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CHAPITRE IV

RACHEL

I. — Les débuts de Rachel à la Comédie-Française, — Articles que lui consacre Jules Janin. — Son portrait par Alfred de Musset. — Critiques que lui adresse Janin dans le rôle de Roxane. — Riposte d'Alfred de Musset. — Janin se fâche et traite Musset de poète du troisième ordre. — Lettre inédite de Musset an critique des Débats, — Un mot de Rachel au poète.

IL — Relations de la jeune traq-édienne avec Alfred de Musset.

— Un souper chez elle. — Origine de la Servante du Roi. — Rachel reçoit Musset à Montmorency. — Une histoire de pantoufles! — Rache! et l'amour de la gloire. — Dialogue entre elle et Mll*> Plessy. — Musset projette d'écrire une tragédie sur Alceste. — Un dîner chez Buloz,Ie jour des rois. — Rachel dans Phèdre. — Une séance de magnétisme chez Mme Jaiibert.

— Sainte-Beuve et Rachel, — Deux anecdotes empruntées aux carnets de Roger de Beauvoir. — Rachel à l'Abbaye-aux- Bois. — Rachel dans le monde. — Rachel et le comte Walewski. — Rachel et le docteur Véron. — Une lettre d'elle à Samson. — Son cachet, son e.x-libris.

IIL — Un billot de Musset au statuaire Barre. — La bague de Rachel. — Pour le cœur d'Alfred de Musset ! — Une histoire d'ombrelle. — Le Caprice et Augustine Brohan, — Relations de la soubrette avec le poète. — Vers qu'il fit pour elle. — Billet qu'elle lui adresse après son élection à l'Académie. ~ Départ de Rachel pour l'Anglelerre. — Musset lui promet une pièce et se met à écrire Faastine. — Retour de Rachel et nouvelle brouille. — Elle demande un proverbe à Léon Gozlan. —

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Vers que Musset avait faits pour elle au début de leurs relations .

Musset ne fut guère plus heureux avec Rachel qu'avec Christine. C'est peut-être pour cela que, de temps en temps, il disait : « la princesse », en parlant d'elle. Cependant nous verrons tout à l'heure qu'un jour, au saut du lit, elle prit les pantoufles du poète pour descendre dans son jardin!... Cette distraction avait lieu dans la vallée de Montmorency, qui en a vu bien d'autres... Mais je m'aperçois que moi-même j'en commets une en ce moment. Disons d'abord et avant tout comment lurent mis en rapports ces deux êtres, qui auraient pu faire de si grandes choses, s'ils avaient été capables de s'associer — ne fût-ce que pendant six mois — pour travailler ensemble.

Les débuts de Rachel à la Comédie-Française avaient passé inaperçus. Ce théâtre, avec six représentations d'Horace, de Cinna et d'Andromaque, avait encaissé, dans les mois de juin et juillet i838, la somme ridicule de 3. 067 fr. 55, soit une moyenne de 5oo francs par soir. La plus forte recette avait été donnée par la première représentation d'Horace, le 12 juin; elle s'était élevée à la somme de ySS fr. o5. Encore un mois de recettes semblables, et l'administrateur du Théâtre-Français laissait retomber sur la tragédie la pierre du tombeau qu'il avait soulevée, dans l'espoir que Rachel ressusciterait cette morte. — « Pourtant, disait Joanny, cette petite a quelque chose là ! »

« Ce fut à ce moment que revint à son poste, qu'il ne quitta pas trois fois, durant le cours de trente

années, sans manquer un seul jour, même absent, à sa tâche hebdomadaire, l'homme aux cent voix (il n'avait qu'une seule voix pour son compte, mais son journal était une grande voix écoutée et respectée entre toutes) et cette fois il eut la chance heureuse d'arriver juste au bon moment pour être écouté, approuvé, suivi (i). »

Cet homme providentiel était Jules Janin. Après avoir vu Rachel dans le rôle à^ Hermione, il lui consacra deux feuilletons des Débats, les lo et it4 septembre, et telle était alors l'influence de la presse, et telle aussil'autorité de ce critique que la soirée qui suivit le dernier feuilleton vit monter de plus de i.ooo francs la recette de la soirée précédente. Deux jours plus tard, elle dépassait 4-ooo francs; quinze jours après, elle atteig-nait 6.000 francs. Rachel était sauvée, et la tragédie avec elle.

« La plus grande nouvelle du jour, écrivait Sainte- Beuve à Juste Olivier, le 28 octobre i838, est l'apparition d'une nouvelle actrice au Théâtre-Français, M'^^ Rachel, juive : on y court avec fureur, et Racine est plus que jamais applaudi (2). w

Mais la Roche tarpéienne est bien près du Capitole. Deux mois à peine s'étaient écoulés que Jules Janin — pour un motif ou pour un autre — précipita la jeune tragédienne du piédestal qu'il lui avait érigé de ses mains. Elle avait eu la malchance de lui déplaire dans le rôle de Roxane, et, avec sa franchise coutumière, en homme qui n'était pas fâché de montrer son indépendance et de tenir Rachel sous sa férule, il

(i) Rachel et la Tragédie, par Jules Janin, Amyol, i858.

(2) Corresp. inédite de Sainte-Beuve avec M. et vl/™^ Juste. Olivier.

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avait dit net et crûment que ce rôle n'était point fait pour elle.

Alfred de Musset fut d'autant plus choqué de cette volte-face que, dans le numéro de la Revue des Deux Mondes du i^"^ novembre i838, il avait, lui aussi, salué le lever de la nouvelle étoile.

« 11 se passe en ce moment au Théâtre-Français, écrivait-iljune chose inattendue, surprenante, curieuse pour le public, intéressante au plus haut degré pour ceux qui s'occupent des arts. Après avoir été complètement abandonnées pendant dix ans, les tragédies de Corneille et de Racine reparaissent tout à coup et reprennent faveur. Jamais, même aux plus beaux jours de Talma, la foule n'a été plus considérable. Depuis les combles du théâtre jusqu'à la place réservée aux musiciens, tout est envahi. On fait cinq mille francs de recette avec des pièces qui en faisaient cinq cents; on écoute religieusement, on applaudit avec enthousiasme Horace, Mithridate, Cinna, on pleure k Andromaque et à Tancrède... Une jeune fille, qui n'a pas dix-sept ans, et qui semble n'avoir eu pour maître que la nature, est la cause de ce changement imprévu qui soulève les plus importantes questions littéraires. Avant d'essayer d'aborder ces questions, il faut dire un mot de la débutante, w

Suivait ce joli portrait de Rachel :

« M"*^ Rachel est plutôt peliîe que grande; ceux qui ne se représentent une reine de théâtre qu'avec une encolure musculeuse et d'énormes appas noyés dans la pourpre ne trouveront pas leur affaire; la taille de IVr'*^ Rachel n'est guère plus grosse qu'un des bras de ]\r^s Georges ; ce qui frappe d'abord dans sa démarche, dans ses gestes et dans sa parole, c'est une sim-

plicité parfaite, un air de véritable modestie. La voix est pénélrante et, dans les moments de passion, extrêmement énergique; ses traits délicats, qu'on ne peut reg-arder de près sans émotion, perdent à être vus de loin sur la scène ; du reste, elle semble d'une santé faible; un rôle un peu long la fatig-ue visiblement. »

Est-ce l'article dithyrambique de Musset qui porta sur les nerfs de Jules Janin? On serait tenté de le croire, car le critique des Débats était depuis quelque temps en délicatesse avec le jeune poète et, jaloux comme il l'était de sa créature, l'idée qu'elle aurait dorénavant Musset pour champion n'était pas pour lui plaire. « Affaire de lit et d'argent! » disait Sainte- Beuve.

Quoi qu'il en soit, Musset releva cavalièrement le g-ant que Janin semblait lui avoir jeté en éreintant l'interprète de Roxane, et voici en quels termes il prit la défense de Rachel dans ïn Revue des Deux Mondes du J*^'" décembre i838 :

« Le Théâtre-Français vientde reprendre ^«/art"/. M^'^ Rachel joue Roxane; c'est, si je ne me trompe., son sixième début. La critique qui s'était montrée cinq fois indulgente et juste en même temps (chose presque rare) a fait preuve cette fois de sévérité; j'avoue que je ne sais pas pourquoi : mais huit feuilletons écrifR le même jour par des gens d'esprit et de goût sont mécontents de cette reprise. Je ne sais non plus pourquoi ils font de cet essai une circonstance à peu près décisive, sur laquelle on remet en question le mérite de la jeune artiste et celui de Racine par la même occasion. J'avais assisté à la reprise, j'y suis retourné en toute conscience, afin de tenter d'éclaircir ce point,

et je sais encore moins pourquoi. Des six rôles, que M^'® Rachel a représentés depuis qu'elle est au théâtre, après Hermione, Roxane me semble celui dans lequel il faut la voir, préférablement à tout autre... »

Et Musset concluait ainsi :

« Celui qui me dirait que M"" R^achel est l'objet d'un caprice du public, et qu'elle ne tiendra pas ses promesses, je ne lui répondrais qu'une chose: mon esprit peut porter un faux jugement, mais quand je suis ému, je ne saurais me tromper ; je puis lire ou écouter une pièce de théâtre et m'abuser sur sa valeur, mais eussé-jele goût le plus faux et le plus déraisonnable du monde, quand mon cœur parle, il a raison. Ce n'est pas là une vaine prétention à la sensibilité, c'est pour dire que le cœur n'est point sujet aux méprises de l'esprit, qu'il décide à coup sûr sans réplique, sans retour, que ni brigues, ni cabales ne peuvent rien sur lui, que c'est en un mot le souverain juge. Voilà ce qui me donne la hardiesse de répéter ce que j'ai déjà dit de M'^^ Rachel, qu'elle sera un jour une Malibran. Voilà pourquoi j'ai vu avec peine, avec tristesse, qu'on Tait attaquée ; voilà enfin pourquoi il me semble que, si peu de crédit qu'on ait, il faut la défendre autant qu'on le peut et se garder surtout de vouloir détruire, dans le cœur d'une enfant, le germe sacré, la semence divine, qui ne peut manquer de porter ses fruits. »

Musset soutenait là sa thèse favorite, celle qu'il résuma un jour dans cet admirable vers (i) :

Mais une larme coule et ne se trompe pas.

Etait-elle juste? oui, puisque l'avenir lui a donné

(i) Sonnet sur la mort de la fille de Régnier.

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raison, quant à Rachel. Mais cela ne faisait pas l'affaire de Janin qui, pris ainsi à partie sans être nommé, estima qu'il était de son devoir de rendre coup pour coup. Il répliqua donc, et cette fois dénonça iirbl et orhi l'insolent qui osait le contredire.

« Il arrive, écrivait-il le 6 décembre — on voit qu'il n'avait pas perdu de temps — il arrive que, pour avoir dit l'autre jour que cette frêle enfant n'avait pas compris le r()le de Roxane, ce rôle terrible, fiévreux, impossible; pour avoir dit que celte reprise de Bajazet était déplorable, que cette représentation avait été aussi faible qu'on en peut faire au Théâtre-Français, quand le Théâtre-Français lâche à la fois tous ses sociétaires; il arrive, disons-nous, que les réponses nous pleavent de toutes parts... — Quoi donc ! vous touchez à l'arche sainte? Quoi! vous voulez arrêter ce génie dans sa course? Quoi ! vous arrachez cette jeune auréole à ce jeune front inspiré? Mais vous êtes un barbare ! mais vous êtes un insensé et vous trahissez la sainte cause de Racine, la grande cause de Corneille? Ainsi parlent-ils les uns et les autres.

« ... J'avais abandonné à elles-mêmes les réclamations de tous ces hommes qui viennent faire de l'admiration toute faite, quand j'ai rencontré dans une revue empesée, entre un mythe religieux et un mythe littéraire, une espèce de. factum contre la critique à propos de M^'^ Rachel. La solennité de cette requête me l'a fait lire et j'ai trouvé, vous dirai-je quelles tristes plaintesà propos de Roxane? L'auteur, après avoir reconnu que la critique avait été cinq fois de suite indulgente et juste pour M"^ Rachel, sedemande pourquoi donc la sixième fois huit feuilletons écrits par des gens d'esprit et de goût sont mécontents de cette reprise. Vous l'en-

Raciiel

d'api-f'>s la statuette originale de Barre appartenant à M"" Samson-Toussaint

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tendez — huit feuilletons ! Des gens d'esprit et de goût ! Mais à leur tour les huit feuilletons ne pourraient-ils pas s'étonner de l'étonnement de cet unique feuilleton ? Et si cet homme, comme il ne peut en douter, a plus d'esprit et de goût que ces huit hommes d'esprit et de goût^ combien l'étonnement général ne doit-il pas redoubler ?

« A ce propos, ce critique, qui a à lui seul tout ce goiit et tout cet esprit, veut bien nous donner ses idées sur le caractère de Roxane dans Bajazet. Les huit malheureux critiques en question, malgré le goût et l'esprit qui les distinguent, n'ont pas vu que Roxane était tout à fait la sœur jumelle d'Iphigénie, par la raison toute simple qu'elle avait passé par le cerveau de Racine, que Racine ne pouvait pas faire une tigresse, qu'il était un homme pieux, simple, poli, consciencieux, et que, par conséquent, il devait toujours donner un peu de son caractère à son héros, quel que fût son héros ! Le beau raisonnement, je vous prie ! Et s'il vous plaît, poussez-le un peu plus loin, il vous mène tout droit à l'abîme...

« ... Laissons dire ces nouveau-nés de la critique, ces enthousiastes à la suite, ces échos qui répètent en l'affaiblissant le lendemain ce qu'on a dit la veille, que nous importe? Laissons-les se pavaner devant celte gloire qu'ils n'ont même pas devinée, laissonsles parader devant cette pensée tragique qu'ils sont encore à comprendre, et se mettre devant notre soleil. Nous ne sommes pas jaloux, et d'ailleurs cela fera bien peu d'ombre. Pourvu cependant que ces étranges défenseurs ne viennent pas gâter notre ouvrage par leurs hyperboles! Car au premier abord, on se figure que la critique est aussi facile a faire que le II 8

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roman; que, pour être un grand Aristarque, il n'y a qu'à placer les points sur les i, et que cela se chante sur l'air : Connaissez -vous dans Barcelone une Andalouse, etc. On arrive donc ainsi à la hâte en galant habit, tout éperonné; et avec la première chose, une allumette, un cure-dents, on écrit sa petite critique au hasard !...

« Quand je vois ainsi ces romanciers émcrites, ces poètes du troisième ordre, prendre en souriant la plume de critique, je me rappelle toujours ce vieux bonhomme qui prenait un violon. Quelqu'un dit à cet homme : « Savez-vous jouer du violon! » — « Je ne sais pas, répondit-il, je n'ai jamais essayé. »

C'était le comble de l'insolence. Avec un autre que Musset, l'affaire eût été portée incontinent sur un autre terrain. Comme il maniait mieux la plume que l'épée, et que son adversaire ne tenait pas plus que lui à croiser le fer en champ clos, le poète se contenta d'envoyer au critique le court billet que voici :

« Samedi, 8 décembre [i838].

Monsieur,

a J'avais écrit, dans la Revue des Deux Mondes, poliment et sincèrement, mon opinion sur M^^^ Rachel. Je ne vous désignais point. Vous m'avez fait une réponse qui n'a ni mesure, ni convenance. Votre article est grossier. Littérairement, vous êtes un enfant à qui il faudrait mettre un bourrelet, et personnellement vous êtes un drôle à qui on devrait interdire l'entrée du Théâtre-Français. Vengez-vous, si vous voulez, de cette lettre, par quelques nouvelles injures, je m'y attends et je ne m'en soucie pas le moins du monde. » (( Alfred de Musset (i). »

(i) Lettre inédite.

UACKEL Il5

Du côté de Musset, toute cette polémique se termina donc par une pirouette de talon rouge. Quant à Rachel, elle aurait été bien ingrate si elle ne lui en avait témoigné et g-ardé quelque reconnaissance. Et je vois qu'après s'être attachée au rôle de Roxane comme une jeune mère à l'enfant qu'elle a mis au monde dans les larmes, après avoir commandé à ]yjme Allan-Despréaux de lui acheter un costume oriental digne d'elle (i), elle écrivit à son défenseur improvisé qu'elle n'avait pas été découragée par le sifflet qu'un malheureux, payé par quelque ennemi, lui avait décoché, lorsqu'elle avait joué Bajaset. « Il est bien facile de voir, lui disait-elle, quand un sifflet n'est que le résultat de la méchanceté (2). »

C'est ce qu'avait vu tout de suite cette fine mouche de Sainte-Beuve.

Une fois mis en contact de la façon qu'on vient de lire, Musset et Rachel ne tardèrent pas à se lier par amour de la tragédie. Mais, chez Musset tout au moins, cet amour-là se doubla très vite d'un sentiment plus intime. Rachel habitait alors dans sa famille, passage Véro-Dodat. Il commença par l'aller voir un peu et puis beaucoup, mais comme on jasait, pour couper court aux sots propos et aux bavardages, il espaça ses visites et prit le parti « de ne pas même dire qu'il l'avait

(i) Voir, p. 1 63 de ce volume, la lettre de Mn^» Allan à Mn^o Samson» Toussaint, du i" janvier i84i.

(2) Lettre inédite, du 29 mars iSSg.

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vue au Théâtre- Français «.Cependant, un certain soir qu'elle avait joué Tancrède — c'était le 2g mai 1889 — le hasard les ayant fait se rencontrer, au sortir du théâtre, sous les galeries 4u Palais-Royal, Rachel invita Musset à souper chez elle, avec Bonnaire,à qui elle donnait le bras, et « tout un escadron àe jeunesses y parmi lesquelles ]VF« Rabut, M"^ Dubois, du Conservatoire, etc. ». Le souper fut ce que Musset a raconté dans une page célèbre, dédiée à sa marraine (i), mais ce qu'il n'a pas dit, c'est que Rachel, après avoir lu Phèdre avec lui, exauça le vœu qu'il avait exprimé à la fin de son article du i" novembre i838 (2). Elle lui demanda d'écrire un rôle pour elle, et dès le lendemain il se mit à chercher le sujet d'une tragédie en cinq actes dans les Récits des temps mérovingiens, pensant être agréable, du même coup, à la princesse Belgiojoso, qui avait pris Augustin Thierry sous sa protection.

Au mois de juillet suivant, il avait écrit trois scènes de la Servante du Roi, dont celle où Frédégonde, en apprenant que Galsuinde, seconde femme deChiipéric, a résolu de quitter la cour et de se retirer chez son père, hésite entre laisser fuir la reine et la mettre à mort.

Cette scène dramatique est fort belle et donne une haute idée de ce que Musset aurait pu faire s'il avait achevé cet ouvrage. Peut-être le vers est-il d'une coupe un peu trop racinienne,mais il ne faut pas oublier qu'il

(i) Œuvres posthumes : Un souper ches Mademoiselle Rachel. Y o\r à l'appendice du présent volume les variantes relevées par nous sur le manuscrit d'Alfred de Musset.

(a) ... Telles sont les questions, écrivait-il, que j'aurais adressées au.t écrivains qui sont en possession d'une juste faveur parmi nous, si le talent de la jeune artiste, qui remet aujourd'hui en honneur l'ancien r(*perloire, les engageait, comme il est probable, à écrire un rôle pour elle.

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devait être dit par Rachel; quant à ceux qui ont prétendu que le poète était passé, pour ses beaux yeux, dans le camp des classiques, ils ne le connaissaient pas ou ne l'avaient pas lu. Musset n'avait pas attendu Rachel pour admirer Racine. Dès i83i, il confessait dans les Secrètes pensées de Rafaël^ que Racine voisinait avec Shakespeare sur sa table ; mais il n'avait pas encore trouvé l'occasion de les fondre ensemble, et c'est justement Rachel qui la lui avait donnée. Là se borna son inlluence.

Quoi qu'il en soit, cette scène de Frédég"onde était à peine finie que R.oxane invita l'auteur à venir passer quelques jours chez elle à la campagne. Elle s'était affranchie définitivement de la tutelle tyrannique de son père et de sa mère, et avait loué à Montmorency une charmante villa pour y prendre ses vacances.

Musset se fit d'autant moins prier que, depuis quelque temps, il avait toutes sortes d'idées noires. Son frère est allé jusqu'à dire qu'il avait cru prudent de décharger les pistolets qui étaient dans sa chambre, pour rempêcher de se suicider. Il partit et revint, au bout d'une semaine, gai comme un pinson. Rachel, après avoir lu ses vers, l'avait payé dans la seule monnaie qui comptât pour lui, et c'est évidemment à celte bonne fortune qu'il faisait allusion, quand il écrivait à sa (( marraine » : « Qu'elle était charmante, l'autre jour, courant dans son jardin, les pieds dans mes pantoufles ! »

Malheureusement, Rachel était la femme la plus inconstante de la terre. Elle aurait dû dire à Musset, pendant qu'elle le possédait : « Vous savez! je ne vous tiendrai quitte envers moi que lorsque vous m'aurez apporté votre Servante du Roi finie, w Elle ne lui

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souffla pas mot de cette pièce. D'ailleurs, eût-elle pris un eng-agement quelconque envers lui, que quinze jours après elle ne s'en serait plus souvenue. Malgré ses dix-huit ans, cette princesse de théâtre n'en faisait qu'à sa tête et ne la perdait jamais — même dans ses heures de folie. Elle se vantait une fois de n'avoir appartenu à personne. Au fond, c'était vrai, elle n'appartenait qu'à son art. Elle pouvait abuser de son corps jusqu'à le prostituer, son esprit, par un miracle de l'art et de la volonté, planait toujours sur les hauteurs.Elle n'aima jamais que la gloire (i), et c'est parce qu'elle était déjà son esclave, en 1889, qu'elle négligeait le génie de Musset, tout en le reconnaissant et tout en l'admirant. Elle s'était juré de ne pas se laisser distraire de Corneille et de Racine, tant qu'elle n'aurait pas joué le rôle qui l'attirait et l'eflrayait par-

(i) On lit dans Rachel ci Samson (Paul Ollendorff, 1898) l'anecdote suivante :

« Rachel venait de débuter, lorsqu'elle rencontra un jour M"« Plessy, qui était fort triste.

— Qu'avez-vous donc, lui dit-elle ? Avez-vous du chagrin ?

— Oh! beaucoup, répondit Plessy.

Rachel parut étonnée et touchée de son affliction, qu'elle ne pouvait attribuer qu'à quelque contrariété de théâtre, et lui demanda si on lui avait fait quelque injustice.

— Je n'ai point à me plaindre du théâtre, dit Plessy, et pourtant en ce moment je le quitterais de bien bon cœur.

A ces mots, Rachel bondit sur sa chaise;

— Vous quitteriez le théâtre, vous, lui-dit-elle, vous qui êtes aimée du public, qui vous le témoig;'ne chaque fois que vous êtes en scène ?... Vous quitteriez ?... C'est impossible... Je ne vous crois pas.

— Croyez-vous donc que cela suffise au bonheur?

— Pour moi, c'est le plus g'rand.

— Comment! si vous aimiez beaucoup quelqu'un qui vous aimerait de même, si l'obstacle à votre maria :re venait de votre profession de comédienne, vous ne lui feriez pas ce sacrifice?

— Oh ! non !... certainement non! Renoncer au théâtre, mais ce serait renoncer à la vie ! Qui peut se comparer au bonheur de pouvoir attendrir ou faire frémir toute une foule assemblée, de recevoir ses chaleureux applaudissements, de s'entendre louer, de se sentir admirée? Trouvez donc un bonheur plus grand !

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dessus tout. Ce n'était pas le rôle de Pauline, dans Polyeiicte ; celui-là, elle le sentait, elle le comprenait, elle l'aurait joué en i838 aussi bien qu'en i84o. Non, c'était le rôle de Phèdre.

« Je veux jouer Phèdre, disait-elle à Musset. On prétend que je suis trop jeune et trop maigre. C'est une bêtise ! Une femme qui a un amour infâme, mais qui se meurt plutôt que de s'y livrer, une femme qui a séché dans les feux, dans les larmes, celte femme-là ne peut avoir une poitrine comme M'"^ Paradol !...(i). »

Evidemment, mais il y a un milieu en tout, et Rachel sentait si bien que sa maigreur excessive était, sinon un empêchement, à tout le moins un obstacle, que, pour le supprimer, elle mettait jusqu'à sept jupons sur elle. Je tiens ce détail de M™e Samson-Toussaint, qu'elle appelait « ma meilleure amie ».

Elle ajoutait : « Quand j'aurai joué Phèdre, que je n'aurai plus de bataille à livrer, que j'aurai vaincu sur toute la ligne, vous pourrez travailler pour moi, je serai complètement à vous! »

A ce compte-là, Musset aurait attendu quatre ans, puisque Piachel ne parut dans ce rôle qu'en i843. Il ne pouvait s'y résig-ner, et dès i84o, à la suite d'une longue et douloureuse maladie, l'idée lui vint d'écrire pour elle une tragédie d'Alceste. Il avait abandonné la Servante du Roi, dont le sujet avait été défloré par une mauvaise comédie représentée dans l'intervalle à rOdéon, et s'était remis au grec pour pouvoir lire Euripide dans le texte original. On lui avait dit que Racine avait laissé le plan d'une tragédie sur Alceste. Tattet, qui brûlait de le voir affronter la scène, lui

(i) Un souper chsz Mademoiselle Piachel.

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offrit de rechercher ce plan dans les bibliothèques publiques et privées. Malheureusement, ces recherches demeurèrent infructueuses. Et pendant ce temps-là, Musset se brouillait avec Rachel.

Cette brouille dura trois ans. Quelle en était la cause exacte? Je ne saurais le dire au juste, bien que je m'en doute. Elle durait encore au mois de novembre 1842, comme en témoigne la lettre de Musset à M™^ Jaubert que nous avons lue plus haut (i), et qui se terminait ainsi :

« Certainement, j'aurais dû m'excuser sans honte et, tout en ayant Tair de me radoucir, demander le bout du doigt en signe de pardon. Mais je préfère de beaucoup le « rien du tout ».

« Il est trois heures du matin, je n'y vois plus clair. Ma lettre doit être absurde, mais je vous aime beaucoup ce soir. Je vous assure qu'il y a longtemps que je ne vous ai tant aimée. Gardez pour vous mes petites cancaneries. Si Rachel me lance un coup d'œil à la Hermione, je vous en ferai part. »

Rachel, dirai-je à mon tour, ne lui lança a rien du tout », mais six semaines plus tard, ayant rencontré Musset chez Buioz, dans un dîn-er où Henri Heine eut la fève — c'était le jour des rois, — elle s'approcha de lui gentiment et lui demanda s'ils étaient toujours fâchés, d'un petit air si coquet et si aimable qu'il lui répondit : « Pourquoi ne m'avez-vous pas regardé ainsi et fait la même question il y a trois ans? Vous sauriez que je ne connais pas la rancune, et notre brouille aurait duré vingt-quatre heures. — Le fait est, répliqua-t-elle, que voilà bien du temps perdu ! »

(i) Voir le chap. de « la Marraine », p. 49.

Et ils se serrèrent la main en répétant que c'était fini (i). Mais Musset devait se dire tout bas : « Jusqu'à ce que ça recommence ! »

En attendant, elle joua Phèdre, le 24 janvier i843. Ce fut le grand événement de la saison, et, comme elle l'avait espéré, le couronnement de sa carrière.

Quelque temps auparavant, le 28 décembre 1842, Sainte-Beuve écrivait à Juste Olivier :

« M''^ Rachel est toujours la lionne. On raffole à.' E sther àoni elle récite quelques scènes dans quelques salons et dans les soirées qu'elle donne, et où il va tout ce qu'il y a de mieux en hommes. Elle s'essaie sur Phèdre. Jusqu'à présent, les avis sont partagés sur les scènes d'échantillon qu'on a entendues. La passion, cette grâce, lui viendra-t-elle? »

Et, le 26 janvier i843, deux jours après la représentation, il écrivait encore à Juste Olivier:

(( Il paraît que M''^ Rachel a bien décidément réussi dans Phèdre. Elle a gagné sa bataille de Marengo — cette bataille générale que tout talent distingué, après les premiers succès, doit livrer à un certain jour et qu'il perd si souvent. N'écoutez rien de ce que dit Janin (2). »

Vous pensez si l'auteur de Lorenzaccio se frottait les mains! Il ne quittait plus le Théâtre-Français; on ne voyait que lui dans la loge de Rachel, et quand il allait en soirée chez sa « marraine », c'était pour s'entendre dire, au cours d'une scène de magnétisme, par une somnambule extra-lucide, que la personne à laquelle il pensait répondait au nom de :

(i) Lettre d'Alfred de Musset à son frère, en Italie (février i843). (2) Correspondance inédite de Sainte-Beuve avec M. et M^' Juste Olivier.

(T Charle! » disait M™^ Jaubert en riant (i). « Non, s'empressait de répondre Alfred de Musset, mais Rachel, dont Charle est précisément l'anagramme. » — Et le poète voyait déjà luire le jour où la g-rande trag'édienne le jouerait sur la scène des Français. Elle le joua aussi, mais d'une autre façon. N'ai-je pas dit plus haut que c'était la femme la plus inconstante de la terre? Après avoir triomphé dans Phèdre, elle ne songea plus qu'à s'amuser et s'enrichir.

« Entre nous, mandait Sainte-Beuve, qui ne la perdait pas de vue, à ses amis de Lausanne, Racliel se conduit très mal; elle mène une vie très peu simple, elle a toutes sortes d'amants; avec cent mille francs par an et plus, elle est g-ênée! Mais tout cela n'altère ni son crédit dans le monde, ni le lustre de cette perle sans tache, le monde l'a décrété ainsi (2). »

Le monde, en effet, s'était emparé d'elle, et c'est à qui, dans la société du faubourg- Saint-Germain, lui aurait brûlé le plus d'encens (3). Un jour — j'em-

(i) Souvenirs de M^' Jaubert. p. 87.

(ai Correspondance inédite de Sainte-Beuve avec M. et J/""' Juste Olivier.

(3i On lit dans les Mémoires de d'Alton-Shèe:

« Le faubourg Saint-Germain avait adopté Rachel, et comme pour la duchesse de Berry, en 1828, des champions titres répondaient de sa vertu. — Le jeudi soir, elle restait chez elle. Walewski me présenta à ses réceptions. Seule femme, elle faisait les honneurs ; des académiciens, puis les ducs de Noailles, de Fitz-James, de Richelieu, le duc de Guiche, s'empressaient autour d'elle. Ce qui donnait alors un intérêt parliculier à ces soirées, c'est qu'avant d'aborder au théâtre le rôle de Phèdre, Rachel essayait sur ce public choisi l'effet de ses études et de ses méditations. Elle avait attendu l'entier développement de son talent avant d'aborder la plus osée, la plus humaine, la plus forte des œuvres de Racine; elle récita les deux premiers actes. »

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prunte cette anecdote et la suivante aux carnets inédits de Rog-er de Beauvoir — M. Mole lui disait devant Véron :

— Je vous félicite, Mademoiselle, vous avez sauvé la langue française.

Et Rachel de répondre en se tournant du côté de Véron :

— J'en suis d'autant plus heureuse nue je ne l'ai jamais apprise.

Une autre fois, elle était à l'Abbaye-aux-Bois, où ^jme Récamier l'avait priée de venir réciter devant M"^® de Chateaubriand la grande scène de Polyeiicte, quand on annonça la visite de l'archevêque de Paris.

— Vous tombez comme mars en carême, lui dit la belle amie de René, vous allez entendre mademoiselle Rachel dans le rôle de Pauline !

— Pardon ! Madame, répliqua la jeune tragédienne, je n'oserai jamais dire devant Monseigneur:

Je vois, Je sais, je crois, je suis désabusée .'

Et elle proposa de jouer à la place une scène à'Esther. « Là, dit-elle, je serai dans mon rôle î » Il n'était pas possible de laisser entendre plus spirituellement qu'elle n'était pas chrétienne.

Quand elle eut fini, l'archevêque s'approcha d'elle et la complimenta de son mieux, disant qu'elle ressentait visiblement les impressions qu'elle communiquait à son auditoire d'une manière si vive.

— C'est que je crois ! répondit Rachel.

Musset avait raison de dire que « la princesse » ne manquait pas d'esprit. Mais elle n'avait aucune éducation et encore moins de moralité. Ce fut làson malheur.

Née le 28 février 1821, dans une cabane d'un petit

124 ALFUED DE MUSSET

villaçe du canton d'Argovie, elle n'avait eu ni enfance ni jeunesse, et avait été exploitée dès le berceau par les Bohémiens, ses père et mère. Elle confessait un jour à Samson — <^'t je tiens ce propos de sa fille — qu'elle ne se souvenait pas d'avoir été vierge. Je m'étonne alors qu'elle n'ait pas éprouvé le besoin, une fois tirée de la fange, de se refaire une sorte de virginité. Cela lui était d'autant plus facile qu'en devenant de bonne heurela maîtresseattitrée du comte Walewski, elle n'avait qu'à s'observer et qu'à se tenir pour obtenir de lui tout ce qu'elle aurait voulu. — Je sais pertinemment qu'après avoir eu un enfant d'elle Walewski l'aurait épousée, si elle s'était conduite honnêtement. Mais la caque sent toujours le hareng, dit le proverbe. P».achel le vérifia cruellement une fois de plus, et Walewski, dont elle disait : « Le comte m'ennuie, avec son comme-il-faut », se lassa, à la fin, de ses impertinences et de ses infidélités.

(( Il paraît, écrivait un jour Alfred Tattet à Félix Arvers, que Rachel est ennuyée de Walewski au delà de toute expression. Elle voudrait sans doute le renvoyer à l'école... du monde (i). »

Encore, s'il avait été le seul qu'elle eût trompé de la sorte, mais elle n'eut jamais plus d'égards pour ceux qui traversèrent sa chambre à coucher. Elle logeait,comme dans la première auberge venue, au mois, à la semaine, voire à la nuit. Et la plupart de ses adorateurs n'en exigeaient pas davantage. Cependant, il s'en trouva un dans le nombre qui ne s'accommoda

(i) Lettre inédite, datée d'Aix-cn-Savoie, juillet i843. — Allusion à la comédie que le comte Walewski avait fait représenter sotis ce titre, sans aucun buccès d'ailleurs, sur la scène du Théâtre-Français,

RACHKL I ?.5

pas de ce rég-ime, malgré sa réputation de noceur.

La chose a fait assez de bruit dans le temps pour qu'on la raconte tout au long-.

DonCjRachel s'était donnée — ou prêtée, comme on voudra — au docteur Véron, directeur du Constitutionnel, à qui elle écrivait des lettres très tendres. Mais Véron, qui en avait reçu des milliers de cette nature, à cause de son portefeuille bien garni, avait trente-six raisons de se méfier des protestations d'amour de la jeune tragédienne. Tout ce qu'il lui demandait, en échange de ses bijoux et de ses billets de banque, c'était de ne pas se moquer de lui. Or, il crut s'apercevoir un jour qu'elle ne le « prenait pas au sérieux ». Comme il était très bien en cour, il demanda au préfet de police de le renseigner sur l'emploi du temps de M"® Rachel. L'enquête fut désastreuse.

Pareille aux souris qui ont plusieurs trous pour ne pas être prises, il paraît que Rachel avait deux ou trois maisons où elle allait régulièrement et à heure fixe, d'un bout à l'autre de la semaine. En apprenant cela, Véron entra dans une colère folle. Pour tirer vengeance de la trahison de Rachel, il ne trouva rien de mieux que d'inviter à déjeuner tous ses amis, et de leur lire, au dessert, les lettres d'amour de la « princesse w et le rapport de l'agent des mœurs. On devine le scandale qui résulta de cette lecture. Le lendemain, grâce aux indiscrétions des chroniqueurs, tout Paris savait l'affaire. Le bruit en vint aux oreilles de Crémieux, qui ferma sa porte à Roxane, et dans tout le faubourg Saint-Germain ce fut un toile d'indigation contre elle. C'est alors que Rachel écrivit à Samson la lettre désespérée dont un fragment, publié

120 ALIRED DE MUSSET

naguère clans la Revue des autographes, inlrigua presque tous ceux qui le lurent.

<(... Je pars, disait-elle, un misérable m'insulte. J'abandonne tout ; je n'ai pas le courage de me donner la mort, et pourtant le désespoir est dans mon âme. Il n'y a plus de Dieu, je ne crois plus. C'est le monde qui me tue. Bientôt, peut-être Dieu connaîtra mon cœur. J'ai été folle, mais jamais je n'ai appartenu à personne. »

Est-ce à cette occasion qu'elle offrit à Grémieux — pour rentrer en grâce auprès de lui — le cachet qui appartient aujourd'hui à la Comédie-Française? On serait tenté de le croire. Ce cachet porte cette devise, au-dessous d'un ballon montant dans les nuages : la tempête m élève, une piqûre m'abat (i) !

La devise était de circonstance.

Pendant que soufflait cette tempête, Rachel, afin de la dominer, se rapprocha du poète qui avait rompu tant de lances pour elle. Musset, naturellement, blâma Véron. Quel est le galant homme qui l'eût approuvé? Et, sans être dupe du bon mouvement qui l'entraînait de nouveau vers lui, il en profita pour reparler tragédie avec elle.

Depuis quelque temps, il avait lâché la caricature pour la sculpture, et prenait des leçons de Barre. Un soir qu'ils avaient rendez-vous ensemble. Barre reçut de Musset le petit billet que voici :

(i) Elle avait aussi ua ex-libris dont la légende était : « Tout ou rien ' »

RACfIEL 127

« Je vous écris de chez M^'^ Rachel qui me garde à dîner. Ainsi, ne m'attendez donc pas ce soir. A bienlot.

« A vous,

<( Alf'I m*. ))

Ce billet était suivi de ce post-scripîiim :

« J'ai ébauché une belle oetite chatte. J'ai emnlové d'abord un couperet de cuisine, puis mes mains, puis vos petits bâtons. J'ai tout lieu de croire que ce sera admirable, mais dans ce moment-ci mon idéal a encore un torticolis et une fluxion. Venez donc voir ça (r), »

Ceci se passait en i844- Au mois d'avril de l'année 1846, Paul de Musset raconte que son frère fut invité à dîner chez Piachel. Nous allons voir qu'ils étaient alors tout à fait bien ensemble.

« Pendant le dîner, qui était nombreux, le voisin de gauche de la maîtresse du logis remarqua une très belle bague qu'elle portait au doigt. On admire cette bague; on se récrie sur le talent de l'orfèvre, et chacun à son tour fait l'éloge du précieux joyau. « Mes- « sieurs, dit Rachel, puisque cet objet d'art a l'hon- « neur de vous plaire, je le mets à l'enchère; combien « en donnez-vous?

« Un des convives offre cinq cents francs, un autre mille, un troisième quinze cents. En un moment, la bague est poussée jusqu'à trois mille francs.

— « Et vous, mon cher poète, dit Rachel, est-ce que « vous ne mettez pas à l'enchère? Voyons, que me « donnez-vous?

— « Je vous donne mon cœur, répond Alfred.

— « La bague est à vous !

(i) Lettre inédite.

128 ALFRKD DE MUSSET

« En effet, avec une impétuosité d'enfant, Racliel ôte la baçue de son doigt et la jelle dans l'assiette du poète. En sortant de table, Alfred, pensant que la plaisanterie a duré assez longtemps, veut rendre la bague, Rachel se défend de la reprendre. « Par Jupi- « 1er 1 dit-elle, ceci n'est pas un badinage. Vous m'a- « vez donné votre cœur, et je ne vous le rendrais pas « pour cent mille écus. Le marché est conclu, il n'y a « plus à s'en dédire. »

« Cependant, malgré sa résistance, Alfred lui prend doucement la main et lui remet la bague au doigt. Rachel la retire de nouveau, et la présente dans une attitude dramatique et suppliante : « Cher poète, dit- « elle d'une voix réellement émue, vous n'auriez pas « le courage de refuser ce petit présent si je vous l'of- « frais le lendemain dujour où je dois jouer ce fameux « rôle que vous devez écrire pour moi et que j'alten- « drai peut-être toute ma vie. Gardez donc cette « bague, je vous en prie, comme un gage de vos pro- « messes. Si jamais, par ma faute ou autrement, vous « renoncez pour tout de bon à écrire ce rôle tant « désiré, rapportez-moi la bague, et je la repren- « drai (i). »

Musset la garda donc, mais pas longtemps. D'abord il ne fit rien pour la garder, et soit qu'il doutât de la parole de Rachel — comme il en avait le droit, il faut en convenir — soit qu'il fût occupé ailleurs ou qu'il doutât de lui-même, il n'essaya pas de reprendre la tragédie d'Alceste, dont le plan dormait depuis six ans dans ses cartons. Ensuite Rachel était partie, quelques jours après, pour l'Angleterre, et l'eau de la

(i) Biographie d'Alfred de Musset.

RACHEL 129

Manche passe pour avoir la même vertu que celle du Léthé!... Toujours est il que Rachel oublia d'écrire à Musset, et qu'à l'automne, quand elle revint en France, elle ne lui parla pas plus de sa tragédie que si elle ne lui avait pas donné sa bague en gage. Elle n'était pourtant pas si généreuse que cela, de sa nature, et il lui arriva plus d'une fois de reprendre, par une ruse quelconque, ce qu'elle semblait avoir donné de très bon cœur. Je sais, entre autres, une histoire d'ombrelle qui la peint admirablement sous ce jour-là.

On lui avait fait cadeau d'une ombrelle-marquise dont la garniture en turquoises était une pure merveille, et chaque fois qu'elle allait chez Samson, la fille du comédien s'extasiait devant.

— La voulez-vous? lui dit un jour Rachel. Prenezla, je vous la donne.

Naturellement, on lui répondait chaque fois par un refus. Que ferait-on de cette ombrelle, du moment qu'on n'avait pas une toilette en rapport?

A la fin cependant, on la prit au mot, et, durant tout l'été, Adèle Samson se pavana avec l'ombrelle de Roxane, qui fut quitte pour en acheter une autre.

Le temps passa. L'année suivante, Rachel dit à son amie :

— Votre ombrelle doit avoir besoin d'être recouverte, confiez-la-moi, je me charge de la réparation.

Adèle ne voulait pas, pour ne pas mettre Rachel en frais. Elle céda tout de même à ses instances, mais elle ne revit plus son ombrelle.

Musset n'attendit pas que Rachel lui demandât sa bague. Un jour qu'il l'avait piquée, sans le vouloir, en faisant l'éloge de Rose Chéri qui jouait alors avec beaucoup de succès la pièce de Clarisse Harlowe, il

l30 ALFRED DE MUSSET

la lui remit si discrètement au doigt qu'elle n'eut pas l'air de s'en apercevoir. Et ce fut la cause d'une nouvelle brouille.

Mais lorsque, l'année suivante, le Caprice fut mis à la scène, les lauriers de M"^^ Allau empêchèrent Rachel de dormir (i). Elle fit encore une fois risette

(i) Elle n'iîtait pas la seule. Pendant longtemps à la Comédie-Française, ce rôle exquis, mais où M»^» Allan ne fut jamais égalée, tenta non seulement les grandes coquettes mais jusqu'aux soubrettes. Quand celle qui l'avait créé fut devenue si t^rosse qu'Augustine Brohan disait malicieusement à son fils : « Si tu n'es pas sage, je te ferai faire le tour de M""' Allan u, ladite Augustine se mit un jour en tète de la remplacer. Naturellement Musset se défendait. « Vous êtes une divine soubrette, ma chère amie, lui disait-il, mais je ne vous vois pas en femme du monde, ni en comtesse, et le public ne vous y verra pas plus que moi. » Mais ce n'était pas en vain qu'Augustine avait pris pour devise : « Coquette ne veux, soubrette ne daigne. Brohan suisl «Elle manœuvra si bien que Musset dut céder et qu'elle joua le Caprice. Elle le joua remarquablement, d'ailleurs. Et c'est à partir de ce moment que Musset entra dans ses bonnes grâces — à moins que ce soit elle qui entrât dans les siennes. Mettons qu'il y eut assaut d'égards des deux côtés à la fois. On connaît les vers charmants qu'il lui envoya un jour, à la veille dun départ pour une tournée en province :

Adieu, Brohan, rapportez-nous vos yeux

Si charmants, quand ils sont joyeux.

Si doux quand vous êtes pensive !

Avant d'aller sur l'autre rive

Rencontrer fortune et succès

(Tandis que je perds mon procès)

Prenez votre mine attentive,

Regardez-vous dans un miroir français,

Voyez 4»i«a cette petite fille,

Après laquelle i\Ieg sautille,

Ce rond visage au nez pointu.

Amusant comme un impromptu ;

Cette taille leste et gentille,

Ces perles fines où babille

L'esprit charmant de la famille.

Cette fossette à l'air moqueur,

Ces bonnes mains pleines de cœur,

Ce corset qu'a serré Domange,

Ce diablotin fait comme un ange.

Que l'heureux Desmaret pondra...

Ah ! Brohan, ma chère, en voyage

Est-il bien prudent, à votre àse, ,

Que vous emportiez tout cela ?

Quand Musset fut élu à l'Académie française, elle lui adressa le soir \

à l'auteur qui, n'ayant plus rien à désirer, n'avait aucune raison de lui garder rancune, et prit la main qu'on lui tendait gentiment.

Quatre ans après — et dans l'intervalle il n'avait été question de rien — Rachel plantait la crémaillère dans l'hôtel qu'elle s'était fait construire rue Trudon. Alfred de Musset fut invité à ce dîner de cérémonie, et le lendemain reçut la visite de l'hôtesse. Elle venait le prier et le supplier de lui écrire un rôle.

— Alors, vous ne m'en voulez pas d'avoir marché l'autre soir, sur la queue de votre robe? ... Eh bien,

mènoe (12 février i852) le petit billet que voici : « Ce n'est pas vous oue je iehcite, cest 1 Académie ! Voudriez- vous vous charger de mes comphmeats auprès d'elle ? » (a).

Un autre jour qu'elle lui avait offert son portrait, il écrivit au bas les vers suivants :

J|ai vu ton sourire et tes larmes,

J'ai vu ton cœur triste et joyeux ;

Qui des deux a le plus de charmes ?

Dis-moi ce que j'aime le mieux,

Les perles de ta bouche ou celles de tes yeux. Et il l'en remercia par les lignes suivantes : « Je n'ai pas voulu vous écrire que vous étiez charmante, parce que je voulais vous le dire; mais vous le savez, je le suppose. Ce dont je veux que vous ne doutiez pas cest que votre gentil cadeau m'a fait le plus grand plaisir et que je vous conserverai toujours ce bon souvenir dune amitié qui vaut bien des amours. »

Elles sont rares, celles qu'il gratifia de « ce bon souvenir b, car l'amitié d uue jolie femme n'était à ses j'eux que le demi-deuil de l'amour. On ne saurait pourtant mettre en doute la sincérité de cette déclaration surtout loi-squ'on a lu la lettre qu'Augustine Brohan adressait à Paul de Musset, au lendemain de la publication de Elle et lai. Elle y disait en propres termes qu'Alfred lui avait confié « les horribles souffrances qui avaient aigri et changé sa nature première, sans que cela fût la suite ou le commencement d'un autre voyage du cœur ». Avait-elle été à même de faire avec lui ce voyage sentimental? Evidemment, puisqu'elle ajoutait : « Souvent il m'a dit que, s'il y avait un remède pour le sauver de cette incurable maladie qui le minait, c'est moi qui saurais le trouver. » Mais soit qu'elle fût engagée alors dans d'autres liens, soit qu'elle ne se fît aucune illusion sur l'efficacité du remède qu'il s'agissait de trouver, elle ne s'était pas donné la peine de le chercher, en quoi elle avait fait preuve de sagesse, puisqu'elle y avait gagné de conserver son

(a) Lettre extraite du Catalogue d'autographes et de dessins proTenant d'Alfred et de Paul de Musset. Paris, Etienne Charavay, 1881.

l32 ALFRED DE MUSSET

j'accepte, mais à la condition que vous ferez élargir l'escalier de votre hôtel, et qu'au prochain dîner nous mangerons chez vous dans les couverts d'étain de votre temps de misère 1

— Vous croyez donc, dit Rachel un peu piquée, mais riant tout de même^ que je ne suis plus la bonne fille de ce temps-là ? Eh bien, faites-moi ce rôle et vous verrez !

Là-dessus elle lui tira sa révérence, et partit deux ou trois jours après pour l'Angleterre.

— Bon! se dit le poète, j'ai le temps de respirer! Mais pas du tout. Un beau matin, il reçut une lettre

de Londres, qui lui rappelait sa promesse. L'eau de la Manche avait perdu sa vertu. Pour le coup, Musset se mit à l'œuvre. Après avoir bien cherché, il arrêta le plan d'un drame en cinq actes. La scène se passait à Venise, au xv® siècle, et la pièce devait s'appeler FaustiJie... On peut ouvrir ses Œuvres posthumes, on verra que Musset avait pris sa tâche au sérieux. Mais il avait compté encore une fois sans le caprice de Rachel. A son retour, ayant appris qu'il travaillait pour Rose Chéri, et Bettine n'ayant obtenu qu'un succès médiocre, en dépit du talent de cette charmante actrice, elle en témoigna tant de mauvaise humeur que Musset jeta Faustine au rebut en disant: « Adieu, Rachel! c'est toi que j'ensevelis pour jamais dans ce tiroir (i) ! »

A quelque temps de là, elle écrivait cette lettre à un ami :

« Vous m'avez dit, hier au soir, que vous dîniez ce soir avec Léon Gozlan. Sondez-le donc un peu pour

(i) Biographie d'Alfred de Musset, p. 3i6.

RACHEL l33

savoir s'il serait homme à me faire un petit proverbe pour que je le joue dans certains concerts et m'y essaie dans l'esprit. Toujours des alexandrins î Toujours du poisson ! Toujours du bouilli ! Je voudrais bien un peu de dessert sucré, parfumé à la vanille, quelque chose de bon à croquer en riant et en montrant les dents, ce qui est bien différent que de montrer les dents au public.

« Gozlan peut m'arrang-er ça en une ou deux journées mieux que personne, Musset étant mort. .. a la

LITTÉRATURE (l) ! »

Ah! si le poète des Nuits avait eu connaissance de cette lettre, quelle colère ou quel chagrin il eût éprouvé I Rachel ne savait pas et ne sut jamais — elle mourut trop tôt pour cela — qu'au début de leurs relations, après avoir abandonné, dans les circonstances que j'ai rapportées plus haut, son drame de la Servante du Roi, Musset avait écrit pour elle les strophes suivantes :

A Mademoiselle Rachel

Si ta bouche ne doit rien dire De ces vers désormais sans prix ; Si je n'ai, pour être compris.

Ni tes larmes, ni ton sourire ;

Si dans ta voix, si dans tes traits, Ne vit plus le feu qui m'anime ; Si le noble cœur de Monime Ne doit plus savoir mes secrets ;

Si la triste lettre est signée ; Si les gardiens d'un vieux tombeau Laissent leur prêtresse indignée ' Sortir, emportant son flambeau ;

(i) G. d'Heylli : Rachel d'après sa correspondance, p. io4.

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Cette langue de ma pensée, Que tu connais, que tu soutiens.

Ne sera jamais prononcée Par d'autres accents que les tiens.

Périssent plutôt ma mémoire Et mon beau rêve ambitieux (i) !

Mon génie était dans ta gloire; Mon courage était dans tes yeux.

On sait que le poète a tenu parole. Mais je n'en suis pas encore consolé. Chaque fois que je pense à la Servante du Roi, à Alceste et à Fanstine, j'en veux à Rachel et je me dis : Quel malheur que ces deux êtres si bien doués n'aient pas pu s'entendre 1 Ils auraient fait de si belles choses !

(i) Musset avait d'abord écrit :

C'était l'amour de ton génie Qui me rendait ambitieux.

Variante relevée sur l'autographe appartenant à M™^ Martellet, l'ancienne gouvernante du poète.

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