LES CAMARADES 2I
Chantes par les bois, par la plaine, Oiseaux, vous chantez le printemps; Nous, à Déjazet, notre reine,
Jetons des roses île cent ans !
Fut-il déesse plus Elle retrouve en un seul jour, Touchant la terre comme Antée, la jeunesse, L'esprit, l'amour!
Voilà!... mais il y avait belle lurette que Déjazet avait changé île « Belveder » quand elle fit la rencontre d'Arvcrs. — Rencontre foudroyante, si l'on s'en rapporte à la lettre que voici :
a 17 novembre 18'.>'.>.
« (vendredi soir).
• Savez-vous bien que votre lettre me fait peur, et plus je la relis, plus j'hésite à vous dire : Non, vous ne rêvez pas.
« Il y a deux jours, placé près de moi, soit hasard ou volonté, lorsque votre pied a touché le mien, il ne m'a pas été possible d'être maîtresse d'un frémissement qui n'a pu vous échapper. Je n'ai pas eu la force d'éviter un regard dont la puissance magnétique m'a fait rougir et trembler. Non, vous ne rêvez pas. J'avais besoin de vos baisers d'hier et je vous ai donné les miens comme si rien de tout cela ne devait vous étonner. Ne me demandez donc pas mes réllexions passées, mes intentions sur l'avenir. Je n'ai saisi qu'un sent qui s'est offert heureux! délirant! J'ai donc eu tort, puisque vous voulez que je raisonne tout cela, puisque vous m'écrasez du poids d'une responsabilité... devant laquelle je deviens rêveuse et timide. Oh! oui, je suis bonne, et c'est pour cela que j'éloiet brise même toutes mes fraîches et brillantes illusions pour m'altacher au sérieux de votre lettre.
Inconnus l'un à l'autre, notre étonnement est le même. Vous me supposiez moins impressionnable en amour. Je vous avais cru peu inquiet de ses suites, peu capable même de partager les émotions de femme dont vous êtes convenus de rire, vous autres hommes. Votre lettre est-elle sincère, est-ce l'œuvre d'un homme d'esprit, d'observation, ou m'apporte-t-elle la pensée de votre cœur? rien ne peut m'éclairer! C'est pourquoi, voulant être bonne avant tout, j'en accepte le contenu, dussé-je ne répondre qu'à des mensonges. Si l'erreur est là, qu'elle n'afflige quemoi,du moins!
a Vous voulez que je sois sincère, que, sans honte et sans pudeur, je vous dise : « J'ai, pour vous un caprice, acceptez-moi donc comme je me donne à vous. Peu m'importe votre opinion. Je désire! je veux ! » — ou que je vous écrive : « Oui, je vous aime. Oui, j'ai placé tout un avenir dans notre amour! donnez-moi tout le vôtre, mon ami, car vous n'aurez jamais à regretter le mien. »
« Hé bien, je ne puis rien vous dire de tout cela, puisque, je vous le répète, tout a été fait en une heure. Je n'ai eu le temps que de sentir et non de raisonner. Depuis l'arrivée de votre lettre, j'ai vainement voulu causer avec mon esprit. Mon cœur seul a répondu; et savez-vous ce qu'il m'a dit? Le voici : « Brûle cette lettre, pauvre folle, pour que tout cela soit un rêve 1 Si ce qu'on t'écrit est vrai, peux-tu donner tout ce qu'on te demande, et dans le doute vas-tu briser l'existence d'un homme dont le seul tort sera de t'avoir aimée! Brûle cette lettre, pauvre folle, et que tout cela soit un rêve !
(i) Toutes les lettres de Déjazet sont signées de son initiale.
LES CWAll uuta 229
Je ne sais • me trompe, mais je crois bien
rêvant cette lettre Arvers se dit comme Tau-
: a Je n'ai pas confiance. Cette petite femme, qui
ne veut pas s'engagerpour l'avenir, m'a tout l'air d'une
Spontanée et d'une femme à caprices! »
Déjazet n'était pas autre chose, en effet, dans le moment tout au moins : elle avait eu deux ou trois grandes passions qui l'avaient dégoûtée de l'amour à Ion;; terme. La suite de ce petit roman va nous en donner une preuve nouvelle, Arvers ayant eu la sage précaution de nous garder les lettres de sa maîtresse. Il a fait plus, il les a datées et même signées, s'il vous plaît, pour éviter à ceux qui les liraient après lui des recherches inutiles. Il aurait bien dû en faire autant : les autres dont je n'ai pu déchiffrer la signature. Mais évidemment il attachait une importance toute particulière à la prose de Déjazet. Avoir été aimé — pendant deux mois — d'un Chérubin qui n'aimait guère qu'à la minute, quelle gloire pour un homme qui n'avait à son actif qu'un malheureux petit sonnet!
Voici donc les billets d'amour de Déjazet. Notons en passant qu'elle avait alors quarante-deux ans, et Arvers trente-trois, et qu'elle aima toujours plus jeune qu'elle.
a 18 novembre.
« Hélas! non. Vous ne TOUS êtes pas trompé. Mais,
plus heureux que moi, fous avez passé une nuit dans
l'espérance. La mienne a été longue et triste. Venez
iieureset demie, je ne serai paslibre avant. Venez!
c'est toujours cela!
« Je vousécris dans mon bain,pourrez-vous me lire?
« 19 novembre.
« Au moment de partir au théâtre, je me sens si malade que je ne sais vraiment si je pourrai jouer.
« Ne m'attendez donc pas, mon ami, je ferais triste figure devant vos jolis yeux. Je vous écrirai demain I peut-être serai-je mieux.
ce 25 novembre.
«Je vais faire tout mon possible pour me dégager de mon dîner. Je ne joue pas! à 6 heures, ma lettre sera chez vous.
« 25. novembre.
« A 8 heures je serai chez vous. »
Arversamis au-dessous, au crayon: « Elle y a été. »
« 28 novembre.
« Ce que je craignais est arrivé, mon ami. Je ne puis donc aller chez vous. Je m'en dédommagerai en pensant au passé! et en rêvant l'avenir.
« Ecrivez-moi. J'ai tant de bonheur à vous lire. »
«29 novembre.
« Le spectacle est trop long, cher ange, pour que je puisse te donner la fin de ma soirée. Voilà donc un bien triste jour, car je ne te verrai pas du tout. Mon fils vient dîner et tes visites finiraient par être remarquées. Demain sera peut-être plus heureux 1 Jusquelà pense à moi et aime-moi comme je t'aime !
<c 30 novembre.
« Je ne joue pas la marquise. Quelles diables d'affi-
ches vois-tu doncl Je n'ai affaire ({n'en dernier. Mais jJai trente-six choses à essayer. N'importe. Je veux te voir. Viens à 7 heures. Apporte mi rouleau de papier, et devant ma femme de chambre nous parlerons d'une lecture convenue. Alors, personne ne nous dérangera je ne puis te prouver que je t'aime, au moins je te lil dirai! A 7 heures! entends-tu. Je t'attends déjà!...
ce 4 décembre.
« Ta lettre est bonne et aimable comme toi, mon chéri, et je voudrais pouvoir y répondre avec tout ce qu'elle a laissé dans mon cœur !
« Malheureusement le temps me manque. Hier j'ai été obligée de courir toute la journée pour mille choses qui me manquaient. Je ne suis alléechez Florval ?] qu'à sept heures. Et aujourd'hui! je n'ai pas besoin «le te dire ce que j'ai à faire et à penser. Il faut donc te contenter des quelques lignes que je t'écris à la hâte. Jusqu'à minuit je n'aurai qu'une tête. Prie Dieu qu'elle ne m'abandonne pas.
« Demain, à toi mon cœur.
li'cembre.
« Je suis malade!
« J'ai pass<; une très mauvaise nuit. J'y vois à peine pour t'écrire. Dis donc à ton cœur de lire pour tes . J'ai une de ces migraines comme on n'en voit guère, et, si elle continue, je ne sais vraiment pas si je pourrai jouer ce soir. Je vais rester au lit toute la journée et te dire, pauvre ami, de t'armer de cou;
jusqu'à demain. Mais demain, rien ne m'arrêtera, je J'espère, et j'irai te porter quelques bons baisers. Jusque-là rêve-les. Je souffre. L'affiche de ce soir te dira si je suis mieux.
« Demain, de midi à i heure. »
« Une lettre à ma place, que vas-tu dire, pauvre ami ! Hélas! je suis malade, mais malade, comme je l'étais il y a huit jours, comme je croyais ne plus l'être. Tu comprends, n'est-ce pas? Mon médecin ne veut pas que je quitte le lit jusqu'à l'heure du spectacle. Je ne puis donc même pas te recevoir. Enfin, encore un peu de courage. Demain, j'espère être mieux, et alors j'irai te presser sur mon cœur, mon cher ange. Ahl j'en ai bien besoin ! A demain, si Dieu le veut, et à la même heure! »
« 9 décembre.
« Le diable se glisse dans nos amours, mon pauvre ami. Voilà ma fille malade, et moi je ne suis pas mieux. Je ne puis sortir aujourd'hui, comme je l'espérais, je ne puis te recevoir, car ma fille est établie dans ma chambre ; enfin je suis désolée ! demain sera aussi triste et après!... si je puis m'échapper pour te donner une heure, il ne me sera pas possible encore de te la porter comme je la désire, comme je la sens! Je suis à un régime si sévère qu'une pensée d'amour est presque une imprudence, dit mon médecin. Vois où j'en suis, où nous en sommes. Y penser est quelque chose, mais pour celui qui n'est malade que du cœur, c'est bien peu. Aussi je n'ose te proposer ma visite pour
mercredi orage d'attendre, je
ne le reverrai que pour te donner corps et àme! Vois, consulte tes forces. J'attends ta réponse ce soir au théâtre. »
« 10 décembre.
<( Si demain, à '4 heures, je ne suis pas chez toi, n'accuse pas mon cœur, mon chéri, mais bien le sort que je maudis de toute mon àme. A demain donc si!... oh! oui, à demain! mardi.
13 décembre.
(( Oui, sans doute, j'irai le donner un baiser demain en passant devant le n° 48- Ma visite sera bien courte, mais enfin je te verrai. J'espère lundi ou mardi te donner trois bonnes heures.
« Vivons dune d'espoir jusque-là. En attendant, à toi toutes mes pensées !
« 13 décembre.
« Impossible de rien changer à mon rendez-vous, pauvre ami. Ainsi donc, à mercredi, de midi à une heure, je serai chez toi.
« Mille bons baisers.
18 décembre.
1 Notre bonheur est tout à fait renversé, mon ami. Me voilà retombée plus malade <jue jamais. Mon médecin m'a condamnée à un régime de religieuse. Il est même question de ne plus jouer d'un grand mois! et de rester au lit tout ce temps. Je suis désolée et
me voilà aussi malade d'esprit que de corps! Ce qui est affreux est de n'oser me plaindre hautement. Les détails de mon indisposition n'ont rien d'intéressant pour ceux qui ne m'aiment que tièdement. Plains-moi donc, toi, qui as quelque raison de penser autrement. Je vais passer un temps bien triste en la seule compagnie de ma fille. Toute émotion m'est sévèrement interdite... Enfin je vais tâcher de ne pas trop rager. Toi, mon ami, avant de te plaindre, songe à ma pénible position. Elle te donnera le courage de te trouver moins malheureux. Je te serre la main bien tendrement et j'espère en l'avenir!
« A toi de cœur.
« 4 janvier 1840.
« Depuis ta dernière lettre, mon cher Félix, j'ai pris vingt fois la plume et vingt fois j'ai commencé vingt lettres qu'ensuite j'ai déchirées. Il y a deux jours encore je voulais envoyer chez toi ! puis je me suis arrêtée. Que te dire, en effet, avant de savoir si la bonté que me témoignait ta lettre était la suite d'un espoir ! ou l'expression sincère d'un ami. L'époque était belle pour me convaincre, j'ai donc attendu! Rien. Tu es fâché, je le vois, et, traitant mon silence d'impolitesse, tu me payes de la même monnaie. Puisses-tu pourtant, pauvre âme, n'être pas plus coupable que moi! En tout cas je te tends la main la première: me repousseras-tu? Et pour une heure d'amour fouleras- tu au^ pieds les années d'amitié que je t'offre? Viens donc, que je te dise combien il m'en a coûté de t'affliger. Viens, et peut-être m'aimeras-tu encore ! mais cette
VM mADES 23f)
- comme je le veux, pour le savoir et te faire heureux.
I >imanche, à 4 heures, je serai chez moi. »
a 6 janvier i8io.
« Tu refuses de me voir! sans doute parce que tu liens ;'» me garder coupable dans ta pensée. Moi, je te tendais la inainpourme justifier. Il faut donc, puisque lu le veux, que nos positions restent ainsi. Je t'ai fait souffrir, dis-tu? Pauvre Félix! Et c'est pour ne pas te faire malheureux que j'ai brisé ma chaîne; c'est pour te faire mon ami que je voulais te revoir et te parler! Ta volonté e^t ferme, dis-tu. Mais si tu as celle •uloir me haïr, sache bien que mon cœur se gonfle à l'idée que je vais être pour toi une femme sans âme ne sans pudeur. Car tout le passé me place pauvrement dans ton esprit. Je t'ai voulu, je t'ai mme un besoin de la tête. Puis, après quelh<ures,non d'amour, mais de sens, je t'ai laissé! J'ai eu l'air de mépriser ta dernière plainte, la dernière lettre enfin si bonne, si affectueuse. Tout cela, tu le sais, et, si tu ne me hais pas encore, sans doute tu me méprises.
« El tout cela doit rester ainsi. C'est affreux à penser. Aussi je me débats sous ta résolution et malgré ttre d'hier je prie et j'espère encore, je ne rougis insistance, tu as l'esprit trop juste et le cœur trop bon [mur y voir autre chose que le besoin de rester moins basse à tes yeux. Ne crains rien di ma présence, ce n'esl [joint une coquette que tu trouune femme affectueuse et reconnaissante
de ta démarche. Une femme dont l'âme vaut quelque chose quand sa tête ne l'entraîne pas. Viens ! Je t'attendrai mardi à i heure.
« Réponds-moi de suite. >,
« Je ne vous ai point répondu, mon cher Félix, d'abord parce que je ne le pouvais pas, et ensuite parce que votre lettre m'avait laissée plus qu'embarrassée. La position qu'elle me proposait m'a premièrement révoltée, et j'ai eu besoin du temps qui s'est écoulé depuis, pour n'avoir à vous parler aujourd'hui que de la tristesse qu'elle a laissée dans mon cœur. Peut-être ma conduite mal comprise par vous est-elle la seulecause du peu d'estime que vous me témoignez. J'aime à le croire, et je veux me faire bien plus coupable encore pour m'obliger à vous accuser moins. Oui, mon pauvre Félix, j'ai joué avec votre repos, je vous ai fait malheureux quelques jours, et vous voulez m'en punir. Soyez meilleur que moi, qui ai trop peu d'amour-propre pour avoir calculé mes torts. Vous qui avez agi de sang-froid, vous m'accablez volontairement. Car si courte que soit notre liaison, vous m'avez assez connue pour savoir que si ma tête est légère mon âme est grande et délicate. Je suis donc punie! et vous êtes vengé. Je n'en garde ni rancune, ni colère, mais je veux que vous redeveniez ce que vous devez être. Ecrivez-moi donc que vous n'avez jamais pensé que j'accepterais ce que vous me proposiez, et que, si je l'eusse fait, vous me priveriez, vous; du seul bonheur que je réclame encore — celui de vous appeler mon ami.
(i) Toutes ces lettres sont inédites.
il B C ÏM \H\I>E3 207
Ai nous b pas dit de quelle nature était la
proposition qu'il avait faite à Déjazet, mais évidemment il ne tenait pas à son amitié, du moment qu'il t perdu son amour. 11 s'en serait probablement contenté si la trahison était venue de lui au lieu de venir d'elle, car les hommes sont tous les mêmes!... t-ce le dépit, je ne «lis pas le chagrin, qui à ce moment apporte un certain trouble dans sa vie? Ce qu'il y a de sûr, c'est (jue, du 4 juillet 1839 au 17 janvier i84i, il ne donna pas signe de vie au théâtre, et qu'il n'y a pas une seule lettre de Tattet de celte époque dans sa correspondance. Par exemple, il se défi i84i. Dans l'espace de trois mois, il fit lier ;iu Vaudeville un acte en prose avec d'Amrt. intitulé les Vieilles Amours, et, à la Comédie-Française, trois actes en vers, le Second Mari, qui disparut de l'affiche après onze représentations. Puis il partit pour l'Italie : un voyage dont pas un de raphes n'a parlé et qu'il avait toujours désiré faire. Il ne fut pas long, d'ailleurs. Parti de Paris le 22 juillet 184 1 -. Arvers était de retour à Joig-ny, berceau de la famille de sa mère, qui était allée l'y attendre, le 8 septembre.
J'ai sur ma table son carnet de voyage (1). Je n'en
de plus minutieux ni de mieux tenu. Pas un
article n'y est oublié, fût-il seulement de deux sous.
lirait d'une bonne ménagère ou mieux d'un
une envoyé rn mission qui note ses moindres
dépenses pour justifier l'emploi de son temps et de
argent. En voulez-vous une idée? Voici le détail
qu'il dépense avant son départ.
n m retrouvera la production intégrale à l'Appendice de
Passeport 14 ir.
Achat d'un sac de nuit il »
Adresses en cuivre pour les malles 3,50
Cadenas pour la valise 1 ,50
Objets de toilette, plumes, encrier, etc 9,25
Toile gommée pour brosses et savon 0,50
Total 39,75
Voici maintenant la récapitulation de ses dépenses générales, faite à son retour :
Transports 379,05
Nourriture et logements. 19-4,15
Custodes 10,90
Achats 147,30
Dépenses diverses 59,35
Total...- 790,75
En caisse le jour de mon départ.. . 601,15 \
Touché le 24 août, effet Bourcier à /
Lyon 320 » > 931,25
Erreurs dans la conversion des mon- \
naies étrangères évaluées trop cher. 10,10 / En caisse le jour de mon arrivée à
Saint-Aubin [près Joigny] 141,50
En somme, si l'on défalque du chiffre total de 790 fr. 75 le montant de ses achats et de ses dépenses diverses, on constate qu'Arvers, pendant les quarante-cinq jours qu'avait duré son voyage, avait dépensé la somme de 583 fr. 20, — soit environ 12 francs par jour, et, pour la nourriture et le logement, un peu moins de 5 francs.
Veut -on savoir à présent quelle était la nature de ses achats et de ses dépenses diverses ? Son carnet va nous le dire :
A Lyon, il dépense 17 sous au café et 1 fr. 25 pour faire réparer son étui à chapeau et ses guêtres.
A Laurent-du-Pont, ou plutôt à la Grande-Char-
A.MAHIDES 23g
trense, il achète une médaille de saint 13 ru no et un chapelet — probablement pour sa mère, — coût :
i franc.
A Grenoble, il achète une paire de gants
pour 2 fr. 5o
A Chambéry, l'itinéraire deQuadri pour. 3 fr. 35 A Venise, de l'essence de rose en flacons, pour 1 5 fr. 4o
A Venise, des pipes (!) pour iG fr. 70
— des bonnets de laine (!) pour. 6 fr. 75 A Cenève,2centsd'aiguillesassortiespour 5fr.
Ces derniers articles constituent sa grosse dépense. Le reste se chiffre par deux sous, quatre sous, dix sous, pour bonnemains aux custodes et autres pourboi 1
;aut à son itinéraire, il diffère peu de ceux qu'on suivait alors : — Auxerre, Kouvray, Beaune,
Grenoble, Chambéry, Saint-Jean-de- Maurienne, Modane, Lans-le-bourg, Turin, Novarre, Milan, Treviglio, Chiari, Brescia, Vérone, Vicence, Padoue, Venise, Arona. — Milan, Baveno, le Simplon, Brigue, Sion, Vevey, Genève, Saint-Cergues, 1, Semur, Saint-Florentin, Joigny.
Inutile d'ajouter qu'Arvers visita en route tout ce qu'il y avait de curieux et qu'il en rendit compte à sa
— Je n'ai retrouvé entre les feuillets de son carnet de voyage que deux lettres à elle écrites, et toutes les deux de Milan. Les voici :
« Milan, Il août 1831.
le dois te dire avant tout, ma bonne mère, que j'avais fait dans ma dernière lettre unjugement témé-
il\0 ALFRED DE MUSSET
raire en supposant que tu ne te serais pas informée des mesures à prendre pour m'écrire ici. J'ai trouvé en arrivant ta lettre du 26 juillet, qui était très régulièrement arrivée ; ainsi, réparation complète.
« Je reprends la suite de ma narration que j'ai laissée à mon retour de la Grande-Chartreuse. Il faudrait tâcher d'avoir une carte et de suivre les pays que je vais successivement t'indiquer, sans cela il te sera bien difficile de comprendre notre marche. Tourtillier ou Mouchon doivent avoir cela.
« Nous ne sommes revenus à Grenoble que pour y coucher; le 3i août, à 8 heures du matin, nous sommes partis pour les eaux d'Aix-en-Savoie, et nous sommes passés devant le château de Touvet, qui m'a paru fort beau et surtout dans une fort belle situation. Nous sommes arrivés à Chambéry,où nous n'avons fait que dîner, et, le soir du même jour, à six ou sept heures, dans la petite ville d'Aix. C'est un endroit très renommé par ses eaux sulfureuses, qui passent pour très efficaces pour les affections rhumatismales. C'est de plus,, comme Bade, un rendez-vous de plaisirs : aussi tout y est fort cher, et nous n'y avons séjourné que deux jours, pendant l'un desquels nous avons été à un petit quart de lieue voir le lac du Bourget, sur lequel un bateau à vapeur vous promène moyennant la bagatelle de vingt sous. Ce lac, de deux lieues de long à peu près, et tout entouré de hautes montagnes, est une chose charmante. Les eaux en sont d'un bleu que je n'avais encore vu nulle part, et de plus elles produisent d'excellentes truites, dont nous avons mangé. Un simple omnibus nous ramenés d'Aix à Chambéry,que cette fois nous avons visité. C'est une ville entièrement entourée des hautes montagnes des
IMAAADBS
Alpes, dont elle reçoit naturellement toutes les eaux, ce qui lui a fait donner le nom peu poli, mais expi sif, <le Pot <lc chambre de la Savoie. La ville, du reste, toute française par struction, ses babitu-
n'a pas de m i** bien parti-
culière; dous n'y ai ms remarqué que les charmants
ormes des troupes sardes, infiniment plus élégants - vilains shakos et nos horribles pantalons roug
« Aussi, a t-quatre heures de séjour, nous
i sommes disposés à. partir. Nous avons fait marché avec un voiturin pour nous conduire à Turin, en Piémont, éloigné de Chambéry de soixante lieues environ et qui en e.U de plus séparé par la chaîne des Alpes qu'il faut traverser. Nous nous sommes accor-
movennant 35 francs chacun, mais à la charge par le voiturin de payer chaque soir la dépense du
per et du coucher, le déjeuner restant seul à nos frais. < l'est la manière ordinaire de traiter avec eux. Le voiturin n'est pas un homme avide, comme les entrepreneurs de messageries, c'est, en général un brave homme qui s'affectionne à ses voyageurs, dont il se considère comme responsable; aussi, le souper qu'il fournit est-il toujours aussi convenable que le permettent les pays où vous vous arrêtez. Nous avons été très convenablement nourris et hébergés par le nôtre, qui nous a rendus à notre destination en quairv a nous faisant traverser toute la Savoie,
>re Aiguebelle, où nous avons couché le premier jour. Saint-Jean-de-Maurienne qui produit, outre imonneurs qu'on voit à Paris, une all'reuse dation de crétins et de goitreux dont on attribue l'ini i la crudité de l'eau de neige fondu»' qui
compose leur boisson ordinaire. Le 4 août, nous avons couché à Modane, n'ayant cessé, depuis notre départ de Chambéry, de voyager entre d'énormes montagnes couvertes de sapins et couvertes de neiges, desquelles tombaient de distance en distance de belles cascades qui allaient se perdre dans le torrent de l'Arque, qui roulait à nos pieds entre d'énormes rochers avec un bruit magnifique. Du reste je dois te dire que dans un pays aussi sauvage il est impossible d'avoir des routes plus belles et mieux entretenues : le gouvernement piémontais a un soin tout particulier des voies de communication et la route de Paris à Versailles n'est pas plus unie que celle qui traverse les Alpes.
« Partis le 5, de bonne heure, no'us sommes arrivés à 10 heures du matin à Lans-le-bourg, petit village au pied du mont Cenis, où nous avons déjeuné. Là nous avons laissé notre voiturin faire remorquer son carrosse par des mules qui sont là tout exprès, et nous avons fait l'ascension à pied en prenant de petits sentiers qui abrègent de moitié le chemin sinueux que les attelages sont obligés de suivre. Ce passage, dangereux quelquefois en hiver à cause des neiges et des ouragans, est, en été, la chose du monde la plus innocente, et, si ce n'était pas la fatigue de monter pendant quatre heures en plein soleil, ce serait une vraie promenade de petite maîtresse! Aussi nous en sommesnous fort bien tirés : arrivés sur le sommet, lequel est élevé de plus de mille toises au-dessus du niveau de la mer, nous avons trouvé un charmant petit lac formé par l'eau des pluies et quelques sources venant des montagnes voisines, et dont la vue ne nous a pas peu étonnés à cette hauteur. Là notre voiturin nous a rejoints et c'est avec lui que nous avons descendu l'autre
I K-^ | \M Ul 243
cou'- de la montagne, celui qui regarde l'Italie. Or, de ce côté, la montagne est tout à Fait à pic, et on n'en ■ml «pie par un chemin taillé à vif dans le roc et qui tourne sur lui-même comme un escalier : on ne peut pas se faire idée de l'immensité de cet ouvrage ni du spectacle que présente <le loin celte route de deux lieues qui serpente sur elle-même, entre deux magnifiques cascades formées par la Doire, qui va se jeter dans la vallée de Suze. Le reste de notre route jusqu'à Turin n'a plus rien offert de particulier. C'est le 6 août, à six heures du soir, que nous avons fait notre entrée dans cette capitale, dont l'aspect général m'a beaucoup plu. C'est une grande et belle ville, neuve et fort bien alignée, dont les places et les rues sont fort larges et qui a tout à fait l'apparence d'une capitale : on y parle presque partout le français. J'y ai visité deux théâtres dont je n'ai pas été aussi content, mais, en somme, il m'est resté de cette ville, de la politesse des employés auxquels nous avons eu affaire et généralement des bons procédés que nous 11s rencontrés partout une opinion très favorable.
« Ecris-moi maintenant à Venise, poste restante, et toujours avec les mêmes précautions d'affranchissement.
« Dans ma prochaine lettre, je te parlerai de Milan et je te dirai où il faudra m' écrire.
lieu, nous nous portons à merveille, mais nous sommes dévorés par les cousins.
« Je t'embrasse mille fois.
« Milan, 28 août 1841.
« Je t'ai écrit de Venise et je t'ai parlé de mon voyage jusque-là- Quant à mon séjour dans cette ville, il a été fort agréable, malgré la quantité prodigieuse de cousins qui m'ont mis la figure et le corps dans un état méconnaissable et, à cela près, je peux bien dire que c'est la partie la plus intéressante de tout mon voyage. Tu sais aussi bien que moi que Venise est une ville au milieu de la mer, qui n'a d'autres rues que des canaux et d'autres voitures que des gondoles. Il y a cependant une grande et magnifique place, celle de Saint-Marc, et quelques petites voies de communication pour les gens de pied. Mais ces ruelles, dont la plus large n'a pas six pieds et dont quelques-unes en ont à peine trois, sont des labyrinthes inextricables, où les gens du pays eux-mêmes ont peine à se retrouver. Les vraies rues, comme je l'ai dit, sont des canaux bordés de palais de marbre dont les pieds baignent dans l'eau : malheureusement, toutes ces splendeurs ne sont plus guère que des ruines. Les églises, dont le nombre a toutefois été très diminué, conservent encore leur ancien éclat. Elles offrent en architecture, en sculpture et en peinture la réunion la plus merveilleuse de tous les chefs-d'œuvre de i'art italien. J'en ai revu beaucoup que Bonaparte avait fait transporter en France et que, lors de sa chute, on a rendus à leur pays natal. De ce nombre sont les chevaux du Carrousel qui sont remontés sur leur église de Saint-Marc, et le lion du même Saint-Marc qui est revenu sur sa colonne de la petite place. Pour ma part, j'aime autant cela. Il faut que les choses soient vues à la place pour laquelle elles ont été faites, et je ne comprends pas plus le lion de Saint-Marc dans la cour