‹ Alfred de VignyChapitre 63 sur 121 · LE PAYS LATIN · texte numérisé non relu

LE PAYS LATIN

A mesure que les silencieux observateurs s'éloig-naient des quais, la foule devenait moins épaisse, les groupes plus rares, les rues plus étroites et plus sombres. Les maisons hautes et sans lumières, avec leurs toits aigus, n'avaient d'éveillé que quelques mansardes où brillait de loin en loin un flambeau mélancolique, isolé, ouvert comme un œil, s' éteignant et se rallumant comme les efforts d'une paupière fatiguée, dans une veille pénible. Des vieux murs allongeaient partout leurs angles tout usés et leurs hautes bornes où se plaçaient en embusca-

des, autrefois, les tumultueux étudiants des vieilles universités. Les gouttières prolongeaient leurs long-s museaux et faisaient tomber leurs ruisseaux sur les petits pavés aigus; et les petites portes, ornées de quelques rares sculptures, s'enfonçaient sous les ai-cades basses et noires.

— C'est ici que tout respire la passion du savoir ! C'est ici, c'est dans l'une des ruelles où nous sommes, — disait Stello en marchant, — que rôdait la nuit Abailard amoureux, fuyant ses élèves enthousiastes qui, cachés derrière les hautes bornes, cherchaient à le voir passer et dont le cœur battait en distinguant, à l'angle des murs, le profil romain du jeune sage. 11 marchait comme nous, en rêvant, et rêvait à Voptimisme ressuscité depuis et dont il fut le premier chef ; il rêvait au péché originel et tâchait de s'affermir dans ses distinctions subtiles, se répétant que les hommes naissent sujets à la peine du péché, mais non au péché même. Mais son cœur l'interrompait en battant violemment, le dialecticien faisait un faux pas, et l'amouieux voyait Héloïse et ses pénitences voluptueuses. Elle était à genoux s'humiliant comme pécheresse et brûlante comme adorée maîtresse ; l'extase commencée par la prière allait s'achever par l'amour. Son front était appuyé sur le marbre, ses mains blanches étaient jointes au-dessus de ses cheveux noirs et sortaient jusqu'aux coudes des larges manches de son ample robe brune ; ses genoux ramassés sous les plis du vêtement touchaient presque sa poitrine; un fouet chargé de rudes lanières de cuir était auprès d'elle, et elle attendait son maître en soupirant. Abailard n'y voulait pas penser trop tôt et s'arrêtait en s'appuyant sur cette pierre où nous voilà tous deux appuyés aussi; il se rappelait saint Bernard, son grand ennemi, et le dialecticien marchait d'un pas plus ferme et plus lent.

Possédé par l'étude, son démon familier, il préparait pour le lendemain les triomphes de sa parole, et, se souvenant de cette armée jeune et savante qu'il avait à conduire, il songeait à provoquer saint Bernard dans un terrible duel théoloçique devant le pape. Ce tournoi futur enflammait sa pensée et l'empêchait de sentir l'autre aiguillon d'amour qui le faisait marcher. Sur chacune de ces petites fenêtres, de la rue où nous sommes, il voyait la tête étonnée d'un cardinal vaincu, et les ornements de ces grillages lui paraissaient les cordons rouges des barrettes qui sinclinaientpour le saluer au concile de Soissons. Il lui arrivait de prononcer à haute voix des paroles latines qui lui devaient servir à résumer fortement son audacieuse pensée d'examen et de liberté. Il étendait les bras et disait d'une voix sombi^e ces mots mémorables par lesquels il déclara que le témoignage de la raison pouvait s'élever contre la révélation : Argiimentium est ratio qiiœ rei diibiœ fidem facit.

u Ensuite il s'arrêtait comme pour écouter les applaudissements de ses trois mille élèves à Saint-Denis. — Et il reprenait sa marche, louchait du plat de la main ce vieux pan de muraille queje touche en disant: «Ilsn'ont rien à me répondre ! Ils sont abattus ! )i Et puis il frappait sa poitrine et voyait une ( liple couronne d'étoiles sur sa tête quand il parcourait d'un regard intérieur son Traitéde la Trinité. Le Paraclet.colombedivine, volait devant lui, toute blanche, à travers les ombres, et sur une maison que surmontaient trois petites flèches aiguës, tournoyaitet voltigeait, en soupirant, l'Esprit divin. Une porte pesante, étroite, verrouillée, cadenassée, chargée de ban-es de fer, comme celle-ci, s'ouvrait doucement, et il entrait sans faire plus de bruit que n'en fait cette jeune religieuse en soulevant son voile noir pour regarder si nous la suivons. Des tapis épais prévenaient

le bruit de ses chaussures épeionnées, des tapisseries lourdes et doubles servaient de portes aux petites chambres et une main amoureuse les soulevait devant lui, tout le long des corridors tournants. 0 profanations involontaires ! Mélanges ineffables de l'amour, de la sainteté et de la science que personne encore n'a compris entièrement. Soupirs mystiques et passionnés d'un amour énergique et pieux à la fois ! Doubles extases des âmes exaltées et des jeunes corps enflammés d'amour ! Cris et sanglots échappés de la jeune fille savante et amoureuse, vous étiez jetés en langage romain par ces lèvres françaises, exhalés en paroles mortes de ce cœur où redoublait la vie et dont les flammeseussent suffi pour la rendre à un monde éteint. 0 Héloïsta ! Héloïsta ! 0 mademoiselle de Montmorency ! Vous parlez, vous aimez, vous priez, vous gémissez comme une vestale, comme • une martyre latine, enivrée par les Bacchantes ! 0 sainte! 0 amante! 0 savante sublime de dix-sept ans ! Je vous ' entends, je vous vois, triple déesse ! Trois fois purifiée par l'expiation du cloître! Vous ouvrez vos bras au maître adoré qui vous a tout enseigné des choses du ciel et de la terre. Vous êtes agenouillée devant lui, vous lui baisez les mains en pleurant, Ancilla ! soror ! iixor tua ! Oui, ta servante, ta sœur, ta femme .' Abailard ! Non pas ta femme, non, cela m'ôterait la gloire d'aimer î Amore! amore immoderato complexa sumlJe veux, je veux tes volontés, tes voluptés ! Volantates, volaptates tuas! En vérité, en vérité, je crains plus, mon unique ami, de vous offenser que d'offenser Dieu ; j'aime mieux plaire à vous qu'à lui : te majis ojfendere qiiam Deum uereor. — Mais lui, épouvanté de ces paroles, posait sa main sur la bouche impie de sa brûlante élève et l'asseyait, toute tremblante, sur ses genoux, assis lui-même sur un long fauteuil près des hauts chenets de

37Ô ALFIXED DE VIGNY

fer doré, sous la voûte d'une grande cheminée noire, et la flamme jetait des rougeurs vacillantes sur les joues brunes d'Héloïse, et pénétrait sous les arcs réguliers de ses sourcils, et l'àtre se peignait dans ses larges prunelles sombres, tantôt endormies, tantôt foudroyantes. Et bientôt perdus dans les échanges célestes de pensées mystiques et de caresses dévorantes, ravis à la fois par l'âme et les sens, ils ne parlaient plus, ils ne pensaient plus, ils ne voyaient plus.

— Voilà, voilà le côté divin de cette histoire — interrompt le noir Docteur, — mais le côté humain, où estil ? Ne le verrez-vous jamaisj ô Stello, Stello ? Ce Pays latin où nous marchons l'a vu au douzième siècle, quand l'homme était précisément ce qu'il est ce soir et sera dans douze autres âges, et si...

En parlant il frappait les murs et les pavés de sa canne avec un froid dédain, comme fatigué d'eux, de ce qu'il venait de dire et même de ce qu'il pensait intérieurement et se tut pendant environ cent pas. Puis, se souvenant tout à coup de ce dont il avait parlé et rattrapant au vol ses idées dont il faisait peu de cas :

— Vos chers vieux murs à ogives moresques et arabes, ogives avec lesquelles les poètes de notre temps ne cessent de faire joujou en enfants qu'ils sont, vos chères colonnettes, vos gargouilles grossières comme leurs noms, tous ces trèfles de l'Alhambra dont les personnages du moyen âge sont les rois, les dames et les valets que vous ne cessez de mêler, couper et mêler jusqu'à satiété complète ; tous ces chers, vieux, sales murs ont revu Abailard bien différent de ce qu'il est dans votre souvenir. Il fut tel, il est vrai, dans la fraîcheur de cet amour. Mais, ô égoïste et tyrannique professeur ! il n'était plus homme, et par sombre jalousie il ne voulut pas que la belle Héloïse fût encore femme. Combien elle lui

fut supérieure, g-rand Dieu ! et combien le cœur de la femme est plus près que le nôtre du cœur de l'ange I

« Cette Mag-deleine sans repentir est-elle assez audessus de cet homme que des arguments et des arguties consolent, elle qui ne veut pas et ne voulut jamais être consolée, dans sa naïve et franche désolation ! Le cœur de la femme brûle et fume sans cesse sur l'autel comme une sainte hostie toujours saignante ; elle obéit, elle prie, elle est abbesse, mais toujours, toujours amante, elle écrit et supplie pour obtenir !a grâce d'une réponse. Le cerveau l'emporte chez l'homme et il se félicite d'être débarrassé du reste. Sa victime est incarcérée, il est tranquille. Il ne se désespère point, il ne souhaite point de mourir, au contraire, et il se félicite d'être aussi dégagé de la chair que le saint rhéteur Origène, et sans avoir à se le reprocher, de n'avoir plus une distraction à sa dialectique, sa vraie maîtresse. C'est la dialectique qu'il adoré et par laquelle il veut vivre, vivre gras et honoré. S'il s'afflige encore, car cela lui arrive, de quoi s'afflige-t-il? C'est d'une thèse, une thèse blâmée par un concile. Il soufl'redanssa chère dialectique. La veuve reli- ^•ieuse, éloquente sans le vouloir être, s'était prêtée à l'étude par amour de son amant, mais une fois l'amant retranché du monde, elle n'aime plus rien, elle ne peut même plus prier parce que les ailes de l'amour n'emportent plus au ciel ses oraisons. Au milieu du sacrifice divin — inter missam solemnia, — ■ elle ne se repent pas des fautes commises, mais se représente en rêve et regrette les fautes pei'dues : voluptatum phantasma, es fantômes de ses voluptés.

« Elle se frappe, elle s'accuse, pleure d'une bonté îdorable, d'avoir causé l'infortune de son amant. Les grands hommes trouveront-ils toujours leur perte dans es femmes! s'écrie-t-elle, la femme est plus amère

878 ALFRED DE VIGNV

que la mort. Elle se déteste, elle se . maudit. — Et lui ? C'était de son ennemi saint Bernard qu'il était occupé lorsqu'il revint ici, dans ce Pays latin où nous passons, ce pays des thèses, des synthèses et des hypothèses, ce royaume de la disput<> inutile.

— Dites : de la recherche perpétuelle delà vérité! — interrompit l'exalté Stello en marchant à plus grands pas. — Ici les murs ont tous été frappés par des fronts et des crânes remplis d'ardentes pensées. Quel est celui de ces murs qui n'a pas reçu mille coups de canif en dedans et de poig-nard en dehors ? Ah ! courage de la pensée conquérante, oserons-nous encore vous méconnaître ? Non ! S'il semble moins faible par le coeur, Abailard ne fut pas moins passionné, mais en g-rand homme. Il fut. maître de son malheur, et maître de sa maîtresse. Il s'éleva au-dessus de son infortune en faisant plus grand bruit de ses œuvres que de son demi-assassinat, et vaincu par six bourreaux dans un des angles de ces murailles, il fut vainqueur par l'éloquence, à et couvent de Cluny, dont les moines voulurent l'empoisonner pour se venger de son éclat. Il eut cette récompensf divine de trouver sur la terre une femme digne de lu et assez forte pour lui obéir, pour enlever à la vue de; hommes un corps inutile à leur amour,et pour luicon server son âme ardente et chaste comme un brûlan séraphin. En elle alors il put verser en paix, et en touti confiance, les g-randes douleurs des combats de la pen sée et les nobles peines du g-énie trahi.

Page 1