‹ Alfred de Musset (volume 2)Chapitre 32 sur 68 · III. — LE PRINCE BELGIOJOSO. LE MAJOR FRAZER · texte numérisé non relu

III. — LE PRINCE BELGIOJOSO. LE MAJOR FRAZER

Le meilleur portrait, à mon sens, qu'on ait fait de Belgïojoso se trouve dans les Mémoires de d'AIton- Shée. Je me contenterai donc de le reproduire.

« C'est à la salle d'armes de lord Seymour (i),

blant ! Pour le compl iter — et peut-être aussi pour l'adoucir — Lamartine a dit encore de Nodier :

« Charles Nodier était l'ami-né de toute gloire. Aimer le grand, c'était

son ctat. Il ne se sentait de :iivcau qu'avec les sommets. Son indolence

l'empêchait de produire lui-même des œuvres achevées, mais il était

• le de to:it ce qu'il admirait. 11 se contentait de jouer avec son

et avec sa . comme un enfant avec 1 ecriu de sa mère.

11 perdait les pierres précieuses dans la salle.

curie de sa richesse le rendait le Diderot, mais le Diderot déclamation de notre époque. Nous nous aimions pour notre • i pour nos talents. C'était un de ces

hommes du coin du feu, un génie familier, un conlideut de toutes les âmes, dont la perte ne partit pis faire un si grand vide que les grandes reno:. S ce vide t>e creuse toujours davantage, il est dans le

cœur... » Lamartine, Souvmirs et /'urtrails, t. III, p. 42, et p. 84.)

ymour, second fils de la marquise d'Harford, lord par courtoisie, avait été -levé à Paris, près 'le sa mère. 'Juoi qu'il parlât lent le français, il avait tous les goûts de la Oentry anglaise : les exercices du cor '-s et la manie des paris. Petit mais rigou-

reux, 'ire. bon cavalier, de première

crime, à la boxe, il avait acquis un développement musculaire qui n'était plus eu rapport avec sa taille. Il n'avait jamais voulu aller dans le mou de, mais a sa majoril 'i,un revenu de trois

■iillc frau> ■-> et une indépendance absolue lui avaient donné une part : sa salle d'armes était un centre de camaraderie, ses écuries de course un luxe alors inusité. Il s'était trooré .i la tète d'amis ombreux pour être sincères; on avait usé et abusé de sa confiance,

l46 ALFRED DE MUSSET

raconte d'Alton, que je fis connaissance du prince Belgiojoso {beau et joyeux)^ nom difficile à remplir, et qui pourtant n'a jamais été mieux porté. Bientôt je me liai étroitement avec lui. Un jour il me présenta à sa femme, qui habitait un appartement dans la même maison, place de la Madeleine. J'ai eu celte chance heureuse de devenir et de rester l'ami de l'un et del'autre. Gomment ces deux natures si contraires s'étaient unies, puis séparées, et comment elles s'étaient rapprochés, c'est ce que je vais dire.

« A Milan, le nombre des familles riches est considérable, l'hospitalité y est aimable et facile; à ces mérites l'aristocratie joint le privilège de la beauté... D'une taille élevée, les cheveux blonds et bouclés, les traits réguliers, les yeux caressants, la physionomie riante et sympathique, son absence de vanité contribuait sans doute à lui permettre de plaire aux femmes sans exciter l'envie des hommes, et comme si ce n'était pas assez de tous ces avantages du nom, de la figure et du caractère, le sort prodigue lui avait donné une voix enchanteresse ; enfant, au milieu des siens, il vivait dans une atmosphère musicale , Rossini avait été

et n'ayant pas en lui l'indulgence des natures supérieures, il avait tourné à la misanthropie; il supposait le mal par vauité de ne pas être dupe : aussi fallait-il distinguer entre ses actes et ses paroles, celles-ci méchantes, n'épargnant personne, ceux-là honnêtes, charitables, souvent généreux, bans les paris et les courses, c'était avec passion qu'il voulait gagner, l'enjeu lui était indifférent. Deux traits compléteront le personnage : afin d'être sans rival en quelque chose, il avait exercé pendant des années le petit doigt de sa main droite au point de lever avec ce seul doigt un poids de cent livres à la hauteur de son épaule, de telle sorte que sa main entière eût porté à peine davantage; dans le même Lut. il avait étudié à fond les difficultés grammaticales de la langue française et proposait à tout venant des paris sur l'orthographe de certains mots. Il fumait sans cesse, et a puissamment contribué par son exemple à généraliser en public la mode du cigare. Président du Jockey-Club, à sa fondation, i833, il donna sa démission en i835. ». [Mémoires de d'Alton-Shéc, t. I, p. i37.)

son maître, à vingt-cinq ans il était un virtuose accompli. Toutes ces qualités, asservies à une intempérance byronienne,â un désir insatiable de volupté; il i compris la vie comme une succession de jouissances et les poussa à l'extrême. Formé pour séduire, il poursuivait sa carrière sans scrupule et sans remords. Autour de lui, une bande de gais compagnons imitateurs de s, d'artistes, de musiciens,

muddinine, ballerine, de femmes affranchies, tout un monde étrangère la vertu. Sa santé défiait les excès, mais il n'en allait pas de même de sa fortune ; l'héripaternel courait risque d'être entamé, quand Ja facilité d'un mariage, tel qu'en rêve une mère pour son fils adoré, vint troubler le courant de ses plaisirs. Rien de plus imprévu ; une demoiselle en sa fleur, d'une ation sévère, dévote, instruite, mais curieuse et superbe, Christine, dernière descendante desTrivulce, celle qu'on appelait la belle héritière, dédaignant une foule de prétendants, se prit à désirer le seul qui ne eâl p s à elle. Les désordres du prince, répétés et grossis par mille échos complaisants, les représensentations des parents, les périls d'un lien indissoluble entre une aspirante à la sainteté et un réprouvé n'eurent d'antre effet que dechanger son désir en volonté; elle avait vu le monstre et mit son orgueil àledompter. « Emilio ne tarda pas à savoir que, s'il se décidait à rompre s. -s habitudes, il ne tiendrait qu'à lui d'obtenir la main de Christine Trivulce. Les circonstances aienl pas favorables à sa conversion, car à tous i joignait alors une préférence passionnée pour une dame d'un attrait singulier. Quel homme .moins n'aurait pas été tenté par l'offre d'unejeune fille belle et pure, d'une illustre maison, avant pour

AU'KED DE MUSSIIT

piédestal un monceau d'or? Le prince réfléchit, hésita, se rendit aux entrevues, admira, eut encore des irrésolutions, puis, engagé par ses démarches, trop galant homme pour reculer après avoir compromis, accepté comme fiancé, se jugeant fou de refuser le bonheur qui venait à lui, il se résigna à devenir mari.

c La cérémonie terminée, dans l'intention sincère de répudier son passé, Emilio alla habiter avec la princesse un château solitaire. Pendant quatre mois, union parfaite de ces deux formes de la beauté, mais la fusion morale est lente, difficile; l'association à vie peut devenir une heureuse combinaison des caractères ou le choc d'éléments opposés ; entre eux elle fut un combat.

« Du côté de la jeune femme une âme exaltée, chercheuse, inassouvie, une intelligence avide de l'infini, un amour entier, dominateur.

« Chez lui le sens droit, un esprit positif, observateur, ennemi de la métaphysique, insouciant de l'idéal, borné à la réalité ; Musset l'a fait parler dans ces vers :

Quand la réalité ne serait qu'une image Et le contour lester des choses d'ici-bas, Me préserve le ciel d'en savoir davantage !

« Son ardente sensualité couvrait un cœur endormi, la douceur de son caractère un besoin violent d'indépendance.

« S'ils parlaient la même langue, chacun attachait aux mots un sens différent; peu de goûts communs, des idées et des sentiments contradictoires.

« Quand ils rentrèrent en ville, la saison d'hiver était commencée; les fêtes s'échangeaient ; à la Scala les opéras de Rossini et les ballets de Vigano. Au

milieu des invitations et des réceptions le tète-à-icte avait disparu. Elle se sentait étourdie, inquiète, trou- ; elle éprouvait le malaise d'une jalousie générale, indéterminée : son mari lui échappait. Le prince, au contraire, n'avait jamais été plus brillant, plus victorieux; son mariage semblait le couronnement de ses conquêtes: seulement l'ancien tentateur était exposé maintenant lui-même aux tentations. Il retrouva la dame qui, à l'époque des premières entrevues avec sa future, lui inspirait encore une préférence passionnel', et, peu habitué à la résistance, croyant racheter sa faiblesse à force de précautions et de mystères, il renoua. J'ai dit de la société milanaise tout le bien que j'en pense, je ne tairai pas davantage ses défauts : les quatie ou cinq cents personnes qui la composent se connaissent, se voient, s'observent et se surveillent BU besoin; il n'y a pas de ville où un secret soit plus difficile à garder. Emilio avait dû blesser bien des rivaux. Sous forme d'insinuation, de preuve de dévouement, ou peut-être d'avis anonyme, la princesse fut avertie : elle voulut être convaincue. A plusieurs reprises Emilio, courant à un rendez-vous, avait remarqué, dans l'obscurité, qu'on le suivait; il change sa route, et attirant les espions dans une rue déserte, fort et résolu, il s'élance sur l'un d'eux, le terrasse et le contraint à révéler le nom de celle qui l'employait. x Dès lors une explication devenait inévitable : elle eut liVu. On se sépara noblement : chacun reprenait indépendance, sa fortune personnelle, et, pour éviter les embarras de cette nouvelle situation, on convint d'avoir à l'avenir une résidence différente. Par suite de ces arrangements, j'avais rencontré, vers la fin de 1829, la princesse à Florence; après notre révolu-

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tion, elle se fixa à. Rome. Belgiojoso, resté à Milan, s'était livré de nouveau à la licence de sa vie de garçon. Néanmoins, l'abaissement moral qu'une pareille existence exerce à la longue sur les natures les plus élevées ne l'avait pas atteint; en lui la religion du patriotisme était tout entière; il voulait affranchir l'Italie du joug- étranger, et, dans ce but, le désœuvré, le corrompu, le débauché était prêt à sacrifier sa liberté, sa fortune et sa vie. Glorieuse époque où, sur un signe du chef de la Jeune-Italie, d'un bout à l'autre de la Péninsule, la portion intelligente, lettrée, aristocratique, exécutait une prise d'armes ; où le fermier abandonnait son champ, l'avocat, ses dossiers, le grand seigneur ses plus douces habitudes, pour se lancer dans des conspirations téméraires, toujours comprimées, où le carcero duro engloutissait ses victimes, où le sang coulait, inutilement versé en apparence, mais seulement en apparence, car tous ces sacrifices, toutes ces douleurs sont nécessaires pendant la gestation qui précède la renaissance d'un peuple.

« Depuis l'emprisonnement du comte Gonfalonieri, Emilio l'avait remplacé à la tête des associations secrètes en Lombardie; après avoir été un des agents actifs du mouvement de i83i, sur un avis certain qu'il allait être arrêté, il avait quitté sa compagne, le fusil sur l'épaule, comme pour une partie de chasse, et s'était réfugié à Lugano.De là il vint à Paris. Un de ses frères, le comte Luigi Belgiojoso, nommé administrateur de ses biens séquestrés, trouva moyen d'économiser sur ses revenus et de lui faire parvenir chaque année une douzaine de mille francs.

« Avec autant d'ardeur et de dévouement que les hommes, les femmes coucouraient à l'œuvre de résur-

rection. Entre Christine Belgiojoso el son mari, disliment général, hormis sur un point : l'affranchissement lie la patrie ; là, en dépil de tout, il y avait • ni, et la politique, riiez nous source féconde «le anaitun même but à leurs eftorts séparés. .levait leur l'aire partager aussi les mêmes dan- . Compromise à la suite de l'insurrection romagnole, Christine était parti' de Rome à la hâte, et, comme tous scrits à cette époque, elle avait

cherché un asile en France. Jeune fille et mariée, elle n'avait jamais eu la gestion de sa fortune, et, depuis séparation, un intendant était toujours chargé de lirection de sa maison et dm maniement des fonds: irance risible et touchante, quoielle eût emporté dans sa fuite une collection de ! ailles et des bijouxpourune somme considérable, une, ayant à peine en numéraire l'argent du 1 . s'étail crue ruinée de la meilleure foi du

-, elle loua, au cinquième, un

U, se fit servir par une femme de

ménage, et eut même pour un temps la prétention de

faire sac mr vivre elle hésitait entre les leçons

de musique et la ressource des portraits...

« I)e la pan de cette princesse, cette imitation de

la pauvreté était naïve et sincère. Le bruit s'étant

; n 1 1 ii de I où elle vivait, Einiiio vola chez sa

. ai ec une coi dialité qui rendait le

refus impossible, r ce qu'il possédait. La

men attentif de leur

lion, il lui fut i «vaincre que celle

qu'il venait secourir était plui que lui ; mais il

eut grand peine a détromper la princesse de son rêve

;ice.

« Après avoir courageusement lutté pour la bonne cause, tous deux se trouvaient sur la terre d'exil. La démarche d'Emilio était d'un cœur généreux; les anciens griefs firent place à l'amitié, et voilà comment, réconciliés, prince et princesse Belgiojoso louèrent deux appartements dans un hôtel de la place de la Madeleine, et vécurent d'abord fraternellement ensemble (i). »

J'arrête ici la citation. D'aucuns trouveront peutêtre qu'elle est déjà Irop longue, mais que ceux-là veuillent bien considérer qu'elle nous met au courant de pas mal de choses intéressantes que nous n'aurons plus la peine d'expliquer, au volume suivant, quand nous nous occuperons des rapports de Musset avec la princesse.

D'Alton, parlant un peu plus loin du poète, nous dit que la première fois qu'il le rencontra, après sa sortie du collège, ce fut à l'école de natation du Pont- Royal. C'est également là qu'Alfred de Musset fit connaissance et se lia avec Belgiojoso. Car le prince était un nageur enragé, et Musset, pour se délasser du cheval, des filles ou d'une indigestion, avait l'habitude de faire un plongeon dans la Seine (2). « Cela vous change! » lui disait en riant le major Frazer du haut de ses cravates qui n'en finissaient plus. Cela le changeait tellement, en effet, qu'un jour une employée de l'école demanda tout haut si Mlle de Musset était parmi les baigneuses ! Vous pensez quels éclats de rires ! Aussitôt dans toute l'école on se mit à chanter : Avez -vous vu dans Barcelone... Mais à l'inverse du prince, qui passait dans l'eau des heures entières,

(t) Mes Mémoires, par d'Alton-Shte, t. I, pp. 87 et suiv. (a) Souvenirs de Mm° Jaubcrt, p. 117.

Musset n'v faisait que de courtes apparitions (i). Il aimait mieux fumer au soleil, ("'tendu sur les nattes, pensant comme le héros de Namouna :

Et « jucl crime estrce donc de se mettre à son aise?

Ces jours- là, après la baignade, il n'était pas rareque Musset, d'Alton et Belgiojoso allassent dîner ensemble au Café de Paris et finir la soirée chez Mme Jaubert. Cependant, comme le dit d'Alton, il n'y eut jamais limité entre eux, Musset, qui ne se mettait en frais que pour les femmes, préférait la princesse au prince, en quoi il n'avait pas tort, et cette préférence marquée et remarquée n'avait pas été étrangère à la distance qui, peu à peu, s'était établie dans leurs relations. BeUdojoso, d'ailleurs, n'en était pas jaloux, estimant que Musset en valait bien un autre et que le dernier mut de la philosophie en ce monde c'est de prendre son plaisir, comme son bien, où on le trouve.

Les lettres suivantes vont nous dire où il prenait le sien. Elles sont adressées à un ami pendant les voyages que le prince faisait à l'étranger.

« De Bellinzone, 11 septembre 1833.

■ Mon cher ami, « Il n'y a qu'un mois à peu près que j'ai quitté Paris et j'ai fait tant de choses, j'ai été tellement

(i) On lit dans sa Diofjra^/tie, p. 17Ô : «... Le poète se sentait déjà en rapports avec !■ s lecteurs inconnu* de la Nuit d'Août; il en était encore à la conclusion de la dernière stance : « Aime et tu renaîtras ; fais-toi fleui .rc •; le charme se soutint jusqu'à la publication

du morceau. Mais le lendemain, je le trouvai soucieux, essayant de lire je ne sais quel chapitre d'un roman nouveau, sans pouvoir en venir à bout .lenai à l'école de natation. Nous y rencontrâmes le

prince Beliriojoso et ses amis, qui nous engagèrent a les accompagner chez le traiteur ita!ic> iprèa on dîner assaisonné par l'appétit

et l'exercice, on fit de la musique, et la soirée se passa gaiement. »

occupé, que je suis étonné de moi-même, et je me demande si c'est bien le même Emile d'il y a quarante jours.

« J'ai vu la fète.de Vevey, j'ai voyagé [dans] l'Oberland à pied, j'ai admiré les cascades... des Alpes à satiété. J'ai passé une quinzaine de jours au milieu de ma famille, j'ai conspiré comme un enragé, etdans ce moment-ci c'est la seule occupation qui me reste, vu qu il pleut toute la journée dans cette belle ville de Bellinzonne, que ma famille est proche et que je n'ai pour toute ressource que la femme d'un savetier que je partage avec mon domestique. O tem- Dora (i) ! »

« Je ne peux pas te dire grand'chose de moi,

j'ai valsé beaucoup, j'ai fait la cour aux femmes du inonde, j'ai eu quelques succès. J'ai b... les susdites femmes du monde, mais, entre nous, elles ne valent pas nos chères amies du Grrrrrand Cirque et autres. Je monte à cheval, je tâche de dîner et de boire quelquefois, mais tout cela fort tranquillement...

« Je partirai pour Vienne dans trois semaines et j'y resterai au moins deux mois. On m'y promet beaucoup de plaisirs. Je tâcherai d'en prendre et j'en ai besoin. Le monde ici paraîtdormir plus ou moins, et de peur que cette maladie me gagne, je n'y ferai pas un trop long séjour. L'intérieur de ma famille est charmant, et c'est déjà quelque chose. J'ai beaucoup pensé à mes affaires, et j'espère avant la fin de l'année les avoir poussées de manière à pouvoir m'absenter l'hiver et venir dépenser à Paris la provision de santé et

(1) Lettre inédite.

LKS <: vM \u vins

.eut que j'aurai économisée dans ce pays-ci (i). » tait, certes, beaucoup d'honneur pour Paris, mais il esl habitué à ce genre d'hommages. Hel^iojoso réparai donc bientôt sur le boulevard et à l'école de natation, avec lui l'un n'allait jamais sans l'autre. Ce Triton princier avait voué un t * * I amour à la Seine qu'il ne •nturait jamais sur ses bords sans emporter un caleçon de bain.

Du café de la place Daujinne(sic).

« J . mon cher ami, pour te prier de m'en-

er par !a voiture qui part à onze heures mes pantalons blancs qui sont restés à Meudon depuis notre partie de nage. J'espère pouvoir venir dimanprendre congé, mais si le destin disposait autrement, je te prie de dire tout ce que tu trouves de plus aimable à la colonie de Meudon, qui a toujours eu tant de bonté pour moi et avec laquelle j'ai passé des ; >urnées bien agréables. J'espère que tu te portes mieux; pour moi, jusqu'à présent rien de nouveau, et je serais heureux de pouvoir continuer à le dire. Je ne peux pas le dire tout ce que je voudrais, car je ne - pas cacheter la lettre.

« Adieu, mon cher ami, à dimanche, j'espère. Ecris-moi un petit mot qui me parviendra par la voiture.

« Emile (2). »

(0 ' ir.)

La udon, c'était M. et M""- Jaubert

qui v allaient q ois en villégiature. Inutile de

• que lorsque Emilio était invité chez la « mar-

. Christine, sa femme, restait à cuisiner place

Lettre inédite.

l56 AUTRES 111! MUSSET

de la Madeleine ou ailleurs. Et le prince payait sa bienvenue en chantant de sa voix superbe quelque air de Tancrède que Rossini avait composé chez lui à la Pliniana, près Milan, ou, pour faire plaisir à Berryer, qui en raffolait, ce boléro qu'Alfred de Musset avait improvisé un jour à Augerville :

Quand résonne ta castagnette, La plus leste et la plus coquette, C'est Pépa, ma Pépita,

Mon beau lutin Oui rit soir et matin.

Ah !... j'aime, j'aime...

Ah ! ah ! j'aime cette enfant-là.

Et rentré dans Paris, Belgiojoso reprenait le cours de ses fredaines :

« Cher ami, « Ce matin j'ai eu la visite désagréable de Mme S... mère, pour me prévenir qu'elle veut porter plainte au procureur du roi (selon le conseil de son avocat) contre moi, pour le soi-disant viol de Clarisse, comme ayant prêté ma maison et mon assistance!! Bellissimo ! — J'étais dans mon bain, et elle était comme une furieuse. J'ai voulu la f... à la porte, et elle voulut aller chez ma femme!!! Enfin je lui ai dit que je partais pour la chasse et d'attendre mon retour vendredi. Elle m'a donné son adresse, faubourg Montmartre, 33. Mon cher ami, parie avec Belmont et avisez à quelque chose. Si je ne me trompe, un de nos amis l'a violée avant Ricardo. Cela pourrait calmer la vieille tigresse. Vendredi je serai de retour.

« Emile (i). »

(i) Lettre inédite.

Si h\ police avait donné suite à toutes les plaintes qui lui étaient adressées contre la houle Taltet et la bande Belgiojoso, pour adultère, viol ou enlèvement, le tribunal delà Seine n'y aurait pas suffi. Mais en France il v aura toujours des grâces d'étal pour les viveurs, et ce n'est pas pour rien qu'on a inventé les frontières. :.d Belgiojoso se sentait serré de trop près, il prenait du lar^e, pour laisser aux ilôts le temps de s'apaiser. En i835, il était en Suisse pour quelque affaire de ce genre, et vous allez voir qu'il ne se faisait pas beaucoup de bile.

« Arenenberg, ."> décembre 1 835.

a D'abord embrasse Pichenette la Sultane, et après

Ricardo qu'il est un s... c. . . d'avoir la ch...,

re jaloux d'Estlier (1) et de ne m'avoir jamais

donné «le ses nouvelles. Gela le prouvera que ma

jaunisse est allée au diable et que je suis toujours le

méi

« Ici; c'est-à-dire chez la duchesse de Saint-Leu, on m boit très bien et souvent, on fait ce qu'on veut, on rit beaucoup, on chasse quelquefois, et il y a du chevreuil, du lièvre et surtout des renards sans fin. esterai encore une vingtaine de jours. Paris me it et je me fais une fête de penser qu'à la fin je f... Car •'. je suis casto et vraiment je

trouve que cela ne me convient nullement. Pense donc, 1 cher ami, quelle force prodigieuse, quel tii,rre, cela va faire de moi ù mon début. Frazer est toujours le même; je pense pourtant qu'il a changé au moins douze fois la forme de sa moustache.

d'Eslher de Ilend:;cl, qui fréquentait chez Janbêrt.

ALIilEU DE MUSSF.T

« J'espère qu'il n'aura pas payé Aurora, et qu'il aura bien ri, quand la police a fermé son b...

« Gomment se fait-il que vous allez aux Italiens? Avez-vous abandonné l'Opéra, ou vous êtes-vous entièrement dédiés aux théâtres, et planté la sociliété et ses délices? Car je ne sais pas comment on peut avoir le temps de tout faire quand on est doué d'une activité si active que la nôtre.

« Montbrun, de Barrai, Lagrange à Alger, Lavaletle diplomate, Tissandier marié, ma Diavolo, l'association est en danger de dissolution! Je pense que c'est la crainte.

« Addio, carissimo, conserve-toi gai et bien portant, et nous sommes sauvés.

« Emile (i), »

Frazer ! encore un compagnon qui mériterait un camée ou une médaille. Essayons son portrait à l'aide des renseignements qui nous sont fournis par d'Alton et les autres.

Petit, robuste et bien pris, sa mise était un mélange bizarre du civil et du militaire. Il portait toujours un pantalon gris clair à la cosaque, une redingote courte serrée à la taille, et de longues cravates de salin noir ou de foulard à pois qu'il nouait en une boucle énorme sur sa poitrine. Il avait des traits réguliers, des yeux bleus d'une grande douceur, la peau du visage en cuir de Cordoue sillonnée de rides profondes, des cheveux d'un blond clair et ardent au naturel, mais qu'il teignait en noir ainsi que sa moustache, parce que, disait-il, dans le premier régiment russe où il avait servi, il était d'uniforme d'être brun, et qu'il se

(i) Lettre inédite.

tog

ait ton jours au régiment. 11 était donc \\\^

précisément. Etoqueplan soutenaitqu'u1 était Espa-

qu'il était d'origine éc ssi [se et

catholique. Son bisaïeul, venu en France à la suite de

lues II, avait été fait «lut- à Saint-Germain par ce prince. Son père, officier au service de la France,

I émigi ■. en 1790, el 1 -n Portugal, une

demoiselle de noble famille alliée à Don Miguel. Fils aîné, Henri-Erskine (c'étaient ses prénoms) avait eu pour marraine, selon l'usage, la ville de Badajoz. On ignorait la date de sa naissance, et lui-même avait à un tel point le i,rout du mystère que jamais il ne parlait „re ni de ses commencements. Mais il devait être né entre 1793 et i79C,et tout ce qu'on savait de

enfance et de sajeunessec'est que,aprèsètre entré dans lecorps des cadets à Saint-Pétersbourg, il avait servi quelque tempsdans les régiments de iij^ne et avait fini par être incorporé aux chevaliers-bardes. Cependant il est une anecdote qu'il aimait à conter parce qu'elle faisait date dans sa vie. Elle est, en effet, très

mesque. < l'était en 1820, peu de temps après l'apparition des Méditations de Lamartine. Ce livre avait autant de succès à Saint-Pétersbourg qu'àParis,et les dames delà cour s'en disputaient les rares exemplaires.

erqui, comme chevalier-garde, s'était épris d'une ltel!*' demoiselle d'honneur de l'Impératrice, parvint à se procurer le volume de Lamartine et décida la jeune fille à lui donner un rendez-vous la nuit, pour en

idre la lecture. Mais ce n'était pas chose commode. La chambre de la demoiselle d'honneur était

"cond,et pour accéder à la fenêtre il fallait grim-

un arbre voisin dont les branches touchaient

ii de la croisée. l'razer n'hésita pas à monter

iOo

Al.rllED DE MUSSET

dans l'arbre, et certain soir, par un magnifique clair de lune — on était romantique eu ilussie ! — il se mit à lire à la bien-aimée, penchée à sa fenêtre, les strophes mélancoliques du Lac et de l'Isolement. 11 lisait encore au petit jour, quand survint une troupe de jardiniers, avecleurs chiens, serendantau travail. Les hommes passent sans rien voir, mais les animaux aboient avec tant d'acharnement au pied de l'arbre qu'ils forcent leurs maîtres à lever les yeux. On crie : Au voleur ! La fenêtre se ferme, et Frazer arrêté est conduit tout droit devant le czar. Il eut beau protester de la pureté de ses sentiments, la lecture de Lamartine ne parut pas une justification suffisante; il fut envoyé à l'armée du Caucase, où il resta trois ans.

Rentré en grâce, il obtint, en 1827, une mission auprès du gouvernement espagnol et en profita pour aller en Portugal auprès de sa famille. Ses sœurs avaient grandi ; un mariage était projeté de loin entre l'une d'elles et un comte autrichien résidant à Vienne. Le portrait de la jeune fille devait être remis au futur et décider de la conclusion. Frazer en est chargé et part à franc étrier pour Vienne. Mais le portrait était d'un format plutôt embarrassant. Après l'avoir mis successivement en selle et en croupe, à l'arçon de sa selle et en bandoulière, il finit par le jeter dans un marécage, pensant qu'à Paris il lui serait facile de le remplacer. Effectivement, comme son congé était sur le point d'expirer, il se fit conduire un jour au Palais- Royal chez un peintre italien qui tenait un assortiment de portraits à des prix modérés. Un seul avait quelque air de ressemblance avec sa sœur; il l'achète, mais en regardant au bas il aperçoit un cœur percé d'une épée : un pareil ornement gâtait tout. « C'est

une allégorie », objectait l'Italien. « Je ne vous dis non, ripostait Frazer, mais le cœur de ma sœur n'a pas encore été traversé «l'une épée, enlevez-moi ça! » l>e cœur fut enlevé, et Frazer partit pour Vienne avec le portrait du Palais-Royal qu'il présenta au comte autrichien pour celui de sa fiancée. Le mariage fut conclu, et comme un bonheur n'arrive jamais seul en dit autant du contraire), Frazer hérita, peu <!r temps après, de cinquante mille francs de rente, qu'il ■'en vint manger à Paris.

A l'époque où nous sommes, il habitait un entresol situé sur le boulevard, au coin de la rue Laffitte. Il n'avait donc qu'un pas à faire pour entrer au Café de Pari*. Aussi y passait-il la moitié de son temps. Mais il avait gardé l'allure militaire, parlait peu et n'entendait pas la plaisanterie sur le titre de major, qu'il portait avec une certaine fierté. (Jozlan faillit l'apprendre à ses dépens. Il s'était amusé à introduire dans une comédie un major pourvu de trois croix, lequel avait i la première parce qu'il n'en avait pas, la seconde parce qu'il en avait une et la troisième parce qu'il en avait deux. On rit beaucoup de cette drôlerie, mais Frazer n'en rit pas et il envoya ses témoins à Gozlan qui, pour ne pas être embroché, déclara n'avoir jamais eu l'intention deviser ce galant homme.

Alfred de Musset l'estimait beaucoup, sa « marraine » aussi. Quant à d'Alton-Shée, il avait pour lui plus que de la sympathie, et pendant longtemps Belgiojoso, Frazer et lui furent trois inséparables.

Reprenons la correspondance du prince. Au mois de mai 1839, Belgiojoso était à Vienne. Il écrivait :

« Mon cher ami,

« Ta lettre m'a, en effet, trouvé ici. J'y suis arrivé le 3o (avril) après avoir passé quelques jours à Venise où le marchand d'eau vulnéraire m'a donné beaucoup de bon vin de Chypre et m'a fait faire connaissance avec quelques jolies filles. J'ai pensé à notre dîner des Frères Provençaux avec le Major et je soupire de ne pas vous avoir avec moi.

« Mon cher ami, le séjour de Venise est charmant, et cela m'a un peu remonté, car Milan est un endroit exécrable pour qui veut s'amuser. J'en suis fâché pour ma patrie, mais elle n'aura pas l'honneur de me posséder longtemps. Depuis le peu de jours que je suis ici, j'ai tellement été pris par les présentations et les visites que je ne puis encore bien juger le pays, mais la ville est très animée, la société charmante, les jeunes gens gais et de bon ton, un bon restaurateur, vins de France et beaucoup de belles filles.

« J'ai trouvé ici les Zichy, Schwarzemberg et beaucoup d'autres amis, de sorte que, en peu de temps, j'ai fait connaissance avec la meilleure société du pays, et je suis dans le coup de feu des dîners, soirées, etc.. L'aristocratie ici est riche et vit avec beaucoup de luxe, de sorte que cela donne de l'éclat à la ville, et quoique Vienne ne soit pas à comparer en vastité ni à Paris ni à Londres, pourtant elle est tout à fait grande ville dans les allures, et dans les habitudes. J'ai été parfaitement reçu par tout le monde, et le soir je vais souvent chez le prince de Metternich, où je fais de la musique, et où il y a toujours une charmante société. — Je suis du club, qui est bien monté, et j'y vais fumer mon cigare et causer; nous avons eu des courses, et le terrain est magnifique; situé tout près du

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Praler et sur les bords ilu Danube, il a deux milles de 1 1 » n r el il est vert comme celui « lf Chantilly. II y a de très beaux chevaux qu'on élève dans le pays et j'ai vu chez Tauaamandorf des bétes de icfliands, produit de son haras.

i J'ai rencontré les deux Belhmann et j'ai aperçu Ottingue, mais je ne lui ai pas encore parlé.

Je suis fâché d'entendre que nos amis sont un peu en déroute, ce pauvre Colzensky, et Mallet, et Fernand nejouantplus? Et Lavalette va toujours ?Louisa et Pichnette, prime ballerine, vont à Londres mettre un peu dedans les insulaires. Je leur souhaite du bonheur en considération des dîners et des soupers que m 'lis avons faits ensemble. Tu me charges de saluer Honorine ? mais elle n'a pas été à Milan, que je sache, à moins qu'elle n'y soit arrivée après notre départ. Bien des choses à M. Lévi. — On m'a dit que M""; Bez du (irrrrand S... est tout à fait coulée. Pauvre petite, comme elle aura pleuré! Je suis, depuis mon arrivée à Milan, devenu par nécessité chasseur de la femme de la haute, car pour le genre putain, bernik, et malgré mon grand âge j'ai eu du succès. Je suis pourtant fâché de te dire que je préfère encore nos anciennes tous leurs inconvénients, au romantique et au sentimentalisme, et surtout à la monotone possession d'une maîtresse, quoique j'en aie toujours eu trois et qu'une ait eu la bonté de me suivre jusqu'ici. Je vois avec peine qu'il m'est impossible d'aimer 0... Je resterai ici jusqu'à la fin de juin, et après je n'ai pas encore décidé si j'irai à ilarlsbad, ou si je retournerai à Milan. II faut que j'arrange mes affaires, de manière

avoir voyager s,ms devoir m'en occuper, et pour cela il faut que je reste quelques mois en Lombardie

l6A ALFRED DE MUSSET

pour presser les hommes d'affaires qui ne voudront jamais en finir.

« A mon retour à Paris, j'irai demeurer ailleurs que dans la rue d'Anjou, car la chère Princesse s'est fort mal conduite à mon égard, soit dit en passant.

« Voilà toujours la récompense d'être délicat et bon. De la manière dont elle s'y est prise, le plaisir d'avoir logé chez elle et d'avoir eu le cabriolet avec César m'aura coûté cher. Du reste tant mieux, et je regrette seulement de ne l'avoir pas fait dès mon arrivée à Paris, en 1 83 1 .

« A la fin des fins, il me restera toujours près de 60 mille francs de revenus, et pour moi cela est assez. Amuse-toi toujours et écris-moi quand tu n'as absolument rien de mieux à faire. Bien des choses à ta sœur, à Mme Lagrange qui, j'espère, se porte très bien, à Jules, Edgard, Fernand, de Lourcy, Achille, Nestor, Mosselmann, Frazer et C..., si tu le vois.

« J'ai vu la Taglioni ici, mais je n'aime pas son Cauciuccia sur la musique de celle des Noblet, mélange informe de danse espagnole, française et autres.

« Adieu, mon cher ami, tâche de te conserver ; afin que nous puissions encore nous amuser et boire et manger. Adieu.

« Emile (i). »

« Vierge, 24 juillet 1839.

« Mon cher ami, « J'ai ici tous les amusements possibles, école de natation, bon vin et bon dîner, et une énorme quantité de femmes ; mon monde est à la campagne, aussi je vis tout à fait avec une bande de bons vivants pres-

(1) Lettre inédite.

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