‹ Alfred de VignyChapitre 22 sur 121 · PARIS · texte numérisé non relu

PARIS

Il s'étend, se resserre, et s'engloutit souvent

Dans le jeu des ressorts et du travail savant.

Et voilà que déjà l'impatient esclave

Se meut dans la Fournaise, et, sous les flots de lave.

Il nous montre une tête énorme, et des reg-ards

Portant lombre et le jour dans leurs rayons hag-ards.

Je cessai de parler, car, dans le grand silence. Le sourd mugissement du centre de la France Monta jusqu'à la tour où nous étions placés. Apporté par le vent des nuages glacés.

— Comme l'illusion de la raison se joue !

Je crus sentir mes pieds tourner avec la roue, Et le feu du brasier qui montait vers les cieux M'éblouit tellement que je fermai les yeux.

— « Ah! dit le voyageur, la hauteur où nous sommes

« De corps et d'àme est trop pour la force des hommes.

« La tête a ses faux pas comme le pied les siens ;

« Vous m'avez soutenu, c'est moi qui vous soutiens,

« Et je chancelle encor, n'osant plus sur la terre

-( Contempler votre ville et son double mvstère.

« Mais je crains bien pour elle et pour vous, car voilà

« Quelque chose de noir, de lourd, de vaste, là,

« Au plus haut point du ciel, où ne sauraient atteindre

« Les (eux dont l'horizon ne cesse de se teindre ;

« Et je crois entrevoir ce rocher ténébreux

« Qu'annoncèrent jadis les prophètes hébreux.

(( Lorsqu'une meule énorme, ont-ilsdit... — Ilmesemble

« La voir — ...apparaîtra sur lacité... — Jetremble

« Que ce ne soit Paris — ... dont les enfants auront

« Effacé Jésus-Christ du cœur comme du front. . .

« Vous l'avez fait— ... alors que la ville, enivrée

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'< D' elle-même, au plaisir du sang sera livrée... — « Ouen pensez-vous? — ... alorsl'Ange la rayera « Du monde, et le rocher du ciel l'écrasera. »

Je souris tristement : — « 11 se peut bien, lui dis-je,

Que cela nous arrive avec ou sans prodig-e ;

Le ciel est noir sur nous ; mais il faudrait alors

Qu'ailleurs, pour l'avenir, il t'iît d'auti'es trésors,

Et je n'en connais pas. Si la force divine

Est en ceux dont l'esprit sent, prévoit et devine.

Elle est ici. — Le Ciel la révère. — Et sur nous

L'ange exterminateur frapperait à genoux,

Et sa main, à la fois flamboyante et timide.

Tremblerait de commettre un second déicide.

Mais a])aissons nos yeux, et n'allons pas chercher

Si ce que nous voyons est nuage ou rocher.

Descendons et quittons celte imposante cime

D'où l'esprit voit un rêve et le corps un abîme.

— Je ne sais d'assurés, dans le chaos du sort.

Que deux points seulement, la Souffrance et la Mort.

Tous les hommes y vont avec toutes les villes.

Mais les cendres, je crois, ne sont jamais stériles.

Si celles de Paris un jour sur ton chemin

Se trouvent, pèse-les, et prends-nous dans ta main.

Et, voyant à la place une rase campagne,

Dis : «Le volcan a fait éclater sa montagne! »

Pense au triple labeur que je t'ai révélé,

Et songe qu'au-dessus de ceux dont j'ai parlé

Il en fut de meilleurs et de plus purs encore.

Rares parmi tous ceux dont leur temps se décore.

Que la foule admirait et blâmait à moitié,

Des hommes pleins d'amour, de doute et de pitié,

Qui disaient : Je né sais, des choses de là vie.

Dont le pouvoir ou l'or ne fut jamais l'envie.

Et qui, par dévouement, sans détourner les yeux,

Burent jusqu'à la lie un calice odieux.

— Ensuite, Voyageur, tu quitteras l'enceinte,

Tu jetteras au vent cette poussière éteinte,

Puis, levant seul ta voix dans le désert sans bruit,

Tucrieras: a Pour Ion ff temps le monde estdansla naïf!»

Ecrit le i6 janvier i83i, à Paris.

LES DESTINEES

POEMES PHILOSOPHIOUES

LES DESTINEES

Depuis le premier jour de la création,

Les pieds lourds et puissants de chaque Destinée

Pesaient sur chaque tête et sur toute action.

Chaque front se courbait et traçait sa journée, Comme le front d'un bœuf creuse un sillon profond Saris dépasser la pierre où sa lig"ne est bornée.

Ces froides déités liaient le joug- de plomb

Sur le crâne et les yeux des hommes leurs esclaves,

Tous errants, sans étoile, en un désert sans fond ;

Levant avec effort leurs pieds chargés d'entraves, Suivant le doiyt d'airain dans le cercle fatal, Le doig-t des Volontés inflexibles et graves.

Tristes divinités du monde oriental, Femmes au voile blanc, immuables statues. Elles nous écrasaient de leur poids colossal.

LES DESTINÉES 69

Comme un vol de vautours sur le soi abattues. Dans un ordre éternel, toujours en nombre ég-al Aux têtes des mortels sur la terre épandues,

Elles avaient posé leur ong-le sans pitié Sur les cheveux dressés des races éperdues, Traînant la femme en pleurs et l'homme humilié.

Un soir, il arriva que l'antique planète Secoua sa poussière. — Il se fit un grand cri: « Le Sauveur est venu, voici le jeune athlète;

« 11 a le front sanglant et le côté meurtri,

« Mais la Fatalité meurt au pied du Prophète ;

« La Croix monte et s'étend sur nous comme un abri ! »

Avant l'heure où, jadis, ces choses arrivèrent, Tout homme était courbé, le front pâle et flétri ; Quand ce cri fut jeté, tous ils se relevèrent.

Détachant les nœuds lourds du joug- de plomb du Sort,

Toutes les nations à la fois s'écrièrent :

« 0 Seigneur! est-il vrai? le Destin est-il mort? »

Et l'on vit remonter vers le ciel, par volées, Les filles du Destin, ouvrant avec effort 'Leurs ongles qui pressaient nos races désolées;

Sous leur robe aux longs plis voilant leurs pieds d'airain. Leur main inexorable et leur face inflexible; Montant avec lenteur en innombrable essaim,

D'un vol inaperçu, sans ailes, insensible, Comme apparaît au soir, vers l'horizon lointain. D'un nuage orageux l'ascension paisible.

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— Un soupir de bonheur sortit idu cœur humain ; La terre frissonna dans son orbite immense, Gomme un clieval frémit délivré de son frein.

Tous les astres émus restèrent en silence, Attendant avec l'Homme, en la même stupeur, Le suprême décret de la Toute-Puissance,

Quand ces filles du Ciel, retournant au Seigneur, Gomme ayant retrouvé leurs régions natales, Autour de-Jéhovah se rangèrent en chœur,

D'un mouvement pareil levant leurs mains fatales. Puis chantant d'une voix leur hymne de douleur, Et baissant à la fois leurs fronts calmes et pâles :

« Nous venons demander la Loi de l'avenir.

« Nous sommes, ô Seigneur, les froides Destinées

« Dont l'antique pouvoir ne devait point faillir.

« Nous roulions sous nos doigts les jours et les années : « Devons-nous vivre encoi-e ou devons-nous finir, « Des Puissances du ciel^ nous, les fortes aînées?

« Vous détruisez d'un coup le grand piège du Sort «. Où tombaient tour à tour les races consternées. « Faut-il combler la fosse et briser le ressort?

« Ne mènerons-nous plus ce troupeau faible et morne, « Ges hommes d'un moment, ces condamnés à mort, « Jusqu'au bout du chemin dont nous posions la borne?

« Le moule de la vie était creusé par nous. « Toutes les passions y répandaient leur lave, « Et les événements venaient s'y fondre tous.

LES DESTINEES 7I

« Sur les tables d'airain où notre loi se grave,

« Vous effacez le nom de la Fatalité,

« Vous déliez les pieds de l'homme notre esclave.

« Oui va porter le poids dont s'est épouvanté « Tout ce qui fut créé? ce poids sur la pensée, (( Dont le nom est en bas : Responsabilité ? »

Il se fit un silence, et la terre affaissée S'arrêta comme l'ait la barque sans rameurs Sur les flots oraffeux, dans la nuit balancée.

Une voix descendit, venant de ces hauteurs

Où s'eng-endrent, sans fin, les mondes dans l'espace;

Cette voix de la terre emplit les profondeurs :

« Retournez en rnon nom, reines, je suis la Grâce.

« L'homme sera toujours un nageur incertain

« Dans les ondes du temps qui se mesure et passe.

« Vous toucherez son front, ô tilles du Destin!

« Son bras ouvrira l'eau, quelle soit haute ou basse,

« Voulant trouver sa place et deviner sa fin.

« Il sera plus heureux, se croyant maître et libre « En luttant contre vous dans un combat mauvais « Où moi seule, d'en haut, je tiendrai l'équilibre.

« De moi naîtra son souffle et sa force à jamais. « Son mérite est le mien, sa loi perpétuelle : « Faire ce que je veux pour venir où je sais. »

Et le chœur descendit vers sa proie éternelle

Afin d'v ressaisir sa domination

Sur la race timide, incomplète et rebelle.

On entendit venir la sombre Légion

Et retomber les pieds des femmes inflexibles,

Comme sur nos caveaux tombe un cercueil de plomb.

Chacune prit chaque homme en ses mains invisibles ; Mais, plus forte à présent, dans ce sombi^e duel, Notre âme en deuil combat ces esprits inpassibles.

Nous soulevons parfois leur doigt faux et cruel. La volonté transporte à des hauteurs sublimes Notre front éclairé par un rayon du ciel .

Cependant sur nos caps, sur nos rocs, sur nos cimes,

Leur doigt rude et fatal se pose devant nous.

Et, d'un coup, nous renverse au fond des noirs abîmes.

Oh! dans quel désespoir nous sommes encore tous!

Vous avez élargi le collier qui nous lie,

Mais qui donc tient la chaîne? — Ah! Dieu juste, est-ce vous

Arbitre libre et fier des actes de la vie.

Si notre cœur s'entr 'ouvre au parfum des vertus.

S'il s'embrase à l'amour, s'il s'élève au génie,

Que l'ombre des Destins, Seigneur, n'oppose plus A nos belles ardeurs une immuable entrave. A nos efforts sans fin des coups inattendus !

0 sujet dépouvante à troubler le plus brave! Question sans réponse où vos saints se sont tus ! 0 mystère! ô tourment de l'âme forte et grave !

Notre mot éternel est- il : C'était écrit? Sur le livre de Dieu, dit l'Orient esclave : Et l'Occident répond : Sur le livre du Christ.

Écrit au Mainc-Giiaud (Charente), 27 août 1849.

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