‹ Alfred de Musset (volume 2)Chapitre 50 sur 68 · SON HURE · texte numérisé non relu

SON HURE

l'année suivante pour compléter la Vie de cette sainte femme.

Quelque temps après, il écrivait de nouveau à d'Alton-Shée :

• Villersexe] ! Haute-Saône), du H novembre 1839.

« Mon cher ami, « Si j'avais encore besoin d'être converti à la nécessité d'une réforme de la pairie, le coup de grâce m'aurait été porté par la promotion Aubert et Cic .Si j'avais été à Paris, je ne sais pas à quelles extrémités je me serais porté, dans le cas où un journal un peu considérable aurait consenti à m'ouvrir ses colonnes. Quand je pense que ce même Vîllemain, qui nomme aujourd'hui huit députés rejetés par les électeurs, a crié plus haut encore que moi, lorsqu'au mois d'avril dernier j'ai reproché à M. Mole la nomination de trois pairs de cette espèce ! En vérité, c'est par trop fort. Maintenant la catégorie la plus usuelle c'est d'être non pas député f mais député non réélu. Je ne sais même pas si ce sot article 23 autorise la nomination d'anciens députés : c'est un point à discuter. Le général Cubières a été deux fois battu dans l'arrondissement de Lure que nous habitons, en 1837 et en 1839, par mon grand-père et mon oncle de (jrammont : le voilà pair, parce que deux fois il a essayé eu vain d'être député 1 1 i.Il en est de même du général Merlin, rejeté de l'arrondissement d'Avesnes, où mon beau-père a ses biens. Je vous demande un peu combien la Pairie est rehaussée aux yeux des électeurs de Lure et d'Avesnes. Malheureusement les

(1) Ne dirait-on pas que ces liçaes sont écrites d'hier, tant elles s'appliqueot a la situation politique actuelle?

journaux prétendus libéraux laisseront tomber cette promotion comme tout ce qui touche à la Chambre des pairs, parce que leur instinct démolisseur leur dit bien que le gouvernement fait leurs affaires en avilissant ainsi le seul corps qui offre quelques éléments de conservation. — Ce qui serait très important c'est qu'à l'admission de ces Messieurs quelqu'un eût assez de courage pour renouveler ce que j'ai fait au mois d'avril : le discours de Villemain, tel qu'il est au Moniteur, servirait de préambule; je crois que cela aurait du retentissement : vous êtes très bien placé pour cela, mon cher ami, puisque ce terrain est spécialement à vous : il va sans dire que si. vous trouviez quelque vieux pair pour attacher le grelot, cela vaudrait bien mieux encore, mais cela ne sera pas. Tout ce que vous pouvez espérer, c'est de déterminer quelqu'un à vous appuyer ; déployez pour cela tout votre esprit et toute votre énergie; peut-être Mounier, qui doit être furieux contre Villemain depuis l'affaire de la Légion d'honneur, voudra-t-il prendre sa revanche dans cette occasion si favorable. Quant à moi, les couches de ma femme, qui auront lieu à la fin de décembre, m'empêcheront probablement de prendre aucune part à cette croisade ; du reste, il vaut bien mieux que d'autres que moi se montrent sur la brèche. Quant au fond même de la question que vous exposez et développez fort bien dans votre lettre du 6 octobre, après de longues réflexions je me sens tout disposé à adopter, comme vous le proposez, la nécessité identique et simultanée des deux réformes, comme leurre pour le public, et afin de passer la plus essentielle sous le couvert de la moins utile. Mais il me paraît d'une extrême difficulté de s'entendre sur les

un 287

conilitious de In réforme électorale. J'adopte pleinement avec vous l'adjonction des capacités et l'abolition du cens d'éligibilité : mais je diffère complètement

d'arec vous sur la question des chefs-lieux. Si vous liez beaucoup en province comme moi, vous ver- . j'en suis srir, que les électeurs d'arrondissement offrent seuls quelques chances a l'influence de la propriété, tandis qu'en la concentrant aux chel's-lieux vous les mettrez, comme de 18 17 à 1820, à la disposition exclusive des avocats du tribunal central, et des journalistes soi-disant patriotes. Réfléchirez là-dessus, mon cher. Quant à moi, j'aime bien mieux encore les 600 électeurs par arrondissement d'Odilon Barrot.

Mais le danger immense que je redoute, c'est 1 entamant d'une manière quelconque l'édifice électoral de i83i, si mal construit et si mal disposé, nous ne le fassions tomber sur nos têtes, et alors adieu Royauté, Pairie, et tout ce qui nous sépare encore un peu de l'anarchie.

Du reste, je suis disposé, comme je vous le dis, afin d'obtenir cette réforme de la Chambre des pairs, rendue indispensable par l'aveuglement et la bassesse de cœur de la royauté d'appuyer une réforme électorale sur ces quatre bases :

« i° Refus de tout salaire aux députés ; 20 adjonction des capacités; 3° abolition du cens d'éligibilité ; 4° élévation du minimum des collèges d arrondissements.

" <Juantà l'avenir, je déclare que je serais assez disà me ranger de l'avis de Carné, qui dans son dernier article de la Revue des Dru. /-Mondes énonce un plan d'élections indirectes et hiérarchiques qui ferait

engendrer la Chambre des députés par d'autres corps électifs, tels que les Conseils généraux. Ce système était celui de la Constitution des Pays-Bas, et il a parfaitement réussi; jamais on ne s'est plaint en Belgique de l'inefficacité de la loi électorale.

« Ce même Carné, ennemi ridicule de l'hérédité de la pairie, comme tous les gentillâtres de province, a émis une idée qui me paraît digne d'être méditée par vous : c'est celui du recrutement de la Chambre des pairs par le droit d'élection qu'elle exercerait ellemême, comme l'Académie (i). Cela me paraît une combinaison à la fois ingénieuse, originale et féconde, qui donnerait à la pairie toute la force de l'élection sans la confondre avec la chambre des députés: après l'hérédité, c'est ce qu'il y aurait de mieux.

« Quoi qu'il en soit, l'essentiel, et ici je suis tout à fait d'accord avec vous, c'est d'arracher à la royauté une prérogative dont elle fait un si criant abus.Rienne peut être au-dessous de ce qui existe, cela est incontestable et en attendant, de même que les légionnaires de l'empire faisaient broder sur leur ruban la date de leur promotion, après les scandaleuses inondations de croix en i83i et 1 832, je suis d'avis que nous ajoutions sur nos cartes la date de notre création à notre qualité de pair de France . Ainsi vous mettrez : Pair de France de i8i4 etmoiid. de 1819.

« Si vous avez le courage de lire V Univers, vous avez dû être étonné du silence qu'il garde sur cette immense question. Croyez bien que ce n'est pas ma faute. A peine ai-je le dos tourné qu'on n'y fait plus

(1) C'est un peu ce qu'avait voulu la Constitution de 1876 en créant les sénateurs inamovibles. Mais on sait ce que dura cette institution.

son Kiu:nE 2S1J

rien de ce que je veux : j'ai l>eau écrire, crier de loin, ils ne me répondent seulement pas. Pour le quart d'heure, je joue tout à fait le rôle de M. Gogo. Cela ne peut pas durer comme cela, et il est possible que j'aie recours à vous pour m'aider à dévoiler quelque Macaire catholique.

« Si vous voyez M. le comte Walewski, dites-lui, je vous en prie, que je lui enverrai peut-être, par l'entremise d'un libraire nommé Debécourt (1), des correspondances de Vienne sur la Russie, que je le prie de regarder comme tout à fait authentiques et de traiter en conséquence.

« Adieu, mon cher ami, que Dieu aide votre courage et votre zèle.

« A vous de cœur,

« LE COMTE DE MoNTALEMBERT (2). ))

Pauvre Montalembert ! il était dit que les meneurs de son parti ne le prendraient jamais au sérieux. On vient de voir le peu de cas qu'en 1839 son journal, l' Univers, faisait de son opinion, dans la question si importante de l'hérédité de la Pairie. Trente ans plus tard, en dépit de tous les services qu'il avait rendus à la cause du catholicisme libéral, il ne fut pas mieux traité au Correspondant, dans la question beaucoup plus grave de l'infaillibilité du pape. Lorsqu'on i8dj, se sentant mourir, il rédigea son fameux testament spirituel intitulé : l'Espayne et la liberté, tous les » gentillàtres de province », M. de Carné en tète, qui avaient voix au chapitre de cette Revue,

ii) C'est chez lui que Montalembert publia, en 1841, les Monuments de l'histoire de Sainlt-Elisabeth de Hongrie. Lettre inédite.

déclarèrent qu'il était impossible d'y insérer pareil pamphlet, et l'on vit, spectacle étrange mais édifiant tout de même, on vit un catholique militant comme Montalembert prendre pour exécuteur testamentaire un libre-penseur comme Arnaud de l'Ariège. Il est vrai que ce libre-penseur était un parfait chrétien (1).

Continuons la lecture des lettres de Montalembert à d'Alton-Shée :

Le 29 décembre i83g, il lui écrivait encore de Villersexel :

« Mon cher ami, « Je ne crois pas être flatteur ou complimenteur de mon naturel; et bien que dans cette circonstance je dusse être un peu jaloux de vous, je viens vous féliciter du fond de mon cœur de votre excellent discours sur les nouveaux pairs : je vous le dis en conscience, il est impossible de mettre plus d'esprit et de mesure dans une matière plus délicate. Telle a été aussi l'opinion de notre vieux grand-père Grammont, ancien député de la gauche, ainsi que de tous ceux qui m'entourent ici. — Les injures de la Presse ne sont qu'utiles : cela vaut cent fois mieux que le silence calculé des Débats : pour moi, j'ai toujours offert et offre encore 4o sols par ligne (le double d'une annonce) à tous ceux qui voudront bien se donner la peine de dire du mal de moi dans les journaux. Ce qui est révoltant, dégoûtant, pourri au dernier degré, c'est qu'il ne se soit trouvé personne dans cette ignoble Chambre pour vous devancer ou au moins pour vous soutenir ; c'est que Tascher et Philippe de Ségur, au lieu de vous empêcher de répondre, n'aient pas

(1) Voir à ce sujet le tome III de nos Derniers Jansénistes.

mdu eux-mêmes à la sotte réponse de Villemain ;

enfin que la présence de Yilleinaiu an ministère

réduise l'opposition de la Chambre îles pairs sur une

ion d'honneur personnel, à une seule voix!!

-< Et vous voulez (jue je quitte ma femme, mon saint

Dard, mes travaux et mon repos ici, pour aller

trouver tous ces pi titrons, tous ces plats, etc., etc.,

. .. — .Non, mon cher ami, j'en resterai éloigné

aussi longtemps que je pourrai, et n'irai que si j'y

force par un devoir absolu, celui de défendre

la liberté d'enseignement, si on la discute à notre

Chambre.

« M,ue de Montalembert est accouchée, il y a huit jours, d'une troisième fille, et se porte, grâce à Dieu, parfaitement bien, ainsi que la petite.

« Adieu, mon cher ami. Encore une fois, votre discours m'a semblé parfait : et les trois catégories de députés envoyés à la pairie, prises sur le fait, est admirable de couleur locale.

« Votre tout dévoué,

« LE COMTE DE MoNTALE.MJSERT. ))

« Je reçois à l'instant une lettre de Tascher pour •user de son silence : il me dit que votre discours était écrit avec esprit et purf alternent dit; pour mériter un tel éloge, il faut qu'il ait fait fameusement bon 1 (1). »

Cette lettre était adressée « à M. d'Alton-Shée, pair France (de 181 j), 12, rue Le Pcletier ».

Deux ans après, .Montalembert et d'Alton-Shée . tendaient pour refuser la croix, à l'occasion du

Leltre inédite.

2Q2 ALFUED DE MUSSET

baptême du comte de Paris, et d'Alton prononçait à la Chambre des pairs un discours sur les Fortifications, qui eut grand retentissement.

Mais l'acte le plus considérable qu'il ait accompli comme pair de France, celui qui lui fit une figure d'agitateur et le brouilla avec le monde royaliste, fut le discours qu'il prononça en 1847, e* dans lequel il eut l'audace de dire qu'il n'était « ni catholique ni chrétien » .

Ce discours aurait pu le brouiller également avec Montalembert. Mais les hommes qui ont le courage de leurs opinions se comprennent et s'estiment toujours. Montalembert se borna à faire quelques réserves dans la lettre très noble que voici :

« 3 juillet 1847.

« Mon cher ami,

« Il n'y a au monde qu'une seule chose que je déteste plus que le despotisme, c'est l'hypocrisie. C'est assez vous dire combien j'applaudis à la franchise et à l'intrépidité que vous avez déployées en arrachant le masque à tant de faux catholiques et de faux chrétiens.

« L'opération ayant été aussi énergique qu'imprévue les a fait crier. Vous ne vous en êtes pas effrayé: et vous avez bien raison.

« Vos explications, que je vous remercie sincèrement de m'avoir communiquées, complètent et fortifient votre pensée. Elles sont pleines d'esprit et de raison. Après cela, je vous avoue qu'il y a page 5 des choses que je vous aurais conseillé d'omettre, si vous m'aviez fait l'honneur de me demander mon avis ! Comme aussi je regrette que, dans votre discours, vous ayez

SON FIUHC 2f)3

ajouté les deux mots ni chrétien à votre profession de foi. Je comprends et j'admets parfaitement le sentiment honnête et sincère qui vous a porté à vous exprimer ainsi, mais je dois le regretter pour le bon

: de votre manifestation. Il faut éviter, quand <> le peut, de froisser ses adversaires. Voilà du moins ce que me répètent chaque jour des hommes à qui je crois de l'esprit et de l'indépendance ; et comme il paraît, d'après leur insistance, que je ne profite pas assez de leurs leçons, je vous les communique afin de voir si elles vous iront mieux qu'à moi. Quoi qu'il en soit, placés aux deux pôles extrêmes en fait de croyances, il y aura toujours un terrain où nous nous rencontrerons pour nous donner la main, le terrain de la liberté et de la bonne foi.

« Quand je vous ai vu hier, je n'avais encore reçu ni votre lettre, ni votre brochure, sans quoi je vous aurais dit de vive voix combien j'étais sensible à votre souvenir.

« Croyez, mon cher ami, à mon sincère dévouement.

« LE COMTE DE Mo.NTALEMBERT (i). »

Et cependant les temps étaient proches où les deux amis allaient se séparer.

Dans son discours de 1847, d'Alton ava*t <nt: <( Ce n'est pas en tendant le cou, comme des victimes, c'est en prenant les armes et en faisant feu sur les oppresseurs que doivent mourir les martyrs de la liberté. » Quand éclata la révolutionde Février, il mit ce conseil en pratique : il se battit un des premiers sur les barri-

.,le.

cades. Elu colonel de la 2e légion de la banlieue, il prit parti pour Ledru-Rollin contre Cavaignac et se déclara républicain-socialiste. Il échoua pourtant aux élections de la Législative comme il avait échoué aux élections de la Constituante. Vint le coup d'Etat. Bien loin d'y applaudir, comme Montalembert,il s'y opposa de toutes ses forces et faillit être arrêté.

Ce fut Morny qui le sauva de la proscription. Mais son rôle était fini. Il écrivait, le i5 avril i854,à l'abbé Doucet, de Lyon :

« Singulière époque que la nôtre, mon cher abbé, pendant que Bonaparte le décembriseur envoie à l'amiral Hamelin une image de la .Vierge destinée à sanctifier notre croisade en faveur des infidèles, une protestation contre la servitude sort de la plume du jésuite Montalembert; la vanité d'auteur multiplie les copies, un journal belge imprime, et le figurant révolté, poursuivi avec autorisation de ses pareils, est livré aux magistrats.

« La plupart de nos amis ne veulent voir dans sa lettre qu'une mutinerie d'esclave ; une vengeance de domestique, tout au plus, la rouerie d'un malfaiteur qui espère trouver grâce devant l'opinion en chargeant ses complices; j'y vois encore autre chose. Au 2 décembre, jésuites et royalistes devaient opter entre le châtiment de leurs crimes ou le joug infamant de Napoléon III ; comme de raison ils ont choisi la honte. Mais cette posture à plat ventre, excellente en un jour de danger, devient incommode après un certain temps, insupportable à la longue. Dans le plaisir de se redresser un instant, debout à la manière des hommes, Montalembert a risqué plusieurs mois de prison; puisque les jésuites eux-mêmes commencent

à être las «h' ramper, sans doute l'heure de la délivrance approche. »

Et le ii mai suivant :

« Il y a un mofs, mon cher ami, que cette lettre e inachevée sur mon bureau; il y a un mois que lis entrepris cette rude tâche de vous envoyer l'espérance; pendant qu'elle s'éteint chaque jour dans mon cœur, que les proscrits conservent précieusement les illusions de l'exil, les hermites de Longchène attendent d'un jour à l'autre l'éruption du volcan: mais moi, placé au centre du foyer révolutionnaire, comment pourrais-je me tromper? Un misérable sans urnie, sans cœur et sans intelligence, exerce sur la France l'action mortelle du mancenillier. A l'ombre de sa tyrannie, nous nous endormons tous d'an sommeil empoisonné. Ah ! Mme de (îirardin a bien raison de dire qu'en continuant de vivre soumis à un tel jouir chacun de nous, même le plus honnête, prend peu à peu sa part d'infamie! Je me suis lié avec Manin, le glorieux président de la République vénitienne, le plus noble caractère, l'esprit le plus supérieur, que de bien longtemps ait enfanté l'Italie. 11 est pauvre, donne des leçons pour vivre, il a perdu sa femme et sa fille. Son fils unique est dangereusement malade ; pourtant il espère encore la délivrance de sa patrie, il croit à la liberté, au progrès, à l'avenir de l'humanité ; lui ôter la foi serait lui ôter la vie. '. malgré le charme de son entretien, mes visites sont rares. Je passe chaque matin devant sa porte; sur le point d'entrer, je m'arrête. Car je n'ai rien de consolant à lui apprendre et je ne me pardonnerais pas de lui apporter le découragement. Comprenez-vous maintenant pourquoi j'ai tant de peine à vous écrire ? J'ai

été possédé autrefois exclusivement de la passion du plaisir ; mais depuis que j'ai assigné à ma vie un plus noble but : les distractions, l'étude, l'amitié, l'amour même, me sont insuffisants. J'ai besoin d'agir, de réaliser mes idées, de servir l'humanité, de faire, ou de mourir en essayant d'accomplir de grandes choses. Ma sœur est la personne la plus dévouée aux siens, la plus impersonnelle, la meilleure que je connaisse ; elle a cent fois plus d'esprit, d'amabilité, de bonté courante que monsieur son frère, mais les idées générales dont je vis lui sont interdites ; il y a tout ce côté de moi qu'elle ne comprend pas; et sur ce point capital, lui ouvrir mon cœur serait-inutile, car je sais par expérience que je la désolerais sans ia convaincre. Je ne puis songer sans un triste sourire à ce pauvre Don Quichotte de retour de ses périlleuses expéditions. Certes, sa nièce, Sancho, le curé, le médecin étaient des amis fidèles et dévoués, ils l'entouraient de soins, le fêtaient, le consolaient. Us étaient pleins d indulgence et de compassion pour sa folie humanitaire ; cependant notre héros vivait, et lui-même était indifférent aux douceurs du foyer domestique et n'estimait la vie qu'autant qu'il pourrait la dépenser dans de nouveaux combats. Ainsi fais-je (1). »

Par malheur « les nouveaux combats » dont parlait d'Alton-Shée lui étaient interdits jusqu'à nouvel ordre sur le terrain politique. Après la campagne d'Italie, qui ruina ses dernières espérances, il dut se résigner à donner un autre emploi à son activité restée la même. Il avait toujours eu un pied dans la littérature. Sa

(1) Lettre inédite.

son mini ?97

jeune femme, qui souffrait de son désœuvrement, lui ayant conseillé de s'essayer au théâtre, il écrivit le

• Pompée pour la Coméilic-Française.Mnis par suite de la malveillance qu'il rencontra dans les régions gouaementales, cette pièce ne fut reçue qu'à correction — et l'on sait ce que cela veut dire. C'est alors qu'il la publia dans la Revue des i rondes{ i).Le

succès qu'elle obtint sous cette forme l'encouragea à en écrire une nouvelle. Dans le Duc Pompée il avait n i i < en scène le prince Belgiojoso.il emprunta de même à ses souvenirs le sujet de l'Ivresse. Mais ce sujet prêtait à tant d'aiiusions désobligeantes que Paul de Musset, averti par la chronique, dressa l'oreille et employa à faire écarter cette comédie ses relations et sou influence.

Cela lui fut d'autant plus pénible, hàtons-nous de le . qu'il avait épousé quelques années auparavant, une cousine germaine de d'Aîton-Shée, et que les liens d'amitié qui les unissaient l'un à l'autre depuis trente ans avaient encore été resserrés par ce mariage. On en trouvera la preuve dans les lettres suivantes.

La première en date est d'Aimée d'Alton, charmante créature dont les mœurs n'étaient peut-être pas à l'abri de tout reproche, mais qui était si aimable, si spirituelle qu'elle voulut inviter à ses noces tous ceux qui lui avaient fait la cour — et le nombre en était grand (2) !

in Livraison du 1 5 septembre 1 803 .

la) Je trouve dans une lettre de Mme Jaubcrt à son frère ce passage qui la concerne :

Aimée, toujours très tendre pour toi, s'occupe de rendre son escalier

[>ra'.icable le soir. — Ce n'est qoe pour Edmond, dit-elle naïvement, si es autres se cassent le cou, tant pis! — Jeanne de me dire : Elle croit donc que mon oncle ira sans cesse le soir chez elle? — C'est sa chimère avec le lioçot d'or. » (Lettrî inédite.)

« Ce 8 mai 1861.

« Ma chère Valentine (1), je viens vous annoncer une nouvelle qui, je suis sûre, vous fera plaisir. M. de Musset et moi allons nous marier. C'est une chose qui s'est décidée et arrangée durant mon séjour à Vernou (2). J'écris à Caroline (3) pour qu'elle en fasse part à Edmond, et je veux être la première à vous dire que mon visage a été remis à neuf pour cet événement et qu'il est aussi bien qu'il est susceptible de devenir à mon âge. Je vous recommande encore le secret du côté de votre sœur. Sitôt que les bans seront pour être publiés, je lèverai la consigne. Ce mariage est la cause d'un raccommodement général entre ma famille et moi et cause à toutes mes amies des accès de larmes joyeuses. Je suis contente, M. de Musset est content, sa famille est ravie et la mienne transportée d'aise.

« Je vous sais assez mon amie pour être persuadée du plaisir que ma lettre va vous causer et je me dépêche de vous embrasser bien tendrement dans cette persuasion.

« Votre cousine, « Aimée d'Alton. »

« P. S. — Dites la chose à Berthe, que j'embrasse de tout cœur (4). »

Il était impossible de dire plus spirituellement qu'on faisait une fin de toutes les façons.

Quelques jours après, c'était au tour de Paul de Musset à annoncer son mariage :

(1) La comtesse Edmond d'Alton.

(2) Propriété sise en Touraine, non loin de Vouvray, où M. et M1" Jaubert avaient fini par se retirer.

(3) Mm<> Jaubert.

(4) Lettre inédite.

SON Ftu'iu:

a Boorron, mercredi S juin 1861.

Mon cher Edmond,

« L'estime et l'affection que j'ai toujours eues pour vous ont eu leur part d'influence sur l'événement qui nous ■ rendus cousins.

« Devenir le parent d'un homme qu'on aime depuis vingt-cinq ans et d'une femme comme Mmo Jaubert, que ma mère appelle avec tant de raison « nos amours à tous et toujours », ce sont là des considérations importantes dans l'association à perpétuité que nous venons de former ensemble, votre cousine et moi. Il y a cela de bon, dans Page raisonnable où nous sommes, qu'on y fait tout soi-même et avec discernement. Des uns on peut rester cousin de nom et des autres on le devient de cœur. Aussi, mon cher Edmond, en m'alliant à vous, je suis heureux de donner un nom consacré à notre parente élective, comme dirait Goethe, laquelle parenté date réellement pour moi des premiers temps où j'ai connu et apprécié votre esprit et votre caractère.

« Je vous laisse le soin d'habituer promptement votre charmante femme à voir en moi un bon cousin et un ami, et je m'en rapporte à votre vieille affection pour cela. Il n'y a çuère de jours où nous ne parlions de vous. Le superbe pâté que nous avons reçu hier soir et auquel je me prépare à faire honneur aujourd'hui va nous fournir une occasion de plus de penser à vous et de fêter notre alliance.

« (irovez, cher Edmond, à la solide et inaltérable affection de votre dévoué cousin et ami.

-' Paul de Musset (i ). »

Lettre inédite.

Et le lendemain de l'arrêt des Comédiens qui condamna le Duc Pompée à se pourvoir ailleurs (n'étaitce pas le vrai sens de « reçu à correction » ?), Paul de Musset écrivait encore à d'Alton-Shée :

« Bourrera, 9 juin 1862.

« Mon cher cousin et ami, « Les hasards de la correspondance avec Vernou se sont combinés de telle façon que nous avons partagé de loin, ma femme et moi, l'inquiétude que votre sœur si dévouée a ressentie par suite du retard dans le prononcé de l'arrêt qui vous concerne. Je croyais déjà votre procès perdu. Si l'on m'eût appris à l'improviste que vous l'aviez gagné, il est probable que j'aurais trouvé cela tout simple et que je ne vous en aurais rien dit; mais comme la bonne nouvelle s'est fait attendre et qu'elle m'a interrompu dans l'occupation de broyer du bistre, j'éprouve le besoin de vous faire part de ma bien vive satisfaction. Après avoir maudit vos juges, je leur rends mon estime (i) ; qu'ils condamnent maintenant qui ils voudront; je leur donne un bill d'indemnité pour quinze arrêts barbares, à moins que vous n'ayez encore affaire à eux. Demain, je trouverai que le gain de ce procès n'est qu'un bonheur négatif, et par conséquent, bien peu de chose en comparaison du bonheur que je vous souhaite : mais chaque jour suffît à son plaisir comme à sa peine.

(i) Pour comprendre ce passage il est bon de savoir que Geffroy, Régnier et Got, après le vote du Comité de lecture, avaient fait une démarche collective auprès de d'Alton-Shée, pour décliner toute responsabilité et l'assurer de tout leur dévouement. (Note de d'Alton-Shée.)

N MVKUE iîOI

rt Ma femme se joint à moi [jour vous féliciter, et terre la main bien affectueusement.

« Votre cousin et ami,

u Paul de Musset (i). »

« Mes tendres respects à ma belle cousine. »

Hélas ! comme le disait un jour Sainte-Beuve à Victor Hugo, il n'est point ici-bas d'amitié vraiment inaltérable. Lorsque Paul de Musset se servait de cet adjectif pour qualilier le lien qui l'unissait à son cousin d'Alton, on l'aurait bien étonné, bien contristé, si on lui avait dit qu'il suffirait d'une allusion publique à un vice de son frère pour les brouiller à tout jamais ensemble. C'est pourtant ce qui arriva.

Le 4 septembre i865, Jules Janin écrivait dans le feuilleton dramatique des Débats :

«... M. d'Alton-Shée est un de ceux qu'on ne fait pas attendre. Il a fait ses preuves éloquentes à la tribune de l'ancienne pairie, et depuis qu'il s'est élevé à la très rare dignité de simple écrivain, il a très bien démontré qu'il savait écrire une comédie. Une première fois, quand il a vu le comité de lecture hésiter sur son œuvre, il l'a reprise ; il l'a publiée, et, le succès l'encourageant,il a rêvé tout de suite après sa première comédie un drame étrange, intitulé : l'Ivresse. Or, cette fois, l'homme, ivre en effet, appartenait, non pas à ces pauvres diables sans vices ni vertus, que le cabaret convie à ses joies relatives, mais c'était un homme

(i) Lettre inédite.

éloquent, superbe, irritable, à qui rien n'a manqué pour être un grand poète, un grand orateur, rien que le respect de soi-même et la force de résister au penchant qui devait le mettre au niveau des plus tristes intelligences. L'ivresse, étudiée à ce point de vue, appelait une comédie en grandes leçons féconde, et si nous avons quelque aptitude à bien juger d'une pareille tentative, il nous semblait que M. d'Alton- Shée avait fait une très belle œuvre. Autant il se montrait indulgent et facile à l'ivresse du peuple qui est la bonne, au dire de Beaumarchais, autant il était inflexible et sans pitié pour ces abandonnés d'euxmêmes, qui sacrifient à cet absurde et lâche plaisir leur bonne renommée, leur fortune et toute espérance icibas. Ce héros, tout nouveau dans la comédie, attirait à son vice la piété, la curiosité, l'intérêt même, et le comité de lecture en avait si bonne opinion qu'il s'en est fallu d'une demi-voix pour que la pièce du comte d'Alton-Shée obtînt les honneurs de la représentation publique... »

C'est par cet article de Jules Janin que Paul de Musset apprit l'existence de V Ivresse et l'échec relatif que d'Alton venait d'essuyer devant le comité de lecture de la Comédie-Française. Je ne sais pas quelle fut sa première impression, mais je m'en doute. Il s'étonna d'abord, non sans raison, que, liés comme ils l'étaient ensemble, d'Alton ne lui eût pas dit un mot de sa pièce ; ensuite l'article de Janin, qui avait été brouillé longtemps avec son frère (i), était rédigé de façon à le désigner clairement à la malignité publi-

(i) Je dirai pourquoi au tome II de ce livre, dans le chapitre de Rachel.

Ml;' II. 303

que. Il se souvint alors des vers qu'Alfred de Musset avait adressés, certain jour de l'année i#!\h> à sa marraine :

Qu'an sot me calomnie, il ne m'importe guère. (Jue sous le faux semblant d'un intérêt vulgaire, deux même dont hier j'aurai serre la main Me proclament, ce soir ivrogne, et libertin,

Ils sont moins mes amis que le verre de vin, tjui pendant un quart d'heure étourdit ma misère.

Et il allait écrire à son cousin, quand il reçut une lettre de lui, dans laquelle était raconté grosso modo ce qui venait de se passer à la Comédie. Mais cette lettre, bien loin de le rassurer, ne fit qu'augmenter son inquiétude, et il y répondit sur-le-champ dans les termes que voici :

a Bourron (Seine-et-Mar eptembre I

« Mon cher Edmond, Noua avons lu avec beaucoup d'intérêt, ma femme et moi, la relation que vous nous donnez de l'épreuve par Laquelle vous venez de passer. Je ne vous gronderai pas de ne pas nous avoir parlé plutôt de votre travail, vu sa destination, car, en pareille circonstance, j'aurais peut-être agi comme vous. Le terrain des théâtres est tellement plein de trappes (sans compter les ornières) qu'on a raison de ne parler à ses amis

1 pas qu'on y fait, qu'après la dernière entorse.

« Maintenant, je vous avouerai que le titre de cette pièce m'a inquiété et que le peu de mots qu'en a dit Janin, qui paraît la connaître, m'a effarouché tout à fait. Si le personnage principal est un poète et un homme heureusement doué, comme le dit le feuille-

3(>4 ALFHED DE MUSSET

ton, ne craignez-vous pas qu'on ne voie dans le personnage un poète que vous avez connu et aimé ?

« Le moindre rapprochement serait signalé avec joie par les critiques du lundi, parmi lesquels se trouvent des anciens ennemis, — Janin lui-même en est un, — et, en outre, quelques flatteurs subalternes d'envieux plus élevés. Ces gens-là seraient heureux de pouvoir rejeter sur l'auteur de la pièce la responsabilité de leurs attaques. Un ami ne voudrait pas faire à la réputation du poète que j'ai déjà défendu le mal que ses ennemis eux-mêmes n'osent pas lui faire. Aussi vous dis-je seulement que je suis effarouché. J'espère que la lecture de votre manuscrit me rassurera.

« En attendant, je vous serre la main bien affectueusement.

« Tout à vous.

« Paul de Musset (i). »

Le meilleur moyen, en effet, de tranquilliser Paul de Musset, et de couper court à toute discussion, était de lui communiquer le manuscrit de l'Ivresse, mais d'Alton-Shée qui, malgré ses protestations, avait de bonnes raisons pour ne pas le communiquer, le garda par devers lui et le remplaça vivement par cette lettre :

« Paris, le 8 septembre 1865.

« Mon cher ami, rien dans ma pièce ne rappelle Lui et Elle ou Elle et Lui. A ma connaissance, il n'y a pas un seul événement de la vie de votre frère ; quoiqu'il m'eût été plus commode de le supposer

(i) Lettre inédite.

Edmond d'Aï roa ShI i d'apn - un dessin au ■ i ijron appartenant ■> M"1 D Iltox-Sréi

SON FRÈRE 3û5

poète, j'ai fait de mon héros un romancier paraissant en feuilletons dans lr Journal des Débats,

« J'ai choisi le snjel de f/vresse, comme vous aviez [»ris, il y a cinq ans, le Neveu de Rameau, parce que la difficulté de transporter à la scène le développement de cette passion lui avait conservé l'attrait de la nouveauté, et aussi parce qu'ayant longtemps pratiqué moi-même je voyageais en pays connu.

« Si Janin a eu le premier communication de mon drame, c'est que son autorité me donnait de grandes chances auprès des comédiens.

« Caroline m'a lu et m'approuve, mais il ne dépend de personne d'empêcher le public de trouver des analogies.

(( Ce serait un mal à la fois glorieux et inévitable si la noblesse du langage et l'élévation des sentiments aaient fatalement Alfred de Musset.

« A vous de tout cœur.

« Edmond d'Alton-Siile (i). »

De plus en plus piqué et intrigué, Paul de Musset répliqua :

a Bourron (Seine-et-Marne), g septembre i865.

« Mon cher ami, « Je n'ai jamais eu la crainte que votre pièce pût avoir le moindre rapport avec Elle et Lui.

« Lorsque j';ii t<-nté d'arranger pour la scène le eu de Rameau, )e n'ai pas eu la crainte qu'on pût v trouver autre chose qu'une création de Diderot connue et un personnage du siècle dernier, par la raison que j'étais bien sûr de mes intentions.

(i) Lettre inédite.

3oG ALFRED DE MUSSET

« Aujourd'hui, je suis édifié sur les vôtres, puisque vous nommez vous-même la personne que vous souhaiteriez de voir fatalement désignée dans votre pièce. Les souhaits de ce genre sont toujours exaucés ; il suffit qu'ils existe {sic) dans la pensée de l'auteur.

« Bien à vous.

« Paul de Musset (i). »

A ce coup droit porté d'une main très sûre, que pouvait riposter d'Alton? Après y avoir réfléchi pendant trois jours, il essaya de le parer par une diversion plus ou moins habile :

ce Paris, 12 septembre i865.

« Mon cher ami, je vois avec peine que vous répondez à votre pensée, nullement à la mienne ; comment pouvez- vous confondre un souhait et une crainte? Je ne souhaite pas la mort, pourtant je suis certain qu'elle est inévitable: je n'ai jamais souhaité rappeler votre frère; c'est du fond de mes entrailles que j'ai tiré mon héros. Afin d'éviter tout rapprochement, j'ai renoncé à le faire poète ; j'ai relu, à Bucharest, tout son théâtre, pour m'assurer qu'il n'y avait pas dans ma pièce une seule image, un seul trait lui appartenant; quand Régnier a porté l'Ivresse au Vaudeville, il m'a offert, pour le commencement du 5e acte, des vers charmants de M. de Banville, je les ai refusés sans hésiter (2). Autant que vous, je suis sûr de mes intentions, néanmoins, vous écrivant avec la sincérité d'un ami, je convenais dans une dernière lettre que mon sujet renfermait un danger; qu'ayant voulu

(1) Lettre inédite.

(2) Je n'ai pu retrouver ces vers ni dans les papiers de d'Alton-Shée ni dans les œuvres poétiques de Théodore de Banville.

i HKI\E

peindre la latte chez un homme supérieur entre l'amour et des habitudes d'ivresse, plus je l'aurais ennobli, idéalisé, plus cette portion du public qui a connu l'homme aussi bien que le poète songerait fatalement à Alfred de Musset. <:ette crainte devait-elle me faire abandonner mon œuvre? Je ne l'ai pas pensé. Au point de vue personnel, je n'ai rien à ajouter. Maintenant permettez-moi d'aborder la question qui vous préoccupera réputation de votre frère. Vivant, vous lui avez tout sacrifié; mort, vous avez voué un culte à sa mémoire : c'est là un des côtés les plus généreux de votre aimable nature. Mais pouvez-vous raisonnablement espérer, au moyen d'une convention tacite de ses contemporains, effacer le souvenir de ses faiblesses? Est-ce possible? est-ce désirable! Par piété filiale, M. Lucas de Montigny a consacré de longues nous prouver que Mirabeau n'avait jamais m débauché; qui a-t-il convaincu? Pour Alfred la postérité a commencé ; à mesure que son génie resplendit d'un plus vif éclat, n'est-il pas tout naturel que les taches deviennent plus apparentes? Pitt,Fox, Sheridan, Byron restent-ils moins grands pour avoir eu leur part d'humanité?

« Bien à vous « Edmond d'Alton Shle (i). »

Je n'ai pas la réponse de Paul de Musset, mais on la devine en lisant la lettre de d'Alton qui la suivit :

« 16 septembre 1865.

Mon cher ami, je n'ai besoin ni d'amitié ni de parentage pour admirer le génie du poète; je respecte,

(i) Lettre inédite.

3o8 ALFRED DE MUSSET

j'honore le culte du frère à la gloire de son frère. Mais la meilleure des religions rend intolérant ; vous m'écrivez comme à l'un de ces dévots qui serait sur le point d'apostasier. Je dois vous rappeler que je n'appartiens à aucune église. A deux reprises dans votre correspondance vous me parlez de celui que j'ai aimé; rien de moins exact. Nous n'avons été, Alfred et moi, que des camarades de plaisir; je ne l'ai peut-être pas vu une fois dans les douze dernières années de sa vie. La raison en est simple : l'amour, même fraternel, est sans calcul et sans mesure, l'amitié vit de réciprocité.

« Mais nos relations intimes avec vous, ma sincère tendresse pour la cousine me permettent d'opposer un calme indulgent aux suppositions passionnées et aux assimilations les moins méritées.

« Faut-il le répéter encore : Ma pièce est une étude sur l'ivresse; en la composant je n'ai pas songé un instant à votre frère. Plus tard je nemesuis préoccupé de la question de ressemblance que pour l'éviter. Avant aucune correspondance entre nous, j'étais résolu à user auprès de la critique de l'influence que je puis avoir pour empêcher qu'en cette occasion son nom même ne fût prononcé.

« Mais, dites-vous, pouvez-vous m'affirmer que la pièce ne prêtera à aucune allusion ?

«Non sans doute. A votre tour,pouvez-vous me proposer sérieusement de sacrifier dix-huit mois de travail, une pièce reçue, tout l'espoir d'une carrière à l'appréhension qu'un feuilletoniste ne fasse à ce sujet un article désagréable sur votre frère ?

« Bien à vous.

« Edmond d'Alton- Shéb (i). »

(i) Lettre inédite.

son raàai

Cette fois Paul de Musset parut satisfait. D'aucuns trouveront peut-être qu'il n'était pas difficile. Mais évidemment il avait hâte de mettre fin à une discussion qui tournait à l'aigre, et nous verrons tout à l'heure que le billet suivant ne fut pas son dernier mot :

« Bourron, le 17 septembre 1865.

« Mon cher ami,

« Je n'ai jamais eu l'idée de vous demander le sacrifice de votre travail et des avantages que vous en espérez. Je me suis borné à vous signaler une éventualité qui serait très pénible pour moi et pour beaucoup de gens.

« Vous me dites aujourd'hui que, même avant aucune correspondance entre nous, vous étiez résolu à user de votre influence sur la critique pour empêcher que le nom de mon frère ne fût prononcé en cette occasion. Cette réponse est précisément celle que je souhaitais, et, le sujet de la pièce étant donné, je n'ai jamais eu autre chose à vous demander.

« Tout à vous.

« Paul de Musset (i). »

Examinons maintenant les pièces du procès et voyons si l'/vresse justifiait ou non les craintes de Paul de Musset.

Cette comédie — demeurée inédite — avait cinq actes. En voiri les personnages :

Henri de Saint-Gelais ; Le comte Armand de Noce ; Le marquis Charles de Chamilly ;

(i) Lettre inédite.

3io

ALKRED DE MUSSET

Barolles ;

M. Mercier, notaire ;

Suzanne Mercier, fille de M. Mercier ;

Madame Davenay, veuve ;

Orsowleff ;

Charlotte, servante ;

Plusieurs masques et dominos ;

Domestiques.

La scène est à Paris.

Le premier acte nous montre madame Davenay, tout occupée de marier Henri de Saint-Gelais, qui a trente ans et passe pour être son amant. Chamilly, qu'elle entretient de ce projet de mariage croit d'abord qu'elle travaille pour elle, mais elle le détrompe tout de suite. Saint-Gelais est trop jeune de goûts et d'habitudes, sa gaieté qui charme tout le monde se plierait mal au calme de la vie de famille. Elle a donc jeté son dévolu sur une jeune fille « singulière qui veut à toute force aimer en épousant, mais charmante, spirituelle et riche » par-dessus le marché.

Et cet oiseau rare, c'est Suzanne Mercier. A ce nom, Chamilly tressaille et demande à madame Davenay ce qui la porte à offrir celte blanche colombe en sacrifice à Saint-Gelais dont l'intempérance s'accroît chaque jour. Il est vrai, répond madame Davenay, que cette intempérance « contraste avec la nature élevée et philosophique de ses travaux, mais elle le rend si amusant qu'on n'a pas le courage de lui conseiller la sobriété. » — « Soit, riposte Chamilly. Mais chacune de ses qualités de garçon est un vice dans un mari ; son mépris de l'argent, son désordre, sa passion effrénée du plaisir feraient en peu de temps de Suzanne ruinée une victime misérable si elle s'obstinait à l'ai-

. Il] ni.

mer. et, dans le cas contraire, quoique chose de pis. » Un tel Langage scandalise madame Davenay. Est-ce que ce Chamilly serait un rival? Il en convient. Il aime Suzanne Mercier pour sa beauté, pour sa distinction et aussi pour sa fortune.

— Prenez garde ! lui dit madame Davenay, mademoiselle Mercier n'a pas en dot plus de cinq cent mille francs !

— (le sera alors un mariage d'inclination, répond Chamillv.

— Vous oubliez que Suzanne aime Saint-Gelais.

— Il ne la connaît pas.

— Il a accepté chez moi, ce soir, une première entrevae. Mais Suzanne, depuis un an, vit au milieu

les créations ; elle le sait par cœur ; sans en être remarquée, elle l'a rencontré clans le monde, attentivement observé ; il réalise tous les rêves de son imagination. Enlin, surmontant les répugnances de son père contre la carrière littéraire et la réputation de Saint-Gelais, elle a amené le notaire émérite, l'homme positif par excellence, à consentir à une présentation officielle de l'auteur de Stella.

— Voilà qui est grave, sans doute, pour mes espérances. Mais vous, madame, qui vantez à mademoiselle Mercier l'objet de son exaltation, ne sentez-vous pas peser sur vous une bien grande responsabilité ?

— Oh! ma conscience est tranquille 1 je ne lui ai caché aucun de ses défauts.

— Quoi ! vous avez osé lui montrer le Saint-Gelais de la nuit, trébuchant dans l'orgie ?

— Sans emprunter 1rs pinceaux d'un rival, je le lui ai dépeint tel qu'il est.

— Et elle persiste ?

3l2 ALFRED DE MUSSET

— A son âge, on se sent la puissance de convertir.

Tout cela est bel et bon, mais le père de Suzanne a. d'autres vues sur elle. Ce n'est ni Saint-Gelais, ni Chamilly, qu'il veut pour gendre, c'est Barolles, un propriétaire qui ne s'est adonné jusqu'à présent, comme il le dit lui-même, « qu'à l'élève des races bovine, ovine, porcine, mais qui a obtenu sur ces animaux, au point de vue humanitaire, des résultats assez précieux, tels que la suppression des cornes, qui semblait jusqu'à présent réservée à l'Angleterre... »

Madame Davenay connaît les préférences de M. Mercier, et c'est avec l'espoir de les anéantir qu'elle invite à une soirée chez elle le père et la fille et tous les prétendants. Les voici en présence. Saint-Gelais est arrivé le dernier, avec Noce, son inséparable, parce qu'ils sont allés tous deux au Derby et que, ayant gagné six cent cinquante louis par tête sur Vermuth, ils tenaient à arroser leur victoire. « Hurrah! » s'écrie Noce. « Hurrah ! » répond le père de Suzanne, un peu ahuri, et il risque cette observation : « Six cent cinquante louis! mais c'est une fortune! Il me semble, à moi, que celui qui risque une pareille somme sur les jambes d'un cheval, fût-il millionnaire, mériterait d'être interdit. » — « Pourquoi pas mis à la Bastille! » riposte Saint-Gelais. Cette repartie jette un froid, mais Saint-Gelais, qui est venu à cette soirée plutôt pour les beaux yeux de Mme Davenay que pour faire sa cour à Suzanne, ne cherche pas à s'avantager, au contraire. A un moment donné, Suzanne s'étant permis de lui demander en face de Barolles et de Chamilly s'il était vrai qu'il y eût tout un abîme entre l'auteur et ses ouvrages, et que, « noble, sensible, généreux, la plume à la main, il pût être dans la vie réelle amoin-

dri par les vices des natures vulgaires », Saint-Gelais lui fait cette déclaration:

»< Ce (jne vous dit M. lîarolles est vrai, mademoiselle, pour toute une catégorie de littérateurs. 11 eu 'autres qui recel en I eu eux un homme différent : tel barde catholique battrait un charretier par l'abondance et la varié: é de ses jurons; tel autre se repose de son lyrisme par la bonne chère assaisonnée d'une pluie de calembours et divinise l'amour, qui vit dans la débauche; un poêle vendeur et un orateur chéri de la liber ient de sombres nuits à sol-

liciter la fortune, enchaînés devant un tapis vert. De ces contrastes affligeants, faut- il conclure à l hypocrisie? Non, mademoiselle. A quoi bon s'étonner? Si l'homme que le souffle de l'inspiration emporte, retombe à terre affaibli et brisé, est-ce donc un crime i' ! cherche le. réparation de ses forces dans des dislions futiles ou nuisibles? Maintenant, ces inspiatalement condamnés aux extrêmes, sont-ils faits I a douceurs de la vie conjugaleVO Ghamilly, tu raniement raison d'en douter ! L'ne chimère égale à celle de l'inspiration sans relâche, c'est l'amour assermenté par contrat et devant notaire. » — « Oh ! » lie M. Mercier. — « Oui, sur ma parole, reprend nt-(ielais, que je sois à jamais réduit à l'eau claire des fontaines, si le respect de la loi, la foi jurée, toute l'énergie de la volonté humaine, peuvent faire naître L'amour avant l'heure ou le prolonger d'une minute. » Et M. Mercier de lui répondre :

— Devant un étalage de doctrines aussi [monstrueuses...

.lais Saint-Gelais ne le laisse pas finir:

— M. Mercier, vous êtes un ingrat : en justifiant

vos préventions contre les gens de lettres, je ne fais tort qu'à moi-même.

Puis s'adressant à Suzanne :

— Votre confiance m'a touché, mademoiselle, et quoi qu'il ait pum'en coûter, je m'en suis rendu digne par une sincérité absolue.

Enfin, quand elle s'éloigne — résignée, au bras de Barolles que Mercier a définitivement choisi pour gendre :

— Pauvre enfant ! s'écrie-t-il, au moins, je n'aurai pas son malheur à me reprocher! Je ne me marierai jamais.

Et le rideau tombe.

Le 2e acte est rempli par un bal masqué dans une ambassade, suivi d'un souper. On pourrait le résumer dans ce bout de dialogue entre Saint-Gelais et Noce :

Saint-Gelais. — Si elle n'allait pas venir !

Noce. — Le diable m'emporte si je comprends rien à ta manœuvre! Il y a deux ans, il ne tenait qu'à toi d'en faire ta légitime; au lieu de cela tu lui débites une tirade saint-simonienoe contre l'hymen. Puis, quand plus tard elle revient d'Italie, mariée à Barolles, tu commences à songer à elle ; tu mets Mme Davenay en disponibilité; peu à peu l'amour te domine, tu perds ta gaieté, tu désertes nos soupers, tu manques l'absinthe, tu te déranges... Et comme à un amant malheureux il faut toujours un confident, tu me traînes avec toi dans le monde, tu me forces à abandonner les Dames du lac, et, par imitation, j'ai la sottise d'adopter une reine de la haute, et me voilà dans le monde comme il faut.

C'était vrai pourtant. Depuis qu'elle était mariée à

SON KIlLHK 3 I 5

•lies, Saint-Relais ne rêvait plus qu'à Suzanne. Il la cherchait partout, n'avait d'yens que pour elle et,

i roir aux bras d'un autre, il s'en voulait d'autant plus qu'il n'avait dépendu que de lui de la posséder. Avant appris qu'elle devait assister à ce bal, il mu, il l'a reconnue sous son domino, elle a essayé de le tromper et de le fuir, mais en vain, il n'y avait qu'une femme au monde dont l'approche pût faire battre son cœur: c'était elle. Et comme de guerre lasse elle Hnitpar lui dire : « Que me voulez-vous ? » il lui répond : a Voua déclarer que je vous aime, que j'ai cruellement expié ma faute et que je vous demande pardon.» — «Quel pardon et quelle faute? » — Alors il lui dévide tout son chapelet. Le soir du jour où elle était partie au bras de BarolIes,il s'était parfaitement aperçu que ses préférences allaient vers lui, mais comme on le soupçonnait de viser surtout sa fortune, il avait repoussé le bonheur qu'elle lui offrait. « Rendez-le-moi !» lui dit-il d'une voix suppliante. — « C'est impossible. » — « Suzanne, vous êtes maîtresse de vos paroles, mais vous ne pouvez empêcher votre \ de trembler, vos yeux de se remplir de larmes ! » — « Voua avez tort de triompher de l'émotion d'un moment, votre influence n'ira pas plus loin. Je ne crois pas à votre amour, le feu qui vous consume n'est

de l'amour, c'est de L'orgueil. Oui, de l'orgueil. Vous notes séduit que par le charme de l'obstacle, que par l'attrait de l'impossible. C'est cet attrait qui vous fait regretter maintenant votre victime, comme \m enfant gâté veut à toute force le jouet qu'il a brisé. » — « lJar pitié ! » — « Adieu, ne me reparlez jamais ! » Et elle s'éloigne, et Saint-Celais de s'écrier, une fois seul: « Quelle dureté! sa fausse indignation était un

3l6 ALFRED DE MUSSET

parti-pris. Quoi ! j'aurai renoncé à mes passions, à mes plaisirs; elle m'aura enlevé jusqu'à la liberté de chercher l'oubli dans les excès, et tout cela pour entendre nier mon amour ! Ah ! je briserai son joug ; je justifierai l'orgueil dont elle m'accuse; je me vengerai de ce sacrifice de l'amour au devoir qu'elle décide si légèrement !... c'est elle qui l'aura voulu ! » Et sans plus tarder, le voilà qui se rend dans la salle où tous ses amis sonten train de souper. A peine a-t-il pris place à une petite table isolée que Barolles entre avec sa femme. Du plus loin qu'il l'aperçoit, Noce lui fait signe, il l'attire dans son groupe et lui verse à boire comme pour le griser. Barolles qui trouve le vin bon se laisse faire et minaude avec sa voisine. Suzanne, honteuse et qui tremble sous le regard de Saint-Gelais, comme l'alouette sous l'œil de l'épervier qui la fascine, veut entraîner son mari dans la salle. C'est le moment que choisit Saint-Gelais pour l'humilier. Après avoir vidé je ne sais combien de coupes de Champagne et bu à l'amitié et au souvenir, représentés à ses yeux par Noce et une ancienne maîtresse, il lève de nouveau son verre et boit à la vertu, en dévisageant Suzanne.

— Vous vous donnez en spectacle, lui crie MmeDavenay, furieuse de son abandon.

— Que je devienne un objet de risée, tant mieux ! répond Saint-Gelais. Là est son châtiment.

— Silence, tu la perds ! lui dit tout bas Noce. Mais lui, buvant toujours, et élevant encore la voix:

— Je la perds ! et elle? A-t-elle hésité à me briser le cœur? A-t-elle connu la pitié! Ehbien,jeveuxboire,afin de noyer ce qui peut rester en moi d'amour pour elle.

Cette fois Suzanne n'y tient plus. Elle bondit vers

son ruina 317

lui, et, lui arrachant la coupe des mains, elle la luise à ses pieds, pendant que Barolles,réveillé de son ivr. es [uisse un geste que Noce arrête en disant : — Mon bon 1 l'intention suffit.

El le rideau tombe.

Au 3e acte, nous sommes chez Saint-Gelais. Il s'est battu en duel avec Barolles qui l'a blessé assez grièvement, et Suzanne, ayant tout quitté par amour pour lui. s'est constituée sa garde-malade. Mais elle n'est que cela; elle s'est juré de ne jamais être sa maîtresse. Qu'importe que le monde, qui nous juge sur les apparences, l'accable de son mépris. Forte de sa conscience et de son amour, elle le brave, elle se trouve heureuse de vivre de la vie de son ami. Car il n'est plus le môme depuis qu'elle habite sous son toit. 11 s'est repris au travail, il s'est corrigé de son vice, elle le croit tout au moins, il s'est transfiguré physiquement et moralement. Lue seule chose l'attriste et trouble son bonheur, c'est la pensée de son père. Elle ne l'a pas revu, depuis son coup de tète, mais elle sait qu'il en a été comme foudroyé et qu'il en veut à mort à Saint-Gelais. Si elle pouvait le voir, Lui ouvrir son coeur et tout lui dire ! Elle est sûre qu'il pardonnerait, qu'il consentirait à la reprendre chez lui ; son bonheur alors serait complet, puisqu'en retrouvant son père elle recouvrerait l'estime du monde.

Ses vœux seront en partie exaucés. Mercier, prévenu du désir de sa fille, fait un effort sur lui-même et décide de l'aller voir, au domicile même de celui qui la lui a prise. A cette nouvelle, Suzanne éprouve une véritable joie, mais Saint-Gelais est loin de la partager. Il sait que femme varie et, sans douter encore

3l8 ALFRED DE MUSSET

de l'amour que lui porte Suzanne, il a peur qu'il ne soit balancé et finalement vaincu par le sentiment qu'elle a pour son père. Là-dessus Noce, qui ne le quitte pas et n'attend que l'occasion pour l'affranchir de la tutelle de Suzanne, Noce arrive, le prend par le bras et l'entraîne au café où les amis lui font fête. Survient Mercier. Dès qu'elle est en sa présence, Suzanne se jette dans ses bras en lui demandant pardon. Comme il est aussi ému qu'elle et qu'au fond il n'a jamais cessé de l'aimer, il lui dit qu'il est prêt à lui pardonner, mais c'est à la condition qu'elle brisera avec le misérable qui l'a déshonorée. Suzanne bondit à ce mot et déclare à son père que Saint-Gelais l'a toujours respectée. — «Soit ! lui répond-il, mais cette situation ne saurait se prolonger indéfiniment. Il est inadmissible que pendant des années vous viviez sous la flétrissante accusation d'adultère. Lui qui a de l'expérience, il te dira que votre chute est inévitable. Eh bien, qu'il renonce à jamais à toi... Je ne me dissimule pas la douleur du sacrifice, mais son devoir est de sauver celle qui s'est dévouée pour lui et qu'il a perdue. » — Et comme Suzanne proteste, criant que, si elle abandonnait Saint-Gelais, ce serait leur malheur à tous deux, Mercier lui propose d'aller le trouver, de descendre jusqu'à la prière... « Non ! non, s'écrie Suzanne, c'est à moi, à moi seule de rompre. » Et sur cette parole Mercier se retire en disant à sa fille : « A demain ! »

Mais il est à peine sorti qu'elle rougit de la demipromesse qu'elle lui a faite. Et elle s'enferme dans sa chambre en proie à un combat terrible, au moment où des bruits de pas lui annoncent le retour de Saint- Gelais. C'est lui, en effet, qui rentre avec Noce. Il est fortement excité, mais il se tient encore, tandis que

SON nu':RE 3 If)

sent ivre, chante, à lue-tête. — « Plus bas! ; lu ai dit Snint-iîelais, ai Suzanne allait

s'apercevoir! Fais comme moi! » EX il s'essuie et s'invente avec son mouchoir. Mais l'eau-de-vie commence ir sur lui. Il titube, il rit, ne comprenant rien à ce qui lui arrive.

Suit une scène à" ivresse dans laquelle, après avoir accuse Noce de l'avoir fait boire, il s'écrie comme au milieu d'un songe ou d'une hallucination :

Suzanne a revu son père ! Entre mon cœur désolé et mon cerveau troublé par l'ivresse se livre une lutte acharnée; des fanfares joyeuses, tous les refrains de l'orgie assiègent ma mémoire; l'ironie me gagne, — une ironie sensuelle qui profane en moi les nobles sentiments, les dieux du cœur et jusqu'à l'image de Suzanne... Mon amour, le divin amour fait homme, il a soif de volupté... 0 toi, Shakesid révélateur, n'est-il pas vrai que Roméo, pris de vin, n'aurait vu dans Juliette que la plus belle entre les courtisanes? Riant.) Je ris de mon serment, je ris de la vertu de ma bien-aimée. Comment arrêter ces blasphèmes? Mon sort est décidé, je veux le connaître. Oui l'emportera, de son père ou de moi! (Se nnnt vers Noce. I Toi qui fais revivre mon passé, mon ancien compagnon, va-t'en! » — Et Noce se retire en chantant. Alors Saint-Gelais frappe à la e de Suzanne. Gomme elle ne répond pas, il l'ouriolemment et se trouve en présence d'une femme défaite et portant sur tout son visage la trace de l'ange qui l'étreint. Quand elle lui a raconté ce qui entre elle et son père, un éclair de jalousie traverse son cerveau. Il lui dit qu'elle ne l'a jamais aimé. Puis il tombe à sesgenoux,il lui prend les mains

et les baise avec tendresse, avec passion, avec furie. Va-t-il manquer à son serment? Suzanne en a peur et lui crie : « Henri, voulez- vous me perdre? » — « Vous avez raison, reprend-il, je suis un être dangereux, misérable, fuyez-moi! » — Mais Suzanne d'une voix douce : « Vous pâlissez !... Votre blessure? » Et tous deux tombent dans les bras l'un de l'autre.

Au 4e acte, nous sommes encore chez Saint-Gelais. Suzanne est toujours avec lui, mais elle n'a plus confiance dans l'œuvre de relèvement qu'elle a entreprise et à laquelle elle s'est entièrement sacrifiée.

Ayant été obligée de s'absenter quelques jours, elle a eu tort de le laisser seul. Noce et les autres ont pris sa place et anéanti dans ce court intervalle tout le bien qu'elle avait fait. Et c'est de quoi elle est si triste. Ajoutez à cela que son père, miné par le chagrin, est tombé malade et refuse de la recevoir. Que va-t-elle devenir? Sur ces entrefaites arrive Noce qui, cette fois, lui remonte le moral en lui apportant de bonnes nouvelles de l'Académie. Car j'ai oublié de dire que Saint-Gelais y avait posé sa candidature, sur les instances de Suzanne. — Il est nommé? — Pas encore, mais c'est tout, comme. Il a eu i5 voix au premier tour de scrutin, et le père Vincent 12. Nul doute qu'il ne l'emporte au second tour.

Hélas! non. L'Académie, pour punir le libertin et le débauché, a laissé le poète à la porte. Et c'est Chamilly qui s'est chargé de l'apprendre à Suzanne, pour lui porter le dernier coup. N'a-t-elle pas eu la honte entre temps de chasser Orsowleff — ce mauvais compagnon de Henri — qui a cru la séduire en lui offrant un portefeuille bourré de billets de banque? Mais Saint-Gelais

SON K1UIIK

n'est pas encore tombé si bas qu'il ne sente l'injure qu'on vient de lui faire et le mal qu'il a fait à son amie.

— Malheur au vaincu ! Suzanne, il faut nous séparer.

— Nous séparer... jamais !

— Je soutenais une mauvaise cause.

— La nôtre, Henri, est celle des amants !...

— La nôtre, dis-tu? Généreuse illusion! En vain, pour m' excuser, tu veux te confondre avec moi.

— Henri, tu m'aimes donc encore ?

— Si je t'aime! mieux vaudrait te haïr. Quel sort t'ai-je l'ait": Quel sort puis-je te faire? Chamilîv a dit vrai: l'homme fait tache! Tout le mérite de mes travaux passés n'a pu me faire obtenir la distinction qui allait peut-être transformer ma vie.

Ton existence ne doit pas rester enchaînée à celle de l'homme qui t'a perdue, et qui, en échange de l'amour d'un père, d'une situation honorée, n'a su te donner ni les satisfactions de l'intimité, ni les amitiés élevées, ni le repos de la vie intérieure, ni le rellet de la gloire que tu rêvais pour lui !...

— Qu'importe! Je l'ai voulu... j'accepte tout, à la condition de rester avec toi !

— C'est impossible.

— Impossible ?

— Oui, devant la puissance de ton dévouement, les raisons secondaires disparaissent, eh bien, j'aborderai la honteuse vérité.

— Henri !

— Le vice dégradant dont tu as tant souffert, qui me ronge, qui domine mon lâche amour.

— Tais-toi, tais-toi, je t'en supplie.

— L'ivrognerie... voilà le hideux obstacle entre

nous! Pendant deux années, luttant contre l'évidence de chaque jour, ta pudeur a couvert ma plaie, mais, je le sens, le mal est incurable. Je m'étais cru guéri, ma passion pour toi avait rompu mes funèbres habitudes; en ton absence, la lutte a recommencé, inégale, acharnée... après une pitoyable alternative de combats et de rechutes, j'ai pactisé avec le mal, j'ai fait deux parts de ma vie, Tune consacrée à toi, aux sentiments nobles et tendres, l'autre honteusement vouée à la satisfaction de besoins toujours inassouvis... méprisable arrangement, compromis dérisoire, dont la conséquence fatale a été mon asservissement. L'abattement qui suit les excès de la nuit est intolérable... pour y échapper, le moyen est là, toujours le même, toujours à ma portée. Si je sors, un instinct machinal, contre ma volonté me pousse encore là où se perd la raison. Mon déshonneur est public, les hommes justement estimés s'éloignent... Les amis... je n'ai plus que des compagnons, et l'Académie a repoussé l'ivrogne. T'ai-je enfin convaincue qu'il faut nous séparer ?

— Que peuvent sur mon cœur l'opinion des autres? la désertion de quelques faux amis... ah! tu ne sais pas ce que c'est que d'aimer.

— Ecoute encore ! ce génie que tu admires, ce génie où s'est réfugiée ta fierté, lui aussi, il a subi l'influence du mal sans merci ; il s'affaisse. L'abus des liqueurs fortes a galvanisé pour un temps mes facultés expirantes; mais au lieu de la surexcitation fiévreuse qui animait mes dernières productions, je n'arrive plus qu'à un engourdissement stupide, je suis frappé d'impuissance, le Dieu qui s'agitait en moi est mort... Ah! se survivre!

Et le voilà qui éclate eu sanglote. Mais Suzanne, que

ce 1 '.. \ rse, irrite et remonte, Su/aune. qui

ne croit pas que les poisoni soient plus Torts que la volonté, l'adjure de tenter une dernière épreuve.

— Je serai là, lui dit-elle, je te demande un mois, un mois,... et de sa léthargie ton génie sortira plus puissant que jamais.

— Alors, qu'ordonnes-tu ?

— Tu as dit : -Malheur au vaincu ! et moi je dis : Malheur aux envieux! A ceux qui viennent denier ton talent, ta force, réponds par un démenti digne de toi : on te repousse; vise à une gloire plus haute; le prix que ton pays veut décerner à l'œuvre belle entre touque ce soit toi qui l'obtiennes. Un dernier effort,

je le veux ; sauve-toi par le travail, mon sublime malade ! et relevé de ta chute, tu seras encore plus aimé de ta Suzanne, plus admiré du monde, que si tu

is jamais failli.

dans un beau mouvement, comme seul est capable d'en inspirer l'amour :

Suzanne ! ah! cette fois, tu me sauves, dit Saii; . Ton épreuve, je l'accepte, tu me souffles

la vie. Arrière le vice ignoble! arrière les compagnons de l'orgie ! Tu me délivres. L'homme enfin va dominer la brute. Je redeviens, je suis.

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