‹ Alfred de VignyChapitre 110 sur 121 · A UNE AMIE · texte numérisé non relu

A UNE AMIE

7 septembre i856.

Heureuses les personnes qui font avec vous ce beau voyage que vous décrivez ! Tous mes voyages à moi se font dans l'intérieur de mon front. En fermant les yeux,

je reg-arde dans ma mémoire les images les plus chères du passé, et j'y retrouve une jeune sœur aux yeux bleus et aux cheveux noirs, sortant du couvent pour se marier, et qui, aujourd'hui, n'a rien oublié de ce frère qui n'oublie rien, excepté lui-même, chose dont il se soucie peu...

Je n'ai pas pu voir la nature, que j'aurais aimé à contempler, et, pour ne pas en avoir de i^egrets, j'ai fait des vers contre elle que je vous envpie, chère petite sœur bien-aimée. Je me suis persuadé, en maudissant la terre, ses bois et ses montag-nes, que je la détestais, que je ne croyais plus ni à l'air, ni à la lumière, ni aux grands horizons, et que tout cela n'est, apiès tout, qu'une toile de fond bonne à servir de cadre à la beauté que l'on aime, à la personne qui vous accompag-ne dans la vie, et près de qui tout doit n'être rien.

Ai-je tort? ai-je raison ? Je ne sais ; mais il m'est nécessaire de croire toujours cela, pour que les révoltes secrètes de l'homme soient un peu étouffées en moi, pour que je ne crie pasconti^e le ciel. Je vous prie, amie, ne me décrivez pas votre voyag'e quand vous reviendrez. Ce serait à moi de vous dire :

— D'un aveugle affligé vous déchireriez l'âme Si vous lui demandiez ce que c'est qu'un beau jour.

Oui, dites-moi que le Rhin n'était pas beau, que ses îles n'avaient pas de verdure, que ses vagues n'avaient plus de mug-issements, que ses châteaux étaient sans majesté dans leurs antiques ruines ; vous me direz cela, vous mentii'ez par amitié et vous me ferez du bien. Je reviendrai auprès de ma lampe, et je-continuerai àécrire comme j'ai fait hier jusqu'à deux heures et demie après minuit pour tout oublier.

Mais, hélas ! on n'oublie que dans le moment même

où l'on écrit, mon amie. C'est un rêve forcé auquel on se condamne. Puis, lorsque l'on va sous les rideaux chercher le sommeil, le bienfaisant sommeil, l'innocent sommeil, on trouve la mémoire avec tous ses tableaux et tous ses reg-rets. mais aussi avec ses charmes et ses grâces ; on peut choisir dans ses belles images et je m'y attache avec une secrète passion...

Quand votre jolie lettre est venue, elle m'a ti'ouvé me demandant pourquoi vous teniez si mal vos promesses. Voyez, mon amie, comme l'on est souvent injuste envers ceux que l'on aime. J'ai péché contre vous, par pensée, pendant un moment de reproches intérieurs que je vous faisais. Et pendant ce temps-là votre gracieuse lettre était en chemin et venait me parler de ces bonnes amitiés de toute la vie, qui sont toujours sans peur et sans reproches, sans nuages, sans gronderies, sans colère,sans réprimandes; comprenant toutes les privations delà vie, tous les goûts, tous les caprices rieursqui nous aident à combattre l'éternel ennemi des vivants qui est l'ennui : vovant toute chose avec une indulsrence sans , bornes et ne s'attristant que des maladies qui menacent et qu'on doit s'efforcer de faire oublier par tous les moyens possibles, jusqu'à ce qu'on les exorcise ainsi comme des démons et qu'elles s'envolent par la fenêtre.

A L.V VICOMTCSSE UU PLESSIS

Paris, lundi, i5 avril 1861.

La vie est bonne pendant trente ans, chère Alexandrine ; après cela on ne cesse, hélas ! de voir souffrir et s'éteindre ceux que l'on aime... Je ne puisque vous plaindre d'être arrivée à ce degré de peines où, dans l'ordre de la nature, nous conduit infailliblement la vie de

famille. — En vous écrivant, je suis assis à la fenêtre, près du lit de ma chère Ljdia, couchée encore depuis quelques jours et n'ayant que moi pour la distraire et la consoler. J'ai sous les yeux les fenêtres de la chambre même où j'ai g-ardé pendant cinq ans, avec l'aide de Lydia, ma mère paralysée et mourante. Plus heureuse que moi, vous avez un père, un fils, des parentes ; et vous pouvez laisser à votre mari, mon cousin, le soin d'ordonner tout ce qui touche les ennuyeuses et fatigantes opérationsdu chang-ement de 'domicile dont vous parliez.

Pour moi,je n'irais pas jusqu'à Sain t-Cloud sans jeter l'incertitude et l'eûroi de toutechose dans Fàme de tous les habitants de ma maison, qui ne ?avent que décidei' en mon ab.sence.

Mon oncle le trappiste n'était pas plus cloîtré que je ne le suis, croyez-le bien ; mais il avait, dans sa cellule de la Val-Sainte, un renoncement à tous lesattachements de ce monde et à toutes les créatures du Seigneur que je ne saurai jamais atteindre.

Enfin mon imperfection en ceci me permet de vous dire bien vite, et en même temps que je l'éprouve, que vous ne sauriez avoir une seule [)eine sans quemonànie en soit remuée profondément, et que je ne sente dans mes yeux une larme que vous n'y verrez pas.

Page 1