CHAPITRE V
I. — Une lettre de Paul de Musset à l'auteur de ce livre. — Son portrait. — Sa piété pour la mémoire de sou frère. — Confiance qu'il lui inspirait. — Services qu'i i lui a rendus. — Lui et Elle.
— Une lettre de Paul de Musset à ce sujet. — Deux Entretiens de Lamartine sur le poète des Nuits. — Protestation de Paul de Musset à ce sujet. — Variantes d'un sonnet d'Alfred de Musset où Lamartine est pris à partie. — Un Souvenir de Gustave Claudin.
II. — Enfance et jeunesse du comte d'Alton-Shée. — Un pair de France âgé de neuf ans. — Sa parenté avec Sainte-Beuve.
— Une lettre inédite du critique des Lundis sur sa nomination de sénateur. — Audace de page. — Un mémoire inédit de d'Alton-Shée sur son premier voyage en Italie. — Ebauche. (V amour. — Un bal masqué à San-Carlo, deNaples.
III. — Chute du roi Charles X. — Débuts de d'Alton-Shée à la Chambre des pairs. — Lettres inédites du comte de Montalernbert. — « Ni catholique, ni chrétien. » — D'Alton-Shée après la Révolution de Février et le coup d'Etat. — Une lettre inédite de lui à l'abbé Doucef, de Lyon. — En quels termes il parle de Manin, le grand patriote italien. — Il utilise ses loisirs à faire du théâtre. — Le Duc Pompée et l'Ivresse. — Mariage de Paul de Musset avec Aimée d'Alton-Shée. — Lettres inédites des deux fiancés à leur cousin d'Alton.
IV. — L'ivresse (comédie inédite en 5 actes). — Histoire de cette pièce de théâtre. —Comment Paul de Musset en eut connaissance. — Un article de J. Janin dans les Débats. — Cor respondance inédite échangée à ce sujet entre Paul de Musset et d'Alton. — Unepiècede vers perdue de Théodore de Banville.
— Compte-rendu de la pièce de l'Ivresse et distribution des rôles. — Offre-t-elle des ressemblances avec la vie de Musset? — Lettres inédites de Régnier, de la Comédie-Française, à cet éprard. — Démêlés de d'Alton avec l'administrateur du Théâ-
Paul de Mi sskt
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n ml ;■ M. Lardin DE M
tre-Franrais. — Intrigues de Paul de Musset pour la faire - Une lettre inédite d'Kd. Thierry. — Dialogue entre d'Alton et Nestor ftoqueplan.
C'est en 1879 que je connus Paul de Musset. Je lui avais envoyé un petit volume de poésies que je venais «!«' publier (1) et dans lequel il y avait un poème à la mémoire de son frère. II m'en accusa réception par la lettre suivante :
« 4 juin 1879.
« Monsieur et cher confrère, « Je vous remercie mille fois de la gracieuse pensée à laquelle je dois l'envoi de votre petit volume de poésies. Après avoir couru au plus pressé, c'est-àdire à la pièce de vers intitulé « Musset dans un nid » (21, que j'ai trouvée charmante et qui m'intéressait particulièrement, j'ai lu le volume entier, et cette lecture m'a fait passer une matinée des plus agréables. Tous les sentiments qui ont inspiré votre muse sont d'un ordre élevé. On n'y voit point de trace d'un esprit de parti quelconque , c'est pourquoi vous pouvez dire comme un poète que vous aimez :
ix, quand on m'a lu, qu'on puisse me relire. « On vous relira en effet, car j'ai déjà retenu plu-
(1) Ce volume était intitulé : Ave Maria. Je l'ai fait entrer depuis dans ma Chanson de la
•>a trouvera cette pièce de vers à l'Appendice du présent volume.
sieurs vers que je citerai, quand l'occasion s'en présentera, comme celui-ci :
Tu parlais du départ, mais sans croire à l'absence !
« Cette façon de s'exprimer, simple, facile, sans abus des adjectifs ou des grands mots, est précisément ce qui constitue la vraie poésie ; aussi, en fermant votre petit volume, avec l'intention de le rouvrir quelquefois, me suis-je écrié: Il y a encore des poètes !
« Recevez, monsieur et cher confrère, avec mes compliments et remerciements sincères, l'assurance de ma cordiale sympathie.
« Paul de Musset. »
Si je publie aujourd'hui cette lettre, on pense bien que ce n'est pas pour tirer vanité de ce qu'elle contient d'aimable à mon adresse ; c'est uniquement parce que celui qui l'a écrite s'y est peint tout entier, et comme écrivain et comme ami de son frère.
Je savais qu'Alfred de Musset n'aimait pas les adjectifs, dont l'école romantique a fait une si grande dépense, mais je ne savais pas que son frère était l'autre des Deux habitants de la Fer té-sous- Jouarre. Qu'il ait figuré Dupuis ou Gotonet, la chose n'importe guère. L'essentiel est qu'il ait été complice de cette belle prouesse littéraire, et nous sommes désormais fixés sur ce point. Paul de Musset n'aimait pas plus les adjectifs qu'Alfred. A dire vrai, je m'en doutais un peu, depuis que j'avais lu les Femmes de la Régence et les Originaux et Extravagants du XVIIe siècle, qui sont écrits dans la plus pure langue du xvme, mais je ne fus pas fâché tout de même de voir mes doutes changés en certitudes. Et quant à l'amitié
SON KUI.IU: 200,
que ce galant homme avait pour son frère, elle éclate dam cet alexandrin qu'il me renvoyait de préférence à tout autre :
Tu pariai* du départ, mais sans croire à l'absence.
Lui non plus, depuis qu'Alfred était parti, ne pouvait se faire à l'idée que c'était pour toujours.
Tu oe nit> verras plus, mais mon âme immortelle, Reviendra près <1<1 loi comme nue sœur fidèle !...
Il lui semblait que ces vers avaient été écrits pour lui, et il y répondait par cet autre vers du Vergiss
me in nicht :
once ni le temps ne sont rien quand on aime.
Le souvenir de son frère ne le quittait pas un instant. Lorsqu'il en parlait chez lui, c'était doucement, à voix basse, comme si le cher mort avait écouté dans la pièce voisine. Son image était sur tous les murs, dans sun appartement de la rue des Pyramides. Il vivait littéralement de sa pensée, et ce n'est pas sa faute, si certaine légende désobligeante pour sa mémoire i par s'accréditer partout, car il a tout fait pour la détruire.
On lira plus loin sa correspondance avec d'Alton- Shée au sujet de Plvresêe. Mais avant il faut que je dis»' ce qu'il fut pour son frère, tant qu'Alfred vécut.
Il avait quatre ans de plus que lui, étant né le 7 janvii mais cette différence d'âge, à peine
sensible à partir de l'adolescence, n'entrait pour rien dans l'affection sérieuse et quasi déférente qu'Alfred >iL,rna de bonne heure à Paul, non plus que dans pèee d'autorité que celui-ci exerça sur celui-là, quand ils furent parvenus à l'âge d'homme. C'était plutôt affaire de tempérament et de caractère. Règle
générale : plus l'homme est nerveux et impressionnable, plus il est faible et enclin à céder, malgré sa résistance et ses révoltes. Or, Alfred de Musset était « un paquet de nerfs » qui se tendaient et se détendaient au' gré des impressions les plus fugitives. Tout enfant il passait du rire aux larmes avec une facilité extraordinaire, tandis que Paul était relativement tranquille et d'humeur ég-ale. « S'ils avaient toujours marché d'un commun accord, me disait un jour Mme Lardin, leur sœur, ils n'auraient jamais rien fait de déraisonnable, l'un étant le contre-poids naturel de l'autre ; seulement, comme Alfred n'en faisait généralement qu'à sa tête, Paul passait son temps à le couvrir ou à réparer ses torts aux yeux de nos parents. Et il en fut toujours ainsi. » Mais quelle paire d'amis! c'est vraiment d'eux qu'on pouvait dire qu'ils s'aimaient comme deux frères. Les premières fois qu'ils allèrent ensemble chez « la marraine », elle remarqua tout de suite qu'ils se complétaient l'un par l'autre et qu'Alfred s'effaçait devant Paul en toute circonstance, surtout quand il contait, car il contait fort bien. Elle n'éprouva donc aucune surprise en recevant, quelques années après (le i3 novembre 1842), le petit billet que voici :
«... Vous savez, marraine, que le petit s'en est allé, peut-être pour longtemps. Cela m'a fait beaucoup plus de peine que je n'en ai eu l'air. Non seulement j'aime beaucoup mon frère, mais c'est mon ami, et il a eu, dans ces derniers jours d'ennui, tant de soins, tant de pitié pour moi, que son absence me laisse terriblement seul. Que de choses se sont éloignées de moi cette année (1) !
(0 Allusion à la mort du duc d'Orléans.
2ÔI
A lieu, marraine, aimez- moi un peu, aimez-moi le [tins possible. J'ai froid au cœur, j'ai bien besoin qu'oa m'aide un peu à vivre ( i). »
C'était le départ de Paul pour l'Italie qui avait jeté Alfred dans toute cette tristesse. Mais aussi quand il fut de retour, c'est tout juste si l'on ne tua pas le veau gras ! Le dîner, ce jour-là, devait avoir lieu en famille. Alfred trouva je ne sais quel prétexte pour emmener son frère chez un traiteur où les petits plats furent mis dans les grands, et l'on pense bien que le meilleur fut encore... celui des souvenirs.il s'agissait, comme dit Paul, de causer à fond de cette chère Italie. Qu'on relise les stances que lui dédia le cadeî à cette occasion: il n'était pas possible d'y mettre plus de caMir.
C'est qu'en effet Paul de Musset fut le meilleur ami de son frère, son guide et son conseiller de tous les jours. Quand je pénètre par la pensée dans leur intérieur de la rue de Grenelle ou du quai Voltaire, je me le représente aussitôt jouant auprès de lui le rôle de Thomas Corneille à côté de Pierre. Il ne lui souillait peut-être pas des rimes, comme l'autre, mais il lui soufflait parfois des idées, il le corrigeait, comme eût fait un prote (a), et il lui donnait d'excellents avis, en toute indépendance et en toute franchise, car la jalousie qui est si commune entre gens du même métier, même entre frères, n'effleura jamais son
Ihumet, [>. 241.
(a; c. Je n'aurais jamais cru, lui écrivait Alfred, le 8 novembre i85o,
à proi faute de ponctuation qui avait changé le sens de deux
vers dans Carmosine, je n'aurais jamais cru qu'un point à la place d'une
un hommi; raisonnable de dormir pendant trois
Il est bien fâcheux pour moi que nous ne demeurions plus
ensemble. Cela ne aérait pas arrive au quai Voltaire, quand je t'avais
sous la main. » [Œuvres posthumes, p. 2Ô8.)
âme (i). Au contraire. C'est lui qui avait traité avec Rendue! pour le Spectacle dans un fauteuil (2); c'est encore lui qui ouvrit à son frère les portes de la librairie Charpentier — preuve irrécusable qu'il aurait pu lui dire, comme autrefois Hugo à Lamartine :
Et jamais le laurier qui couronne ta tête Ne jeta d'ombre sur mon front.
Le seul reproche qu'on pourrait faire à Paul de Musset, c'est d'avoir abusé parfois de l'influence qu'il avait sur son frère, comme dans l'affaire du Poète déchu qu'il l'empêcha de publier — vers i836 — malgré l'avis favorable d'Alfred Tattet, pris comme témoin et comme juge. Peut-être aussi a-t-il abusé de sa qualité d'exécuteur testamentaire dans la publication tronquée et quelque peu « truquée » de ses œuvres inédites (3). Mais ordinairement il voyait assez juste. J'ajouterai qu'il n'aimait pas le scandale et qu'il se multiplia pour anéantir les souvenirs écrits du drame de Venise. Mais les deux amants veillaient autour de leur correspondance ; on sait par quel subterfuge George Sand réussit à garder les lettres de son ami. Alfred lui avait défendu de les remettre jamais à son frère. Après sa mort, elle fit d'abord celle qui ne demandait qu'à les rendre, elle écrivit à Paul qu'il pouvait venir les chercher. Celui-ci, ne se souciant pas d'aller à Nohant, laissa passer l'heure, et quand il revint à la charge, on lui répondit qu'on les avait brûlées.
(1) Voir encore dans ses Œuvres posthumes, pp. 259-260, ce qu'Alfred lui écrivait, au mois de septembre i85(, à propos d'une pièce qu'il se proposait d'écrire pour Rachel, et au mois d'octobre suivant, au sujet de Rose Chéri qui devait jouer Bettine.
(2) Cf. le Romantisme et l'éditeur Rendue!, par Ad. Jullien, p. 172.
(3) Cf. à cet égard les Lundis d'un chercheur, par le vicomte de Spœlberch de Lovenjoul.
son ni m 263
I ><-u x ans après,paraissail Elle et Lui dans la Revue Deux Mondes. C'était la réplique tardive à A/ 6onfession d'un Enfant du siècle. Mais il y avait entre les \ publications cette différence, que, dans la Confession, Alfred <lc Musset se donnait tous les torts, et que, dans Elle et Lui, bien loin de Fexcuser, George Sand l'accablait d'un bout à l'autre. Paul de Musset ressentit cruellement l'injure faite à la mémoire de son firèi
Peut-être eût-il été mieux inspiré en gardant le silence. Il crut de son devoir de répondre à ce pamphlet par un autre. Après quoi, comme pour justifier cet acte de colère et de justice, il écrivit à son cousin Adolphe de Musset la lettre suivante :
Paris, 7 juin 1859. « Mon cher ami, « Je ne sais si, dans la retraite où tu jouis d'un calme que je t'envie, tu as entendu parler de la lance que je viens de rompre contre le détracteur le plus dangereux de la réputation de mon frère. George Sand a publié, dans la Renne des Deux Mondes, un ouvrage ou plutôt un pamphlet intitulé Elle et Lui. L'indignation a été si grande à Paris, et surtout parmi les femmes du monde, que j'ai dû, à la demande générale, prendre la plume pour faire connaître la vérité sur un épisode biographique dont on avait parlé cent fois depuis a5 ans, mais que personne que moi ne savait à fond. 11 venait fort heureusement de paraître une nouvelle revue enconcurrence avec celle des Deux Mondes. Le procédé ingrat et lâche de Buloz (i)ne me
liuloz avait si [>eu conscience d'avoir été ingrat et lâche envers Alfred de Musset qu'il écrivait à George Sand, le :<V> février 1809 :
dit que Paul de Musset, qui doit faire une biographie de son frère, doit répondre quelque chose. J'ai la conviction profonde que nous
permettait pas de m'adresser à lui pour publier ma réponse aux sottes calomnies qu'il avait accueillies. Cette réponse, sous le titre de Lui et Elle, a paru dans le Nouveau Magasinqui est tiré à 5.5oo exemplaires. Le bruit de cette publication et son succès ont été considérables, et durent encore malgré les préoccupations de la guerre. Comme je reçois la Revue où se trouve le pamphlet de G. S. et que j'ai aussi un exemplaire de la réimpression en volume, je t'envoie cet exemplaire dont je n'ai nul besoin, afin de te mettre au courant. Avant que tu aies achevé la lecture, tu recevras les 3 numéros du Magasin contenant Lui et Elle. Tu comprendras aisément, en lisant l'attaque et la défense, l'agitation qu'a dû éprouver ma mère. Je suis allé à Angers pour la calmer, et je l'y ai laissée bien remise de son émotion et en assez bonne santé, quoique faible.
« Ses facultés ont conservé toute leur vigueur et elle ne prend les choses qu'avec trop de vivacité. Quand tu auras le loisir de me répondre, donne-moi des nouvelles de ta santé, de celle de ma cousine, de tes enfants que j'ai perdus de vue à mon grand regret, et fais-moi savoir si Adrien va en Italie ou en France. Nous ne savons pas le numéro de son régiment. Pendant mon séjour à Angers nous avons souvent pensé à vous tous. Hermine (i) se porte bien. Mon oncle Desherbiers a eu un rhumatisme au genou, qui l'a privé de l'usage de ses jambes pendant six mois. Il en est guéri à présent et marche bien, malgré son grand âge.
n'avons pas manqué aux égards que nous devions à la mémoire d'Alfred de Musset. » — Cependant Maxime du Camp raconte en ses Souvenirs littéraires que Buloz garda près d'un an le manuscrit de George Sand avant de le publier.
(i) C'était sa sœur, M™« Lardin.
SON K1UHE
a Adieu, moucher ami; malgré la distance, les intervalles de nos rapports, et les longs silences, je ne t'oublie ni ne t'oublierai jamais.
« Ton ami et cousin.
<( Paul de Musset (i). »
■ -ie des Pyramides.
Paul de Musset n'avait pas attendu l'année 1809 pour se constituer le défenseur de son frère. Deux ans auparavant il avait dit respectueusement son fait à Lamartine, en réponse au Dix-huitième Entretien de littérature que le poète du Lac avait consacré au poète de Souvenir. Mais cette fois il n'avait pas rendu sa défense publique, en quoi il avait eu grandement raison, Lamartine ayant péché par ignorance ou par oubli plutôt que par mauvaise intention.
Kappellerai-je ici les faits de la cause? Alfred de Musset avait toujours eu pour Lamartine une admiration profonde. Il y paraît d'ailleurs dans la Lettre en vers qu'il lui a dédiée, dans ? Espoir en Dieu et dans les Nuits, qui sont en quelque sorte les échos attristés des MéiUtutions.ht malheur voulut que la réputation de Musset commençât en i83o, avec des poésies comme l' Andalou.se et la Ballade à la ////^'.Lamartine, qui était sur le point de publier les Harmonies, ne pouvait pas apprécier ces chansons légères et gamines qui sentaient plus la gageure que l'inspiration. 11 resta sur sa première impression, qui n'était pas bonne, et ne lut plus rien de Musset, jusqu'au jour où « un pâtre » lui remit, dans le parc de Saint-Point, le numéro de la Revue des Deux Mondes contenant les vers à lui adressés. Cela se passait au mois de mars i836. Pourpre publiée par M. Octave Teissirr dans sa brochure intitulée Alfred de Musset, documents tjencalogirjues.
quoi ne répondit-il pas à cette Lettre qui lui faisait tant d'honneur? Il a dit, en 1867, pour expliquer son silence, que le Rhin allemand lui avait donné une trop faible opinion des facultés lyriques de Musset. Evidemment il confondait le Rhin allemand avec quelque bambochade des Contes d'Espagne et d'Italie, puisque cette chanson patriotique est postérieure de six ans à la Lettre à Lamartine. La vérité, c'est que le grand poète avait commencé à répondre en vers à Musset, et que pour une raison ou pour une autre — dont lui-même ne se souvenait plus — il abandonna sa pièce sur le métier (1). Je serais pres-
(1) Paul de Musset a raconté que son frère n'avait pu différer le silence de Lamartine. Il y paraît dans la première version du Sonnet au lecteur qui termine les i'oésies Nouvelles. C'est même très heureux qu'Alfred de Musset n'ait pas publié ce sonnet tel qu'il l'avait écrit d'abord, car on n'aurait pas manqué de dire que Lamartine lui en avait gardé rancune. Voici cette première version qui m'a été communiquée par Mad.Lardin, j'en souligne toutes les variantes :
Jusqu'à présent, lecteur, suivant l'antique usage, Je te disais bonjour à la première page. Mon livre, cette fois, se ferme moins gaiement ; Le temps où nous vivons est un mauvais moment. Tout s'en va, les plaisirs, les rêves d'un autre âge, Les rois, les dieux vaincus, le hasard triomphant, Ptosalinde et Philis qui me trouvent trop sage, Lamartine vieilli qui me traite en enfant.
« Honte à qui croit, dit-il, jouer avec sa lyre ! — Honte, dis-je, à qui joue, en toute occasion Avec sa conscience et son opinion/ »
J'ai fait mon chant du sacre et n'ai plus rien à dire. S'il faut changer d'avis, s'il faut rayer un nom, J'aime encor mieux flotter de Ninette à Ninon. Maintenant voici le texte définitif adopté par l'auteur.
Jusqu'à présent, lecteur, suivant l'antique usage, Je te disais bonjour à la première page. Mon livre, cette fois, se ferme moins gaiement : En vérité, ce siècle est un mauvais moment.
Tout s'en va,les plaisirs et les mœurs d'un autre âje, Les rois, les dieux vaincus, le hasard triomphant, Rosalinde et Suzon qui me trouvent trop sage, Lamartine vieilli qui me traite en enfant.
SON FHMIE 267
que tenté de l'en féliciter, après avoir lu ce qu'il en a publié dans ses Entretiens, car, si la fin n'avait pas mieux valu <jue le commencement, il serait resté à cent pieds au-dessous de son modèle — et ces choses-là sont toujours fâcheuses.
Quoi qu'il en soit, Lamartine eut tort de dire qu'il n'avait aucuns rapports avec Alfred de Musset
u élection à l'Académie Française, laquelle remontait à i852. Que ces rapports aient été plus ou moins espacés et n'aient eu aucun caractère intime, cela n'aurait rien d'étonnant, étant donné que Lamartine avait vingt ans de plus que l'auteur de Rolla, mais il est certain qu'ils se connaissaient pour s'être rencontrés à l'Arsenal d'abord, chez Victor Hugo ensuite, et même un peu plus tard dans le propre salon du poète des Harmonies, précisément à l'occasion de la Lettre^ objet de toute cette glose,
Paul de Musset était donc dans son droit et dans son rôle, quand, après la publication du Dix-huitième Entretien de littérature concernant son frère, il écrivait à Lamartine :
9 juillet 18 .
« Monsieur, « Il m'est impossible de garder le silence sur l'impression douloureuse que je viens de recevoir en lisant
La politique, !. 1 notre miser'-.
meilleurs ennemis me conseillent d'en faire. Etr> oir, blanc demain , ma foi, non.
quand on m'a lu, qu'on puisse me relire, ix noms, par bai ..(rouillent sur ma lyre,
Ce De sera jamais que Ninette. ou Ninon.
Janvier I
On voit qu'Alfred de Musset, d'une version à l'autre, avait singulièrement adouci le trait.
le dix-huitième entretien du Cours de littérature. Vous savez avec quelle joie et quel empressement je me suis rendu à votre appel, lorsque vous m'avez annoncé votre dessein d'entretenir vos lecteurs des ouvrages d'Alfred de Musset, et que vous m'avez demandé quelques renseignements.
« Le sujet est digne de vous! me suis-je écrié.
« En effet, l'éloge d'un grand poète par un grand poète, c'eût été un rare et beau spectacle.
« Je ne viens pas me plaindre à vous, Monsieur, d'avoir été déçu dans mes espérances; je respecte le droit de la critique, et je me garderai bien de répondre à des appréciations littéraires par d'autres appréciations.
« Il appartient au public et non à moi de décider si vous donnez bien à Alfred de Musset le rang qui lui convient en le plaçant au niveau de Saint-Evremond, et si ce que vous appelez la poésie des sens ne serait pas plutôt celle du cœur; mais lorsqu'on touche au caractère d'un homme, la moindre erreur peut devenir une injustice, et vous êtes trop juste pour ne pas souhaiter de vous maintenir rigoureusement dans le vrai.
« Permettez-moi donc, Monsieur, de vous signaler deux ou trois passages de votre dix-huitième entretien littéraire, où le caractère d'Alfred de Musset est présenté sous un jour faux et douteux.
« Vous dites, à la page 267, qu'après avoir été trompé en amour le jeune poète tomba dans la dérision de l'amour, et je lis la phrase suivante : « Ses œuvres, à dater de ce jour, prouvent assez qu'une foi quelconque, soit religieuse, soit philosophique, soit même politique, lui manqua... Musset fait plus que de badi-
son nu:r\E >6g
uer avec les grands sentiments, il les raille, soit que ers grands sentiments s'appellent amour, soit qu'ils s'appellent religion, soit qu'ils s'appellent patriotiame
« lu à l'appui de celte assertion, vous citez quelques vers adressés à un ami, dans la dédicace de la Coupe rt les Lèvres.
« 11 y a là, Monsieur, un double anachronisme.
« Le jeune poète n'a plus raillé l'amour ni les grands sentiments quand il a commencé à aimer et à souffrir.
« C'est, au contraire, à dater de ce jour qu'une révolution complète et bien sensible pour le lecteur s'est •:e dans ses idées, son caractère, son génie. Les derniers passages de son œuvre, où l'on remarque encore un reste de scepticisme, sont de i833. C'est dans l'année suivante que le poète reçut au cœur une blessure profonde, et c'est alors qu'il publia I\o//a, l'Espoir en Dieu et les vers mémorables qui vous sont adressés.
« Il suffit, pour s'en assurer, de regarder les dates inscrites au frontispice de chaque volume et à la fin des principales pièces de vers.
« Je ne vous suivrai pas, Monsieur, dans le procès que vous faites avec tant d'éloquence à la jeunesse d'aujourd'hui, mais je nie formellement qu'Alfred de Mac le poète de cette jeunesse-là. Il a vécu
sans ambition, il est mort sans fortune. « Enrichistoi! » ne fut jamais - e; il n'a jamais ni vu ni louché un seul de ces papiers salis par l'agiotage, où tant de «rens ont souillé leurs mains. Ce que vous lirez, il le déplorait comme vous. La jeunesse qu'il a aimée et adoptée, c'est la jeunesse entraînante,
amoureuse de la poésie, ardente à la guerre littéraire, qui s'en allait combattre au parterre des théâtres, et qui se querellait pour un drame ou un sonnet. Cette génération a passé quarante ans aujourd'hui, elle a femme et enfants, mais elle aime et lit encore son poète favori.
« Quant au reproche que vous adressez à Alfred de Musset de n'avoir point d'opinion politique, vous le fondez sur une citation inexacte. Le poète n'a pas dit :
Oui, moi, noir ou blanc? ma foi, non!
a II a dit :
Etre rouge ce soir, blanc demain, ma ibi'non !
ce qui est bien différent; cela signifie qu'il n'a point voulu déserter la poésie pour la politique; mais ses sentiments patriotiques se sont manifestés en plus d'une occasion, notamment dans sa réponse au Rhin allemand de Becker.
« Alfred de Musset n'est resté indifférent à aucun des grands événements qui ont agité son pays, et précisément parce qu'il ne voulut point se mêler de politique, il jugeait les choses avec une sûreté de coup d'œil et une droiture d'esprit auquel le désintéressement donnait encore plus d'autorité.
« Il me reste à vous remercier, Monsieur, du mot bienveillant que vous m'adressez dans une des pages de votre lettre. Combien j'en serais heureux et fier, si j'eusse rencontré ce mot partout ailleurs que dans cet Entretien, où le caractère de mon frère ne me semble pas traité comme il méritait de l'être!
« J'ajouterai, pour terminer, un trait de caractère qui ne vous déplaira pas. Alfred de Musset a toujours