A BRIZEUX
2 août i83i.
Hélas ! par quel bout se prendre? Et que dire de soi même? Comment se voir? Où ya-t-il une g'iace pour se mirer, si ce n'est l'œil d'un ami, d'un ancien ami? Parlez à Emile, parlez à Antony, à Edmond de Beauveau, etc., ils vous diront ma simple vie, mon inutile vie, bonne tout au plus à consoler la vieillesse de mon bon père et à lui fermer les yeux. C'était un spirituel vieillard, courbé par ses blessures de la g'uerre de Sept Ans. n'ayant conservé de ses trois fils que moi, de sa fortune que moi, de sa famille nombreuse que moi. Il avait ev sept frères, la révolution les avait tués; son pèi^e étai immensément riche en terres de Beauce, il avait près que tout perdu. — Il m'éleva à Paris : le matin, le col lèg-e bien ti-iste et bien froid qui m'instruisait peu e me faisait mal par mille douleurs et mille afflictions ; h soir, ma famillequi me consolait par une conversatioi d'autrefois; des vieillards élég-ants et bons; les histoire de Paris, Versailles et les provinces, les souvenirs d Louis XVI, et tout cela à travers la g-loire, toujour maudite,de l'Empire, mais toujours admirée par chacun
Des hommes d'un esprit étendu, vieux amis que j'ai encore à soig"ner, comme si mon père me les eiit lé^-ués, des femmes toutes maternelles pour moi, me montraient ainsi par leur bon ton qu'il y avait de meilleures leçons à recevoir que celles du matin et le soir me les faisait prendre en haine. — Cependant, les bulletins de Wagram et d'Eylau se lisaient à haute voix à la pension, on me menait au tambour, mes amis étaient hussards et cuirassiers; cela monte la tête. Je voulus quitter le collèg-e. Je m'enfonçai dans les log-arithmes et toutes les mathématiques pour entrer à l'école polytechnique; j'allais me jeter dans l'artillerie avant l'âg-e de la conscription. Vinti8i4 ; me voilà mousquetaire àseize ans. Ce rtest que cela ! me dis-je, après avoir mis mes épaulettes. Ce n'est que cela! — J'ai dit ce mot-là depuis de toute chose, et je l'ai dit trop tôt. De là ma tristesse, née avec moi, il est vrai, mais pas si profonde qu'à présent, et au fond assez douce et pleine de commisération pour mes frères de douleur, pour tous les prisonniers de cette terre, pour tous les hommes... Vous avez raison de vous représenter ma vie militaire comme vous faites, l'indig-nation que me causa toujours la suffisance dans les hommes si nuls qui sont revêtus d'une dig-nité ou d'une autorité me donna, dès le premier jour, une lit sorte de froideur révoltée avec les grades supérieurs et une extrême affabilité avec les inférieurs et les égaux. Cette froideur parut à tous les ministères posçlisibles une opposition permanemte, et ma distraction |f|. naturelle et l'état de somnambulisme où me jette en tout temps la poésie passèrent quelquefois pour du dédain de ce qui m'entourait. Cette bonne distraction était pourtant, comme elle l'est encore, ma plus chère ressource contre l'ennui, contre les fatigues mortelles dont on accablait mon pauvre corps si délicatement conformé et
ALFHUD UL VUiNV
qui aurait succombé k de plus longs services; car. après treize ans, le commandement me causait des crachements de sang assez douloureux. La distraction me soutenait, me berçait, dans les rang-s, sur les grandes routes, au camp, à cheval, à pied, en commandement ij même et me parlait à l'oreille de poésie et d'émotions .\ divines nées de l'amour, de la philosophie et de l'art. Avec une indifférence cruelle, le (jouvernement, à la , tête duquel se succédaient mes amis et jusqu'à mes parents, ne me donna qu'un grade pendant treize ans, et je le dus à l'ancienneté, qui me fit passer capitaine à mon tour. Il est vrai que, dès qu'un homme de ma connaissance arrive au pouvoir, j'attends qu'il me cherche et je ne le cherche plus. J'étais donc bien déplacé dans l'armée et je portais la petite Bible que vous avez vue dans le sac d'un soldat de ma compagnie. J'avais Eloa, j'avais tous mes poèmes dans ma tête, ils mai'chaient \ avec moi, par la pluie, de Strasbourg à Bordeaux, de Dieppe à Nemours et à Pau, et quand on m'arrêtait, {|. j'écrivais. J'ai daté chacun de mes poèmes du lieu où se j L posa mon front. Depuis la guerre d'Espagne, Ci'n^-./J/ars ]L vivait dans ma tête ; j'étais comme le Jésus de Manzoni, se souvenant de l'avenir. et ce livre avenir, je n'avais pas le temps de l'écrire. Marié hors de l'armée, revenu à Paris (chère ville bien -aimée du Beauceron qu'on y apporta à deux ans ). je me hâtai d'écrire mon roman. , Il me donna plus de renom qu'£'/o(7, qui me semble d'une nature plus rare, autant que je puis méjuger moi-même. Je 6s depuis ce que j'ai fait toujours, des esquisses qui > font mes djlices,ct du milieu desquelles je tire de rares tableaux. Groiriez-vo: s que je les ai tellement accumulées que j'ai là, près de moi, une malle entière pleine de plans, de romans, d'histoires, de tragédies, de livres de i toute forme et de toute nature...
COHRESPONDANCE 469
A MARIE DORVAL
i5 août i83i.
Je vous envoie la Maréchale d'Ancre, sous deux espèces. Madame; c'est une pauvre défunte qui aurait dû revivre quelque temps sous votre fig-ure, mais ce n'était pas écrit dans son jeu de cartes magiques.. J'irai aujourd'hui dîner avec vous, selon votre gracieuse invitation, et vous suis mille fois dévoué (i).
A MARIE DOKVAL
Mercredi 3 juillet [i833].
... Tout ce que tu m'as fait souffrir depuis que tu demeures dans cette rue, dans ce nouvel appartement, est incalculable. Ce n'est pas trop de toute ta vie pour me le faire oublier ; mais enfin, hier, j'ai revu ton âme tout entière et, après nos quatre heures de baisers et d'amour, elle s'est ouverte, comme tous les jours tes bras. Je t'en rends g-râce mille fois, mon ang-e,ma chère belle, je t'ai retrouvée. Ton tendre repentir a effacé tout, mon enfant; je te confie à la garde de ton amour, de ton honneur et de ta bonté. N'oublie jamais cela. Cepen-
(i) Z.a Maréchale d'Ancre venait cie paraître (n3 juillet) chez Ch Sosselin, \ j i
Ce billet, écrit sur la §:arde de IVxeinplaire de la Maréchale d'Ancre offert par Alfred de Vig-ny à madame Dorval précède le sonnet: Si des siècles mon nom perce la nuit obscure,
En même temps que ce volume, le poète avait envové à l'actrice •on manuscrit, g-rand-in foiio, relié, avec cette dédicace : A Madame Dorval
Je n'ai que ce moyen de vous rendre ce drame qui fut écrit pour .'ous Madame. Vous vouliez lejouer. mais vous n'êtes reine a votre neatre que par le talent et ce n'est pas une rovauté toute puissante jue celle-là, au temps oii nous sommes.
,, oo .VU-RED DE VIGNY.
lo août i83i.
470 ALKHED DE VIGNV
dant ce qui reste dans mon àme de tout cela et de ton départ surtout est plus que de la tristesse, c'est du malheur, c'est du découragement mortel. Je sens en moi une honte secrète pour la première fois de ma vie. Les mots que je me suis fait effort pour prononcer hier m'ont outrag-é, plus que je ne puis le dire, je me coupais moi-même au tranchant de mon arme et en me veng-eant je me blessais... Il est affreux pour moi que cela soit arrivé et c'est pour moi seul que cela est douloureux ! ,
A MARIE DOKVAL
Jeudi 4 juillet [i833].
(En rentrant de chez toi, à une heure.)
Je rentre le cœur navré mille fois plus que tous ces derniers jours. Que tu m'inquiètes, que tu m'afflig-es, ô ma chère ang-e ! Ma pauvre chère belle, que tu me désoles ! Mais quoi ? Tu penses à me faire écrire par Louise quelquefois '? Songe que si tu veux me faire mourir de chagrin, tu n'as pas d'autre chemin... Non, non, non, il me faut ton écriture, il me faut la trace de ton bras sur le papier, et tous les jours de ma vie, tous les jours ton écriture, et elle seule, et point d'autre qui s'en mêle !
Ah ! quelle cruauté que de m'accuser, moi, moi ! de ne t'avoir pas assez servie dans ton théâtre ! Tu sais ma vie, le pouvais-je? Tu vas voir à présents! tu me donnes confiance en toi, ce que je ferai alors pour toi aussi...
Je t'en supplie, ma belle Marie, au lieu de m'efifrayer et de me menacer comme tout à l'heure, ne fais plus autre chose que de me rassurer sur l'avenir, afin queji puisse penser et écrire pour toi.
Vendredi matin. — Je tombais de fatigue hier et j< me suis endormi pesamment. Je me suis étonné de trou-
ver mon oreiller, mes joues, mes yeux remplis de larmes. J'avais rêvé à je ne sais quel chant triste qui me faisait sangloter. Tu m'as fait mal hier au soir, à mon bel ang-e, c'est bien toi qui ne dois pas être jalouse. Je t'aime tant et avec une inquiétude si continuelle !
A MARIE DORVAL
Jeudi 29 [août i833].
J'aime bien ta bonne petite lettre écrite au moment d'aller jouer, mon cher ange, mais en vérité j'aime bien aussi mes petits Rouennais qui ont un sens exquis; ce sont presque des Athéniens à mes yeux, à présent. Ils ont mieux compris que la masse toujours renouvelée des Parisiens qu'un homme illustre, qu'une femme inspirée ont un caractère unique important à ne pas altérer.
.La France a un g'rand bon sens en cela. Jamais elle l'a voulu adopter Chateaubriand comme poète. La-martine serait toujours poète, dùt-il faire cent volumes de orose. Tu seras toujours traoéilienne quand tu jouerais :ent comédies aussi parfaitement que tu joues Jeanne Vaabernier (i) et la Jeune Femme en colère (2). Mais, e te lai dit, la première ressemble trop à un vaude- /ilie, l'autre à une pai^ade où l'on souffre de voir que tu laignes faire rire avec des coups de pied et des coups
e poing.
C'est une nécessité à laquelle je n'aime pas te voir soumise. La gravité de ta voix, de tes traits, de ta dé-
(i) Jeanne Vaubernier,oa la Cour de Louis XV, comédie en cinq des et en prose, par Kougemont, .T.-B. Lafilte, et Auguste La- ;rangc, représentée pour la première ibis, à l'Odéon, le 17 janvier 832:
, (a) La Jeane Femme en colère, comédie en un acte, en prose, par • "t.-i. Élieiine, représentée pour la première fois au théâtre de l'Imlératrice, salle Louvois, le 20 octobre i8o4.
l\']2 ALFRED DE VIGNY
marche, la tristesse naturelle qui est en toi, tout t'a créée tragédienne, ne pense plus qu'à cela.
Qui peut le plus peut le moins. Tu as pris d'en haut la comédie comme Talma avait pris l'Ecole des Vieillards,inaiis il n'en faut pas rester là, et, à ta place, je ne créerais jamais de rôle comique. Tu vois quel trône tu as dans la pensée des hommes qui s'imaginent trouver en toi un être toujours rêveur, mélancolique, tendre et souffrant.
Travaille à ne pas travailler ta belle nature pour la changer et reste dans le tendre repos d'âme de ton amie, madame Duchambge... Tes deux ennemies sont la gaieté bruyante et la colère.
Songe que je suis seul, que je t'aime, que je souffre encore de mes douleurs de tête, que j'ai bien des afflictions toujours et que tu es ma chère Marie. Non, tu ne l'es plus, car tu ne m'écris pas, tu te plains toujours et c'est moi qui suis seul à plaindre. Tu vis au milieu des fêtes, et moi-même dans une sorte d'hôpital. Tu fais de la jalousie et de la colère pour avoir l'air bien plus occupée de moi que tu ne l'es. Je n'aurai pas un mot aujourd'hui.
A MARIE DORVAL
8 avril i835.
Il m'est impossible de ne pas soulager mon cœur en me plaignant de toi à toi-même. Tu me rends très malheureux. Je ne puis plus vivre ainsi. Hier au soir c'était mettre le comble à tant de choses méchamment calculées que de me dire devant ton mari ce que l'on peut dire de plus froid et de plus ingrat.
Toutes les heures de mes jours et de mes nuit« se passent, depuis quatre ans, à chercher comment te rendre heureuse et pendant ce temps-là tu semblés t'occuper à trouver comment tu m'affligeras et quelle peine nouvelle tu me réserves pour le lendemain. Le contraste devient trop douloureux à présent.
Je savais bien, l'été dernier, lorsque jetais malade et que, te voyant pleurer de voir ta destinée tourner si mal au théâtre, je savais à quelles attaques j'allais m'exposeren essayant de te sauver, quelle eût été la gravité d'une défaite dans ce combat, combien j'avais d'ennemis et combien peu d'amis. Tu te plaisais alors à m'afflig^er et à me tourmenter de toutes manières par des familiarités qui m'effrayaient.
J'étais sérieusement malade et cependant je passais les nuits à écrire pour toi. Je souriais encore ente voyant et ne parlais pas même de mes travaux, de mes douleurs, de peur de m'en faire un mérite.
yue faisais-je pour moi ? Était-ce une grande gloire que de mettre au théâtre une idée de l'un de mes livres ? C'était pour toi, tu l'as oublié...
Ne conduis pas tesoti'enses plus loin que ne pourraient aller mon amour et ma bonté ! Je les sens toujours en moi, veillant sur toi, mais en vérité je commence à ne plus savoir comment les employer tant tu me reproches et tant je suis las de cette lutte continuelle !
Réponds-moi par écrit. Ce soir (i) je n'aurai pas le temps de t'entendre, ni toi aussi de me parler.
A SAINTE-BEUVi;
19 octobre :835.
Dans quel temps et par quelle plume a jamais été
(i) Le 8 avril, on jouait Chatterton après l'Écote des ^faris.
écrit un examen plus beau et plus habile que le vôtre, mon ami (i), et comment puis-je vous en remercier? D'abord mon cœur a été pris par l'attendrissement que m'ont donné les souvenirs de ces premières et fraternelles réunions, que vous avez rappelées et dont parlent les beaux vers de notre Antoni (2). La mort en a déjà effacé trois noms. J'ai revu ensuite ces autres soirées, où vous veniez, chez moi, écouter et applaudir les Orieni(iles,Si\ec mes amis et quelques femmes de ma famille. Vous y disiez alors, avec tant de g^râce et de douceur :
Fraternité des arts ! union fortunée, Soirs dont le souvenir, même après mainte année, Charmera le vieillard (3).
Hélas ! nous sommes encore bien loin de la vieillesse, mon ami, et déjà s'est rompue, par quelques anneaux, cette autre chaîne amicale! Moi, du moins, je n'en ai brisé aucun, et je plains ceux qui se sont séparés.
Pour vous, mon bon anii, vous savez prouver à tous i . que les changements des esprits et des cœurs p'altèrent ij en rien l'impai^tialité de vos jugements, et la grâce savante, la finesse éloquente, dont vous les entourez, l'abondante poésie que vous semez sur eux, tout leur assure une durée qui serait effrayante s'ils n'étaient si indulgents. Vous l'avez été beaucoup pour moi; en vérité, le peu que j'ai fait ne méritait pas cela, et le peu que je suis le mérite moins encore. Les actions de ma vie sont, à mon g-rand regret, si obscures, et ses pages sont si blanches que des notes de votre main en doivent faire ressortir le néant. Mais vous les avez écrites avec
(1) Poètes et romanciers modernes de la France. XIX. M. de Vig-ny, Servitude et Grandeur militaires (Heuue des Deux Mondes, i5 octobre i8;^5).
(2) Dernières Paroles, XIX.
(3) Le Cénacle ( Vie, Poésies et Pensées de Joseph Delorme).
COUKESI'OXn ANCE f\']b
me mesure parfaite, et dont je vous rends grâce mille ■ois. Les petites erreurs de lieux ou de date, quej'auais pu vous éviter si'je vous avais vu, ne valent pas ju'on s'y arrête. Nous en causerons un de ces jours (i).
Quant à mes travaux, ils sont toujours rompus par es ag-itations inconnues de ma vie. Les élog-es que vous donnez à leur constance me rendent honteux. Vous me aites mesurer tout ce que je pourrais faire, et vous iccroissez mes reg'rets quand je pense au peu de temps jui m'a été laissé pour faire ce que vous louez. J'écris, Il la hâte chaque jour, des plans que je n'aurai jamais le emps d'exécuter et je suis emporté, par mille choses, tors de moi.
Ce que je dis là, du reste, vous le savez, vous le senez, n'est-ce pas ? et vous m'en g'rondez, mais secrètenent, mais pour moi seul, qui vois votre pensée à traders le nuag'e doré. L'ingénieux langage de votre criique a cela d'excellent qu'il éclaire parfaitement aux 'eux du public la route que suit le hasardeux navig-aeur que vous contemplez, et que, du même rayon, vous 'aites voir au voyag-eur, lui seul, les écueils que vous ievinez sur sa route. Ainsi, de toutes les constellations [uej'ai suivies, c'est la Zyre que vous préférez, et vous vez bien vos raisons ; Joseph de Lorme (sic) nous les
apprises. Mais quoi ! le g-rand écrivain de Volupté [le pourrait-il obtenir grâce pour la Prose près du Poète pur des Consolations? Ne pouvons-nous aller de l'une L l'autre des Muses? N'y a-t-il pas idées de Prose et dées de Poésie? Pour moi, je le pense. Mais je g-arde )our un futur Cénacle, afin de me faire pardonner nés g"ros livres, des Elévations que je vous prierai d'y ^enir entendre, dans l'espoir de renouveler nos échanes de vers, et au milieu des anciens amis Poètes qui (i) Voir Journal d'an Poète, sous la date de i833.
nous sont restés et des meilleurs parmi les nouveaux! que la Muse nous a donnés. Il n'y en aura pas un, je vous le dis, que je ne surpasse en amitié et en admiration pour vous.
A MARIE DORVAL
i4 février i84i.
En vérité, Madame, jusqu'à trois heures, j'ai cru pouvoir me rendre chez vous avant-hier. Voyant que je n'en avais pas le temps, je vous ai écrit à la hâte un billet très innocent que je ne me rappelle plus, mais où j'ai peine à comprendre que vous ayez trouvé la moindre ironie ; elle était loin de mes idées, très graves en ce moment. Lorsque je parle de représentations où vous pourriez paraître, je suis accoutumé à me fig"urer toujours cet éclat si vrai et si sérieux qui vous accompag-ne partout.
Vous avez bien raison, en effet, lorsque, l'année dernière, vous avez désiré jouer deux de mes ouvragées (i), je ne les regardais pas comme autre chose que deux costumes de votre toilette et j'ai mis tous mes soins à ce qu'il n'y manquât rien. Vous me trouverez toujours aussi prompt à vous être utile. Mais j'ai voulu seulement, en vous parlant de ma répugnance pour le théâtre, vous empêcher de comptertrop immédiatement sur une pièce nouvelle de moi. Je me serais trouvé coupable sije vous avais laissée dans une fausse attente qui pouvait changer vos calculs et vos plans. Je pensais être mieux compris de vous. Je ne me souviens pas que M. Buloz m'ait dit un seul mot à votre sujet depuis bien longtemps et vous
(i) Chatterton, repris le 9 mars 18/I0, et la Maréchale d'Ancre. jouée pour la première fois à la Comédie-Française le 18 juin i84o.
me connaissez assez pour savoir que jamais je ne parle de vous que de manière à seconder vos projets et si par hasard j'étais consulté, ce qui arrive rarement, je conseillerais tout ce qui serait dans vos intérêts.
Il serait bon seulement de me les faire connaître, car, je vous le répète, je ne sais rien de ce qui se passe à la Comédie-Française, mais personne nedésireplusquemoi d'apprendre que vous vous y trouvez établie d'une façon durable et qui vous rende heureuse.
A LA VICOMTESSE DU PLESSIS
Au Maine-Giraud, dimanche 7 octobre 1849. Mais certainement je boude. Eh ! pourquoi donc, s'il vous plaît, n'aurais-je pas aussi le droit de bouder ? Méchante que vous êtes, vous me dites bien tout ce qui peut me tourmenter, et vous me faites un procès perpétuel pour une pauvre petite comédie couleur de rose. Vous allez me forcer à vanter mes vertus et à vous prouver, chère belle amie, que vous êtes une ing-rate. i Je vous prie de me conserver jusqu'à mon retour dans ma patrie véritable (la Touraine) cette lettre que l'on m'écrivit il y a un an, et que je reçus ici, après tous les voyag'es que vous voyez sur l'enveloppe. Cher petit juge d'instruction que vous êtes, coQsidérez bien ce que j'ai t'ait de cette demande de toucher à ce fruit, défendu /9ar voua. Je n'ai pas répondu un mot à ce Second Théâtre- Français (i),qui me demandait cette pièce et même une actrice par-dessus le marché, et qui en a étéquiite pour la demande ^ et, voyez votre mauvais caractère, c'était
(i) L'Odéon, après la fuite de son directeur, s'était mis en société, sur le modèle de la Comédie-Française; la lettre était de Ballande, l'un des sociétaires.
pour VOUS plaire que je refusais ainsi par mon silence, et je h'ài pas Voulu même m'en l'aire un mérite auprès de vdlis, tant il était simple de ne pas laisser jouer une pièce que vous n'aimez pas.
A présent, voici bien autre chose. Vous savez bien que je suis à cent soixante lieues de Paris, et vous vous imag-inez que j'ai fait répéter et jouer cette comédie à Paris. Ah ! joli petit magistrat imberbe ! que voiis êtes jeune et ii^norant des choses de Paris lOn y prend, je vous assure, toutes les libertés dont on a besoin. J'ai appris par les journaux que le Gymnase avait trouvé ag-réable de me prendre cette pièce, comme on prend un mouchoir dans la poche du voisin. C'est un petit accès de communisme qui, dit^on, a réussi parfaitement. Je serai peut-être le seul à Paris n'ayant pas vu cette représentation, qui est fort courue à ce que l'on m'écrit. Et si je la vois jamais, faut-il vous le dire? oui (pourquoi pas ?) cela me pourra bien serrer le cœur, car il me semble, en pensant à celle pour qui ce fut écrit, que l'on jette sa robe au sort et que l'on se partag-e sou manteau. — Du reste, je redeviens plus sérieux en parlant de ceux qui ne sont plus. Ne croyez pas que ces relations <le théâtre, qui font tant de bruit que toute la France a su celle-là, tiennent autant de place qu'il le semble dans la vie d'un homme. Il y avait sept ans que je n'avais vu cette personne, qui vous préoccupe, lorsque j'ai appris qu'elle avait tout à coup quitté cette vie (i) dont elle était en possession avec tantd'ardeur etd'éclat; et jel'aisUj comment? commevous,comme tout le monde, par un journal, comme on sait tout aujourd'hui. — Repentez-vous donc, Ang-e sévère, de votre jugement! Je ne suis coupable ni envers vous, amie chérie, pour avoir fait jouer ce joujou de salon, ni envers la mémoire
(1) Madame Dorval était morte le 20 mai i84g.
COnKKSPINDAVCE 479
de celle qui réalisait mes inventions sur la scène, et recevait sur son front les couronnes de fleurs qu'on leur jetait. Quand elle était en pays étranger, elle m'envoyait les couronnes, et il s'en trouva une un jour noire et blanche, comme on en jette sur les tombes. On l'avait jetée àKitty Bell d'une loge du Théâtre de Bruxelles. — Je me tais, car savez-vous ce qui va arriver ? Vous pensiez que j'oubliais ; vous trouverez à présent que je me souviens trop. Mais n'importe, je laisse ce que j'ai écrit sur ce papier, pour vous punir de m'avoir accusé d'un froid calcul de vanité, — Moijenevousaccusejamais. Aujourd'hui, pauvre bonté blessée, je vous plains. Je sais que vous pleurez une amie, notre bon cousin me l'avait écrit. Jamais il ne viendra une larme de vos yeux sans qu'elle tombe sur mon cœur. — Non, non, je ne vais point à Poitiers, où vous n'êtes pas, et ne voulez ni ne pouvez venir. Eh bien ! donc, restez chez vous, j'irai je ne sais comment, mais j'irai. Il faut que je vous voie. Vous êtes délicate, ménag-ez-vous et pensez à quelqu'un qui vous aime, pour vous donner le courage d'être prudente. — Si c'est par notre cousin que j'ai voulu savoir de vos nouvelles, jet non par vous, c'est que j'ai espéré qu'il me dirait ce que vous faites de votre vie, de vos jours, de vos nuits, pe vos heures, de vos pensées, de vos paroles, de vos regards. Mais il ne dit rien. Pourquoi n'écrivez-vous pas plus souvent sur votre amie, votre bonne amie dont vous préférez les entretiens à toute chose? — Mon nom nestil jamais entre vous? Ne vient-il jamais sur vos lèvres? Ne sort-il pas un soupir de votre cœur qui le fasse entendre à cette Elise mystérieuse et si chère"?
Vous aimez les vers anglais? Eh bien! je vous ordonne ie traduire ceux-ci et de me répondre tout de suite:
Dnubt thon, fhe slars are fire; Doubt Ihat the sim doth moue :
48o ALFRED DE VIGNY
Doubt truth to be a liai-.
But never doubt I love /(/)
A LA VICOMTESSE DU PLESSIS
Au Maine-Giraud, jeudi ii juillet i85o.
Que faites- VOUS des long-ues journées à la campag-ne? Que lisez-vous? Ou'aimeriez-vous à lire? Avez-vous des ouvragées favoris qui vous attachent? Car toutes les heures ne peuvent vraiment se passer pour vous en visites de châteaux et en promenades. Je n'ai pas foi dans les dispositions pastorales d'une berg-ère qui ne sait pas combien elle a de vaches; je ne crois donc pas non plus que les soins champêtres remplissent votre vie.
Lisez, je vous prie, les Mémoires de Chateaubriand. Malg"ré ses sombres humeurs contre son père, et sa mère, et ses amis, malg-ré ses jugements injustes et jaloux, il a de grandes pag-es et des tableaux sévères remplis de beautés que vous aimerez assurément, ma chère Alexandrine. Sa vanité est excessive, il est vrai : il se pose en parallèle avec l'Empereur, il gémit sans cesse sur lui-même, il se pleure, il semble croire que le monde s'éteindra après lui et qu'il est le dernier homme. Il dénigre tous les écrivains de peur qu'on ne pense à lire autre chose que lui, etc., etc. Mais à part ces faiblesses toutes puériles, qui sont peut-être une maladie particulière à l'animal nommé auteur ou poète, vous serez ravie, j'en suis sûr, de certains tableaux, comme son voyag-e en Amérique et la cause subite de son départ; ses misères d'émigré à l'armée de Condé et à Londres ; un sentiment timide en Ang-leterre quand il
(i) Hamlet, II, ii.
est professeur d'une jeune personne. Puis ses grandes colères politiques! Tout cela passe souvent de la grâce à la grandeur. Lisez-le, cela en vaut la peine. Causezen avec moi; cela fera, ce me semble, que nous remplirons cet éloig-nement où je suis toujours de mes parents, trop dispersés, et de mes cousines, éparses dans tous les châteaux de France. On a beau avoir pour ses parents une douce affection, encore faudrait-il échang-er des idées et des sentiments de temps à autre, et quoi de mieux vraiment que l'écriture pour cela? N'est-ce pas une bonne invention? Il me semble qu'il n'est point superûu de se connaître?
En cette occasion, par exemple, dites-moi quel homme vous semble l'auteur de pareils Mémoires? Pensez-vous qu'il soit probable que madame de Beaumont l'ait aimé, comme il le prétend? Moi qui l'ai connu, je n'y crois g-uère.
Voilà que je cause avec vous comme si vous étiez là. Que me répondrez-vous? Mes arbres ne me disent rien, et sont aussi bêtes que les vôtres.
Bonjour, chère belle et bonne petite Alexandrine, je suis de mauvaise humeur de pax'ler tout seul.
A LA VICOMTESSE DU PLESSIS
Au Maine-Giraud, i5 septembre i85o.
Je voudrais bien aujourd'hui savoir de vous, ma belle amie, si les femmes de Touraine ont eu seulement une larme pour ce pauvre Balzac, leur compatriote, et si quelque marque de ce reg-ret lui a été donnée en public par son pays natal. — En vérité, je crois que c'est le mariag-e qui l'a tué. Quelques jours avant de vous aller voir à Dolbeau, j'étais chez Gudin (le paysag-iste merveilleux de la marine universelle), et après avoir par-
courii toutes les mers sur tous les murs des salons, des corridors et des escaliers de sa villa de Beaujon, nous étions arrivés à la terrasse orientale de ce petit palais, et nous reg-ardions le panorama de Paris. Il me montra dans la cour voisine une voiture de voyag-e toute poudreuse, qui venait de débarquer, me dit-il, Balzac arrivant avec sa femme moscovite. J'avais toujours cru cette Russe fabuleuse, et je m'étonnai de sa réalité. Est-ce ce g-laçon du nord qui l'a pétrifié? J'aurai des détails là-dessus. Je crois que c'est l'être abstrait nommé V Hymen qui s'est vengé de son livre de la Physiologie du mariage, en le tuant au pied de son autel après Tavoir amené à sacrifier.
Je ne l'avais vU que trois fois dans ma vie, mais j'ai toujours estimé en lui la persévérance et l'obstination de ses travaux, malgré la nature, qui ne lui avait donné aucune facilité, malgré le public, qui avait dédaigné ses premiers ouvrages. — Je le rencontrai d'abord imprimeur; et comme tel il me communiquait les épreuves de la seconde édition de Cinq-Mars (i). C'était un jeune homme très sale, très maigre, très bavard, s'embrouillant dans tout ce qu'il disait, et écumant en parlant parce que toutes ses dents d'en haut manquaient à sa bouche trop humide. — Il y a six ans environ, j'étais allé entendre à la Chambre des députés la discussion sur la loi de la propriété littéraire. Une voix, venue du fond de la tribune où j'étais, me dit : « Eh bien ! monsieur de Vigny, les poètes seront donc toujours, comrhe l'a dit votre Chatterton, des parias intelligents? » Je me retourne et je vois que ces paroles sortent d'une
(i) Cinq-Mars, ou une Conjaration sous Louis XIII, par le comte Alfred de Vig'ny. Troisième édition, revtu- et l'orrigée. Paris, Urbain Canel (Imprimerie de H. Balzac, rue des Marais-S.-G., n» 17), 1827, 2 vol. in-8".
bouche dont les dents étalent les perles les mieux rangées du monde, d'une poitrine forte, d'un corps très gros et très gras, d'une tête joufflue et toute rouge. II me fit remarquer que nous étions les seuls présents parmi les poètes et les écrivains, qui étaient tous en cause.
— Est-ce surprenant, dis-je, à une époque où chacun s'abandonne et rit de lui-même, en demandant pardon de la liberté grande qu'il prend d'être quelque chose?
Je ne le revis plus, si ce n'est à l'enterrement de mon pauvre ami Charles Nodier, le plus poétique des savants. Il me suivait en tournant autour de la bière drapée de noir. Je lui passai le goupillon. Je pensais en moi-même : Ainsi un jour, je vous passerai la palme académique. Il ne me parla pas non plus, mais j'affirme qu'il me comprit et que son regard me répondit : Oui sait? car il sourit avec un peu de mélancolie en secouant la tête. Quoi de plus inutile, mou amie, que les paroles pouf i ceux qui savent voir^ n'est-ce pas? Quoi de plus inutile aussi que les médecins et leur science contre les mala- - dies incompréhensibles de la pensée, ces maladies insaisissables qui nous empoisonnent? De nos jours seu^ lement, voyez et comptez ceux que nous avons pu connaître. L'Empereur en est mort à Sainte-Hélène, mort d'inanition et de ce que sa pensée lui disait : « Le monde tourne sans toi, que fais-tu là sur ton rocher?» Casimir Perier, Benjamin (ionstant; le général Foy. le bon et spirituel Maftignac. que j'ai beaucoup connu, .sont morts Ae tribune, autre forme du mal. Louis-Philippe vient d'y succomber, il meurt d'exil. La voix lui a dit : « Si tu avais agi comme toi-même en 1882, et comme Cavaignac, tu serais roi, Macbeth! » Frédéric Soulié est mort du cœur, comme Balzac. Qui y pense maintenant, même en les lisant ? S'immolaient-ils pdur
VOUS, blondes lectrices ?ou à l'argent, au dieu Mammon, au dieu de l'or? Toujours est-il que ces deux romanciers ne choisissaient pas assez dans leurs idées. Un grand peintre produit sans cesse, jour et nuit, et malgré lui, des esquisses et des ébauches, mais il ne doit choisir que les plus belles pour les exécuter en tableaux. Raphaël, Michel-Ang-e, crayonnèrent bien des attitudes, mais ils ne s'arrêtèrent qu'à des choses comme la Transfiguration et le Jugement dernier.
A LA VICOMTESSE DU PLESSIS Au Maine-Giraud, dimanche lo novembre i85o.
Par exemple, chèi'e Alexandrine, je voudrais bien savoir ce que cela vous fait que je sois à la campagne ou à Paris, vous qui êtes située dans le juste milieu de mon voyage, et que j'ai l'honneur de voir un quart d'heure en passant. Que vous ayez quelque plaisir à jaser avec moi, cela n'est pas absolument impossible, et je connais quelques belles petites rnadames qui ont ce goût d'une façon très décidée et très prononcée; mais, quand je ne suis pas là, elles font comme vous, elles ont d'autres causeurs, danseurs, nageurs, " chasseurs et plus ou moins cousins; je les approuve et les honore. J'ajoute que je les imite. En ce moment (c'est-à-dire le moment de votre dernière lettre, moment qui n'est déjà plus), vous semblez fort attentive à la lecture : ce n'est toujours pas à une de mes lettres, dont vous oubliez la moitié et c'est toujours la meilleure ; mais enfin vous lisez. Vous jetez et vous reprenez Chateaubriand, puis vous l'abandonnez avant la hn de ses onze volumes (i).
(.) Mémoires d'outre-tombe, Paris, E. et V. Penaud frères, 1849i85o, 12 vol. in-S"; le dernier : Supplément à mes Mémoires, est annoncé dans la Bibliographie delà France du 5 octobre i85o.
COKRESPONDANCE 4^5
V^oyons, que vous a-t-il donc fait? N'est-il pas assez occupé de lui-même, ne se pose-t-il pas assez dans une attitude dédaigneuse en toute circonstance et supérieure à toutes choses? Les femmes aiment infiniment ces poses magnifiques. N'a-t-il pas assez soigné d'avance son tombeau ? N'est-il pas vrai qu'il en a été le saule pleureur toute sa vie? Il lui faisait de tendres visites sur le bord de la mer, et l'un de ses plus naïfs admirateurs me disait un jour, comme un trait d'originalité charmant : « Monsieur, il est allé cet été, tout seul, voir son rocher de Saint-IMalo, et il n'a pas été faire visite à sa sœur âgée, malade et pauvre, qui demeure quelque part sur cette route-là. » On me contait cela dans la voiture noire où je suivais ce pauvre Ballanche qui fut son Pvlade. J'espère qu'il s'occupait assez de toute la comédie de sa vie, et du dénouement, voire même de l'oraison funèbre. — Comment, ingrate, vous n'applaudissez pas ? Après tant de peines prises pour les spectatrices? Vous en êtes à Lamartine? Aimez-vous beaucoup des confidences faites à l'univers?
C'est que tout l'univers est bien reçu de vous.
Vous pourriez dire cela à Lamartine, vous savez ce vers-là comme Célimène. — Lui, il admire tout le monde et adore tout ce qu'il a vu, là comme dans son Histoire de la Révolution. Ce n'est pas qu'il pense ce qu'il dit, mais, comme il est encore un peu en scène, il veut être poli avec les autres personnages qui se costument déjà dans les coulisses pour reprendre leurs rôles. Dites-moi lequel des deux s'aime le plus, et déteste le plus ce qui n'est pas lui-même? Ou Chateaubriand, qui mord de tous côtés, ou Lamartine, qui encense et caresse tous et toutes? Je crois vraiment qu'il y a plus de personnalité, d'égoïsme, dans cette caresse éternelle et gêné-
AI.KRED DE VIONY
raie, et une froideur plus complète. — Vous avez donc connu les bonnes femmes qui le grondaient. Disent-elles et pensent-elles, comme lui, qu'à quinze ans il était beau « comme la statue de l'Adolescence » ?
A LA VICOMTESSE DU PLESSIS
Au Maine-Giraud, le ii mars 1862.
Les malles étaient faites, nous parlions pour Paris, lorsque votre pauvre cousine est encore devenue malade, et moi inquiet, tourmenté de cette fièvre qui revient encore sans motif, sans raison, sans prétexte, on ne sait pourquoi. Elle va et vient comme le vent, s'en retourne et reparaît. Les saig-nées affaiblissent et n'y font rien. Les médecins changent les noms de la maladie et vont du grec au latin sans plus de motifs aussi, je crois. Moi, je multiplie les consolations, les distractions, les lectures, les soins ; et, quand tout a l'éussi, mon château de cartes s'écroule tout d'un coup. C'est le rocher de Sisyphe que l'on roule et qui ne cesse de retomber. Je donne de la vie et du courage à tout ce qui m'entoure, j'y dépense tout ce qu'il y a de joie naturelle et primitive dans mon caractère ; mais ensuite, quand je suis seul comme en ce moment, à minuit, écrivant sous ma lampe dont la roue et les ressorts sont le seul bruit de ma solitude, la tristesse remonte à mon cteur et le serre plus fort qu'il ne faudrait. — Heureusement il y a en moi beaucoup de force, mais il ne faut pas que tout le monde m'en demande ; et c'est ce qui arrive. J'écris à Paris des consolations pour des peines de natures bien différentes, et causées par des événements bien divers. II me semble quelquefois que j'aurais par ma présence empêché la mort des amis que je viens de perdre, et quelle puérilité à moi ! Qu'y aurais-je fait ?
Je vous en prie, ne me faites pas les questions de tout le monde ; je me sens bien le courag^e de supporter ce qu'il y a de pénilde dans ma vie, mais non de le raconter. Dites à une çarde-malade de vous écrire sa vie d'une année, je la défie de ne pas succomber à cette tâche. — Dans les interA'alles de mes angoissés, j'écris, et j'ai ici dans mon ermitasre bien des volumes à imprimer quand la pauvre folle de France pourra se remettre à lire et à écouter. Je ne suis point pressé de publier, et j'écris toujours ; mais le public n'a pas besoin qu on lui donne régulièrement des morceaux de papier imprimés, et je n'aime pas les écrivains qui se mettent en coupe réglée comme un bois de chêne. On m'envoie en ce moment les épreuves (vous savez ce que c'est que cela ?i de la dixième édition de Cinq-Mars et de Stello et des autres volumes qu'on n'imprime et qui étaient épuisés totalement ; cela me dérang-e un peu des choses nouvelles que j'écris et prépare, quand je puis penser à mes idées et regarder un peu d ans ma tète pour savoir -ce qui s'y passe.
Je vous ai quittée un moment pour aller voir Lydia, dont la fièvre ne diminue pas. Je vais rester auprès d'elle une partie de la nuit, puis la garde-malade, puis sa femme de chambre jusqu'au jour.
Bonsoir. Priez un peu pour nous.