‹ Alfred de VignyChapitre 19 sur 121 · PARIS ÉLÉVATION · texte numérisé non relu

PARIS ÉLÉVATION

Prends mamainjVoyag-eur, et montons sur la tour. — Regarde tout en bas, et regarde à l'entour. Regarde jusqu'au bout de l'horizon, regarde Du nord au sud. Partout où ton œil se hasarde, Qu'il s'attache avec feu, comme l'œil du serpent Qui pompe du regard ce qu'il suit en rampant, Tourne sur le donjon qu'un parapet prolonge, D'où la vue à loisir sur tous les points se plonge Et règne, du zénith, sur un monde mouvant Comme l'éclair, l'oiseau, le nuage et le vent. Que vois-tu dans la nuit, à nos pieds, dans l'espace, ' Et partout où mon doigt tourne, passe et repasse?

— « Je vois un cercle noir si large et si profond,

« Que je n'en aperçois ni le bout ni le fond.

« Des collines, au loin, me semblent sa ceinture,

« Et pourtant je ne vois nulle part la nature,

« Mais partout la main d'homme et l'angle que sa main

« Impose à la matière en tout travail humain.

« Je vois ces angles noirs et luisants qui, dans l'ombre,

« L'ynsur l'autre entassés, et sans ordi-e et sans nombre,

« Coupent des murs blanchis pareils à des tombeaux.

« — Je vois fumer, brûler, éclater des flambeaux,

« Brillant sur cet abîme où l'air pénètre à peine

ALKREU DE VIGNY

<> Comme des diamants incrustés dans l'ébène.

« — Qn fleuve y dort sans bruit, replié dans son cours,

« Comme dans un buisson la couleuvre aux cent tours.

« Des ombres de palais, de dômes et d'aiguilles,

« De tours et de donjons, de clochers, de bastilles,

« De châteaux forts, de kiosks et d'aig"us minarets,

« De formes de remparts, de jardins, de forêts,

c( De spirales, d'arceaux, de parcs, de colonnades,

« D'obélisques, de ponts, de portes et d'arcades,

a Tout fourmille et grandit, se cramponne en montant,

« Se courbe, se replie, ou se creuse ou s'étend.

« — Dans un brouillard de feu je crois voir ce grand rêve.

« La tour où nous voilà dans le cercle s'élève.

« En le traçant jadis, c'est ici, n'est-ce pas,

« Que Dieu même a posé le centre du compas?

'< Le vertige m'enivre, et sur mes yeux il pèse.

« Vois-je une Roue ardente, ou bien une Fournaise ? »

— Oui, c'est bien une Roue; et c'est la main de Dieu Qui tient et fait mouvoir son invisible essieu. Vers le but inconnu sans cesse elle s'avance. On la nomme Paris, le pivot de la France. Quand la vivante roue hésite dans ses tours. Tout hésite et s'étonne, et recule en son cours. Les rayons effrayés disent au cercle : « Arrête. » Il le dit à son tour aux cercles dont la crête S'enchâsse dans la sienne et tourne sous sa loi. L'un le redit à l'autre et l'impassible roi, Paris, l'axe immortel, Paris, l'axe du monde, Puise ses mouvements dans sa vigueur profonde. Les communique à tous, les imprime à chacun, Les impose de force, et n'en reçoit aucun. Il se meut : tout s'ébranle, et tournoie et circule ; Le cœur du ressort bat, et pousse la bascule;

FARIS 6l

L'aiguille tremble et court à grands pas; le levier

Monte et baisse en sa ligne et n'ose dévier.

Tous marchent leur chemin et chacun d'eux écoute

Le pas régulateur qui leur creuse la route.

11 leur faut écouter et suivre ; il le faut bien :

Car lorsqu'il arriva, dans un temps plus ancien,

Qu'un rouage isola son mouvement diurne,

Dans le bruit du travail demeura taciturne.

Et brisa par orgueil sa chaîne et son ressort,

Comme un bras que l'on coupe, il fut frappé de mort.

Car Paris l'éternel de leurs efforts se joue,

Et le moyeu divin tournerait sans la. Roue;

Quand même tout voudrait revenir sur ses pas,

Seul il irait ; lui seul ne s'arrêterait pas,

Et tu verrais la force et l'union ravie

Aux rayons qui partaient de son centre de vie.

— C'est donc bien. Voyageur, une Roue en efiet.

Le vertige parfois est prophétique. — Il fait

Qu'une Fournaise ardente éblouit ta paupière.

C'est la Fournaise aussi que tu vois. — Sa lumière

Teint de rouge les bords du ciel noir et profond ;

C'est un feu sous un dôme obscur, large, et sans fond;

Là, dans les nuits d'hiver et d'été, quand les heures

Font du bruit en sonnant sur le toit des demeures,

Parce que l'homme y dort, là veillent des Esprits,

Grands ouvriers d'une œuvre et sans nom et sans prix.

La nuit, leur lampe brûle, et, le jour, elle fume;

Le jour, elle a fumé : le soir, elle s'allume,

Et toujours et sans cesse alimente les feux

De la Fournaise d'or que nous voyons tous deux,

Et qui, se reflétant sur la sainte coupole,

Est du globe endormi la céleste auréole.

• Jhacun d'eux courbe un fi'ont pâle, il prie, il écrit.

Il désespère, il pleure; il espère, il sourit;

Il arrache son sein et ses cheveux, s'enfonce Dans l'énigme sans fin dont Dieu sait la réponse, Et dont l'humanité demandant son décret, Tous les mille ans rejette et cherche le secret. Chacun d'eux pousse un cri d'amour vers une idée L'un * soutient en pleurant la croix dépossédée, S'assied près d'un sépulcre et seul, comme un banni, Il se frappe en disant : Lamma Sabacthani ; Dans son sang", dans ses pleurs, il baig-ne, il noie, il plonge La couronne d'épine et la lance et l'éponge, Baise le corps du Christ, le soulève, et lui dit : « Reparais, roi des Juifs, ainsi qu'il est prédit ; Viens, ressuscite encore aux yeux du seul apôtre. L'Eglise meurt : renais dans .sa cendre et la nôtre. Règne, et sur les débris des schismes expiés. Renverse tes gardiens des lueurs de tes pieds. «

— Rien. Le corps du Dieu ploie aux mains du dernier homme Prrtre pauvre et puissant pour Rome et malgré Rome.

Le cadavre adoré de ses clous immortels

Ne laisse plus tomber de sang pour ses autels ;

— Rien. Il n'ouvrira pas son oreille endormie Aux lamentations du nouveau Jérémie,

Et le laissera seul, mais d'une habile main, Retremper la tiare en l'alliage humain.

— Liberté-! crie un autre, et soudain la tristesse Comme un taureau le tue aux pieds de sa déesse. Parce qu'ayant en vain quarante ans combattu,

Il ne peut rien construire où tout est abattu. N'importe! Autour de lui des travailleurs sans nombre, Aveugles inquiets, cherchent à travers l'ombre Je ne sais quels chemins qu'ils ne connaissent pas,

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