MADAME ALLAN-DE3PREAUX
peu à son intention (i),il multiplia ses visites, et que M"« Samson-Toussaint,qui s'était aperçue de ses assiduités, se permit de dire, un jour, à M"^® Allan :
— Prenez garde, Louise, il me semble que vous recevez beaucoup M. de Musset?
Mais elle s'empressa de lui répondre :
— Ne craignez rien, ma bonne amie, je suis assurément très flattée des hommages que me rend M. de Musset, mais quant à lui céder jamais, c'est autre chose. Je connais trop le personnage et me doute bien que ce ne serait qu'une passade.
Passade! non, il avait trop de respect pour elle. Méditez le sonnet suivant, qu'il lui adressait vers cette époque :
Se voir le plus possible et s'aimer seulement
Sans ruse et sans détours, sans honte ni mensonge,
Sans qu'un désir vous trompe ou qu'un remords vous ronge,
Vivre à deux et donner son cœur à tout moment !
Respecter sa pensée aussi loin qu'on y plonge. Faire de son amour un jour au lieu d'un songe, Et dans cette clarté respirer librement — Ainsi respirait Laure et chantait son amant.
Vous, dont chaque pas touche à la grâce suprême, C'est vous, la tète en fleurs, qu'on croirait sans souci, C'est vous qui me disiez qu'il faut aimer ainsi.
Et c'est moi, vieil enfant du doute et du blasphème.
Oui vous écoute, et pense, et vous réponds ceci :
Oui, l'on vit autrement, mais c'est ainsi qu'on aime (2) I
(i) Ce proverbe fat joué pour la première fois, le 3 mai i84g, dans les salons de Pieyel, au profit des pauvres. 11 était distribué ainsi : la comtesse de Vernon, — M^^ Allan; Germain — Got; le baron — Vohiys ; le marquis de Valberg — Mailland. Quelques jours après, Alfred Tattet écrivait à Félix Arvers : « Musset a été ravi de sa soirée chez Pleyel et prétend que les feuilletonistes n'écraseront pas une feuille du délicieux petit bouquet qui lui a passé sous le nez ce jour-là. » (Lettre inédite. — Papiers d' Arvers.)
(a) Ce sonnet autographe a été trouvé dans les papiers de M™« Allan.
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Cependant, M^i^ Samson-Toussaint, qui avait quitté son amie le 21 mai 1849 pour se rendre au Brésil, n'était pas sans appréhensions.
Trois mois après elle recevait de M™e Allan la lettre suivante :
Paris, 17 juillet (1849).
a Chère bonne Adèle, d'abord avant tout, je suis allée voir vos enfants. Votre père y était venu déjà et y avait déposé deux couronnes blanches. J'ai fait ôter les pâquerettes usées et les ai fait remplacer par des pervenches blanches et roses. J'ai placé un bouquet d'œiliets blancs et un bouquet de boutons de roses en haut de la croix. Je me suis occupée du petit dessin, mais ce n'est pas facile, parce que Jollivet m'a dit qu'il fallait un paysagiste pour que ce fût bien: — enfin j'espère que je pourrai vous envoyer cela pour vos élrenncs.
« Chère enfant, pendant que votre existence change, la mienne est changée, vous le pressentiez peut-être dans les derniers temps, bien qu'il n'y eut rien de sérieux. En revenant du Havre (i), je vous ai écrit, je ne sais si vous avez reçu ma lettre. Quand les choses ne sont pas sérieuses, elles peuvent tramer indéfiniment, mais lorsque cela devient grave, c'est aussi avec une rapidité effrayante qu'elles s'achèvent. Voilà ce qui m'est arrivé, ma pauvre amie; je n'ai guère besoin, je pense, de vous faire de préambule, et vous savez de qui je veux parler. Je commence par vous dire que je suis à la grâce de Dieu et que je ne fais nul projet d'avenir. Faut-il que je vous raconte les détails
(i) M"" Aliaii avait tant d'affection pour M™» Samson-Toussaint qu'elle avait fait le voyage de Paris au Havre uniquement pour l'embrasser avant son départ pour le Brésil.
MADA.ME ALLAN-DESPREAUX
après vous avoir dit sans préparation ce qui en est? J'ai passé, en vous quittant, quelques jours dans un trouble profond. Ah ! que vous me manquiez, cher cœur ami! Vous êtes partie bien mal à propos pour moi! Un jour, ilfaut portant que vous sachiezles choses, le i3 mai, jour à noter, je suis allée dîner chez Scribe (vous étiez encore à Paris); j'ai reçu, avant, la visite d'un homme mécontent, tourmenté, maussade, comme tout amoureux a le droit de l'être. — Sa façon d'être m'a semblé assez dure, je l'ai laissé se calmer tout seul et n'ai rien témoigné. Cela a duré huit jours pendant lesquels je ne l'ai pas vu, — et je me disais : « Tant mieux, je m'en occupais trop et ma conscience en était troublée. » — Vous êtes partie et je n'ai plus pensé qu'à vous — c'est-à-dire... pensant encore beaucoup à lui et faisant dans ma tète des romans impossibles ou que je croyais tels.
« A mon retour du Havre, j'ai trouvé une lettre repentante où l'on m'apprenait une maladie très grave faite pendant ces huit jours d'absence. On me priait, dans cet état de souffrance, d'écrire un mot, même fâché. Par suite de cette correspondance, qui a duré deux ou trois jours, un beau soir, on m'a ramenés jusqu'à ma porte, et tout simplement, très sincèrement et très vivement, on m'a dit m'aimer de cœur, ne penser qu'à moi, et on m'a avoué que celte maladie était la suite de folies dans lesquelles on s'était replongé pour échapper à la peine que je causais. Depuis cinq mois qu'on était sage, ce coup avait été plus violent que jadis, et on avait manqué en mourir. Gomme j'avais de cela quelques preuves, et (jue d'ailleurs, à travers tous ses défauts, il a l'extrême qualité de ne jamais mentir, je l'ai cru. Il m'a montré de
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l'attachement et aussi du respect. Ceci m'a touchée. Cependant je me débattais et je ne le voulais pas. Les choses en étaient venues à tel point qu'il fallait dire oui ou non. J'ai pris tout un jour pour me donner le courage de dire non^ car c'était à regret, je ne vous le cache pas, mais j'avais tant de raisons pour ne pas le vouloir ! — Enfin, ne me sentant pas la force de dire non chez moi, je lui écris de venir le soir à ma loge pendant le deuxième acte à' Adrienne (i). Il s'est mépris sur ces quelques lignes et a cru à un consentement. Aussi , lorsque nous nous sommes trouvés seuls, il a eu un tel élan de joie, si vrai et si senti, que j'en ai été frappée au cœur comme d'une flèche. J'ai pourtant poursuivi mon dessein de refuser, mais, à dire vrai, bien gauchement et non plus avec cette raison que je m'étais promis d'avoir. S'il ne m'eût pas aimée, il s'en serait bien aperçu, mais, loin de là, il s'est mépris et m'a crue une froide coquette qui voulait se jouer de lui. Je ne l'étais guère, dans ce momentlà, je vous le jure.
« Après avoir pris mon refus doucement et tristement; après m'avoir dit que je m'abusais sur son sentiment pour moi, que ce n'était ni un caprice ni une aventure passagère, mais une affection sérieuse et durable, une amitié tendre fondée sur de grands rapports d'esprit, de scouts, de talent et aussi parce que ma personne lui plaisait, qu'il m'aimait sérieusement et qu'il allait avoir beaucoup de peine; après m'avoir dit tout cela avec douceur et bonté, d'un ton très naturel et convaincu, tout à coup cette tête folle est partie, et dans sa déraison il était impossible de ne pas
(i) Adrienne Lecoaureur, représentée pour la première fois le i4 avril 1849.
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voir clairement de l'amour. Et il m'a quittée passablement furieux. Pour moi, cette entrevue avait achevé de me tourner la tête, et depuis ce moment je ne puis pas dire que je l'aie très saine. Je ferme les yeux et les oreilles pour ne pas voir ma folie. Enfin, achevons. Je lui ai écrit avant la fin du spectacle et suis allée moi-même, à minuit, porter ce billet à sa porte. J'ai passé une nuit des plus ag-itées et enfiévrées et, lorsque le jour est venu, j'en étais à m'avouer qu'il n'y avait plus moyen d'y durer. J'ai envisag-é ma situation et, à l'aide de sophismes, je me suis persuadée que j'étais libre. J'étais malade, abattue et exaltée en même temps. Il m'avait écrit pour me demander pardon de sa sortie de la veille; puis il est venu et enfin je me suis donnée librement et par un penchant vraiment irrésistible, mais aussi avec une profonde tristesse, arrang-ez cela. Voilà la première partie de mon histoire, je reprends le récit de la seconde.
« Après les premiers jours passés à se chercher et à se connaître, il est survenu un orage effroyable entre nous, dans lequel perçait beaucoup d'amour mêlé à des choses que je ne pouvais supporter. Rentré chez lui, il a été pris d'un accès de délire, il y est sujet lorsque sa tête s'exalte, ce qui tient à ses anciennes et funestes habitudes. Dans ce cas, il a des hallucinations et parle avec des fantômes (i). Là, dans son
(i) Ce fait est confirmé par Adèle Colin, aujourd'hui M™« veuve Maxtellet, son aucienne gouvernante. On lit dans ses Souvenirs :
« Uujour, vers les six heures du soir, j'entendis des cris, des pleurs; c'était la dame d'en face, qui me dit que son mari était mort. M. de Musset n'était pas encore rentré et ne vint que tard pour dîner. J'écrivis à AI. Desherbiers, son oncle ; je lui racontai l'événement. Je le priai devenir passer la journée du lendemain à la maison. <> Vous trouverez, ajoutai-je, un prétexte pour rester avec M. Alfred... »
« Quand Monsieur rentra le soir comme d'habitude, je ne dis pas ua mot de la mort du voisin. M. de Musset n'aurait pas aimé à savoir la
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délire, il m'a vue irritée, triste, et refusant de lui pardonner. Ses larmes, ses supplications, son désespoir ont tout appris à sa mère, et lorsqu'il est revenu à lui il lui a tout avoué. Elle a été enchantée en apprenant tout cela, car il avait, depuis longtemps, donné de moi à sa famiile une opinion dont vous seriez contente. Bref, j'avais pardonné, quand, quelques jours après, un de ses accès de jalousie est venu tout gâter. Sa tête, qui est très faible, est parlie de nouveau, et cette fois il a disparu pendant quatre jours, sans que personne sût ce qu'il était devenu. Comme j'étais horriblement inquiète après avoir écrit trois fois dans la journée (la première), j'étais venue à sept heures du soir, annonçant que je reviendrais à dix. En effet, comme j'approchais avec ma voiture (i), qui trouvé-
mort si près de lui. Il se coucha après avoir soupe. Vers les deux heures du malin, je fus réveillée par un grand coup de sonnette; je courus à la chambre de monsieur ; je le trouvai méconnaissable, cq proie à une terreur affreuse. Il me dit en désignant les pieds de son lit : « Mettez-vous là, à la place qu'occupe un croque-mort ; il me dit « qu'il m'attend, il a un drap noir sur le corps ; aussitôt que vous ces- « sez de parler, il reparait. »
«J'allumai toutes les bougies, j'ouvris les fenêtres, et enfin le jour dissipa cet affreux cauchemar.
« Quand M. de Musset fut plus calme, il me demanda des nouvelles du voisin Je lui dis qu'il était parti à la campagne, il y avait une quinzaine de jours et qu'il allait bien... Il me dit : « Quand j'ai vu cette o vision, j'ai pensé qu'il était mort î »
(i) C'est dans une voiture aussi, dans celle de George Sand, que M^'de Musset consentit à confier son fils à Léiia. « On vint m'avertir que quelqu'un me demandait en bas ; je descendis, suivie d'un domestique et n'y conr.prenant rien. Je montai dans cette voiture, voyant ime femme seule. C'était elle. Alors elle employa touie l'éloquence dont elle était maîtresse à me décider à lui confier mou fils, me repétant qu'elle l'aimerait comme une mère, qu'elle le sois-nerait mifux que moi. Que sais-je? La sirène m'arracha mon consentement. Je lui cédai, tout eu larmes et à contre cœur, car il avait une nicre prudente, bien qu'elle ait osé dire le contraire dans Elle et Lui. » (Lettre de M°« de Musset à son fils Paul, du 10 avril 1809 ) Cette lettre fut écrite après la lecture du Magasin de librairie, qui, dans sa livraison du 10 avril 1859, avait publié la I" partie de Lui et Elle.
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je devant la porte qui m'attendait ? Sa mère, âgée de soixante-douze ans, morte d'inquiétude, me serrait les mains, me parlait avec une tendresse et une bonté touchantes, me demandant pardon avec le tact d'une femme du grand monde, puis me disant combien elle se sentait heureuse que je voulusse bien aimer son fils qu'elle adore. — Là, dans cette conservation qui a duré deux heures dans ma voiture, les mains entrelacées, les larmes aux yeux, elle m'a raconté et confirmé tout ce qu'il m'avait dit. Elle m'a conté encore bien d'autres choses qu'il m'avait tues et j'acquis la preuve qu'il ne m'avait pas trompée et qu'il m'aimait sérieusement. Sa mère m'a dit : « Sauvez-le, vous le pouvez, il vous aime assez pour cela. Il était guéri de ses écarts, il s'y est replongé à cause de vous (il me l'avait dit lui-même). Sauvez-le, je vous le confie et aidez-moi. » Puis elle me dit: « Dès qu'il rentrera, je vous ferai prévenir, fût-ce au milieu de la nuit. »
« On était au fort du choléra. Elle tremblait qu'on ne le lui ramenât sur une civière, et moi qui me disais que j'en étais en partie cause, jugez !
« Enfin sa mère est partie chez sa fille (i),sans avoir pu savoir ce qu'il était devenu.
« A son retour (à lui) quelques jours après, désolé et honteux de sa conduite, car il avait dû accompagner sa mère qui était partie seule, il m'a priée de lui écrire, n'osant pas le faire lui-même. Je l'ai fait et elle m'a répondu une lettre charmante. En outre, plus tard, il lui a écrit sur sa situation actuelle et il m'a montré la réponse de sa mère. J'y ai vu la joie qu'elle sentait de le savoir aussi heureux qu'il lui disait l'être, et pour
(i) r.!""» Lard in de Musset, qui habitait Angers depuis son mariag-e.
moi des actions de ^râce et d'amitié partant du cœur et qui m'ont encore prouvé que j'étais vraiment aimée (i).
« J'achève en vous disant ma vie actuelle. J'ai loué, ou pour mieux dire nous avons loué une maison de campagne à Ville-d'Avraj, et c'est de là que je vous écris. Mon cong-é est commencé depuis quatre jours. Je n'ai dit à personne où j'allais et je compte m'ensevelir ici pour six semaines. Sait-on la vérité? Je l'ignore. Ce qu'il y a de certain, c'est que je ne rends pas la chose publique. Elle se saura, je n'en doute pas, mais du moins il y aura du décorum.
« La maison où je suis est toute petite, mais très gentille. C'est un pavillon à l'italienne. Le jardin est grand et charmant, plein de fleurs, une petite pièce d'eau avec un bateau. Je suis là délicieusement. J'ai un piano, car je me suis remise avec fureur à la musique, vu qu'il en est passionné et qu'il est impossible d'avoir des idées et des sensations plus calquées les unes sur les autres en musique, littérature et en tout ce qui tient aux arts. Pour les caractères, difrérence notable sur beaucoup de points, pourtant ils se touchent par quelques-uns, mais il faut bien dire que c'est
(i\ En même temps, la mère de Musset écrivait à sa gouvernante : o Je vous remercie, Mademoiselle, de me donner des nouvelles de mon fils ; vos lettres m'ont fait du bien. J'en av«is çrand besoin, car vous savez dans quel état je suis partie; la santé d'Alfred est loin d'être bonne, nous savoas que prcstjue toujours la grande crise est précédée par plusieurs jours de souffrance ; je vous prie en conséquence, ma chère mademoiselle Colin, de vous assurer de l'état dans lequel il est, même s'il reste chez M"^« Allan ; vous pouvez, sous prétexte de lui porter une lettre, s'il en vient pour lui, aller le voir, el, s'il tombe sérieusement malade, vous pouvez offrir vos services à M™*^ Allan, qui sera bien heureuse de vous trouver : car personne ne sait le soigner comme vous quand il a ses crises nerveuses... »
(Dix ana chez Alfred de Musset, par M™* veuve Martellet, née Adèle Colin, p. lao.)