IDÉES RELIGIEUSES
l'abbé Gerbet ne rompit aucune lance contre lui, n'ayant pas le cœur à cette besogne ingrate, mais cette sortie retentissante lui causa an tel ébranlement qu'il éprouva le besoin de s'appuyer plus fortement sur le bras d'un ami (i). Cet ami-là fut M. de Salinis. 11 ne le quitta — vinurt ans après — que pour monter sur le siège épiscopal de Perpignan, M. de Salinis étant depuis longtemps évêque d'Amiens. Ordonnés prêtres ensemble, la Providence avait voulu qu'ils lussent nomen même temps aumôniers au lycée Henri IV. même qu'ils n'avaient ni le même tempérament, ni la même nature, ils n'avaient pas non plus la même manière de catéchiser les jeunes âmes dont on leur avait confié la direction spirituelle. M. de
(i) Il ne se sépara de Lamennais qu'après l'encyclique Sinr/ulari nos
nllet i834) qui condamna les l'arolescTun croyant, niais il s'était
éloigné de lui peu de temps après lui avoir fait m — i La Chênaie. le
ation écrite en la; in par laquelle Lamennais prolestait « dans les termes mêmes de la formule contenue dans le lïref du Souverain Pontife Grégoire XVI, du T> octobre i833, suivre uniquement et absolument la doctrine exposée dans L'Encyclique du même pape, et s'engager à ne rien écrire qui ne soit conforme à cette doctrine ». — Cela ressort du fragment suivant d'une admirable lettre (inédite) écrite par Lamennais à son neveu Elie de Kertanguy, le îG juillet i834, le lendemain par conséquent de l'Encyclique Siiujulari nos, mais avant qu'elle fût connue :
«... Je serais lâché, disait-il, que M. <»erbet pensât que j'ai changé de sentiments à son égard. 11 n'en est rien. Seulement notre position tive a changé. Il B'est éloigné de moi, je ne me suis point étoile lui. Les convenances on, si l'on veut, les nécessités de sa posipon ont exigé de loi de; à la bonne heure, je ne
m'en plains pas, nuis il n'e as moins qu'il existe entre nous
maintenant une séparation à r:ie:> veux incompatible avec tout ce que renferme pour moi le doux cl saint nom d'ami, quoique non pas.', à Dieu, avec un aulrc deirr.: d'attachement très uncère. Je n 'ai jamais rompu aucuns liens; beaucoup de liens rompus ont cependant laissé de profondes cicatrices dans mon âme. A mesure qu'on avance dans la vie, on remercie Dieu de ces amères épreuves qui nous eu adoucissent la (in.
Lorsque l'Encyclique sera connue, envoie-moi les journaux qui en parleront, s'il en est qui disant quelque chose de remarquable... » (Lettre communiquée par M. Macqueron.)
Salinis était un petit homme joufflu, d'une grande finesse d'esprit, très insinuant et très mondain, qui se préoccupait surtout de l'observance des pratiques extérieures et n'était heureux que lorsqu'il avait fait asseoir un grand nombre d'enfants à la sainte table. M. Gerbet, son suppléant, était de taille élevée et plutôt maigre et fluet; son esprit était vif et primesautier, ses manières affables, sa voix faible et douce et son regard plein de feu ; mais sa piété était si scrupuleuse et si sévère qu'il n'acceptait que les adhésions sincères et réfléchies. Elles étaient alors assez rares, car il n'y avait pas beaucoup de piété parmi la jeunesse universitaire. Il y en avait même si peu que le gouvernement de la Restauration avait jugé à propos de faire prêcher le Carême, dans tous les lycées de Paris, par les prédicateurs en vogue.
« Le chef des missionnaires, dit le comte d'Alton- Shée dans ses Mémoires, l'abbé de Janson, avec sa figure de Satan converti, cherchait à impressionner nos imaginations par le récit de sa miraculeuse conversion, de ses austérités surhumaines, de son pèlerinage à Jérusalem, et surtout par une effrayante peinture du supplice des damnés. Le prince abbé de Rohan, avec sa coquetterie chevaleresque, s'adressait à nos sentiments d'honneur et de patriotisme: « Jeunesse française ! jeunesse chrétienne ! compatriotes de saint Louis, de Jeanne d'Arc,de Bayard ! comment pourriez-vous déserter la foi de tant de héros ou de saints ? » D'autres, les abbés Fayet et Guyon, plus hardis en apparence, rétorquaient à leur aise, dans des discussions sans réplique, les arguments supposés de l'incrédulité ; enfin, l'illustre auteur de Y Essai sur l'indifférence, introduit par son fervent disciple
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l'abbé Gerbet, réunissait les [»lus à-és dans des conférences <>ù sa science et son génie luttaient avec avan- ; i lie les objections timides et la raison désarmée des enfants t i |. »
Alfred de Musset, connue d'AIton-Shée, fut catécliisé par l'auteur des Considérations sur le Dogme générateur de la Piété catholique^ et, plus heureux ijue lui, fut admis, en [8a4i a fairesa première communion.Cela n'a l'air de rien, et c'est beaucoup, quand on connaît la sévérité de ce directeur de conscience. D'ailleurs, de tous les actes religieux delà vie, il n'en est pas qui laisse aux cœurs bien nés un souvenir plus tendre et plus vivace. Cependant l'ensei ment de l'abbé (jerbet ne semble pas avoir produit sur l'esprit du jeune Musset des effets immédiats, car je vois que, trois ans plus tard, au concours de philosophie, sa dissertation latine, qui avait été classée première pour le fond et la forme, n'obtint que le ad prix, à cause du peu de développement qu'il avait donné au coté religieux de la question. Mais à peine élait-il sorti du lycée Henri IV qu'il se mit à étudier les divers systèmes philosophiques qui, depuis les temps les plus reculés, se sont partagé le domaine de l'aine ; et son frère nous raconte qu'il le vit passer tour à tour de Descartes à Spinoza et de Cabanis à Maine de Biran,sans pouvoir jeterl'ancre nulle part. Il n - le seul que l'élude de la philosophie ait
troublé et dévoyé de la sorte. Jouilroy, pour ne citer que ce contemporain illustre, connut lui aussi tous les touri. te peut causer la recherche de la vérité,
et après avoir expliqué eu des pages poignantes <lom-
Mct Mémoires, t. I, pp. a3-a4.
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ment les religions finissent, il finit, comme tant d'autres, entre les bras de la religion.
Ce n'est donc pas la philosophie proprement dite qui ouvrit à Musset les sources de la croyance. Ce serait plutôt la littérature et la poésie, on sait à la suite de quelle trahison et de quelle douleur. Pourquoi s'en montrer surpris? La plupart des écrivains romantiques qui ont fait partie des deux Cénacles (1824- 1829) ne sont venus à Dieu que par cette voie plus ou moins païenne. Ceux qui étaient nés à la fin du dixhuitième siècle furent convertis par les splendeurs du Génie du Christianisme. Ceux qui atteignirent l'âge d'homme en 1820 le furent par les beautés religieuses des Méditations. Musset, qui n'eut vingt ans qu'en i83o, ne goûta Lamartine que plus tard. À cette époque il disait des Harmonies qui venaient de paraître : « Tout cela ne vaut pas Faublas! » Qu'il y ait eu plus de pose que de sincérité dans cette préférence, je le veux bien, mais c'est un fait dont témoignent les Contes d'Espagne et d'Italie, que la poésie catholique le laissait alors absolument froid. A l'encontre de Sainte-Beuve, qui, hier encore, jouait au Werther carabin, il n'appréciait même pas le mysticisme énamouré de l'auteur d'Arthur. Il ne traversa pas comme Joseph Delorme la crise de Volupté. Il n'éprouvait pas le besoin d'aller prier dans les églises, de suivre les conférences de Juilly,par sympathie pour Lamennais. L'idée ne lui vint pas non plus de s'affilier au Saint-Simonisme, ni même d'aller voir, rue Taitbout ou rue Monsigny, « comment se fonde une religion ».
Il regarda passer le grand mouvement de rénovation religieuse et sociale, issu de la révolution de Juillet,
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sous les ombrages du jardin d'Epicure. Mais ce jardin de délices a son arbre de la science, comme le Paradis terrestre. Quand il eul mangé du fruit défendu,
la femme qui l'avait tenté lui causa Je tels cbagi que, s'il faut en croire son récit, il essaya deux fois d'y mettre un terme par le suicide. C'est alors qu'il se souvint du Cruci/îx de Lamartine, de la petite croix d'ébène qu'il avait aperçue uu jour sur le sein de Brigitte (i),du Christ d'ivoire qu'il avait naguère aspergé d'eau bénite sur le lit de mort de son père.
Lamartine, c'est là, dans cette rue obscure,
A-~-.i< sur une borne, au fond d'uu carrefour,
Les deux mains sur mon cœur, et serrant ma blessure,
|j sentant y saigner un invincible amour:
; là. dans cette nuit d'borreur et de détresse, Au milieu des transports d'un peuple furieux Qui semblait en passant crier à ma jeunesse : « Toi qui pleures ce soir, n'as-tu pas ri comme eux? » C'est là, devant ce mur, oà j'ai frappé ma tête,
deux foi» lu fer sur mon sein nu, C'est là, le croiras-tu, chaste et noble poète, Que de tes chants divins Je me suis souvenu (2).
M""" Lardin de Musset me disait un jour que son frère, sur le point de quitter Venise, était entré dans une chapelle au moment où un jeune prêtre faisait embrasser une relique à la foule prosternée, et que la vue de ce spectacle, l'onction du jeune prêtre, l'avaient impressionné si fort qu'il s'était agenouillé et avait baisé la relique à son tour. Voilà bien de ces coups inattendus par où Dieu se manifeste à ceux qui le cherchent ou qu'il veut attirera lui!...
Ce que le s invenir de Lamartine avait commencé dans le cœur du poète, il était réservé de le finir, de le
(i) Cf. la Confession d'un Enfant da siècle, (a) Lettre à Lamartine.
continuer tout aumoins, aune grande dame qui fut, elle aussi, une victimede l'amour. Je sais de bonne source, en effet, que ce fut la belle marquise de Castries qui inspira à Musset les vers immortels de l'Espoir en Dieu. C'était en 1 838, trois ans après la rupture définitive des amants de Venise. Mlle de Maillé avait eu de grands succès dans le monde aussitôt après son mariage avec le marquis de Castries. Elle n'était pas précisément jolie de figure, mais elle avait des cheveux d'un blond ardent, la taille souple, une physionomie d'une vivacité singulière et une grâce de mouvements qui provoquaient l'admiration, quand elle faisait son entrée un peu tard, sur l'heure de minuit, dans un bal delà cour. Elle s'attacha bientôt d'une passion sérieuse à M. de Metternich, fils d'un premier lit du prince-ministre. Elle l'accompagna en Italie, et lorsqu'il mourut de la poitrine, elle le soigna jusque dans l'agonie avec un dévouement sans bornes. Sainte-Beuve, à qui j'emprunte ces détails, possédait la croix d'argent que le malade avait baisée de ses lèvres mourantes; elle la lui avait confiée dans un jour d'effusion, au moment d'un départ pour un voyage. Revenue d'Italie en France à demi paralysée des membres inférieurs, mais ayant conservé la grâce des gestes, et avec un goût très vif de l'esprit, elle se lia avec Balzac, qui l'a mise dans ses romans sous le nom de duchesse de Langeais, et avec Jules Janin. Puis le roman de Volupté, qui lui avait plu, commença de Sainte-Beuve à elle une liaison qui devint vite une tendre amitié. Les Pensées d'août en offrent plus d'un témoignage (i).
(i) Ce sonnet, notamment, que Sainte-Beuve adressait à Mme de Castries, au mois d'août i838, pendant qu'elle était à Dieppe : D'ici je vous voyais eu fauteuil sur la plage, Roulant assise et Reine, aux liots que vous rasez,