‹ Alfred de MussetChapitre 13 sur 21 · MADAME ALL.AN-DESPRIÎAUX · texte numérisé non relu

MADAME ALL.AN-DESPRIÎAUX

« ... Je ne sais s'il ne vaut pas mieux vivre dans l'apathie que de ne jamais sentir la vie que dans la douleur. Si vous saviez, chère Adèle, ce que j'ai réfléchi et médité depuis quelques mois. Si vous saviez le profond dédain que je ressens pour tous sanu exception ; à quel point le hideux égoïsme de chacun vient me hanter. Si vous saviez quelle transformation je sens s'opérer en moi; comme je hausse les épaules sur moi-même, quel mépris de tout, de tous, et de mon pauvre cœur! j'envie votre mère, qui devient de plus en plus apathique... Je viens d'avoir un superbe succès dans le Chandelier et vous seriez contente de moi, j'ensuis bien sûre; malgré des chaleurs de trente-cinq degrés, nous faisons de l'argent avec cette pièce, qui charme les uns, qui scandalise les autres, pour laquelle personne n'est indifférent et qui est jouée (dit-on) avec une perfection rare par votre père, le jeune Delaunay et votre humble correspondante... J'ai fait des progrès depuis que vous ne m'avez vue et j'espère en faire encore ...»

Cependant, à partir de la représentation du Chandelier, elle prit la résolution de ne plus jouer que des rôles de mères; et quant à Musset, comme elle avait le droit de penser, après sa sortie, qu'elle avait cessé de lui plaire, en dépit de ses protestations d'amitié, elle profita d'un voyage d'affaires en Algérie pour rompre avec lui sans secousse, sans explications, mais d'une façon définitive.

Ce voyage se fit au commencement de l'année i85i. La date de son retour nous est donnée par la lettre suivante, qu'elle adressait à Philippe Busoni, — rédacteur à r Illustration — et l'un des fidèles d'Alfred de Vigny :

« N'oubliez pas, cher Monsieur, que vous m'avez promis de dire quelques mots de mon retour ; j'ai rejoué hier la Bataille de Dames, et quoique pris à l'improviste (car Houssaye ne me gâte pas), le public a bien voulu se dérang-er pour venir me voir et me bien accueillir; nous avions une belle salle argent comptant, ce qui prouve que je ne suis pas encore... aussi retirée dans les Vosges qu'on veut bien le dire.

« En attendant la visite que vous me promettez, je vous envoie mes compliments d'amitié auxquels je joins mes félicitations pour la beauté de votre fille qui était vraiment charmante l'autre soir.

« Louise Allan (i). »

« 29 octobre i85i. »

Trois jours après, elle écrivait à Musset au sujet de la représentation de Bettine au Gymnase :

« Votre pièce est charmante, tout y est vrai ; bien senti, bien exprimé, plein de grâce et de charme. Bettine est une figure achevée. On dit que le premier jour a été froid et que vous êtes parti découragé. Je ne vous dirai pas que vous avez tort; mais je puis bien vous dire ce que je crois fermement : c'est qu'on en reviendra, et que le succès ne peut manquer à une chose si délicate et si touchante. Hier on a pleuré; pourquoi ne pleurerait-on pas encore? Lorsqu'on a joué Quitte pour la peur, de M. Alfred de Vigny, le piemier jour a été beaucoup plus froid que le vôtre; le succès a grandi peu à peu et si bien que le ministère a défendu la pièce. Le succès de Bettine grandira, c'est moi qui vous le dis. Les raisons de la première

(i) LelLre inédite.

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froideur sont connues, mais je ne puis les dire en ce moment.

«Outre que je vous félicite de cette œuvrecliarmanle» je vous félicite du rare talent avec lequel elle a été rendue par Rose Ghéri. Elle est parfaite et à !a hauteur de ce qu'elle dit — ce qui certes est beaucoup; mais je la reg-arde comme bien heureuse que vous ayez écrit cette belle cantate pour elle. Le public si désagréable des premières représentations a été injuste pour tous deux; le public de tous les jours sera meilleur, je vous le promets; je ne suis pas seule de mon avis. Je ne finirais pas si je vous disais tout ce que j'ai trouvé de bon dans cette nouvelle œuvre; mais, comme il faut finir, je m'arrête pour vous serrer la main de bonne amitié, et aussi pour le franc et vif plaisir que j'ai éprouvé en vous voyant toujours le même talent.

« Louise Allan. u

« ler novembre iS5i. »

Cette lettre affectueuse et réconfortante, la dernière, à ma connaissance, que la comédienne ait écrite au poète, prouve deux choses : d'abord, que tout était fini entre eux, — autrement elle lui aurait dit tout cela de vive voix; ensuite que l'amitié, survivant chez elle à l'amour, n'était pas encore exempte de re^-rets. Son petit mot à l'adresse de Rose Chéri et celui de la fin, avec sa pointe légèrement adoucie, laissaient même percer un peu trop, à mon avis, le ressentiment. Il est si difficile à une femme d'oublier celui qu'elle a beaucoup aimé (i) !

Quant à lui, qui, durant cette liaison de deux ans

(i) « Me faites-vous un rôle ? » lui écrivait-elle quelques jours auparavant.

était retourné vingt fois à son vomissement avec la brune et la blonde — et qui répondait un jour à Marie Nodier lui reprochant d'avoir désappris le chemin de l'Arsenal :

Meure mon triste cœur quand ma pauvre cervelle Ne saura plus sentir le charme du passé !

— je ne sais s'il trouvait encore quelque charme au souvenir des heures qu'il avait passées aux pieds et dans les bras de M'"^ Allan ; mais ce que je sais bien, parce que son frère et ]\1"^*^ Martellet nous l'ont dit et répété à tour de rôle, c'est qu'il lui en voulut toujours de lui avoir pris... « son Lamartine ». Ce, Lamartine a une petite histoire qu'il faut que je raconte. Un jour, dans ses promenades à travers les vieilles rues de Paris, Musset aperçut à la vitrine d'un brocanteur une copie au pastel de la Poésie de Carlo Dolci à laquelle il trouva une certaine ressemblance avec le poète des Méditations (i). Gomme il avait une grande admiration pour Lamartine, il l'acheta et lui ût une place d'honneur parmi les estampes qui décoraient son cabinet de travail. Mais voilà que, longtemps après, au cours d'une visite, M"^« Allan remarqua ce pastel et témoigna le désir de le posséder. Gomme il n'avait rien à lui refuser alors, Masset le décrocha et lui en fit cadeau, mais il ne s'en était pas dessaisi qu'il s'en montra fort contrarié, et, depuis, il ne cessait de répé-

(i) M. A. d'Ancona. le dislini^iié professeur de l'Université de Pise, m'a procuré une belle épreuve photo^rapliique de ce tableau célèbre qui appartient à la g'alerie Corsini, de Florence. Une léj^ende veut que ce soit la lille de Carlo Dolci qui ait « posé » cette l'oèsie raphaélesque au front ceint de laurier. Ce (ju'il y a de sûr, c'est qu'en déformant tant soit peu l'oris^inal — et c'est probablement ce qu'avait fait l'auteur du pastel acheté par Musset — on obtiendrait un assez boa portrait de Lamartine.

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ter autour de lui : « Quel besoin M"^« Allan avait-elle de m'enlever mon Lamartine? »

Le grand poète , qui n'avait pas toujours été juste envers Musset, aurait sans doute été touché de ce trait.

— Et l'autre, dira-t-on, le plus heureux ou le plus malheureux des trois, qu'était-il devenu, que faisait-il pendant ce temps ?

Ce qu'il faisait ? — Il chassait les ours et les loups en Russie.

Madame, il fait grand vent, et j'ai tué six loups!

A l'époque où M™** Allan était avec lui à Saint- Pétersbourg, la chasse était déjà son passe-temps favori (i). Il laissait sa femme, des semaines entières, pour aller courir la campagne, la carabine au poing. Et elie s'en désolait dans toutes ses lettres, disant: « N'épousez jamais un chasseur! » Elle ne savait pas

(i) C'est au point que Servais, le violoncelliste, écrivait un jour à U^" AllaFi :

« Combien j'étais charmé, Madame, de ne pas m'ètre vu effacé de votre souvenir en recevant votre charmant billet qui me met à même de comprendre les raisons pour lesquelles Allan m'a tout à fait oublié ; mais ce qui est différé n'est pas perdu. Ainsi donc je m'estimerai heureux de passer chez vous dimanche et par là de réitérer pour ainsi dire connaissance avec mes anciens amis et de passer quelques heures avec vous.

« Je ne parle pas d'Allan, vu que la chasse lui aura peut-être ôté le p:oût de la musique et que les cris des ours qu'il attaque lui auront gâté roreillc.

« Dites-lui, je vous prie, Madame, qu'il me prépare quelques bécasses, mais qu'il n'aille pas les chercher au marché du gibier, car, quoique je n'aie pas couvert mes trophées de peaux d'ours, je pourrais peutêtre discerner le gibier frais du vieux... — [Inédit. — Communiqué par la famille de M"'' Allan.)

si bien dire. Les absents, d'ailleurs, ont toujours tort, au théâtre surtout, lorsque leur absence dure des années.

Quand AUan rentra en France, vers iS53, ce fut pour apprendre de la bouche môme de sa femme le malheur qui lui était arrivé. Elle aurait pu le lui cacher, certes, car sa liaison avec Musset n'avait causé aucun scandale. Pour ne pas éveiller les soupçons, elle évitait de le recevoir les jours où elle attendait son frère, el où son fils, le collégien, était de sortie (i). Mais elle était trop honnête pour reprendre avec son mari la vie commune, ayant un tel poids sur la conscience. Elle lui avoua donc sa faute, et, comme il avait beaucoup à se faire pardonner lui aussi, il pardonna. Il avait acheté, à son retour, aux portes de Nancy, une belle propriété pour y prendre sa retraite. C'est sa femme qui présida à son installation, mais elle n'y passa jamais que le temps des vacances : elle ne pouvait se résigner à quitter le théâtre, où sa renommée grandissait de jour en jour (2). Après sa rupture avec Musset, elle avait transporté son domicile au n'' 47 de la rue Laffitte. C'est là qu'en plein triomphe et sans que rien fît présager une fin si brusque, la mort la

(1) Elle écrivait à M"' Samson-Toussaint, le i8 juillet 1849 •

« J'ai eu bien des soucis et des travers depuis voire départ: ils m'ont accablée : pertes d'argent sous toutes les formes, vols chez moi par (je crois) votre ouvrière cpie je tâche de faire poursuivre : — elle m'a volé un raantelet de huit cents francs, de l'argenterie, que sais-je ? Puis voilà mon fils qui m'inquiète ; il est dans l'âge de la puberté et je suis vraiment tourmentée. Je ne sais ensuite ce qu'a mon frère contre moi. 11 ne sait pourtant rien, mais on dirait qu'il s'en doute, et alors ce sera uuc rupture. J'ai reçu la réponse à ma lettre, une lettre qui me fait saigner le cœur quand j'y pense. Ah ! pauvre amie, que la vie est difficile, quel prix nous coûte l'espoir seul du bonheur!... »

(2) Un de ses plus grands succès fut le rôle de « lady Tartufe », dans la pièce de M""' de Girardin, qui fut représentée à la Comédie- FranraiïC le 10 février i853.

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