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aimé passionnément le génie et le talent dans les autres; c'était s;i foi, son culte. S'il s'est lu pour la politique, il a chanté successivement la Malibran, Pauline Garcia, Victor Hugo, Mi|eRachel, M** Ristori et vous-même, Monsieur. Il a toujours professé pour vous une grande admiration, une sympathie vive et sincère,el lorsqu'il vous avait serré la main au Palais de l'Institut, il revenait à la maison le cœur content.
« Il vous aimait, Monsieur, parce que la chose du monde qui le touchait le plus, c'était le génie. Si vous étiez mort avant lui, il vous aurait pleuré comme il a pleuré la Malibran. L'envie lui fut toujours étrangère, et c'est à cette élévation de sentiment, à cette chaleur et à cette noblesse de cœur, qu'il a dû de n'avoir pas un ennemi de son vivant et de laisser aujourd'hui non seulement des admirateurs fidèles, mais des dévots.
« Veuille/ agréer, Monsieur, l'assurance de ma haute considération.
« Paul de Musset (i). »
Lamartine avait l'âme trop haute pour rester sous les reproches quelque peu mérités que renfermait cette lettre très digne. Il résolut donc de consacrer au poèi aits un nouvel Entretien (2). Si l'on s'en
rapportait aux Souvenirs de M. Gustave Claudia c'est cet aimable chroniqueur qui l'aurait déterminé à reprendre la plume, en lui demandant s'il avait sui'fimédité le beau çéniedeson ancien confrère. Je ne voudrais pas enlever à M. Gustave Claudin le mérite d'une démarche qui l'honore, mais je doute que Lamartine eût consenti à faire amende honorable
(o Lettre publii ellet dans ses Souvenirs.
a Cours familier de littérature.
(es Souvenirs, p.
au génie de Musset, s'il n'avait été touché au bon endroit par la lettre de son frère.
« Le dirai-je? s'écriait-il au cours de ce second Entretien; ce n'est que depuis sa mort prématurée, ce n'est qu'en ce moment où j'écris, que j'ai ouvert les volumes fermés, et que j'ai lu enfin ses poésies. Ah! combien en les lisant ai-je accusé le sort qui m'a privé d'apprécier et d'aimer pendant qu'il respirait un homme pour lequel je me sens tant d'attrait et, oserai-je le dire? tant de tendresse après sa mort? Oh! que ne Pai-je connu plus tôt ! 0 Musset, pardonne-moi du sein de ton Elysée actuel ! je ne t'avais pas lu alors ! »
Ce mea culpa de Lamartine dut consoler Paul de Musset, mais il n'était pas au bout de ses peines. En i865, alors qu'il se croyait à l'abri de toutes les surprises, une nouvelle embûche lui fut tendue par un ancien camarade d'Alfred, avec qui il entretenait luimême d'excellentes relations et dans la famille duquel il était entré, quatre ans auparavant, par son mariage avec Aimée d'Alton-Shée.
Edmond de Lignières, comte d'Alton-Shée, naquit à Paris le ierjuin 1810. Son père, James-Wulfrand, après avoir rempli, pendant les guerres de Vendée, différents postes de confiance auprès du général Hoche, devint sous l'Empire receveur général des départements du Rhin et Moselle et puis de la Roër. Sa mère, Fanny Shée, était fille du comte Shée, qui fut successivement conseiller d'Etat, administrateur des provinces conquises au-delà du Rhin, sénateur et
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enfin pair de France. Tous deux étaient d'origine irlandaise el quelque peu parents (1).
Orphelin à douze ans, le jeune Edmond, qui jusque-là avait appris le grec et le latin avec un précepteur, fui mis au collège Henri IV où il eut pour camarades Alfred de Musset et le duc de Chartres, et pour directeurs de conscience l'abbé de Salinis et l'ab- Gerbel. Il était déjà ce qu'il resta dans la suite, petit et d'apparence chétive, quoique de bonne cons. titution; mais espiègle comme pas un et boute-en-train comme personne. C'est au point que toutes les tenta-
(1) Son grand-père avait épousé une demoiselle Coilliot, de Boulognesur-Mer,qui était apparentée à la mère de Sainte-Beuve, née Coilliot, elle aussi. De là le cousinage de d'Alton-Shée avec le critique des Lundis. Séparée pendant longtemps par la politique ils se rapprochèrent à la fin de l'Empire, et d'Alton prit l'habitude d'aller déjeuner toutes les semaines e-Beuve. ijuand celui-ci fut nommé sénateur, il répondit aux compliments de son cousin par l'intéressante lettre que voici :
« Ce 5 mai 1S65, « Cher cousin, < Vous m'écrivez une bien bonne lettre et fort juste. Vous motivez parfaitement les raisons pour lesquelles vous me félicitez. Vous qui avez ignilés, vous savez mieux que personne et le bon côté et le revers. Je ne saurais me faire plus stoïque que je ne le suis : j'andfl '.'-m en effet, bien qu'un peu tard, par désirer ce que je viens d'obtenir. J'ai senti depuis quelques mois la fatigue : il iue semblait dur de contiuuer à tenir campagne et à vivre sur le pays à la pointe de la plume. Jecraipuais (en homme qui met avant tout l'honneur du métier) de paraître faiblir en public et de faire dire : // baissi', il se fatii/ue. Ainsi j'ai été amené à sortir des conditions de la philosophie pure.tclles
3ue notre ami Chenavard les conçoit et sans doute les préfère; il vour.i bien m'excuser. Je tâcherai de suivre votre conseil et de ne pas trop m'endormir. Après un premier temps de repos, j'espère que le démon me tirera encore l'oreille et m'avertira de reprendre carrière.
• Je vous serre amicalement la main.
« Sainte -Beuvl. »
• Je vous prie de vouloir bien offrir à M"" la comtesse d'Alton mon respectueux nommage. » (Lettre inédite.)
nte-beuve. qui appréciait fort les Mémoires de d'Alton-Shée, s'occupait de leur consacrer un Lundi quand la mort lui fit tomber la plume des mains. Jules Troubat a publie la partie qui était achevée dans le tome posthume de* Lundis. A la vente de la bibliothèque du :rrand critique, un exemplaire sur Chine des Mè moires de d'Alton-Shée, portant cette dédicace : « A mon cousin Sainte-Beuve», fut vendu 5o fr. au libraire Fontaine.
tives de révolte qui se produisirent au collège l'avaient pour instigateur. Reconnu à la fin comme tel, il fut rendu un beau jour à sa famille, c'est-à-dire à sa sœur Caroline qui avait sept ans de plus que lui et qu'on avait mariée à peine âgée de quinze ans à M. Jaubert, avocat général à la cour d'appel de Paris. Le plus drôle c'est qu'il était pair de France depuis 1819, par suite de la mort de son grand-père maternel, le comte Shée, qui avait obtenu la réversibilité de sa pairie sur sa tète. Comme il n'avait pas l'âge exigé pour remplir ces hautes fonctions, on le fit entrer, en attendant, aux pages qui étaient recrutés et triés parmi les rejetons de la noblesse de province. 11 y apprit -une foule de choses qu'on n'y enseignait pas, notamment le manuel de l'aspirant en matière d'amour.
Un soir qu'il était de service chez la duchesse de Berry, le hasard ayant voulu qu'il se trouvât, à un moment, serré dans un étroit passage, contre la belle maréchale de Grouchy, il profita de ce qu'il avait la bouche à la hauteur de son épaule pour y imprimer un baiser brûlant. La maréchale interloquée se retourna, mais voyant à qui elle avait affaire, elle fut charitable à la faute dont ses charmes étaient cause et elle reprit son maintien, avant que le jeune d'Alton eût osé braver son regard.
J'emprunte cette anecdote et celles qui vont suivre à un chapitre inédit des Mémoires de d'Alton-Shée, intitulé Ebauches d'Amour.
Le 9 août 1829, jour de la nomination du ministère dé Polignac, d'Alton sortait des pages avec un brevet d'officier d'infanterie et accompagnait en Italie, quelques jours après, le vicomte de Lanoue, chargé des affaires de France à Florence. Il y acheva son éduca-
SON niLiu:
tion mondaine. M. «le Lanoue, élève du duc de Laval en diplomatie, n'avait pas en politique et en religion
deux idées communes avec le jeune officier. Il était ultra-royaliste et affilie à la Congrégation, tandis que d'Alton était libéral sur toute la ligne; mais c'était un homme aimable, instruit, naïf, et bon vivant : il le prit en amitié et lui ouvrit toutes les portes.
In Florentin complaisant le conduisit d'abord chez le- Sartorino, deux sœurs aussi jolies qu'agréables. L'atnée était la maîtresse du sculpteur Bartholini. La seconde était encore à prendre, malgré ses dix-huit ans et tous ses charmes. Elle avait la peau brune et , îles lèvres de pourpre, des dents blanches, et chantait à ravir en s'accompagnant de la guitare. 1» Alton se sentit attiré vers elle par une sympathie mêlée de volupté ; peut-être môme, c'est lui qui l'avoue, le cœur se fut-il mis de la partie, si, au lieu de lui avoir été présentée par un ruffian, il l'avait rencontrée par hasard dans le monde. Elle valait pourtant mieux qu'une passade. Un jour, le baron de Courcy, grand voyageur, qui rentrait en France après avoir passé trois ans à visiter le Caucase, la Géorgie, l'Imméritie, etc., proposa à d'Alton de parcourir avec lui l'Italie du Xord. D'Alton ayant accepté, ils allèrent tous deux, la veille de leur départ, chez la belle Sartorino. Cinq minutes ne s'étaient pas écoulées que le baron de Courcy, saisi pour elle d'un goût violent, lui offrit une somme énorme pour obtenir ses faveurs. Elle refusa net. « J'étais troublé, dit d'Alton, mais le désir de voir et la soif de connaître l'emportèrent sur l'amour. »
Après avoir pris congé du baron à Milan, il se rendit à Naples, la ville du plaisir, et voici ce qui lui arriva.
« Lord et lady Berwick avaient loué la villa du célèbre imprésario Barbaïa, près du Pausilippe. C'était un couple singulier. Lady Berwick, sœur de la trop fameuse Henriette Wilson,dont la beauté, les liaisons aristocratiques et les mémoires venaient de faire scandale, en Angleterre, avait allumé chez lord Berwick une passion assez forte pour qu'il eût regardé comme une immense faveur de l'épouser. La passion satisfaite, milord était rentré dans son flegme habituel et vivait, à part, avec sa femme, selon l'habitude italienne. Il avait loué pour elle une grande loge à San Carlo, et pour lui-même un fauteuil d'orchestre d'où il lorgnait les jambes des danseuses.
« Les traits fins et charmants de lady Berwick indiquaient déjà les atteintes d'une couperose à laquelle le Champagne n'était pas étranger. Ses formes délicates s'émaciaient, mais les pieds et les mains restaient d'une exquise distinction. Elle était gaie, bonne et nullement sévère. Une sœur de dix-huit ans, miss Julia, était l'attrait de la maison. Son visage à l'anglaise, entouré d'une profusion de boucles blondes, de grands yeux bleus, moqueurs ou tendres, le nez légèrement retroussé, la bouche en cerise, le camélia, les lys et les roses unis sur une peau incomparable, rien de cela n'aurait suffi à la distinguer du type habituel des portraits d'un Keepsake, mais cette tête de miss se continuait par un cou, des mains, une taille, dont les formes pures auraient pu être le chef-d'œuvre d'un sculpteur grec.
« A cette époque la demoiselle anglaise jouissait d'une liberté d'allures inconnues à la Française qui aurait risqué en valsant de ne plus trouver à se marier. L'Italienne ne sortait du couvent que pour
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convoler en de justes noces. — Cette liberté, :
ade chei les Anglaises hors de leur pays, avait [»ris une extension particulière chez miss Julia, grâce :i caractère indépendant et au milieu dans lequel elle avait été élevée. Elle savait néanmoins se faire respecter. Un ancien beau, le marquis Amorigui, faisait un tour de parc en tête-à-tête avec elle. Assis sur un banc, au fond d'une grotte, il crut pouvoir essayer certaines privautés. Il sortit de là mal accommodé. « Ce n'est pas une femme, disait-il, c'est un boxeur, c'est un diable. » Et pendant huit jours il n'osa montrer son visage contusionné par les jolis poings de miss Julia (1). »
A dix-neuf ans, gai, joueur, familier, sans conséquence, on jouit près des femmes de bien des libertés, et, si l'on est déjà déniaisé, il est facile de trouver ision de changer en amour tout ce badinage.
De petite taille, Edmond d'Alton paraissait avoir moins que son âge, et, par un caprice dont il était d'ailleurs innocent, « la nature prêtait à ses regards pleins de désirs l'expression de la tendresse ». Ils allèrent au cœur de miss Julia.
Entre temps elle lui accordait une caresse, mais il n'en était jamais satisfait. De là des brouilles continuelles. Il faisait alors une cour des plus vives à lady Berwick, qui, sachant qu'au fond elle l'avait rendu sérieux, mesurait moins ses faveurs. Après des essais d'indifférence affectée, à un certain moment, comme par mégarde, la belle jalouse lui faisait signe. Il volait à elle, et leur réconciliation s'achevait aux dépens de sesfières résolutions.
Il chemina ainsi deux mois, gagnant chaque jour
(i) Mémoire inédit communiqué par M"* d'Alton-Shée.
un peu de terrain, sur une route délicieuse, mais sans atteindre le but.
Au carnaval, les deux sœurs lui proposèrent de l'habiller en femme, et, couverts de trois dominos pareils, d'aller ensemble au bal masqué de San Carlo. On juge de sa joie.
« Après un repas gai comme l'espérance, à 9 heures j'étais introduit dans la chambre de lady Berwick, et nous restions seuls tous les trois. Sur le lit, rangés avec ordre, chacune des parties de mon travestissement depuis le domino de satin noir jusqu'au corset, au jupon, à la chemise décolletée en batiste, aux bas de soie. Une paire de souliers de satin trop grands pour celle qui les avait achetés devait m' aller à point. Et mon imagination surexcitée de se demander quel était le corps charmant pour lequel cette chemise avait été faite, la jambe habituellement contenue dans ces bas de soie.
« Quand elles présidèrent à ma toilette, avant de mettre, il fallait ôter. Aucun de nous n'avait prévu le péril de cette transition indispensable. A mesure que les vêtements, gardiens des convenances, disparaissaient, l'amoureux voulait être amant.
« La raison avait fui, mon sang brûlait; si Julia parvenait un instant à se déroberàmon ardente poursuite, j'enlaçais dans mes embrassements son aînée dont la résistance moins sincère forçait Julia d'accourir.
« Je retournais alors à la chère rebelle avec un emportement qui ne céda que devant sa colère et ses larmes.
« Pour moi, dompté, nerveux, prêt à pleurer, j'avais peine à me pardonner d'avoir failli changer en orgie une aventure d'amour.
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« Une fois sûre de son empire, Julia devint autre, se rapprocha, s'attendrit, me consola, puis prodiguant d'elle-même, poussée par ses propres désirs , les baisers, les caresses, elle me rendit aussi heureux que peut l'être un amant auquel il reste encore à demander.
Ma toilette s'achevait ; avec leur instinct féminin, les sœurs prirent un plaisir extrême à me mettre du rouge, à suspendre de chaque côté de mon visage de longues boucles, à me confectionner une coiffure irréprochable.
<( Vers minuit trois coups discrets frappés à la porte annoncèrent pour moi la fin de cette soirée de délices. Les trois coups étaient frappés par un (Jrec d'environ quarante ans, beau, modeste, silencieux et fin, professeur d'histoire et de langues modernes, intime dans la maison, et mettant le plus grand soin à dissimuler l'inlluence qu'il exerçait en particulier >ur miss Julia. Nous mîmes les masques et l'on partit alla Je a ta diballo.
« Dès lors j'appartenais à mes amis, et j'avais charge d'aider à leur amusement.
« A Saint-Charles, tantôt au bras de l'une ou de l'autre, j'intriguais. On me fit la cour, et elles eurent la joie d'assister à plusieurs mystifications. Mon ;>Ius beau succès fut, à souper, dans la loge, visage découvert, l'impression prolongée que je fis sur le cœur du marquis de Sommery, premier secrétaire de l'Ambassade française.
« Peu charmé de ce genre de conquête, j'aurais éclairé de suite l'ennuyeux marquis sur son erreur, mais les femmes sont impitoyables. Pour récompenser ma patience, Julia se levait, m'emmenait à couvert
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derrière un rideau et payait en longs baisers les fadeurs et les œillades dont j'étais excédé.
« Il faisait jour quand on se sépara. Mon amour avait atteint cette nuit-là le sommet de sa fortune. Depuis je n'allai pas plus loin. »
Et d'Alton, qui rédigeait ce mémoire, le 26 décembre 1873, peu de temps, par conséquent, avant de mourir (1), d'Alton ajoutait ces lignes en guise de conclusion ou de moralité :
« Je fus assez injuste pour conserver quelque dépit contre la belle personne qui ne me devait rien et m'accordait tant de demi-bonheurs. Aujourd'hui ma gratitude est entière, en songeant qu'elle m'a initié au plaisir de faire la cour et m'a révélé tout le prix du baiser. »
Là s'arrête le manuscrit des Ebauches d'amour. Si je l'ai publié presque intégralement, quoiqu'il fasse un peu hors-d'œuvre, c'est d'abord parce qu'il offre un réel intérêt et fait admirablement connaître d'Alton-Shée comme écrivain à ceux qui n'ont pas lu ses Mémoires. C'est aussi parce qu'en nous renseignant sur sa jeunesse il nous donne l'explication de ses succès permanents auprès des femmes. Car il eut toute sa vie des aventures galantes et ne se rangea que pour la grande dernière, comme disait Alfred Tattet, quand il épousa, vers la cinquantaine, la charmante femme qui porte encore son nom.
Cependant les événements avaient marché durant son voyage en Italie. Quand il revint en France, le
(i) II mourut le 22 mai 1874.
. hï.'.he :>Si
e de Charles X était renversé et le ministère
. nac mis en accusation. Il assista aux débats «le la Haute-Cour parmi les fils des pairs, et, de i83i à i835, date où il l'ut admis à siéger au Luxembourg, il se mêla activement aux partis de l'opposition que paient Berner et Armand Carrel, tout en se répandant dans le monde où l'on s'amuse. Mal vu et suspecté déjà par le gouvernement, on l'accusa un jour de pactiser avec l'émeute, pour avoir, à l'issue d'une séance du procès d'avril, dans un souper auquel assistaient Alfred de Musset et Belgiojoso, porté la santé de Caussidière et de ses complices. Mais il avait de bons amis à la Chambre des pairs. Villemain,
tali mbert, le marquis de Dreux- Brezé lui conseillèrent, pour se disculper, de prendre la parole lors de la discussion de l'adresse; il le fit avec tant de bonheur qu'il désarma ses adversaires. On sait que le roi Louis-Philippe, pour satisfaire ses rancunes personnelles, avait supprimé L'hérédité de la pairie. D'Allon-Shée, qui cherchaitunbon tremplin politique, entreprit, en i838, de démontrer qu'une Chambre viagère nommée par le roi n'était qu'une annexe
pouvoir royal et publia une brochure {De la Chambre des pairs dans le gouvernement représentait/) qui lui valut les éloges de la presse indépendante et notamment du Journal des Débats. Pour le coup il était consacré. Qu'on lise plutôt les lettres que le jeune comte de Montalembert lui écrivit à ce propos :
« Au château de Villersexel, Haute-Saône, te 20 septembre i8ciy.
« Mon cher ami, « Je ne suis arrivé ici qu'avant-hier après une tour-
née historique, géographique, artistique, monastique, etc., en Bourgogne, Champagne, etc., etc., d'un mois et plus, pendant laquelle je n'ai ni reçu ni écrit de lettres, de sorte que je n'ai trouvé les deux vôtres, envoyées à Trélon, qu'en ce lieu où je vais rester, sauf quelques courses, jusqu'en janvier. Ne vous mettez donc point en colère contre moi à cause de mon silence toutà fait innocent et involontaire, comme vous voyez. J'ai applaudi du fond de mon cœur au triomphe que vous a décerné le Journal des Débats, en s'occupant d'un ouvrage tel que le vôtre, qui devait le blesser sous plus d'un rapport, et qui n'était pas fait par une de ses créatures. Il faut qu'il ait été bien vivement aiguillonné par vos raisonnements et par la question elle-même pour vous avoir rendu cet hommage. Vous méritiez du reste, mon cher ami, ce succès pour le courage et la prudence que vous aviez su si bien combiner dans votre première lettre. Vous me parlez d'une seconde que je ne connais pas, à moins toutefois que vous n'entendiez par là celle adressée au Messager que j'ai vu par hasard dans un café. Envoyez-moi, je vous prie, tout ce que vous avez publié depuis votre première lettre. Je ne sais trop si vous faites bien de rattacher cette question à la réforme électorale. Quant à moi du moins je ne sais pas ce que cette dernière veut dire: je n'y vois de clair que les 20 francs par jour décrétés par la réunion Barrot, etc., etc., auquel cas j'en demande l\o pour les pairs, malgré la Charte et le sot article 23.
« Je ne suis pas du tout, comme vous semblez le croire, propriétaire influent: je n'ai même pas encore d'établissement en province à moi; je suis toujours soit chez monbeau-père Mérode,soit chez mon grand-
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père Grammont. Cela viendra prochainement; mais us, qui vous plaignez de n'avoir pas de terres, s saviez re que c' isl que la politique en province, bien les libéraux y sont au-dessous du Courrier français, et les royalistes au-dessous de la Quotidienne, en fait d'étroitesse et de bêtise, vous ne regretteriez plus le genre d'influence qu'on peut y exercer, et surtout vous ne croiriez pas à l'efficacité de la réforme électorale, si vous y croyez, ce dont je doute beaucoup.
« Je pense comme vous que l'élection à vie (condidition sinr quâ non) vaut mieux que le système actuel, mais que cette amélioration n'approche pas de l'hérédité, comme garantie d'indépendance et de lumières chez l'individu, destabilité et d'esprit vraiment politique pour le public. 11 faut le dire bien haut, et ne pas se lasser; il est plus que douteux que la jalousie démocratique se résigne jamais à reconnaître cette vérité, mais il ne fautpas du moins qu'elle puisse prétexter l'ignorance. — Quant à l'abolition des catéies en laissant la nomination directe au Roi, it-ce un progrès? En vérité, j'en doute. Les pairs seraient alors nommés, comme les préfets, par les députés, ce qui n'est guère séduisant.
« Ce qui me parait essentiel, c'est de ne pas se laisser accréditer ridée qu'on ne peut pas toucher à cet article 23, autrement que pour modifier les conditions d'admissibilité. Le Journal des Drbals nous a donné un fameux coup d'épaule en établissant que la pairie n'était pas constituée. Voilà le terrain sur lequel il faudra s'expliquer, pour établir une comparaison entre la pairie actuelle et la pairie de la Restauration vraiment constituée par l'hérédité. Un travail qui rappel-
lerait à la mémoire ingrate du libéralisme les services rendus par la pairie héréditaire à la liberté et à la dignité du pays, de 1820 à i83o, — rapprochés de l'attitude de la pairie organisée par le petit génie d'une envieuse démocratie — ferait, à ce que je me figure, le plus grand bien, et porterait la conviction dans tous les esprits non prévenus. Le terrain est aujourd'hui préparé pour une discussion de cette nature; j'estime qu'elle devrait être surtout historique : les résultats à en déduire n'auraient pas besoin d'être nettement formulés : ils se présenteraient d'eux-mêmes aux lecteurs. Il me semble qu'il y aurait là de quoi occuper noblement nos loisirs jusqu'à la saison prochaine. « Quoi qu'il en soit, mon cher ami, casera toujours une très belle gloire pour vous que d'avoir amené cette question dans le domaine de la discussion actuelle. II est bien rare d'obtenir aussi jeune un résultat aussi positif. Je m'associe de cœur à vos succès, et regrette de ne pouvoir le faire à vos efforts. Mais il me faut consacrer exclusivement îa fin de cette année à des travaux historiques trop longtemps négligés. Je m'impose la règle de ne faire autre chose; l'hiver prochain vous me retrouverez comme toujours, votre fidèle et dévoué.
« Le comte de Montalembert . »
« Si vous publiez quelque chose, n'oubliez pas l'Univers qui m'appartient à peu près, et qui fait en ce moment assez bonne guerre à la Gazette (1). »
Montalembert travaillait alors aux Monuments de l'histoire de sainte Elisabeth de Hongrie, qu'il publia
(1) Lettre inédite.