acte. — Qui a bu boira. L'effort n'a pas
Les amis et le vice ont été plus forts que l'amour. Un jour que Saint-* ielais est parti avec Noce il rentre gris et voyant reuge. Une servante Charlotte, à qui il fait la cour en cachette, lui raconte que Madame est restée deux heures en tète à tète avec Navailles, un autre compagnon de plaisir. Il se préci-
pite dans la chambre de Suzanne, il l'interroge, il l'accuse, il l'injurie, puis il se rétracte, lui demande pardon et veut l'embrasser.
— Non, lui dit-elle.
— Un baiser.
— Non.
— C'est ridicule à la fin, je veux.
— Jamais !
— Ah !... tu vois bien que tu l'aimes.
— Je vous défends de m'insulter.
— Crois-tu que je n'oserai pas?
— Délivrez-moi de la vie.
— Tu me défies? Tiens.
il la pousse violemment, elle tombe, et avec un rire farouche : « L'idole est brisée ! » s;écrie-t-il. Puis il l'appelle par trois fois, les bras en l'air et les yeux hors de leur orbite. « Suzanne ! Suzanne! Suzanne!... Ah! mort au lâche, à l'infâme! mort au chien enragé!... » On entend alors une détonation. Il vient de se tuer... Et Suzanne, qui accourt, tombe évanouie à ses pieds !
Telle est la pièce de l'Ivresse, analysée d'aussi près que possible. Offre-t-elle dans ses grandes lignes quelque ressemblance avec la vie de Musset? Non, si l'on s'en tient à la lettre. Fait-elle penser à lui? C'est autre chose.
Régnier, de la Comédie-Française, écrivait à d'Alton-Shée, après l'avoir lue,que son seul tort avait été de choisir son héros parmi les gens de lettres (i). Je
(i) « Cher Monsieur, lui mandait-il le 21 septembre i865, de Zichtental, près Baden-Baden, votre lettre du 19 s'est égarée, et ne m'arrive que ce soir. Quant à l'article de Janin, je ne l'ai pas reçu, ce qui ne m'a pas empêché de le lire à la Conversation, et je me suis bien douté des
suis Je l'avis de Régnier, (jtiel besoin avait-il d'en faire un romancier, de le baptiser <lu nom de Saintqui fut un poète du xvV siècle (i), homme de plaisir, lui aussi, et de donner à telle de ses œuvres le titre de Stella qui rime un peu trop avec celui de Rollaï fait, pourquoi avoir mis en scène des types comme ceux de Noce et d'Orsowleff <]ui répondent trait pour trait au signalement deTattet et du prince Belgiojoso? Enfin, pourquoi s'attarder durant la moitié d'un acte sur l'échec de Saint-Gelais à l'Académie-I;rançaise?On me dira que l'élection de Musset ne fut marquée par nul incident de ce genre. Je veux le croire, mais c'est
réclamations qu'il soulèverait ; je vous parlerai de celles qui auraient pu encore se produire, Quoi que vous lassiez, vous ne pourrez empêcher que le souvenir de Musset ne soit évoqué le lonç de vos cinq actes, mais ce qui est certain, c'est qu'il n'y a pas dans toute la pièce une seule allusion qui lui soit personnelle, rien dans la vie de Musset n'offre quelque ressemblance avec ce qui est le fondement de votre fable. Pitt, Shcet bien d'autres ont été de beaux génies et de grands ivrognes; vous avez préfère pour votre héros la vie des lettres à celle de la politique, c'est le seul point sur lequel on pourra vous chercher noise, mais la pièce sera la pour montrer que votre intention n'a pas été de jeter une pierre à la mémoire d'Alfred de Musset, et, somme toute, puisqu'il n'en peut résulter aucun scandale, la réclamation de son frère vous sera, je crois, plus utile que nuisible. » (Lettre inédite.)
(i) Lui-même avait fini par s'en rendre compte, comme en témoigne la lettre suivante que Régnier, de la Comédie-Française, lui adressait, le 3 août i865 :
« I.yon, hôtel Collet, rue Impériale.
« Cher Monsieur, tait-il néces aire de m'éerire au sujet des vers de mon ami de Banville ? N'avait-il pas été convenu, par [es très bonnes raisons que vous m'aviez dites, que vous ne vous en serviriez pas?
« Une seule chose est utile, c'est que le spectateur soit informé, dès le début du 5e acte, que le serment fait à la fin du /•• n'a pas <:té tenu. Pour cela un mot suflit. — Si la personnalité de Musset n'était pas en jeu, des vers comme ceux en question vaudraient assurément bien mieux qu'un mot, mais il y a un inconvénient sérieux à affirmer Saint-< comme un poêle et vous avez raison de rejeter des vers qui n'ont été bons que pour votre lecture de dimanche dernier.
• Le désir de M. Harmand concorde avec le votre au sujet du silence
Joe vous voudriez voir la presse garder sur la réception qu'il a faite e voire ouvrage. Si vous lavez revu, il a du vous confirmer ce que je vous dis la. » (Lettre inédite.)
une légende assez répandue que l'Académie regretta plus d'une fois d'avoir accueilli Musset dans son sein. On cite même le propos qu'un des Quarante aurait tenu à un ami de Brizeux, quand le poète de Marie, qui passait à tort ou à raison pour aimer trop la bouteille, sollicita les suffrages de Messieurs les immortels. « Nous avons bien assez de M. de Musset! » aurait dit cet académicien.
Mais ce n'est pas tout, pour qui connaît à fond le caractère de Musset, celui de Saint-Gelais a plus d'une affinité avec le sien. Qu'on relise les lettres de Mme Aîlan-Despréaux à Mme Samson-Toussaint, on verra qu'il était jaloux comme un, tigre; qu'avant, pendant ou après ses crises d'ivresse il avait des hallucinations qui effrayaient tout son monde, et que, pour avoir raison de la résistance des femmes, il avait toujours recours au même ar[ument. C'était pour échapper à ses vices qu'il les priait et les suppliait de lui être charitables: leur amour devait être sa rançon. Seulement quand elles s'étaient données et que la satiété était venue, il retournait à ses mixtures d'alcoolique. Et jamais — autre ressemblance entre Saint-Gelais et lui ! — jamais il ne lui arriva d'accuser une de ses maîtresses d'avoir fait son malheur, même quand elle l'avait trahi. C'était toujours lui le grand, l'unique coupable.
Paul de Musset avait donc quelque raison de craindre le scandale. Aussi, quand il eut connaissance de la pièce par l'administrateur du Théâtre-Français, qui était alors Ed. Thierry, s'empressa-t-il d'agir en haut lieu pour en empêcher la représentation. Mais il s'en fallut de peu qu'il n'en fût pour ses frais d'intrigues. Quelque temps après, en effet, d'Alton, qui ne se fiait
SON FIURK 327
guère à la seconde lecture, après l'échec du Duc Pompée j porta F Ivresse au Vaudeville. Le directeur de ce théâtre, M. Harmand, qui flairait un gros succès, la recul avec empressement, et il fut convenu qu'elle passerait après lu Famille Benoiton, qu'on répétait alors. Par malheur, la Famille Ih'noiton occupa l'affiche pendant un temps infini, et, quand le tour de f Ivresse arriva, M. Harmand eut la prétention de donner le rôle de Suzanne à Mlle Cellier, qu'on disait • par M. Haussmann. Comme il était au plus mal avec le préfet, d'AIton-Shée ne voulut pas accepter cette distribution. Il demandait M"1" Fargueil ou M11* Essler. On parlementa sans pouvoir s'entendre. Finalement d'Àlton-Shée retira sa pièce et la reporta au Théâtre-Français, où de nouvelles difficultés sur- . t. Ce fut tout d'abord Ed. Thierry, qui, trouvant le procédé peu correct, ajourna tant qu'il put la ide lecture (1). Ce fut ensuite Paul de Musset qui revint à la charge. Bref, la pièce fut refusée (2). Mais la vraie raison de ce refus doit être cherchée ailleurs que dans les démarches de Paul de Musset et dans l'opposition déclarée d'Ed. Thierry, à moins que cette
Ed. Thierry écrivait le 12 mai 186G à d'Alton-Shée : « Monsieur le comte, votre droit n'est peut-être pas aussi incontestable que vous le pensez, et je ne suis pas sûr que vous ne l'ayez pas perdu rl3iit votre pièce au Vaudeville ou 1 But ; mais enfin
je n'ai pa<; objection, si jusle qu'elle soit, et je ne l'élève pas
encore. Vous aurez votre seconde lecture, puisque vous persistez à vouloir en tenter l'épreuve. J'aurais mieux aimé qu'il n'en fût pas ainsi, je l'avoi: w;z certain que je ne vous ajournerai pas au-delà de
i.e comité- sera au complet. » (Lettre inédite. | — 'le lecture, par suite de diverses circonstance* qu'il serait oiseux de raconter, n'eut lieu que le |0 novembre ■
(î, L..r-. «le la première lecture, d'AIton-Shée avait obtenu trois boules blanches, trois houles routes et une noire. Ed. Thierry ne lui avait
Cas caché que la noire était la sienne. A la seconde lecture, tous les memtaient présents au début d>- I saaf un, l'admi-
nistrateur qui avait étc mandé aux Tuileries. (Note de d'Allon-Shée.)
opposition n'ait été toute politique et n'ait servi « la pensée du règne (i) ».
Quelque temps auparavant, d' Al ton-Shée, ayant rencontré Nestor Roqueplan sur le boulevard, lui demanda ce qu'il en pensait.
— Ce quej'en pense? c'est que tu ne seras pas joué.
— Et pourquoi cela ?
— Vous autres politiciens, quand vous avez vécu quelques années dans la retraite, vous vous imaginez que tout est oublié.
— J'ai usé du droit de me tromper, mais ma conscience ne me reproche pas une mauvaise action.
— N'est-ce pas toi, qui, en i84o, seul à la Cour des pairs, as condamné à mort le prince Louis ?
— Il est vrai .
— En 1847, n'est-ce pas toi qui as déclaré à la tribune que tu n'étais ni catholique, ni chrétien ?
— Parfaitement.
— Et en 1848, n'est-ce pas toi qui as présidé le comité républicain-démocratique ?
— Oui, cent fois oui.
— Et maintenant tu fais du théâtre, et tu as la pré-
(1) Dans l'intervalle il est bon de dire que la pièce avait été revue, corrigée et remaniée par Régnier qui s'y intéressait beaucoup.
«... Serai-je plus heureux que vous sur le 4e acte? écrivait-il à d'AIton-Shée, le 9 août i865. C'est sans doute fort douteux; ce qui est certain, c'est que je chercherai, et que nous aurons bien du malheur si nous ne trouvons pas quelque chose qui donne plus d'accent à ce 4e acte. C'est la partie molle de l'œuvre; il ne faut pas qu'elle reste ainsi, puisque les deux comités qui vous ont entendu sont d'accord sur ce point, comme ils s'accordent aussi sur la valeur et l'intérêt des trois premiers actes et du dernier. Encore une fois j'y rêverai à fond; je ne vous cache pas que je voudrais trouver dans les entrailles mêmes de votre sujet une belle situation. Si j'y réussis, ce qui est peut être douteux et assurément difficile, mais non pas impossible, V Ivresse avec ses quatre autres actes si bien menés, si bien réussis, doit obtenir le plus éclatant succès. — Je ne peux vous promettre là-dessus que mes efforts, comptez que je ne les épargnerai pas. » (Lettre inédite.)
SON FIVEHE 3*9
tention que Les pièces Boient représentées au Théâtre- Français ? Eli bien ! je ne suis pas dans le secret des dieux, mais je te le dis tout de même, on ne te jouera pas seulement à Bobino (i).
Koqueplan était bon prophète. D'Alton-Shée aurait dû savoir que la Politique a la mémoire longue, quand elle a intérêt à ne pas oublier.
(H Note de dAlton-Shce.