‹ Alfred de Musset (volume 2)Chapitre 44 sur 68 · A UNE DAME DONT LE MARI N'AIME PAS LES SONNETS · texte numérisé non relu

A UNE DAME DONT LE MARI N'AIME PAS LES SONNETS

Comment ne pas aimer les sonnets, ù Marie !

C'est le phénix pourtant, et bien mieux, c'est l'amour.

Il est si caressant, si rapide, si court,

Nous lui devons Pétrarque et sa Laure chérie :

C'est un flacon doré d'extrait de poésie, Qu'on peut porter sur soi, respirer tout le jour, C'est du plus fin des dieux un malicieux tour, Pour faire deviner ce qu'il ne faut qu'on die.

Ce pédant Despréaux croit l'élever aux cieux, Disant (l'instituteur !) dans ses vers de carême : Un sonnet sans défaut vaut seul un long poème.

Parbleu, je le crois bien ! l'éloge est curieux ! Mais je conçois, voyant ce qu'un sonnet peut faire, Que le poème soit ce qu'un mari préfère (1).

Quant à Félix Arvers, la meilleure preuve que Marie Mennessier-Nodier était toujours bien avec lui, c'est qu'elle mandait quelque temps après àGuttinguer:

(i843.) «... L'autre soir, au bruit des voix et des instruments, à travers une contredanse, je tramais, comme feu ce sournois deFiesque, la conjuration la plus noire contre vous, cher ami, qui, pendant ce temps-là, dormiez apparemment sur les deux oreilles. — C'est M. Arvers qui est mon complice, je vous le dénonce; tant pis, il lui en arrivera ce qui pourra.

« Nous voulons tous deux user des subterfuges les moins convenables pour vous amener à nous donner à redéjeuner à Courcelles, et essayer de revivre cette délicieuse matinée dont nous avons conservé un souvenir si préjudiciable à votre repos futur. Croyez-vous qu'on puisse jamais recommencer quoi que ce soit dans

i re sonnet a été publié par Guttinguer dans les Deux Ages du Poète.

IMARADKS

QOnde? Enfin, dans Ions les cas, je vons ai averti île m>> sourdra menées, tenez-vous sur vos gardes, et défendez-vous, si vous pouvez.

Mon père, qui n'est plus amoureux qu'en été, n'a pas été retrouver sa reine.

« Je crains bien quece mur dont vous parlez si légèrement ne soit à ses yeux un obstacle fort raisonnable. Je me suis laissé dire qu'il fut un temps où de pareils prétextes ne suffisaient pas pour l'arrêter, et où, nouveau Kuv Blas, il abandonnait aux broussailles de fer, non pas sa chair et ses entrailles, mais des parties importantes de son costume, que ma pauvre mère était obligée de remplacer quand, par hasard, il rentrait au domicile conjugal.

« Maintenant qu'elle ne prend plus les choses au tragique, il est assez beau de l'entendre raconter ces particularités de sa jeunesse, et c'est une des joies du vieux coupable.

« Le cœur de l'homme ne récèle pas la honte.

« Imposez-moi silence à l'instant, ou vous ne pouvez pas imaginer jusqu'à quelle page je suis capable d'aller; ne me laissez pas même le temps de vous dire combien de fois j'ai lu et relu ces vers si touchants, si bien éprouvés, si tendrement exprimés, que la mort de notre pauvre prince vous a dignement inspirés (i).

« Ce n'était pas tout à fait pour moi, au reste; et pas du tout pour vous, et guère pour lui, je me le reproche ; c'était pour m'apprendre, comme disent mes petits. Décidément, j'aurais mieux fait d'aller à Gourcelles, mais j'irai aussi.

(i) La mort du duc d'Orléans.

« En attendant, mille souvenirs de tendresses aux vôtres.

« Votre toute affectionnée et dévouée de cœur, a Marie Nodier-Mennessier (i). »

Après tout ce que nous venons de lire, il me semble que nous pouvons étendre le « tapis triomphal » dont parle Théodore de Banville sous les pieds de Marie Mennessier-Nodier.

Nous avons vu qu'Alfred Tattet, dès l'année i83i, engageait Arvers à faire du théâtre ! Arvers n'avait pas attendu d'y être encouragé pour s'en occuper. Il avait déjà rimé les trois actes du drame qu'on peut lire dans Mes Heures perdues, sous le titre de la Mort de François 7er, et peu de temps après il composait la petite comédie en vers intitulée : Plus de peur que de mal, qui m'a tout l'air de lui avoir été inspirée par le proverbe : Quitte pour la peur, d'Alfred de Vigny (2). Mais c'étaient là de simples exercices et, comme disait Musset, du « . spectacle » plutôt fait pour être lu « dans un fauteuil ». Aussi, malgré tout le talent qu'il y a dépensé, Arvers n'eut-il jamais l'idée de porter ces deux pièces à la scène. Ce n'est vraiment qu'en i835 qu'il fît du théâtre pour de bon. Encore eut-il recours, à la fois et successivement, à la collaboration de deux camarades qui connaissaient

(1) Lettre inédite.

(2) Quitte pour la peur fut représenté pour la première fois, le 3o mai i833, et Plus de peur que de mal est daté de juillet i833, dans Mes Heures perdues.

les (..uiAiivni.s aa3

déjà les planches. J'ai nommé Paul Foucher et Emile

ard.

En attendant, comédie-vaudeville en deux actes, fut représenté au Gymnase, le 3o novembre i835 (i). A eette époque, Arvers était second clerc dans l'étude de M* Guyet-Desfontaines. Je suppose que c'est l'unique raison pour laquelle son nom ne fut pas mis sur l'affiche. Il avait voulu tenter la chance sous le couvert île ses deux amis, en homme qui se dit : « 11 sera toujours temps île se faire connaître ! » La chance lui ayant été favorable, il signa la brochure de la piére avec Bavard et Foucher; et puis il tira sa révérence à son patron qui, bien loin de le désapprouver, lui dit : « A votre place, j'en ferais tout autant ! » Cela se passait le ier mars i836. Quinze jours après, Arvers faisait jouer, sous son nom cette

et sans ses collaborateurs de la veille, une comédie en un aete intitulée les Deux maîtresses, qui eut beaucoup de succès au Vaudeville. Il était lancé et n'avait pas perdu son temps.

Aussi bien n'en avait-il point à perdre. Son père, en mourant, lui avait laissé un petit capital qui, bien placé, pouvait lui rapporter de mille à douze cents francs par an; sa mère, de son coté, avait tout juste de quoi vivre (2). Il n'aurait tenu qu'à lui de faire bourse commune avec elle, mais pour cela il aurait fallu qu'ils habitassent ensemble, et il avait des ts, des habitudes auxquels elle aurait eu beaucoup

u 1 i. Me pièce fut dû principalement aux qualiti'-;

le Mm« Allan, qui jouait le rùlc peu sympathique et peu moral de la i'

inort de son père, le capital <!'• sa succession s élevait envi- 0 francs, dent les cinq huitième* revenaient de droit à sa mère. Sa part, à lui. n'tUiit que de a3.ooo francs.

de peine à se faire. Mieux valait donc se séparer. Arvers loua un petit appartement tout près de sa mère (i) et mena joj'eusement la vie de garçon.

Comme le lui avait dit Tattet, sans être prophète, le théâtre lui procura aussitôt de l'argent et des femmes. Mais les femmes qu'on a pour rien coûtent généralement plus cher que les autres. Après en avoir fait l'expérience, Arvers profita de ses relations pour jouer à la Bourse. C'est encore Tattet qui nous apprend ce détail, car, dans ses lettres, il ne se contente pas de se confesser, il confesse aussi ses correspondants. Malheureusement le jeu de la Bourse n'est guère plus sûr que le jeu de l'amour et du hasard. On y gagne et on y perd. II y a même des gens qui s'y ruinent. Arvers était trop prudent pour s'y ruiner, mais il faut croire qu'il ne fut pas toujours à l'abri de ses fluctuations, car je lis dans une lettre de Tattet, de i845 : « Que tu es heureux d'être sorti sain et sauf de cette caverne de voleurs qu'on appelle la Bourse 1 »

Il semble avoir eu plus de chance en amour. Encore convient-il de s'entendre. Sa correspondance nous dit qu'il eut d'innombrables bonnes fortunes, mais de liaisons sérieuses et durables, je ne lui en connais point. Dans la plupart des billets de Tattet se retrouve cette question plus ou moins indiscrète : « As-tu fait une nouvelle maîtresse? » Il papillonnait donc, lui aussi. Une fois, pourtant, en 1839, année heureuse où il força la porte de la Comédie-Française avec la Course au clocher, et celle des Folies-Dramatiques

^t) Rue de Bondy, 48. Il y habita jusqu'au i6r janvier 1846, date où il transporta son domicile au n° 3i du boulevard Saint-Martin. — A cette époque il habitait dans la même maison que sa mère, quoique séparément.

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Martial) i! leva une petite nymphe qui, maL réputation de légèreté, parut s'éprendre

:ment de lui. Elle avait nom Virginie Déjazet. du peu! ■ B'écriait Alfred Tattet, qui la cou; depuis longtemps. Elle l'avait, effective-

ment, accompagné en Italie à l'époque où ce pauvre Alfred de Musset se débattait à Venise entre la vie et la mort. Mais ils s'étaient quittés à peine rentrés en France pour voler chacun de leur côté vers de nouvelles amours. N'ai-je pas dit que Déjazet avait la jambe légère? Un de ses biographes a compté qu'elle t eu en tout six amants. Mais il a négligé les passades. « L'amour — disait-elle un jour, de ce petit ton nasillard qui lui allait si bien — est comme le - •* de corps chez les femmes qui se respectent : il faut en changer souvent si l'on veut qu'il dure! » r pour cela, sans doute, qu'elle a aimé jusqu'au seuil de l'extrême vieillesse!...

Où Félix Arvers avait-il fait sa connaissance? Estce an théâtre ou à la ville? Tattet a oublié de nous er sur ce point, mais j'ai idée que ce fut pluquelque maison où l'on faisait la fête, au Rocher île Cancale ou au Café de Paris, en compa- • de joyeux « soupeurs » de ce temps; car Virgire qu'on e la renvoyait comme un volant sur la raquette, et je sais que « Roger de Bel- . pour appeler Roger de Beauvoir, comme faisait eu ses faveurs après beaucoup d'au- . 11 lui avait même donné, en échange, non sans avoir résisté quelque temps, un portrait de la Camargo iiel il tenait fort. Vous pouvez ouvrir le volume l'il a baptisé avec raison : les Meilleurs m panier t .eus y trouverez deux pièces

dédiées à Déjazet : d'abord un petit Chérubin tout à fait charmant, et puis ces stances non moins jolies sur ce portrait de la Camargo :

Si je te détache aussi tard

De ma modeste galerie,

Camargo, figure chérie,

Dont le Temps fit tomber le fard,

C'est qu'il se passa dans mon àme Bien des combats pour nous quitter, C'est que j'aimais comme une femme La toile qu'on vient d'emporter!

Délyen la peiçnit naguère, Au temps des Vestris, des Salle, Aux jours où fleurissait Laguerre, Où soupaient Lauzun et Coljé.

Il la peignit pour quelque maître, Pour quelque pacha de son cœur, Il la peignit pour lui, peut-être...

Puis il la vendit, sort moqueur I

C'est Déjazet qui la demande, Cette sœur d'esprit, de beauté !

Va, cours danser la sarabande Loin de moi, lutin enchanté !

La nuit, penchée à son alcôve, Répète-lui tes pas charmants, Quand la lune à la clarté fauve Pour toi ramène un chœur d'amants.

Le masque en main, les castagnettes, Formant l'orage sous tes pieds, Réveille-toi ! dis aux musettes :

« Sonnez! » et : « fumez! » aux trépieds.

Car c'est le siècle des folies, Le siècle où Candide est venu, Où Fréron fît des homélies, Où Manon montrait son sein nu I

Il est bien passé, ce doux âge !

Des méchants l'ont guillotiné; Mais Déjazet, marquise ou page, A l'instant nous l'a redonné !

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