LES CAMARADES
des Invalides que l'Obélisque de Luxor sur la place Louis XV. Les six jours que nous avons passés à Venise ont été remplis parles visites de ces nombreux édifices et je t'assure qu'il ne nous a pas fallu perdre de temps. Nous sommes partis mercredi soir, et jusqu'ici Venise est la seule ville que j'aie quittée avec regret. Nous avons repris la route qui nous y avait conduits, mais cette fois en diligence, et nous sommes à Milan depuis hier. Nous en repartirons demain ou es ot nous allons nous diriger sur Genève, en visitant le lac Majeur et les îles Borromées, et en traversant le Simplon. Ce trajet demande cinq ou six jours, et en supposant que nous partirons demain, 29, nous ne serons guère à Genève avant le t\ septembre. Il faudra bien s'arrêter deux jours à Genève, d'où nous partirons tout droit pour Dijon. Au surplus, à Genève, je saurai exactement mon affaire, je t'écrirai une dernière lettre qui t'indiquera avec exactitude le jour de mon arrivée.
« En somme, tout va bien, toujours à l'exception des cousins qui me font ressembler à un homme atteint de la rougeole ; notre voyage jusqu'ici a été charmant et favorisé par un temps superbe. La partie qui reste à parcourir promet également d'être fort intéressante et le tout sera dignement couronné par le retour qui me rendra ces bons soins maternels et cette bonne aflection qui vaut bien les plaisirs du plus beau des voyages.
a À bientôt. Je t'embrasse comme je t'aime (1). »
(1) Lettres inédits.
Ce voyage d'Arvers en Italie semble avoir marqué la fin de son bonheur ou de sa « veine ». A dater de 1842, il n'eut plus guère, en effet, que des déboires et des chagrins. C'est au point qu'à un moment il voulut renoncer au théâtre. Mais Tattet, heureusement, était là pour le remonter.
« ... Tu aurais bien tort, mon cher ami, de te décourager, caries théâtres ont toujours été ce qu'ils sont. Quand tu as donné les Deux Maîtresses-, c'était un directeur-acteur qui avait aussi le Vaudeville. Au lieu d'Ancelot, c'était Arago (1). Mais le nom ne fait rien à la chose. Est-ce que le Gymnase, avant d'être à Poirson, n'était pas inféodé à Scribe? Dartois n'avait-il pas les Variétés? Si tu avais été arrêté autrefois par les raisons que tu me donnes aujourd'hui, nous serions privés de trois ou quatre de tes charmantes fantaisies. Je te supplie donc de persister quand même et de me dire où en sont les pièces commencées avec Vaulabelle (2) et Davrecourt... » (3).
Où elles en étaient? Mon Dieu, c'est bien simple. Les Anglais en voyage, vaudeville en un acte, avec Abel d'Avrecourt, fut représenté aux Variétés le Ier juillet i844- Quant à la pièce qui aurait été écrite en collaboration avec Vaulabelle, je n'en trouve aucune trace, à moins qu'Arvers l'ait signée tout seul, auquel cas ce serait peut-être Suzon et Suzanne,
(1) Alfred Arago.
(2) Le frère de l'historien ; — il signait « Jules Cordier ».
(3) Lettre inédite.
VMARADES 247
vaudeville en deux actes, qui fui joué au Vaudeville septembre iî Deux mois après, le a3 novembre, Ârvers perdait
sa m fut le plus grand chagrin de sa vie, car,
l'habitait pas avec elle, il la voyait matin et soir, lie avait pour lui des soins qui allaient lui manquer au moment où il en aurait le plus besoin.
Le jour même de cette perte, Tattet lui écrivait de Fontainebleau :
l, tu ne seras pas seul au monde et de bons
; le resteront. Alors, mon très cher, tu ne les
ras pas comme tu le fais, et tu viendras passer
s et des mois entiers avec eux. Cet affreux
mbre est le mois des anniversaires. C'est
le A. que j'ai perdu mon pauvre père, il y a huit ans !
de choses ont coulé sur mon fleuve depuis cette
! Le H) novembre, j'ai eu trente-six ans. Voilà
ine chose accablante. Quoi! en 1 849 j'aurai
ante ans I c'est à ne pas croire. Sais-tu que, si
tu veux te marier, il est grand temps que tu t'y
nés. T'ai-je dit que nous avions été faire une
visite à Biard,qui demeure dans nos environs? Je te
conduirai chez cette victime du grand Victor Hugo.
! un homme charmant, comme toujours, et il nous
a vivement intéressés. Son atelier est curieux (1). »
marierl hélas 1 Arvers n'y avait songé qu'une fois el l'on sait comment s'était évanoui
ce rêve de bonheur. 11 écrivait aux environs de i83o:
.i'.iv.iis tuiijours rêvé le bonheur en vaé
Comme un | trop longtemps agité.
Lettre inédite.
248 ALFUED DE MUSSET
Vient trouver, à la fin d'un long pèlerinage, Un dernier jour de calme et de sérénité.
Une femme modeste, à peu près de mon âge. Et deux petits enfants jouant à mon eût : Un cercle peu nombreux d'amis du voisinage, Et de joyeux propos dans les beaux soirs d'été.
J'abandonnais l'amour à la jeunesse ardente,
Je voulais une amie, une âme confidente,
Où cacher mes chagrins qu'elle seule aurait lus ;
Le ciel m'a donné plus que je n'osais prétendre ; L'amitié, par le temps, a pris un nom plus tendre Et l'amour arriva qu'on ne l'attendait plus (1).
Cependant Mme Desmalter, qui pestait de le voir rester garçon, sachant quelle existence était la sienne, lui avait offert plusieurs fois des partis avantageux : il avait toujours refusé, sous un prétexte ou sous un autre. Peut-être, après la mort de sa mère, auraitelle fini par le décider à prendre femme, mais elle lui fut ravie à son tour (2) au mois d'octobre 1847, e^ ce nouveau deuil, survenant après l'autre, le jeta dans une humeur noire que la maladie ne fit que rendre plus sombre.
Vainement Tattet s'efforçait de l'attirera Fontainebleau, en lui vantant les magnifiques ombrages de la
(1) SoDnet publié dans Mes Heures perdues, immédiatement avant le sonnet « imité de l'italien ».
(2) Le a octobre 1847, d'Avrecourt écrivait à Arvers :
« Mon cher ami, M. Rousset sort de chez moi et me charge de vous transmettre une bien mauvaise nouvelle. Mme Desmalter, pour laquelle vous avez, je le sais, une très vive affection, est très malade et malheureusement il reste peu d'espoir de guérison : c'est un ulcère au y;ros intestin. J'ai pensé qu'il était inutile de vous écrire dans la Nièvre, car certainement vous êtes en route ou peut-ê!re même arrive. Il serait à désirer que vous vous transportassiez le plus tôt possible chez celte dame... »
(Lettre inédite). Arvers était allé passer quelques jours au château de Pruncveaux (Nièvre), chez son ami Ernest Lafond.