arraché un aveu, et que, bien loin de là, vous vous soyez moqués de moi tous les trois dans une langue que je ne connaissais pas. Oh! tout cela est mal, allez, croyez-le bien. C'est pour ton bonheur, direz-vous! Et qu'en savez-vous, Messieurs? Etes-vous doués de la seconde vue? Ne prenez pas sur vos deux têtes le fardeau d'une responsabilité comme celle-là?
(1) Henri Ternaux. — On lit à son sujet dans les Souvenirs de Juste Olivier : « M, de Musset racontait (en i83o) que son ami, M. Henri Ternaux, parti pour les Etats-Unis avec ies id^es les plus libérales, venait d'en arriver tout désenchante, accoutumé à regarder les noirs comme une race inférieure, déclarant l'Amérique le pays le moins libre de la terre, parce que, dès qu'on veut y vivre à sa guise, on est remarqué ou en dehors de l'ordre, dans lequel on vous t'ait bien vite rentrer. M. de Musset était aussi fort choque de ce que M. Ternaux, allant faire une visite au président des Etats-Unis, fût suivi jusque dans le salon par le cocher du fiacre qui l'avait amené. »
ion existence esl entièrement liée à la sienne, si je ne puis respirer, sentir, vivre que là ou elle est, si l'espoir seul de la revoir m snt, si je me tue
quand je l'aurai perdu, cet espoir? Oh! direz-vous ri. eue que c'est mon bonheur que vous avez voulu? l^li bien! oui, dites-le, car alors ce sera vrai, j'aurai le repos éternel dans le sein de Dieu; mais bien bas, bien i>as, afin que nia pauvre mère toute en larmes ne vous maudisse pas. Vous trouverez assez de gens qui auront les phrases suivantes à la bouche : « T. s'est tué. Savez-vous «pie c'est très heureux au moins que le mauvais sujet se soit fait sauter la cervelle; il
rendu justice. 11 aurait déshonoré sa famille, il
tué à temps. Cette famille-là a un bonheur insolent!... » — Grand Dieu! qui me rendra mes beaux
i d'autrefois? C'est une infâme, me dites-vous? i sont là. Elle ne t'aimait guère?
Donnez-m'en donc qui m'aiment davantage et qui me conviennent. Elle a tous les défauts de son sexe; mais elle a, de plus que bien «les femmes, une grâce enchanteresse, un talent divin, de l'originalité dans l'esprit, une taille de guêpe, des yeux qui vous disent tout ce qu'ils veulent et qui parlent souvent si bien! Et puis i ensemble une harmonie qui me va au cœur, autour d'elle, comme autour de nous l'air, une atmosre lumineuse et toute parfumée... enfin je l'aime! et vous avez trouvé que cela ne suffisait pas, et vous
prononcé mon nom avec un ?ros soupir et l'accompagnement obligé d'une mélancolique épithète, et ! avez été cent lois plus ambitieux et plus difficiles «pie moi; '-t parce qu'une femme vous a dit dans certains moments d'ennui, «le crainte vague, qui les assièit souvent : « Je veux partir », vous lui avez ouvert
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ma porte à moi, car elle n'était pas chez vous ; et comme elle ne s'habillait pas assez vile, on est venu lui dire de s'apprêter aussitôt et de partir avant que je ne rentrasse. Elle avait lu dans vos yeux et sur vos visages que vous me trahissiez, cette femme! J'aurais presque compris cela, le premier jour, nous n'étions compromis ni l'un ni l'autre, mais après le voyage de Rouen, c'était absurde et sot au dernier point; puisque j'avais beaucoup risqué, ne fallait-il pas me laisser pour récompense ce que mon adresse et mon courage venaient de conquérir?
« Je vois maintenant à quelle distance je suis de ce rivage si tranquille et si bonhomme. C'est la rivière de Bury, à côté du Rhin, la forêt de Montmorency comparée à la Forêt-Noire. — Sur quel frêle esquif, grand Dieu, suis-je lancé dans la haute mer! Qui me protégera dans cette grande tempête? — J'aurais cent fois plus de distractions, que je n'en serais pas moins malheureux. Ne vois-tu pas que le souvenir d'un chagrin même passé, d'une peine qui s'efface, anéantit et réduit à rien l'effet de mille biens? Ah! quand le cœur agonise, ce ne sont pas des facilités qui lui rendent un peu de vie et qui lui ôtent l'amertume qui le remplit sans cesse et les ennemis qui le dévorent. Tâche, mon ami, d'adoucir un peu mes peines. Il t'est facile d'essuyer mes larmes. Prends mon affaire à cœur, arrange-toi pour arriver jusqu'à elle et tâche de deviner ce qu'il y a dans les replis les plus cachés de l'âme de cet ange. Mais va, il ne me reste pas le plus petit levain de haine. Je pardonne à cette fée qui m'a touché du bout de sa baguette enchantée et me retient sous le charme comme l'Alcine d'Arioste.
« Ce que je veux avant tout, c'est une foule de détails