LIVRE MODERNE DOLORIDA
Yo nmo mas a tu amor que a ta vida. (Prov. espagnol.)
J'aime mieux ton amour que ta vie.
Est-ce la Volupté qui, pour ses doux mystères, Furtive a rallumé ces lampes solitaires? La gaze et le cristal soiit leur pâle prison. Aux souffles purs d'un soir de l'ardente saison S'ouvre sur le balcon la moresque fenêtre ; Une aurore imprévue à minuit semble naître, Quand la lune apparaît, quand ses gerbes d'argent Font pâlir les lueurs du feu rose et changeant; Les deux clartés à l'œil offrent partout leurs pièges, Caressent mollement le velours bleu des sièges, La soyeuse ottomane où le livre est encor, La pendule mobile entre deux vases d'or, La Madone d'argent, sous deux roses cachée, Et sur un lit d'azur une beauté couchée.
Oh! jamais dans Madrid un noble cavalier
Ne verra tant de grâce à plus d'art s'allier ;
Jamais pour plus d'attraits, lorsque la nuit commence,
N'a frémi la guitare et langui la romance;
Jamais dans nulle église on ne vit plus beaux yeux
Des grains du chapelet se tourner vers les cieux;
Sur les mille degrés du vaste amphithéâtre
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On n'admira jamais plus belles mains d'albâtre Sous la mantille noire et ses paillettes d'or, Applaudissant, de loin, l'adroit toréador.
Mais, ô vous! qu'en secret nulle œillade attentive Dans ses rayons brillants ne chercha pour captive, Jeune foule d'amants, Espaç;nols à l'œil noir, Si sous la perle et l'or vous l'adoriez le soir. Qui de vous ne voudrait (dût la dajj-ue andalouse Le frapper au retour de sa pointe jalouse) Prosterner ses baisers sur ses pieds découverts, Ce col, ce sein d'albâtre, à l'air nocturne ouverts, Et ces long-s cheveux noirs tombant sur son épaule, Comme tombe à ses pieds le vêtement du saule?
Dolorida n'a plus que ce voile incertain,
Le premier que revêt le pudique matin
Et le dernier rempart que. dans sa nuit folâtre,
L'amour ose enlever d'une main idolâtre.
Ses bras nus à sa tête offrent un mol appui,
Mais ses yeux sont ouverts et bien du temps a fui
Depuis que, sur l'émail, dans ses douze demeures,
Ils suivent ce compas qui tourne avec les heures,
Que fait-il donc, celui que sa douleiir attend ?
Sans doute il n'aime pas, celui qu'elle aime tant.
A peine chaque jour l'épouse délaissée
Voit un baiser distrait sur sa lèvre empressée
Tomber seul, sans l'amour; son amour cependant
S'accroît par les dédains et souffre plus ardent.
Près d'un constant époux, peut-être, ô jeune femme ! Quelque infidèle espoir eût ég"aré ton âme ; Car l'amour d'une femme est semblable à l'enfant Qui, las de ses jouets, les brise triomphant,
Foule d'un pied volage une rose immobile, Et suit l'insecte ailé qui fuit sa main débile.
Pourquoi Dolorida seule en ce grand palais, Où l'on n'entend, ce soir, ni le pied des valets, Ni, dans la galerie et les corridors tristes, Les enfantines voix des vives caméristes ? Trois heures cependant ont lentement sonné; La voix du temps est triste au cœur abandonné ; Ses coups y réveillaient la douleur de l'absence, Et la lampe luttait; sa flamme sans puissance Décroissait inégale, et semblait un mourant Qui sur la vie encor jette un regard errant. A ses yeux fatigués tout se montre plus sombre, Le crucifix penché semble agiter son ombre ; Un ^rand froid la saisit; mais les fortes douleurs Ignorent les sanglots, les soupirs et les pleurs : Elle reste immobile, et, sous un air paisible, Mord, d'une dent jalouse, une main insensible.
Que le silence est long ! Mais on entend des pas ! La porte s'ouvre, il entre : elle ne tremble pas! Elle ne tremble pas, à sa pâle figure Qui de quelque malheur semble traîner l'augure; Elle voit sans effroi son jeune époux, si beau. Marcher jusqu'à son lit comme on marche au tombeau. Sous les plis du manteau se courbe sa faiblesse; Même sa longue épée est un poids qui le blesse. Tombé sur ses genoux, il parle à demi voix :
« — Je viens te dire adieu ; je me meurs, tu le vois, Dolorida, je meurs! une flamme inconnue, Errante, est dans mon sang jusqu'au cœur parvenue. Mes pieds sont froids et lourds, mon œil est obscurci ,