LIVRE ANTIOUE
« Que votre voix est douce et douces vos amours! a Oh ! quittez ces colliers et ces brillants atours ! « — Non ; ma main veut tarir cette humide rosée « Que l'air sur vos cheveux a lonsftemps déposée : « C'est pour moi que ce front s'est g-lacé sous la nuit ! « — Mais ce cœur est brûlant, et l'amour l'a conduit! « Me voici devant vous, ô belle entre les belles I (( Qu'importent les dang'ers?que sont les nuits cruelles « Quand du palmier d'amour le fruit va se cueillir, « Quand sous mes doigts tremblants je le sens tressaillir? « — Oui. . .Mais doù vient ce cri, puis ces pas sur la pierre? « — C'est un des fils d'Aaron qui sonne la prière. «Et quoi! vous pâlissez ! Que le feu du baiser « Consume nos amours qu'il peut seul apaiser, « Qu'il vienne remplacer celte crainte farouche, « Et fermer au refus la pourpre de ta bouche!... »
On n'entendit plus rien, et les feux abrégés Dans les lampes d'airain moururent nég-ligés.
Quand le soleil levant embrasa la campag'ne Et les verts oliviers de la sainte montag"ne, A cette heure paisible où les chameaux poudreux Apportent du désert leur tribut aux Hébreux ; Tandis que, de sa tente ouvrant la blanche toile. Le pasteur qui de l'aube a vu pâlir létoile Appelle sa famille au lever solennel.
Et salue en ses chants le jour et l'Éternel; Le séducteur, content du succès de son crime, Fuit l'ennui des plaisirs et sa jeune victime. Seule, elle reste assise, et son front sans couleur Du remords qui s'approche a déjà la pâleur ;
l\:>. ALFRED UlC VIGNY
Elle veut retenir cette nuit, sa complice, Et la première aurore et son premier supplice : Elle vit tout ensemble et la faute et le lieu, S'étonna d'elle-même et douta de son Dieu. Elle joignit les mains, immobile et muette, Ses yeux toujours fixés sur la porte secrète ; Et semblable à la mort, seulement quelques pleurs Monti'aient encor sa vie en montrant ses douleurs. Telle Sodome a vu cette femme imprudente Frappée au jour où Dieu versa la pluie ardente, Et, brûlant d'un seul feu deux peuples détestés, Eteignit leur palais dans des flots empestés : Elle voulut, bravant la céleste défense. Voir une fois encor les lieux de son enfance, Ou, peut-être, écoutant un cœur ambitieux, . Surprendre d'un regard le grand secret des cieux; Mais son pied tout à coup, à la fuite inhabile, Se fixe; ellepâlit sous un sel immobile, Et le juste vieillard, en marchant vers Ségor, N'entendit plus ses pas qu'il écoutait encor.
Tel est le front glacé de la Juive infidèle.
Mais quel est cet enfant qui paraît auprès d'elle ?
Il voit des pleurs, il pleure, et, d'un geste incertain,
Demande, comme hier, le baiser du matin.
Sur ses pieds chancelants il s'avance, et, timide.
De sa mère ose enfin presser la joue humide.
Qu'un baiser serait doux ! elle veut l'essayer :
Mais l'époux, dans le fils, la revient effrayer;
Devant ce lit, ces murs et ces voûtes sacrées,
Du secret conjugal encore pénétrées.
Où vient de retentir un amour criminel,
Hélas ! elle rougit de l'amour maternel,
Et tremble de poser, dans cette chambre austère,