‹ Alfred de Musset (volume 2)Chapitre 47 sur 68 · LES CAMARADES - |<J · texte numérisé non relu

LES CAMARADES - |<J

i | : Arvers, qui venait de quitter son apparte- ■ ulevard Saint-Martin (n° 3i) pour aller habiter rue Neuve-Saint-Nicolas, 58, devenait de plus eo plus sédentaire et ae voyait assez régulièrement Miel d'Avrecourt, son dernier collaborateur, il est vrai que les événements n'étaient pas faits pour lui mettre du baume au cœur. En i83o, il avait tiraillé derrière les barricades, avec Tattet,Farcy,Brizeuxettant d'autres, pensant bien qu'il travaillait pour la République. La République s'était fait attendre -huit ans, et depuis qu'elle était venue, en dépit prouesses héroïques de Lamartine, elle n'avait rien épargné pour le détacher d'elle.

Le 19 juillet iS5o, il écrivait :

Vive le Président ! car, en vérité, cet enfant va

<ien.

Savez-vous qu'il vient de donner une petite loi qui ôte la moitié de leur influence aux journaux, cesgrands faiseurs de révolutions ' •)? C'est ce que M. Victor Hugo appelle une violation de la Constitution. Or, on a remarqué que chaque fois que cette pauvre Constitution est violée, c'est le signal du retour de la con-

1 Le 7 août 1847, il lui écrivait :

[on cher ami, j irai liimtùt le voir dans ta nouvelle demeure, car nous comptons partir prochainement pour Paris, Compicyne et le château de Uucléré. Je suis fâché que tu n'aies pas eu la bonne idée de venir passer quelques jours avec nous ici. Tu aurais pris une provision de foréî, tu te serais retrempe dana noire air et tu aurais remplacé le soleil, la rue et le tumulte par l'ombrage, les bois et le repos. » [Lettre inédii''.

Il avait pris tellement en haine le métier de journaliste, qu'il mandait à un ami, au mois d'août 1 848 :

« Quand vous m'écrirez, ne mettez donc pas homme de lettres sur l'adresse. J'avais caché cela dans la maison. Il y a de quoi faire donner cor..

Il venait d'emm-'naçer rue Neuve-Saint-Nicolas.

fiance et de la reprise des affaires. Les comptes hebdomadaires de la Banque et le tableau du produit des revenus indirects, publié par le Moniteur, témoignent de cet état de prospérité, qui n'attend pour être complète que la suppression totale de la République...

«Ah! oui, la Révolution de Février, j'en ai entendu parier sur la côte de Coromandel. Eh bien, Monsieur, la Révolution de Février a fait le bonheur de la France pour l'avenir, car, pour ce qui est du présent, je ne vous cacherai pas qu'elle a ruiné, pas mal de monde, mais ruinera, à plates coutures. Quand la République fait les choses, elle ne les fait pas à moitié ; si bien que ceux qui dînaient chez Véry dînent aujourd'hui à quarante sous, ceux qui dînaient à quarante sous dînent à dix-huit, et ceux qui dînaient à dix-huit ne dînent plus du tout (i). »

Cette lettre n'a pas besoin de commentaire : elle laisse percer suffisamment le dépit du libéral désabusé.

Vers le même temps, son ami Tattet, qui partageait, sans y mettre autant d'amertume, son ressentiment politique (2), lui écrivait encore de Fontainebleau :

(1) Lettre publiée par M. Glinel.

(2; Je lis, en effet, dans sa correspondance de cette époque :

« Alexandre t'a dit sans doute que « notre ami », le cuisinier Montrougeaud, était président du club des domestiques. Gare à nous ! Tu viens de faire tes Pâques et ta première communion politiques. J'imagine que tu n'as pas adopté la liste de la réforme. Quelle audace de recommander de tels noms ! C'est pour le coup que nous aurions l'aristocratie de la blouse. Il faut s'en tenir à la phrase de Victor Hu^o : - Ni bonnets rouges, ni talons rouges. » Du reste ces braves gens, avec leurs corporations, nous replongent en plein moyen âge. Aujourd'hui la société est sacrifiée à l'individu. J'aimais mieux le christianisme qui faisait juste le contraire, et toi? »

A Félix Arvers : — Lettre inédite du a5 avril i848.

a ... Nous sommes perdus. L'armée est socialiste, et l'on ne peut plus compter sur elle ; les campagnes elles-mêmes sont gangrenées jusqu'à

VDES SOI

« ijue deviens-tu? quels sont tes projets? resteras-tu à Paris? iras-tu à la campagne? Si je passe quinze jours à Lîurv, je te l'écrirai et tu aurais la ressource M. d'Avrecourt qui habite, je crois, Montmorency. irends des morts de tous les côtés. Hier, c'était madame (larron qui allait retrouver son homonyme; c'était cette pauvre madame Vallier, cette ancienne amie de la famille. Aujourd'hui, c'est la mère de Sallandrouze et bien d'autres. Notre tour viendra bienins doute et c'est pour cela qu'il ne faut pas trop de vue, et que je saisirai toutes les occasions qui se présenteront de te presser les mains et de te répéter que je t'aime du fond de mon cœur (i). »

Pauvre Tattet, il ne savait pas dire si juste ! Depuis quelque temps Àrvers souffrait d'une maladie de la moelle épinière, compliquée de rhumatismes. A la fin du mois d'août 1800, sur le conseil de son médecin et après avoir arrangé ses alfaires (2), il se décida à aller

la moelle et le corps social tombe en pourriture. La nouvelle Chambre ne nous sauvera pas et nos anciens représentants ont bien du mal à 6'arraeher du rocher parlementaire où ils restaient collés comme des huîtres. Dis-moi donc, mon vieil ami, si l'avenir te semble aussi sombre qu'à moi. »

Au même. — Lettre du 18 mai 1849.

« ... Il parait que notre Président est résolu à aller rondement et que l'armée n'est point aussi mauvaise que je le supposais. Qu'elle vote mal, mais quelle se batte bieu. c'est à preseut l'essentiel.» va)Le aO août i$5o, le docteur Dicharry lui écrivait :

Monsieur, « Je vous envoie selon vo» désirs ma petite note. J'approuve votre détermination, lu homme seul, du moment qu'il est malade, sent un trop çrand vide autour de lui. J'irai, si vous le permettez, vous faire quelques visites d'amitié.

« Reprenez votre ancien couraçe, tous les malades ne meurent pas et vous serez certainement du nombre.

« Votre tout dévoué

« Dr i/icii.vnnv.

« rue des Marais-Saint-Marlin, 39. 1

faire une cure à Melun dans une maison de santé. Cette fois, il se rapprochait de Fontainebleau. Mais sa mauvaise chance voulut que Tattet fût alors chez son ami Ducléré, au château de Maulny près Ballon, dans la Sarthe. A celte nouvelle, Tattet lui écrivit :

« 16 septembre 1850.

« Mon cher petit Arvers, je veux un mot de toi pour savoir comment tu te trouves de ton traitement. J'espère qu'en ce moment tu en éprouves un mieux sensible et que ce n'est pas en vain que tu subis l'épreuve de l'eau et descends courageusement dans le septième cercle de l'enfer du Dante.

« Pour moi, depuis mon arrivée ici, je suis très souffrant et très maussade, avec des maux d'entrailles et d'estomac qui m'aigrissent singulièrement le caractère. Donne-moi des nouvelles de ta pièce (i) et dis-moi si les journaux t'arrivent exactement. As-tu vu Girard et Feray? J'ai reçu une lettre de Guttinguer, qui va bientôt revenir à Paris. Il écrit toujours à mort dans le Corsaire, ce qui est une assez triste façon de faire passer le temps.

« Mon pauvre vieux, je ne suis plus heureux décidément que dans ma maisonnette que je ne quitterai guère plus, à ce que je vois. Fini des voyages et des déplacements ! Cela n'est bon que lorsqu'on est jeune, eu lieux, avide d'émotions nouvelles et de romanesques aventures. A mon âge, il faut rester dans le nid que l'on s'est fait et ne pas lâcher la proie pour l'ombre, comme le chien de la fable.

( i ) Le Banquet des Camarades, représenté au Gymnase pour la pre" mière fois, le i3 septembre i85o.

LES CAMARADES '"i3

lieu, mon cher ami, je t'aime et t'embrasse de tout mon cœur i l). »

ilques jours après, ayant reçu d'Arvers des nouvelles plutôt mauvaises, il lui écrivit de nouveau :

« Muulnav, le 22 septembre 1850.

Mon cher ami, tu me parais perdre courage vite, et tes idées ne Boni pas de la couleur dont je les voudrais. Aie donc plus de confiance dans ton traitement et ne songe pas à quitter ton docteur avant d'éprouver un mieux sensible. Ce qu'il te dit est très juste, et mon Wertheim me parlait ainsi. Si tu ne peux marcher, que ferais-tu de plus à Paris qu'à Melun? Pour moi, j'espère que tout ira bien à force de mal aller.

« J'ai ouvert les journaux de lundi avec empressement, je croyais qu'ils allaient me parler du Banquet des Camarades. Janin nous a conté des fabh Lireux la iéerie du Cirque, ce qui nous a fort a; pés. Peut-être vont-ils nous dédommager aujourd'hui! .le continue à m'ennuyer passablement et à soupirer régulièrement tous les matins après mon cher Fontainebleau. A force de vivre dans la forêt, je suis devenu un homme des bois. J'ai pour distraction le billard dans la journée et le whist le soir. Te rappelles-tu les bonnes parties que nous faisions jadis à Burv elles fureurs que me causait ma défaite?Comme ces temps-la sont déjà loin de nous! Maintenant il m est aussi indifférent de gagner que de perdre, et je ne me fâcherais plus contre Bernard, ne voulant pas absolument allumer ses quinquets. De plus,

Let'.rc iru'dite.

comme il faut toujours jouer avec plus fort que soi, et qu'il y a entre Ducléré et moi la différence qui existait entre nous deux, cela ne m'amuse que médiocrement.

« La chasse n'est pas non plus ce que j'aime, bien qu'elle soit superbe ici et très bien gardée. Quant à la bibliothèque du château, je commence à la savoir sur le bout du doigt, et c'est une terrible ressource de moins. Je te dis tout cela, mon cher petit Arvers, non pas pour t'apitoyer sur mon sort, mais pour que le tien te semble moins dur. Heureusement que le temps, comme le dit notre adorable madame de Sévigné, ôte autant de chagrins qu'il en donne.

« Adieu, mon fid us Achates, je te quitte pour faire lire et écrire mon fils. Ma femme, elle, se charge de Jeanne, elle t'envoie mille bonnes amitiés. Je serai à Fontainebleau le 3 ou le 4> et irai te voir le lendemain de mon arrivée.

« Je te trouverai sorti de la crise et grand garçon, il faut l'espérer.

« Adieu encore, je t'embrasse de tout mon cœur et suis bien entièrement â toi.

« Alfred Tattet (i). »

L'espérance de Tattet fut déçue : il arriva à Fontainebleau juste à temps pour voir son ami quitter la maison de santé de Melun, où son état empirait de jour en jour.

Le a5 octobre, Arvers entrait à la maison Dubois, et le ïo novembre il en sortait les pieds devant pour

(i) Letlre inédite.

aller dormir dans Le petit cimetière de Cé/.v, à côté de ses père et mère ( i).

J.'av.int-veille de sa mort, il avait encore trouvé le moyen de faire de l'esprit, tant la nature l'avait g-àté sur oe point !

Après s'être confessé à l'abbé Coquereau (2), son ancien camarade de l'Ecole de droit, qu'il avait demandé à l'exclusion de tout autre prêtre, il le rappela pour lui dire :

— Ali ! Coquereau, j'ai oublié une des graves fautes de ma vie.

— Et laquelle, mon Dieu?

— J'ai dit du mal de Charles X.

C'était vrai. Au mois d'août i83o, quand tout le monde lui jetait la pierre, Arvers avait dit au vieux roi <i" dures vérités. Mais c'était là colère de poète — el autant en emporte le vent!

(1) 11 mourut le 7 novembre, à '\ heures du soir, et ses obsèques le dimanche 10 novembre, à 8 heures et demie du matin, en t-Laurent, • . — Par son testament olographe du

1" mai 18J0, dépose' le lendemain de sa mort chez M" Mouchet, notaire à Paris, il avait 1 ^ué son patrimoine (27.000 francs environ) à François-Kintn.inuel Poullain, âgé de i5 ans. fils de son correspondant à la maison Dubois — celui-là même qui m'a confié les papiers du poète.

(ai L'abbe Coquereau avait, eu 1840, en qualité d'aumùnier de la Belle-Poule, ramené, avec le prince de Joinville, les cendres de Napoléon. Il venait d'être nommé aumùnier en chef de la flotte, quand Arvers moun. ce qu'on appelle un bon vivant. Il s'était lié, sur la

Belle-Poule, avec Arthur Bertrand, tils du général, qui lui offrit, quel.j 1 dîner au C s, sans souci du qu'en-dira-

nereau portait, an lieu d'une soutane, une rcdinsrote noire à une rangée de boutons, ce qui le faisait ressembler à un leur protestant, et donna lieu san^ i te boutade de je ne sais quel

muscadin du Café de Paris : « Coquereau '.' mais c'est le masculin de Coquerel ».

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