‹ Alfred de MussetChapitre 12 sur 21 · MADAME ALLAN-DESPRÉAUX · texte numérisé non relu

MADAME ALLAN-DESPRÉAUX

là le côté délicat. Il y a dans cet être deux hommes, — l'un que j'adorerais s'il était toujours le même, l'autre que je n'aime guère, je l'ai avoué franchement. Je remarque déjà quelques modifications, bien légères il est vrai, mais assez réelles pourtant.

« Il doit travailler. Il a encore bien des idées en tête et de bonnes et de jolies, mais l'habitude de l'oisiveté et la fatig-ue de sa vie passée lui ôtent l'énergie nécessaire. Puis c'est une nature fantasque, mobile, indépendante et qui ne se soucie de travailler que lorsque l'inspiration lui vient et qui ne va jamais audevant. Il a pourtant fait l'autre jour des vers en m'attendant sur ma terrasse (i). Aujourd'hui nous avons lu, critiqué, admiré, car il a encore l'enthousiasme et l'émotion. Les larmes lui viennent de beaux vers ou de belles mélodies, et lorsque son imagination est hantée par le beau, il est l'homme du beau de ses livres.

(( Nous avons chanté, il a dessiné et fait mon portrait. Puis, rentrés du salon à minuit, je vous écris pendant qu'il dort dans sa chambre auprès de la mienne.

« Voilà ma vie. Durera-t-elle? Je n'ose pas y penser et je laisse couler les jours, acceptant le chagrin et la joie, car ils alternent. Je tâche de me résigner à l'un et de ne pas trop en soutïrir,et je jouis de l'autre autant que je peux... Bonsoir, il est trop tard pour continuer, et voilà mon inquiet personnage qui se

(i) Voici quelques-uns de ces vers que M™° Martellet a recueillis dans ses Souvenirs :

« Puis je viens retrouver la place bien-aimée.

Des fleurs d'or et d"are:ent la pplouse embaumée.

Et cette vérité qu'on a tant blasphémée

-Me vient alors au cœur, que ce monde si beau

Ne peut manquer d'un père, et n'être qu'un tombeau! »

l88 ALFRED DE MUSSET

lève pour la seconde fois pour me regarder écrire cette long-ue lettre (dont il ne sait pas le contenu). Ne voilàt-il pas qu'il se met à faire des vers, en charge il est vrai : je deviens poète aussi, car je l'aide. Bonsoir, à demain matin.

c< Louise Allan.»

Après avoir iu cette confession, où le cœur de l'amante est mis à nu et comme au vif, le seul mot qui vienne à l'esprit est celui-ci : « Pauvre femme ! »

J'ai voulu voir la petite maison de campagne où ]yjme Allan était allée a s'ensevelir » dans l'espoir sans doute que la solitude et le voisinage des grands bois retiendraient, son charme aidant, l'amant fantasque auquel elle avait associé sa vie. Elle est située tout en haut de Ville -d'Avray, au bord de la route de Versailles, à deux pas de la vieille église, qu'elle regarde par deux fenêtres jumelles, ouvertes à la hauteur du premier étage dans un mur plein, tapissé de lierre. At-elîe changé de physionomie depuis iS/fg? Extérieurement, non. On y entre par une grille en fer qui est bien du temps, ou encore par une petite porte ornementée dans legoûlde l'Empire, au milieu de laquelle se détachent^ sur une sorte de cartouche ajouré, les initiales « J. P. » du sculpteur Pradier, à qui cette villa appartenait. Seulement elle ne devait pas avoir de vis-à-vis sur la route, et du côté du jardin, ombragé d'arbres magnifiques, on l'a défigurée en la flanquant, pour l'agrandir^ d'un autre bâtiment coiffé comme elle d'un toit à l'italienne. Quant à la pièce d'eau, elle

MADAME ALLAN-DESPP.ÉAUX I 89

n'existe plus : on l'a remplacée par une terrasse d'où la vue s'étend, au midi, sur une colline boisée. — En somme, comme le disait M™'' Allan, c'était une gentille maison et dans un cadre de verdure bien fait pour reposer l'esprit.

Cependant je ne pus me défendre d'un sentiment de tristesse en la reg-ardant. Ceux qui l'habitent aujourd'hui ne se doutent pas des scènes de joie et de larmes dont elle retentit tout un été. Savent-ils seulement qu'Alfred de Musset y vécut un de ses derniers caprices? Les gens de VilIe-d'Avray que j'interroge connaissent tous la maison de Balzac, — surtout depuis que Gambetta y rendit l'àme, — mais celle de Pradier ne leur dit rien, et je la chercherais peut-être encore si un naturel dupays n'avait fini par me l'indiquer...

Tout à coup, au moment où je me retournais afin de la contempler une dernière fois, une fenêtre s'entr'ouvre au-dessus du mur tapissé de lierre. Je m'arrête etjdans la clarté mourante du premiercrépuscule, j'aperçois une figure de femme qui se penclie en avant comme pour voir venir quelqu'un sur la route. C'en est assez pour évoquer à mes yeux la mélancolique image de M™^ Allan. Que de fois, elle aussi, elle regarda le soir par la fenêtre de sa chambre, épiant Musset qui était parti le matin irrité ou malade, et qui tardait à revenir I II lui arrivait souvent, en effet, de rester trois ou quatre jours à Paris sans donner de ses nouvelles. C'étaient pour elle autant de jours de supplice. Elle se rendait au quai Voltaire, où sa gouvernante lui disait généralement qu'elle ne l'avait pas vu. Elle allait et venait dans Paris comme une âme en peine, cherchant partout le fugitif et ne le trouvant pas. De guerre lasse, elle revenait à Ville-d'Avray, et

igo

quelquefois c'était lui qui lui ouvrait la porte. Comme elle était heureuse alors ! et que ses larmes étaient vite essuyées ! Pour fêter le retour de l'enfant prodigue, on faisait de la musique jusqu'à onze heures ou minuit ; elle chantait, il disait des vers, la nuit achevait le raccommodement, et, après quelques jours de calme et de tendresse, la même comédie recommençait. C'était toujours la jalousie qui était cause de leurs brouilles. Jalousie de qui ? Jalousie de quoi? De tout et de rien, d'une chimère ou d'une ombre. Il était jaloux d'elle, de son frère Paul, de sa mère, de sa sœur qu'il aimait au fond de tout son cœur ulcéré et endolori, mais qu'il accusait à tort et à travers, dans ses moments de folie, de n'avoir jamais su faire son bonheur, quand tous y travaillaient à qui mieux mieux.

Un jour, — c'est M'"® Samson-Toussaint qui me lisait ce détail dans une lettre de son amie, — un jour ]\Iine AUan lui ayant demandé gentiment de lui présenter son frère, il lui répondit sur un ton qui n'admettait pas de réplique :

— Ah ! ça, non, par exemple, car je sens que vous l'aimeriez mieux que moi !

Une autre fois, beaucoup plus tard, — je tiens ce fait de M™» Martellet elle-même, — M^^e AUan ayant eu besoin, pour ses intérêts, d'aller dans un établissement de crédit quelconque, il fut pris de je ne sais quel soupçon et ne fut rassuré que lorsqu'il l'eut décidée à emmener sa gouvernante avec elle.

Une pareille vie était un véritable purgatoire, pour ne pas dire un enfer, et j'admire que iM'"^ Allan ait pu la supporter si longtemps. Encore n'ai-je pas tout dit. J'ouvre le volume de Souvenirs de M"^^ Martellet et je lis entre les lignes que M'"^ Allan avait à se

MADAME ALLAN-DESPREAUX

défendre aussi contre les excès de zèle de cette gouvernante qui, sous prétexte que la mère de Musset lui avait recommandé de ne jamais le quitter, même à Ville-d'Avray, ne pouvait souffrir, quand il était malade, que sa maîtresse s'installât au pied de son lit. Un jour qu'il était rentré chez lui avec la fièvre, M^i^ Colin, avertie par un billet que M™^ Allan viendrait le voir vers deux heures, profita de ce qu'il dormait pour avancer sa montre, de manière à lui laisser croire, s'il se réveillait, que l'amie avait oublié l'heure du rendez-véus. Puis elle ferma toutes les issues afin qu'il n'entendît pas les coups de sonnette. M™® Allan arrive, se pend au cordon de la porte, sonne, frappe, et dans son impatience fait claquer ses doig-ts (encore un détail qui m'est donné par sa gouvernante). Personne ne répond. Furieuse, elle redescend sur le quai, regarde les fenêtres de l'appartement de Musset et, n'y découvrant aucun signe de vie, s'éloigne en maugréant. Le soir, elle envoie prendre des nouvelles du malade : M^'" Colin répond que monsieur garde le lit et lui a défendu de lui donner aucune lettre et de recevoir qui ce soit. Enfin, deux ou trois jours après, quand M'^^ Allan est admise auprès de lui, c'est pour s entendre reprocher de n'être pas venue à l'heure indiquée par elle — : « Je vous ai attendue deux heures, — lui dit-il, — vous m'avez empêché de dormir ! »

Pendant ce temps-là la gouvernante riait tout bas derrière la porte.

Mais M"^^ Allan n'était pas si dupe qu'on pourrait

a; F1\ED DE MUSSET

le croire. Cette lettre, adressée par elle à M™® Samson-Toussainten octobre 1849, témoig-ne, au contraire, que, si l'amour lui avait tourné un moment la tête, il ne lui avait pas pris toute sa raison :

« Je suis aimée et même adorée, plus encore maintenant qu'au commencement; mais il y a des points par lesquels nous nous touchons si rudement qu'il y a douleur pour tous deux, et douleur si insupportable que, dans ces moments-là, ni l'un ni l'autre ne peuvent plier. S'il se montrait toujours du côté que j'aime, il n'y aurait rien de si doux ni de si beau. Mais malheureusement il y a Vautre lui, auquel je sens que je ne m'habituerai jamais. Déjà deux fois j'ai brisé ou voulu briser ce lien qui par instants n'est plus possible. Ce sont des désespoirs auxquels je ne sais pas résister, des attaques de nerfs qui amènent des transports au cerveau, des hallucinations et des délires. Ma présence, ma main dans les siennes, un mot d'affection font disparaître tout cela comme par enchantement. Puis ce sont des repentirs tout aussi exaltés, des joies de me recouvrer, des reconnaissances qui m'émeuvent et qui me font de nouveau rentrer dans la joie que j'ai voulu quitter. Quelle tête à l'envers, ma chère amie! L'amour le grise aussi bien qu'autre chose. Par moments, l'ivresse en est sublime, mais que d'autres instants où elle n'est presque pas tenable ! C'est un labeur que de se laisser aimer par lui. C'est par l'orgueil immense de son caractère, et la fierté incontestable du mien que nous nous froissons. Cet orgueil n'est pas justement celui devant lequel je plierais avec bonheur, celui du poète, celui du talent et de la renommée; point du tout. Ici, il n'y en a pas. Votre père serait bien étonné d'entendre apprécier ainsi par l'au-

■ '■rf..

La Poésie

d'après le tableau de Carlo Dolci (Galerie Corsini à Florence)

MADAME ALLAN-DESPRÉaUX I q3

teur lui-même ces œuvres qu'il n'aime pas. II est vrai que ces jugements, si modestes et si sincères, je vous le jure, ne sont portés que devant moi. C'est dans l'épanchement de l'intimité qu'ils se font jour; devant le public, il n'est pas si humble.

« Que vous dirai-je encore? Son passé désordonné laisse des traces indélébiles. Avec un caractère ombrageux, la méfiance et le soupçon ne se présentent qu'au milieu d'un cortège de ressouvenirs très amers à entendre et qui, à tout prendre, sont ceux d'un exlibertin. Je ne les supporte pas, et alors querelles, pardons et réconciliations. Voilà! je n'ai jamais vu de contrastes plus frappants que les deux êtres enfermés dans ce seul individu. L'un, bon, doux, tendre, enthousiaste, plein d'esprit, de bon sens, naïf (chose étonnante), naïf comme un enfant, bonhomme, simple, sans prétention, modeste, sensible, exalté, pleurant d'un rien venu du cœur, artiste exquis en tous g"enres, sentant et exprimant tout ce qui est beau dans le plus beau langage, musique, peinture, littérature, théâtre.

« Retournez la page et prenez le contre-pied, vous avez affaire à un homme possédé d'une sorte de démon, faible, violent, orgueilleux, despotique, fou, dur, petit, méfiant jusqu'à l'insulte, aveuglément entêté, personnel et égoïste autant que possible, blasphémant tout, et s'exakant autant dans le mal que dans le bien. Lorsqu'une fois il a enfourché ce cheval du diable, il faut qu'il aille jusqu'à ce qu'il se rompe le cou. L'excès, voilà sa nature, soit en beau, soit en laid. Dans ce dernier cas, cela ne se termine jamais que par une maladie, qui a le privilège de le rendre à la raison, et de lui faire sentir ses torts. Je ne sais comment il a

194 ALFHED DE MUSSET

pu y résister jusqu'ici et comment il n'est pas mort cent mille fois... »

La plume qui a signé cette page était, certes, d'une femme qui n'était pas médiocre. En la transcrivant je pensais, malgré moi, à George Sand. Ah ! si elle avait pu la lire, quelle joie elle en eût ressentie! « Le voilà, se serait-elle écriée, l'amant de Venise qu'on m'a tant accusé d'avoir lâché, sinon trahi ! N'est-il pas vrai que, pour lui demeurer fidèle, il aurait fallu avoir l'âme d'une sainte? » — « Sainte » est peut-être exagéré, mais il est sur que, pour aimer un homme de ce caractère, il fallait une vocation particulière, un tempérament spécial, une patience à toute épreuve. Du reste, Alfred de Musset se rendait lui-même pleine justice en préférant le commerce des filles à celui des femmes qui pouvaient le comprendre.

Deux mois plus tard, M"** Allan achevait de se peindre au naturel dans la lettre que voici, adressée, comme les précédentes, à M™® Samson-Toussaint :

« Paris, 28 décembre 1849.

« Lorsque, le mois dernier, j'ai reçu votre lettre, ma chère Adèle, dans quel moment m'est-ellc arrivée ! Qu'elle m'a fait de mal ! Nous étions brouillés (pour la vingtième fois peut-être), et cette fois si sérieusement que depuis un mois je ne l'avais vu et ne savais s'il était mort ou vivant. Les brouilles vinrent de lui, les ruptures de moi; et malgré toutes mes résolutions, après un temps plus ou moins long, il me revient si tendre et si amoureux, que je ne puis lui résister; il ne peut renoncer à moi, et, de mon côté, je lui pardonne tout...

« Je le fuis, lorsqu'il me rend malheureuse, mais

MADAME ALLAN-DESPREAUX igt»

je ne puis m'empêcher de lui revenir quand je le vois triste et malheureux. J'étais restée plus d'un grand mois sans le revoir et je me disais à chaque instant que c'était bien fini. J'étais triste, humihée à mes yeux, accablée du passé, me jugeant avec cette amertume froide que je vous souhaite, mon amie, de ne jamais connaître. Enfin, un matin, une lettre m'arriva. Elle m'annonçait une maladie terrible où il avait fallu employer Je chloroforme; il y avait dans cette lettre un reproche doux qui me perçait le cœur.

« Comme il était à peu près guéri, nous nous sommes revus, et, bien que je n'aie accepté qu'une situation d'amitié qui ne lui manquera jamais, — de ceci j'en puis jurer; — mais, ma chère, vous savez comme on se trompe quand on se rabat sur l'amitié!... De fait, pourtant, je ne sentais plus d'amour pour lui, ou je le croyais, — mais le voilà qui se remet à être comme aux premiers jours où je vous en parlais. Le voilà timide, résigné, contenant son amour que le passé et le souvenir de bien des torts allumaient. Je le vois s'efforçant de ne pas me déplaire, voulant n'être qu'un ami, et si malheureux que mon cœur n'y a pu tenir...

« Me voilà reprise de plus belle. Je crois que cela ne finira jamais, et pourtant, au moment où je vous écris, nous sommes encore brouillés, mais cette fois les torts sont à moi. Je l'ai blessé, et il a raison de m'en vouloir. Cependant il ne faut rien exagérer. C'est en raison de son caractère ombrageux, sensible et jaloux que je me donne tort, car, en réalité, je n'ai pas commis un bien grand crime. J'ai voulu être équitable et loyale envers Legouvé dont je vais répéter une pièce où j'ai le plus beau rôle du monde.

igÔ ALFRED DE MUSSET

« Mais que vais-je vous raconter là? C'est une affaire de théâtre. Laissons cela de côté. J'ai vu M™® de Musset hier, et bien qu'elle m'ait blâmée sur ce point, elle n'a pas envisagé la chose d'une façon aussi tragique que son fils. Il est arrivé pendant que j'étais là, et il est parti quelques instants après, furieux de ce que sa mère n'élait pas en colère contre moi. J'attends que ce grand accès soit apaisé et nous verrons...

« Adieu, chère... Ah ! que je suis triste en écrivant ces mots-là!

« Louise Allan (i). »

II s'agissait probablement de la comédie de M. Legouvé, Bataille de Dames, où M'"" Allan devait obtenir un si gros succès dans le rôle de la comtesse d'Autreval. Mais je ne vois pas en quoi elle pouvait avoir manqué d'égards à Musset. Il était alors question de monter le Chandelier à la Comédie-Française. L'administrateur avait-il songé à donner un tour de faveur à la pièce de M. Legouvé, et Musset, avec son injustice coutumière, s'en prenait-il à M™^ Allan? Je manque d'informations sur ce point, mais il devait y avoir sous roche quelque anguille de cette espèce, car Musset était fort jaloux de ses intérêts, et je lis dans les Confessions d'Arsène Houssaye que, lorsqu'il n'avait pas été joué seulement d'une semaine, il ne se gênait pas pour rappeler cet administrateur à l'ordre. Quoi qu'il en soit, il est certain que les relations du poète avec la comédienne se refroidirent à la suite de cet incident. Le Chandelier fut représenté le 29 juin

(i) Lettre publiée par M. Georges Monlorgaeil, dans l'Eclair du 9 janvier 1906.

MADAME ALLAN-DESPREAUX 1 97

i85o. Six semaînes avant, par conséquent en pleines repétitions, M"^^ AUan écrivait à M™^ Samson-Toussaint :

« Paris, i6 mai i85o.

« Dans cinq jours il y aura un an que je vous ai dit adieu au Havre...

«Pour moi je n'ai rien de bien agréable à vous dire ni rien de trop fâcheux : je suis dans une solitude complète (d'un côté). Voilà environ un mois que je n'ai vu Alfred et n'ai eu de ses nouvelles : ce qu'il fait, Dieu le sait. Est-ce fini? Je n'en sais rien, car nous ne sommes point brouillés. L'absence durera-t-elle ? Je l'ignore. Je ne fais absolument rien pour la faire cesser, et comme je ne m'en trouve pas mal du côté du calme, cela durera tant qu'il plaira à Dieu. Si ce cœur volag-e revient comme il est revenu bien des fois déjà, ne pouvant pas me voir sans m'aimer, nous verrons quelle sera l'inspiration qui me guidera. Vous savez que c'est ainsi que je suis' maintenant. Si c'est à jamais fini entre nous deux (qui peut en jurer? ce n'est pas lui, certes, ni moi), si c'est fini, cela aura duré un peu moins de onze mois : belle durée comme vous voyez; il y a de quoi rabattre un peu mon orgueil, si je pouvais en avoir pour des choses de ce genre; mais loin de là, je suis humble dans ma conscience, comme il convient à un cœur qui a delà fierté et point de vanité. Je tâche de me guérir peu à peu des sentiments et des passions en voyant ce qu'ils deviennent. Nous ne sommes tous, hommes et femmes, que des dupes, et nous avonsgrand tort de nous jeter à la tête ceci etcela. Le cœur humain suit sa marche en se moquant de notre raison, ou plutôt de nos raisons. . . »

!q8 ALFRED DE MUSSET

Mais elle n'était pas encore g-uérie de son attachement pour Musset, malgré toute sa résignation apparente. Elle avait même laissé passer une belle occasion de rompre définitivement avec lui, quelque temps avant la première représentation du Chandelier. Musset, qui ne pouvait souffrir M*^^ Allan dans le rôle de Jacqueline, pour lequel il la trouvait beaucoup trop mûre, s'efforçait de l'en dégoûter, crainte d'un échec, et jetait continuellement des pierres dans son jardin.

Un jour qu'il était un peu plus gai que de coutume, il arriva sur le théâtre au moment où Delaunay déclamait les stances fameuses :

Si vous croyez que je vais dire

Oui j'ose aimer, Je ne saurais pour un empire

Vous la nommer.

Nous allons chanter à la ronde

Si vous voulez, Que je l'adore...

Musset ne le laissa pas finir et dit tout haut dans la coulisse :

... et qu'elle est ronde Comme un tonneau !

M°^ Allan avait parfaitement entendu, mais, en femme d'esprit qu'elle était, elle n'en parut même pas troublée. Elle avait une autre manière de punir le poète, c'était de sauver sa pièce en sauvant le rôle scabreux de Jacqueline à force de talent et de grâce légère. La première représentation, malgré la réserve du public, fut un nouveau succès pour elle, mais au regard de l'amour ce fut son chant du cygne.

Elle écrivait à M"'® Samson-Toussaint, le 19 août i85o:

Page 1