‹ Alfred de VignyChapitre 18 sur 121 · LE COR · texte numérisé non relu

LE COR

J'aime le son du Cor, le soir, au fond des bois. Soit qu'il chante les pleurs de la biche aux abois. Ou l'adieu du chasseur que l'écho faible accueille, Et que le vent du nord porte de feuille en feuille.

HVKE MODERNE

Que de fois, seul, dans l'ombre à minuit demeuré, J'ai souri de l'entendre, et plus souvent pleuré ! Car je croyais ouïr de ces bruits prophétiques Oui précédaient la mort des Paladins antiques.

0 montagne d'azur! ô pays adoré !

Rocs de la Frazona, cirque du Marboré, Cascades qui tombez des neiges entraînées. Sources, gaves, ruisseaux, torrents des Pyrénées ;

]Monts gelés et fleuris, trône des deux saisons, Dont le front est de glace et le pied de gazons ! C'est là qu'il faut s'asseoir, c'est là qu'il faut entendre Les airs lointains d'un Cor mélancolique et tendre.

Souvent un voyageur, lorsque l'air est sans bruit, De cette voix d'airain fait retentir la nuit ; A ces chants cadencés autour de lui se mêle L'harmonieux grelot du jeune agneau qui bêle.

Une biche attentive, au lieu de se cacher, Se suspend immobile au sommet du rocher, F,t la cascade unit, dans une chute immense. S. m éternelle plainte aux chants de la romance.

Ames des Chevaliers, revenez -vous encor? Est-ce vous qui parlez avec la voix du Cor ? Pioncevaux! Roncevaux ! dans ta sombre vallée L'ombre du grand Roland n'est donc pas consolée !

Tous les preux étaient morts, mais aucun n'avait fui. 11 reste seul debout, Olivier près de lui;

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L'Afrique sur le mont l'entoure et tremble encore. « Roland, tu vas mourir, rends-toi, criait le More;

« Tous tes pairs sont couchés dans les eaux des torrents

Il rug'itcorame un tig-re, et dit : « Si je me rends,

« Africain, ce sera lorsque les Pyrénées

« Sur l'Onde avec leurs corps rouleront entraînées. »

— « Rends-toi donc, répond-il, ou meurs, car les voilà, w Et du plus haut des monts un grand rocher roula.

Il bondit, il roula jusqu'au fond de l'abîme.

Et de ses pins, dans l'onde, il vint briser la cime.

— « Merci, cria Roland ; tu m'as fait un chemin. » Et jusqu'au pied des monts le roulant d'une main, Sur le roc affermi comme un géant s'élance,

Et, prête à fuir, l'armée à ce seul pas balance.

Tranquilles cependant, Gharlemagne et ses preux Descendaient la montagne et se parlaient entre eux. A l'horizon déjà, par leurs eaux signalées. De Luz et d'Argelès se montraient les vallées.

L'armée applaudissait. Le luth du troubadour S'accordait pour chanter les saules de l'Adour ; Le vin français coulait dans la coupe étrangère ; Le soldat, en riant, parlait à la bergère.

Roland gardait les monts; tous passaient sans effroi. Assis nonchalamment sur un noir palefroi Qui marchait revêtu de housses violettes, Turpin disait, tenant les saintes amulettes :

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« Sire, on voit dans le ciel des nuag-es de feu; « Suspendez votre marche ; il ne faut tenter Dieu. u Par monsieur saint Denis, certes ce sont des âmes Oui passent dans les airs sur ces vapeurs de flammes.

« Deux éclairs ont i-elui, puis deux autres encor. » Ici l'on entendit le son lointain du Cor. — L'Empereur étonné, se jetant en arrière. Suspend du destrier la marche aventurière.

" Entendez-vous? dit-il. — Oui, ce sont des pasteurs « Rappelant les troupeaux épars sur les hauteurs, « Répondit l'archevêque, ou la voix étouffée « Du nain vert Obéron, qui parle avec sa Fée. »

Kl l'Empereur poursuit; mais son front soucieux l-^st plus sombre et plus noir que l'orag-e des cieux. Il craint la trahison, et, tandis qu'il y songe, Le Cor éclate et meurt, renaît et se prolonge.

Malheur ! c'est mon neveu ! malheur ! car, si Roland Appelle à son secours, ce doit être en mourant.

« Arrière, chevaliers, repassons lamontaque !

« Tremble encor sous nos pieds, sol trompeur de l'Espagne! »

Sur le plus haut des monts s'arrêtent les chevaux ; L'écume les blanchit; sous leurs pieds, Roncevaux Des feux mourants du jour à peine se colore. A l'horizon lointain fuit l'étendard du More.

— « Turpin, n'as-tu rien vu dans le fond du torrent?

— « J'y vois deux chevaliers : l'unmort, l'autre expirant.

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« Tous deux sont écrasés sous une roche noire ; « Le plus fort, dans sa main, élève un Cor d'ivoire, « Son âme en s'exiialant nous appela deux fois. »

Dieu ! que le son du Cor est triste au fond des bois!

Ecrit à Pau, en 1826.

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