‹ Alfred de Musset (volume 2)Chapitre 41 sur 68 · I .île · texte numérisé non relu

I .île

chaient grand train et que tu donnais le bras dans la rue à une fort jolie petite femme. Raconte-moi ce qui s'est passé, je t'en prie : pour moi, qui connais l'intérieur de la sainte famille, la chose est beaucoup plus intéressante que pour un autre. Tu ne me parles pas non plus du voyage des deux Bocher. Comment vont-ils faire pour quitter leur tante Bidois? — M'astu fait rire avec ce mot, bon Dieu !

« Ce que tu m'as dit de Z... m'afflige profondément. Elle était déjà pourtant d'une bien belle laideur. J'ai été favorisé, moi, dans mes amours. Heureusement que nous serons deux pour nous consoler, et puis nous n'irons que la nuit, et nous aurons bien soin d'appeler à notre aide les chères illusions... oui, mais quel réveil !

« Le Corsaire disait dernièrement que, de Paris, le nez de M. d'Argouît (i) irait à Toulon recevoir les obélisques de Luxor. Celui de Z... est bien capable d'en faire autant. Mais j'y pense, à quoi pourra-t-il nous servir, ce vaste et respectable nez? Parbleu, à nous cacher si le mari vient. — Enfin, ta pièce sera jouée, imprimée, c'est à merveille. Paie sans mot dire le petit impôt qu'on lève sur toi... tu t'en vengeras plus tard, et tu t'en feras payer aussi. — Ne crains rien du mutilé, il ne violera pas ta jeune fille et ne la dévirginera pas, — et puis, s'il l'embrasse, ses baisers ne seront pas de la boue, j'imagine : ainsi, rassure-toi. A vous deux Saintine, maintenant, vous ferez peut-être quelque chose. Aleajacta est! et marchons. Veux-tu m'expliquer pourquoi Leclercq, dans Jean Bart, a pris le rôle que devait jouer Joly? n'estce pas celui-là qu'elle apprenait de notre temps?

(1) Ancien ministre de l'Intérieur.

« Mon ami, si lu avais L'intention de venir me trouver ici et de passer les deux mois que mes parents veulent encore exiger de moi, je pourrais ne pas me plaindre de rester à Brest. Mais seul, sans distractions et sans plaisirs d'aucune espèce, il y a barbarie uloir me tenir aussi longtemps loin de toutes les personnes qui me sont chères. Sans L'amour du travail, qui m'est revenu et qui seul me soutient, je ne

- pas ce que je serais devenu, mais d'un instant à l'autre cet amour peut me fuir... Je ne suis constant qu'eu amitié, moi, et si je me trouve sans ma grande et unique ressource, il faudra m'aller jeter à la mer. Mais comme il en coûte toujours pour prendre une telle résolution, je commencerai par me faire conduire à Paris. J'ai maintenant retiré tout le bien que j'attendais de l'absence. Mon court exil a suffi pour me rendre plus froid et plus calme, pour me donner les meilleures idées du monde que je suis très disposé à mettre à profit, pour me placer dans les mains une plume ec des livres que je n'avais ni tenus ni ouverts pendant plusieurs mois; ce qui ne m'arrivera [dus, j'< s;ière ; enfin, pour me faire goûter le bonheur d'être avec ses parents et ses amis, bonheur que l'on ne sent bien que lorsqu'on est éloigné d'eux. — Là-dessus je t'embrasse et te dis encore une fois que je t'aime de tout cœur. »

« A toi,

« Ai.frud (i). »

L'hiver venu, l'exil de Tattet prit fin, mais il était à peine de retour qu'il y eut brouille entre lui et Arvers. Pourquoi? Cette pièce de vers va nous le

L«ttr<* int'fiitc.

dire; — elle est de novembre i832 et n'a été publiée (jue tout récemment, à la suite de Mes Heures perdues :

Alfred, j'ai vu des jours où nous vivions en frères, Servant les mêmes dieux aux autels littérair Le ciel n'avait formé qu'une âme pour deux corps; Beaux jours d'épanchement, d'amour et d'harmonie, Où ma voix à la tienne incessamment unie, Allait se perdre au ciel en de divins accords.

Oui de nous a changé ? Pourquoi dans la carrière L'un court-il en avant, laissant l'autre en arrière? Lequel des deux soldats a déserté les rangs? Pourquoi ces deux vaisseaux qui naviguaient ensemble, Désespérant déjà d'un port qui les rassemble, Vont-ils chercher si loin des bords si dillérents ?

Je n'ai pas dévoué mon maître aux gémonies,

Je n'ai pas abreuvé de fiel et d'avanies

L'idole où mes genoux s'usaient à se plier :

Je n'ai point du passé répudié la trace,

J'y suis resté fidèle, et n'ai point, comme Horace,

Au milieu du combat jeté mon bouclier.

Non, c'est toi qui changeas. Un nom qui se révèle

T'éblouit des rayons de sa gloire nouvelle,

Tu vois dans le bourgeon le fruit qui doit mûrir :

Mécène du Virgile et saint Jean du Messie,

Tu répands en tous lieux la sainte Prophétie,

Tu sèmes la parole et tu la fais fleurir.

Je ne suis pas de ceux qui vont dans les orgies S'inspirer aux lueurs des blafardes bougies, Oui, dans l'air obscurci parles vapeurs du vin, Tentent de ranimer leur muse exténuée, Comme un vieillard flétri qu'une prostituée Sous ses baisers impurs veut réchauffer en vain.

C'est ainsi que j'entends l'œuvre de poésie : Chacun de nous s'est fait l'art à sa fantaisie, Chacun de nous l'a vu d'un différent côté. Prisme aux mille couleurs, chaque œil en saisit une Suivant le point divers où l'a mis la fortune : Dieu, lui seul, peut tout voir dans son immensité.

û e d'un antre ; Pais-toi du nouvea i martyr.

troifl ]>as que mon c<rur , e une argile,

Ni que la voix,

haude qu'elle soit, puisse me convertir.

Adieu. Garde ta foi, garde tonopulen Laisse-moi recueillir mon coeur dans le :-i!encc,

toi consumer mes jours comme an reclus; Pardonne cependant à cette rêverie.

le chant d'un en quittant la patrie,

:"im ami que tu n entendras plus.

es vers évidemment visaient Alfred de Musset. Je ne suis donc pas surpris que l'auteur ne les ait pas insérés, l'année suivante, dans son premier recueil de poésies. Outre qu'ils avaient le tort grave d'être écrits sous l'influence visible de la Réponse de Lamartine à Nimésis (i), ils auraient singulièrement détonné à des stances dithyrambiques qu'Arvers a dédiées à Musset dons Mes Heures perdues, et ils l'auraient certainement brouillé avec lui et avec Tattet, — ce qu'il n'aurait voulu à aucun prix.

Mais alors quelle mouche avait piqué Arvers dnns cette circonstance? N'allez pas croire au moins qu'il foulait venger la morale des affronts que Musset lui faisait chaque jour en s'alfichant dans de mauvais lieux ! La moral:- lui importait assez peu, à lui aussi, quoiqu'il s'observât davantage, mais ce qui lui importait par-dessus tout, c'était l'amitié d'Alfred Tattet, et il en était toul à fait jaloux depuis que Musset avait lu .i commun, en revenant de Brest, le poème de / qu'il lui avait dédié ensuite

dans Un spectacle dans un fauteuil. Car Tattet, tout

(i ) La Réponse à Xérnésis parut dans le Mercure de France du 9 juillet i83i.

2C'4 AJLFKRJD DE MUSSET

fier de cette lecture et de cette dédicace, prônait partout le talent de Musset, disant pour l'excuser: « S'il s'amuse, il travaille ! » C'est donc en somme à un sentiment de jalousie qu'Arvers avait cédé quand il composa les stances ci-dessus. Mais ce fâcheux sentiment ne fit sans doute qu'effleu.rer son âme, car trois mois après (i), il adressait à Musset la pièce de vers réparatrice que voici :

Hélas ! qui t'a si jeune enseigné ces mystères Et toutes ces douleurs du pauvre cœur humain? Quel génie, au milieu des sentiers solitaires, Au sortir du berceau t'a conduit par la main?

O chantre vigoureux, ô nature choisie !

Quel est l'esprit du Ciel qui t'emporte où tu veux?

Quel souffle parfumé de sainte poésie

Soulève incessamment l'or de tes blonds cheveux ?

Quel art mystérieux à ton vers prophétique Mêla tant de tristesse et de sérénité ? Quel artiste divin, comme au lutteur antique, Te donna tant de force avec tant de beauté ?

Arvers — ces trois stances en font foi — avait fini par subir à son tour le charme particulier qui se dégageait du dernier volume d'Alfred de Musset. Cette pièce s'en ressent même un peu trop, et il est heureux que la plupart des morceaux dont se compose le recueil de Mes Heures perdues aient été écrits quelques années avant la publication du Spectacle dans un fauteuil, car un peu plus tard ils auraient couru le risque de l'être dans la forme large et lâche, balancée et chantante que Musset adopta pour sa « seconde manière ».

Arvers, il faut bien le reconnaître, n'avait pas, à proprement parler, d'originalité. Peut-être sa person-

(i) Cette pièce de vers est date'e du s5 février i833.

nalilé se serait-elle marquée à la longue dans une œuvre maîtresse, s'il avait continué de cultiver les Mu^es, mais il eut le tort de leur fausser compagnie après la publication de son premier volume (i). Ses

>:es les mieux venues trahissent visiblement l'influence de Lamartine et d'Hugo, surtout du premier, vers qui le portaient naturellement son esprit plutôt subjectif et son éducation plus classique que romantique (2). Mais il est encore plus près de Racine que de Lamartine. Son vers, coupé à la mode du xvne et du xvme siècle, et qui connaît à peine l'enjambement, son alexandrin manque de relief et de couleur. Il n'a pns non plus la chaleur communicative de celui des

' t'itions et ne brille que par la pureté. C'est sans doute à cause de ses qualités plutôt négatives que le volume de Mes Heures perdues eut si peu de succès dans le monde romantique au moment de son apparition. Il aurait môme passé tout à fait inaperçu sans le fameux sonnet « imité de l'italien » qui aujourd'hui est dans toutes les mémoires. Encore ce sonnet dut-il

ogue immédiate à des causes extérieures que je vais dire (3).

II est remarquable, en eiïet, que, de i833 à i85o, date de sa mort, Arrers ne semb! que deux sonnets, en dehors des deux

pièces en vers qu'il donna à la Comédie Française.

(a) Arrers ne cachait pns son admiration pour Lamartine. Dans la préface de Mes Heure» perdue* on peut lire :

Je suis un de ces cens prêts à vous soutenir

1 chant de Lamartine a bien plus d'avenir, Et même, à tout bien prendre, est cent fois plus utile Que tout le bavardage impuissant et futile De ces nains rabougris, passereaux d'un moment, Qui, dans l'illusion de leur enivrement,

eau du maître du tonnerre, :it un méchant nid qu'ils prennent pour une aire, Parce qu'en moins d'un jour, ces hommes passeront. Et que pas un d'eux i i -'toile au iront.

(3) Sur ce sennet, Sainte-Beuve, à la fin de sa vie, écrivait :

2oG ALFHBO D2 Mi.'SSET

Entête de la seconde édition de Mes Heures perdues, publiée chez Cinqualbre en 1878, Théodore de Banville fait cette déclaration :

« On ne connaît pas la femme pour qui le sonnet d'Arvers a été écrit, et il ne faut pas qu'on la connaisse; en ceci encore est l'éternelle justice. Comme elle n'a pas deviné l'amour chaste et résigné du poète, comme elle ne lui a donné ni une consolation, ni un sourire, il faut aussi qu'elle ne marche jamais sur le tapis triomphal qu'il aurait étendu devant ses pieds si dédaigneux. Nul ne peut lui reprendre l'immortalité qu'elle a reçue, mais tandis que la lumière des étoiles rit et se joue sur sa robe de fiancée, son visage restera inconnu et voilé d'une ombre éternelle. »

La phrase est belle; malheureusement, comme à peu près tout ce qu'a écrit Théodore de Banville, ce n'est que de la rhétorique.

Si Félix Arvers n'a pas désigné la femme pour qui il composa ce petit bouquet d'alexandrins, on la soup-

« Arvers, qui n'a pas toujours visé très haut dans l'art, qui n'a pas réalisé toutes les espérances qu'avaient fait naître ses brillants débuts, ses succès universitaires, qui s'est un peu dispersé dans les petits théâtres et dans les plaisirs, a eu dans sa vie une bonne fortune; il a éprouvé une fois un sentiment vrai, délicat, profond, et il l'a exprimé dans un sonnet adorable. Ce n'est pas un de ces sonnets savants, fortement pensés, habilement ciselés, comme Soulary sait les faire, c'est un sonnet tendre et chaste : un souffle de Pétrarque y a passé. Si Arvers a beaucoup péché, il lui sera beaucoup pardonné pour ce sonnet-là. » (Nouveaux Lundis, t. III.)

On ne saurait mieux dire. Il est certain qu'avec un peu plus d'art, Félix Arvers aurait pu rendre ce sonnet irréprochable. Il lui eût été facile, par exemple, de ne pas répéter trois fois le mot : « fait », qui le dépare un peu. Mais le soleil n'a-t-il pas ses taches? Quelle perle, au microscope, n'aurait les siennes?

Voir, à l'Appendice de ce volume, le discours prononcé par nous à l'inauguration de la plaque coinmcmorative du centenaire de la naissance d'Arvers.

çonne depuis longtemps dans le monde littéraire, et je I uis la nommer aujourd'hui sans crainte d'être dé-

■ ti. J'ai là, sous 1rs yeux, une lettre inédite d'Ulric Guttinguer OÙ son nom r.->t écrit en toutes lettres : or chacun sait que l'auteur d'Arthur ét;:it intimement lié avec le poète de Mes Heures

Un jour donc. qu'Alfred de Musset, intrigué par toutes les histoires qui couraient sur la muse d'Arvers, avait demandé à Guttinguer s'il la connaissait, LJlric lui répondit textuellement : « Comment! vous ne savez pas que c'< ■ (i)! »

A présent, je ne saurais dire si la fille de Nodier avait « deviné l'amour chaste et résigné » d'Arvers, OU si elle en avait reçu la confidence. Mais, comme Dieu l'avait faite « douce et tendre », et rieuse pardessus le marché, il serait inadmissible qu'après avoir lu le sonnet d'Arvers — et elle eut ce plaisir la première — elle n'ait pas donné au jeune poète un sourire et une consolation .

Car voilà ce qu'ignorait Banville, et ce qui rend la si; nation tout à fait dramatique : Marie Nodier avait eu la primeur du fameux sonnet. J'entends par là qu'Arvers l'avait écrit sur son album, à l'Arsenal. A quelle époque? c'est un point qui demeure obscur, ce petit poème ne portant aucune date, ni sur l'album ni dans la première édition du livre. Mais il doit avoir été composé <-utre j83o et i832, puisqu'il est mêlé, dans l'album de Marie, à des poésies de ce temps-là.

La iiim.1l' était alors à ces albums poétiques, et c'est, je le crois bien, M"" Victor Hugo qui l'avait créée ou

Letti - Evidemment, GuttiDguer tenait

ce renseignement d'Arvers lui-même : enr, bien qu'il se montrât trèl ■• sur ce chapitre le porte avait i -ecret à deux ou trois

intimes. M. Ghuel, son Lio^rapbe, assure qu'lletzel était du nombre.

20S AI.FHED DE HMSSST

consacrée. Aucun poète ne traversait son salon de la rue Notre-Dame-des-Champs ou de la Place Royale sans qu'elle le mît à contribution. Au bout de quelques années, son album contenait presque autant de vers que le Ronsard in-folio de son mari, et, en i838, elle en demandait encore à Guttinguer :

« Mon cher monsieur, que vos vers sont charmants! Us le sont tant qu'il ne m'est pas permis de les louer, mais j'entends autour de moi un concert d'éloges qui flatte tout aussi bien mon orgueil de femme que celui que j'ai pour l'ami qui les a faits. Maintenant, quand viendrez-vous déjeuner à la maison avec votre excellente femme et votre bijou qui est aussi le mien! J'ai un double attrait pour vous attirer chez moi, car je voudrais illustrer mon album par de beaux vers de plus, et il n'y a que vous qui puissiez les écrire.

« Ne soyez pas dédaigneux pour mon chétif déjeuner, parce que l'on est traité chez vous comme des empereurs. « Votre inaltérable et vieille amie,

« Adèle Hugo (i). »

L'album ou plutôt les albums de Marie Nodier — car elle en avait trois, que j'ai vus et feuilletés chez sa fille, à Fontenay-aux-R.oses — offrent cette particularité intéressante qu'ils renferment beaucoup de vers inédits de la première version de quelques pièces célèbres, — comme la Fée et la Péri, de Victor Hugo, datée du 20 novembre 1824 (2), le Lutin d'Argail, du même, datée du 22 avril 1825 (3), le Cor, d'Alfred de Vigny, qui est de la même année, — et des poésies de la plupart des romantiques de la première heure,

(1) Lettre inédite du 23 mai i838.

(2) Daos les Odes et Ballades, elle porte la date de «juillet 182*4 »•

(3) Dans tes Odes et Ballades, elleest simplement datte d'« avril i8a5 ».

Maris Nodibb

tableau original d'AiiAi ri D appartenant i M • Mbhemibr-Nodier

Page 1