‹ Alfred de VignyChapitre 17 sur 121 · LIVRE .MODERNE · texte numérisé non relu

LIVRE .MODERNE

Je suis tombé trois fois en revenant ici. Mais je voulais te voir; mais, quand l'ardente fièvre Par des frissons brûlants a fait trembler ma lèvre, J'ai dit : « Je vais mourir; que la fin de mes jours [ « Lui fasse au moins savoir qu'absent j'aimais toujours.» y Alors je suis parti, ne demandant qu'une heure ( Et qu'un peu de soutien pour trouver ta demeure. Je me sens plus vivant à g-enoux devant toi.

— Pourquoi mourir ici, quand vous viviez sans moi?

— 0 cœur inexorable! oui, tu fus offensée! Mais éc<)ute mon souffle, et sens ma main g-lacée; Viens toucher sur mon front cette froide sueur; Du trépas dans mes yeux vois la terne lueur. Donne, oh ! donne une main; dis mon nom. Fais entendre Quelque mot consolant, s'il ne peut être tendre.

Des jours qui m'étaient dus je n'ai pas la moitié ;

Laisse en aller mon âme en rêvant ta pitié!

Hélas! devant la mort montre un peu d'indulgence !

— La mort n'est que la mort et n'est pas la veng-eance.

— 0 Dieux ! si jeune encore ! tout son cœur endurci ! Qu'il t'a fallu souffrir pour devenir ainsi !

Tout mon crime est empreint au fond de ton lang-age. Faible amie, et ta force horrible est mon ouvrage. . Mais viens, écoute-moi, viens, je mérite et veux \ Que ton âme apaisée entende mes aveux. Je jure, et tu le vois, en expirant, ma bouche Jure devant ce Christ qui domine ta couche, Et, si parleur faiblesse ils n'étaient pas liés, Je lèverais mes bras jusqu'au sang- de ses pieds; Je jure que jamais mon amour égarée

N'oublia loin de toi ton image adorée;

L'infidélité même était pleine de toi,

Je te voyais partout entre ma faute et moi,

Et sur un autre coeur mon cœur rêvait tes charmes.

Plus touchants par mon crime et plus beaux par tes larmes.

Séduit par ces plaisirs qui durent peu de temps,

Je fus bien criminel; mais, hélas! j'ai ving-t ans.

— T'a-t-elle vu pâlir ce soir dans tes souffrances?

— J'ai vu son désespoir passer tes espérances.

Oui, sois heureuse, elle a sa part dans nos douleurs; Quand j'ai crié ton nom, elle a versé des pleurs; Car je ne sais quel mal circule dans mes veines; Mais je t'invoquais seule avec des plaintes vaines. J'ai cru d'abord mourir et n'avoir pas le temps D'appeler ton pardon sur mes derniers instants. Oh! parle; mon cœur fuit; quitte ce dur lang-age: Qu'un reg-ard... Mais quel est ce blanchâtre breuvage Que tu bois à longs traits et d'un air insensé?

— Le reste du poison qu'hier je t'ai versé. »

Ecrit en 1828, dans les Pyrénées.

Page 1