‹ Alfred de VignyChapitre 10 sur 12 · M. Sainte-Beuve · texte numérisé non relu

M. Sainte-Beuve

« Vous êtes un homme de bien que j'ai toujours voulu prendre pour un homme d'Etat, parce que la fortune, maîtresse des destinées, vous a fait naître illustre, riche et beau. Vous n'avez jamais rien écrit que quelques pages à vingt ans, pour flatter le despotisme dont la faveur donnait des emplois et de l'or. Mais, académiquement, vous êtes trop fier de votre néant, pour que je puisse vous répondre par des critiques. Où les prendrai-je ? Le néant n'a pas de rival, et la critique ne mord pas sur rien. Je suis réduit au silence ! Ce n'est pas tout d'avoir la physionomie d'un homme agréable, il faut encore avoir l'àme d'un héros ou la parole d'un orateur : sans cela, il faut être poli si l'on ne lient pas à être juste. »

Ce discours estle seul monument littéraire que M. Mole ait légué à la postérité, il vaut qu'un s'en souvienne, comme témoignage du plus éclatant scandale que notre histoire littéraire puisse rapporter. Rien n'excuse, n'explique même ces injures qui nous sem-

blent à présent des impiétés. M. Mole était trop étranger aux lettres pour embrasser la cause d'une école quelconque de littérature, jusqu'à l'oubli entier de sa dignité. Comme homme politique, M. de Vigny donnait trop peu de prise aux colères du vieux ministre de Napoléon pour seulement les motiver.

Le comte Alfred de Vigny répondit au discours de M. Mole par le silence , et il refusa, comme marque publique de mécontentement, d'aller, selon l'usage, aux Tuileries,, présenté par le directeur ; il ne commença de siéger aux séances particulières que du jour où M. Mole cessa d'être directeur, c'est-à-dire le 1er juillet

Six semaines après, il fut présenté au roi Louis-Philippe par le nouveau directeur, M. de Salvandy. Voici, d'après M. de Vigny lui-même, le récit de cette visite :

« Louât soir, M juin. — Le roi, quand on nous annonce, est debout, en habii brun,

son chapeau à la main. 11 vient à moi surle-champ, et me dit :

— 11 y a seize ans, monsieur de Vigny, que nous ne nous sommes vus. Vous commandiez un bataillon de la garde nationale et les troupes qui gardaient le Palais-Royal. Vous me faites grand plaisir en revenant, je vous en remercie.

— C'est à moi, Sire, de vous remercier d'avoir consenti à ce que je fusse membre de l'Académie.

— Je le désirais au moins autant que vous, monsieur de Vigny, et je suis bien heureux de la position que vous y avez prise.

— J'ai su de quels termes favorables le roi avait bien voulu se servir en approuvant mon élection, et j'en ai été profondément louché .

— Je vous remercie, monsieur de Vigny.

Voulez-vous aller revoir la reine, M. de Salvandy vous y conduira.

La reine était assise à une des places d'une table ronde autour de laquelle s'as--

soient toutes les princesses avec elles.

Elle faisait de la tapisserie. A sa droite était assise madame Adélaïde, sœur du roi.

— Je voudrais vous présenter M. de Vigny, lui dit Salvandy.

— Comment ! me le présenter ? dit la reine. Mais il y a vingt ans que je le connais ! — Monsieur de Vigny, je suis charmée de vous revoir... Vous aimez sûrement à voyager : où irez-vous cet été?

— Peut-être en Angleterre, Madame, et ensuite chez moi, dans le midi de la France.

— Dans quelle partie du midi ? me dit le roi.

— Entre Angoulême et Bordeaux , Sire.

— Ah ! c'est un pays charmant.

— Oui, Sire, un jardin anglais à présent. C'est un débris qui m'est resté des terres de mes ancêtres, car le nombre est grand des châteaux que je n'ai plus. Il me vient de mon grand -père, le marquis de Baraudin, amiral dans l'ancienne marine de Louis XVI.

— Ah ! je connais son nom parfaitement.

Il commandait une escadre à la bataille d'Ouessant, sous les ordres de mon père.

— Oui, Sire, sous les ordres de M. le duc d'Orléans et de M. d'Orvilliers, dont j'ai encore beaucoup de lettres.

En disant mon père, la figure du roi devint tout, à coup triste et douce, son regard pensif et mélancolique, mais pénétran t, comme s'il craignait un mouvement d'horreur sur sa figure.

— Oui, Sire, dis-je encore avec le même ton simple et calme, sous les ordres de M. le duc d'Orléans. Je suis encore à comprendre comment ces grandes Hottes firent pour ne pas se détruire ; c'étaient des Armada véritables.

— Je ne sais pas, mais ce qui vaut mieux que tout cela, c'est la paix.

— J'ai entendu dire la même chose au roi, il y a seize ans; aujourd'hui il a accompli celte grande œuvre.

— Je l'espère, dit le roi avec un air de satisfaction cl de bonté. Vous vous êtes retiré

sitôt que le danger des émeutes a cessé, tout lt monde n'agit pas ainsi. Mais vous avez écrit beaucoup, vous avez bien fait.

Le duc de Nemours m'a parlé ensuite assez longtemps, debout aumilieu du salon, avec beaucoup de douceur et un ion timide et un peu embarrassé, du temps où je l'avais connu.

— Vous n'aviez pas encore pris Constantine, lui dis-je ; il m'a répondu :

— Oh! je l'ai vu prendre, avec un ton très-modeste et très-simple

La duchesse de Nemours est fort belle et m'a entretenu quelque temps enfin en me parlant de l'Angleterre. La duchesse d'Aumale ressemble à ces jeunes princesses espagnoles de la maison d'Autriche peintes par Murillo.

J'aime sa lèvre avancée et ses cheveux d'un blond pâle.

Elle me parla de Venise, où, à son graml regret, on va en chemin de fer.

La vue des Bourbons me donne toujours

un sentiment mélancolique. Toute l'histoire de France semble ressusciter ses portraits et reprendre ses grands rôles, quand on se représente les princes qui ont eu les mêmes traits sons d'autres costumes. — Leur race ne perd rien de ses profils à demi espagnols. — Le roi ressemble à Louis XIV à soixante ans.

Il revient à moi vers la fin de la soirée, et me dit :

— Vous verrez demain dans les journaux que c'est moi qui suis l'auteur des désastres du Portugal. MM. les Anglais ne m'épargnent pas à la Chambre. Que pensez-vous de cette affaire portugaise?

— Elle ressemble un peu, dis-je, à la Fronde.

— Oui, pour l'inutilité des résultats.

— Et aussi parce que c'est une guerre de grands seigneurs.

— Oui, il y a bien quelque chose d'aristocratique, mais ce n'est pas commun en Europe.

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Et il sourit avec finesse.

— Non, dis-je, ce n'est pas à présent notre défaut.

Il rit encore avec beaucoup de bonne grâce

Jusqu'à dix heures et demie, la famille royale m'entretint ainsi. »

Depuis, le comte Alfred de Vigny n'a cessé de suivre les séances académiques, avec cette assiduité infatigable qu'il mettait dans l'accomplissement de tout ce qui lui sem blait un devoir.

Son influence fut sensible quand l'Académie couronna , dans les poèmes antiques de Leconte de Lisle, une des plus grandes œuvres de la poésie modem e.

« Monsieur de Vigny fut doux envers la mort. >

A. de Lamartine.

Le comte Alfred de Vigny, à partir de 1835, garda le silence. 11 se retira « dans sa tour d'ivoire, » et là, sur le plus haut degré, l'œil baigné de ciel, il continuait son œuvre ; il écrivait les Destinées, poèmes philosophiques plus graves peut-être encore, plus sévères que les poèmes antiques et modernes. Le penseur a mûri, il est dans toute la force de sa virilité stoïque, et le poète n'est ni desséché ni refroidi, seulement il a revêtu la sombre parure des jours

de bataille ; il a mis, sur sa tunique d'or une cuirasse d'airain pour le grand combat contre les destinées et contre les dieux. C'est dans le tranquille accomplissement de ce travail suprême que le poète achevait sa vie et son œuvre.

Montrer l'être humain luttant contre la destinée, tel avait été constamment le but de ce génie triste et pur. Les poëmes des Destinées terminent dignement cette œuvre.

On connaît le Mont des Oliviers, la Mort du loup, la Maison du Berger et cette merveilleuse Colère de Samson qui égale peutêtre les plus beaux morceaux de l'auteur. Jamais la pensée poétique d'Alfred de Vigny ne s'accusa avec plus de force et d'originalité.

L'auteur ne voulut point que parût, de son vivant, le recueil des Destinées. Il était peu impatient des rapides succès : il avait le temps d'attendre; d'ailleurs il voulait luimême assister à sa postérité et voir plusieurs générations se succéder sur son der-

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nier ouvrage, en le renommant. Noble et charmante coquetterie du génie, il voulait voir d'avance si sa lyre serait argentée ou ternie par la poussière des temps.

Alfred de Vigny était patient. 11 portait longtemps son idée dans sa tête, sans en précipiter l'enfantement, et il ne la livrait au jour que sous une forme harmonieuse et parfaite. Cette forme, il en revêtait ses conceptions avec bonheur, mais non sans travail. Il exécutait lentement et laborieusement, non certes par un souci puéril et inintelligent de la forme, mais par un respect profond pour l'idée qui veut des vêtements décents et honnêtes. Alfred de Vigny n'eut point ce malheur que M. Taine redoute avec raison pour les artistes, de savoir trop bien son métier. Ce poète heureusement ne fut pas un habile; il ne s'absorba pas dans les minutieuses préoccupations du métier : il se garda à l'inspiration, à la pensée, il demeura

poète. En pétrissant l'argile d'un ongle complaisant, il n'oublia pas, comme plusieurs, d'y souffler une âme.

L'idée habitait longtemps sa tête avant de prendre un corps et de jaillir déesse. Aussi le poète a-t-il laissé, fixées sur le papier, bien des idéesqu'il ne formula jamais enpoëme, sortes d'ombres vagues et sans forme, destinées à la vie et qui ne verront jamais les régions de la lumière. Parmi elles, ou distingue vaguement, comme les âmes promises à la terre, des Enfers virgiliens, d'abord, triomphante et glorieuse à côté du Satan qu'elle a sauvé, une seconde Eloa qui n'aurait pas eu, croyons-nous, la beauté de la première ; puis une Daphné, l'amante ou plutôt l'âme même de ce grand Julien l'Apostat, philosophe aux camps et César sans crimes. L'étude de ces conceptions non réalisées , mais indiquées sur des notes éparses ou dans le Journal intime de sa vie, révèlent un \Tigny intérieur plus inquiet et plus spontané, mais toujours d'accord avec

le Vigny public que nous connaissons. Tel l'homme au dehors, tel il était chez lui. Les dernières années de sa vie furent intimes et isolées. Malade, il les passait auprès de sa femme malade, dans son appartement de la rue des Ecuries-d' Artois. Alfred de Vigny avait été nourri, élevé dans le faubourg Saint-Honoré ; il y avait perdu sa mère, c'est là qu'il voulait mourir. Ce quartier plein de bruil, mais d'où l'on voit des arbres, ces rues aristocratiques bordées d'hôtels plaisaient au gentilhomme : il y avait telles pierres grises que le poète ne pouvait voir sans émotion, tels coins de murs qu'il regardait abattre avec attendrissement. L'appartementde M. de Vigny, au second sur la rue, était vaste et sévère : on se sentait chez un soldat. Le tableau le plus apparent du salon, et qu'une glace répétait à l'autre extrémité, était un beau portrait du poète Régnard, peint par Largilière. C'était un portrait de famille : le comte de Vigny descendait de Régnard par sa mère, et il

avait longtemps médité une comédie romanesque sur la vie de son comique ancêtre. Le visiteur remarquait aussi, sur une console, une terre cuite représentant une vierge aux grandes ailes, une belle archange assise et rêveuse; celle-là aussi était de la famille: c'était la fille idéale du poète, Eloa dont une main inconnue avait modelé l'image et que M. de Vigny avait reçue d'Italie sans jamais savoir de qui il la tenait. Celait une œuvre fine et délicate, d'un sentiment exquis, dont le poète faisait le suprême éloge en y reconnaissant sa pensée. Enfin, dans un coin sombre, on apercevait près d'un billot de bronze deux têtes de bronze, les deux têtes de de Thou et de Cinq-Mars. Dans cet intérieur aristocratique et sévère, le poète, sur une chaise longue, drapé dans son manteau de soldat, se regardait tranquillement mourir.

La vieillesse et la souffrance avaient passé légèrement sur son visage et n'avaient ni plié ni épaissi sa taille élégante. Ses che-

veux étaient presque blonds encore. Le comte Alfred de Vigny ne paraissait point un vieillard : son beau front avait gardé l'âge de son génie, car le génie a un âge immuable et éternel. L'Homère de l'Iliade est un grand vieillard blanc, le Virgile de l'Enéide est un jeune homme aux longs cheveux. Qui voudrait reconnaître l'auteur du Moïse et du Jugement dernier dans le portrait exact d'un Michel-Ange à vingt ans ? Personne, car le génie de Michel-Ange n'a jamais eu vingt ans. Nous nous offensons d'un portrait de Victor Hugo jeune ou de Lamartine vieux, et avec raison, parce que le vrai Victor Hugo, le Hugo idéal, a la solennité savante de la vieillesse, et le véritable, l'éternel Lamartine, a l'épanchement poétique et spontané de la jeunesse. L'Alfred de Vigny des poèmes de Stello et de Chatterton apparaît beau, jeune et blond ; et, moins l'idéalisation, tel était le Vigny de la réalité. Cette conformité entre l'homme et le poète est assez commune ;

Racine, tel que le montrent ses tragédies et les portraits contemporains, en est un des exemples les plus frappants. Au reste, Alfred de Vigny avait des rapports moins fortuits avec l'auteur de Mithridate, qu'il jugeait d'ailleurs assez mal et qu'il aimait peu.

Alfred de Vigny gardait, dans l'intimité, cette dignité un peu apprêtée dont il ne se dispensait pas même envers lui-même.

Il écrivait ses derniers poëmes de cette même grande écriture royale que nous voyons si fièrement tracée par toutes les mains héraldiques du siècle de Louis XIV.

Il recevait quelques amis qui, tous, ont gardé de lui un souvenir sympathique. D'abord son camarade de jeunesse, son brave et fidèle ami Antoni Deschamps, vrai poète et grande âme qui, par ses vertueuses colères et son enthousiasme candide, étonnait quelquefois le sceptique gentilhomme ; ensuite, M. Louis de Ronchaud, l'auteur de Phidias, âme sereine et profonde, sévèrement enfermée dans sa conscience d'artiste

et de citoyen. Puis M. Guillaume Pauthier, synologue, fidèle adorateur de la Chine, infatigable compagnon de Marco Polo ; puis M. Jules Lacroix, Phonnête et patient traducteur de Sophocle et de Shakespeare, Fauteur de Valeria ; puis M. Louis Ratisbonne, littérateur distingué d'ailleurs, qui jugea à propos de donner une nouvelle version poétique du Dante, après les belles traductions en prose et en vers de Lamennais etd'Antoni Deschamps.

Ils étaient, avec quelques autres, les amis du poêle ; il s'entretenait avec eux de ce ton grave et un peu lent qu'il ne quittait guère, et ne riait jamais.

Le rire est absent de ses écrits autant que de ses lèvres. Ni le rictus aristophanesque, ni l'énorme grimace rabelaisienne, ni le pli comique et .douloureux de Molière, n'a ridé les traits limpides de son visage et de sa muse. La joie est bonne, mais la tristesse est sainte. Alfred de Vigny n'a pas le rire, en est-il moindre ? Non, assurément. Qui

donc a entendu le rire du Virgile ou du Dante? Le rire eût été une difformité sur le visage placide d'Alfred de Vigny.

Il se souvenait d'avoir servi. Il aimait à parler en soldat à son ami le général de Ricard, vieil officier de l'empire, qui souriait tant soit peu de s'entendre traité de confrère.

M. de Vigny redevenait poëte avec le fils du général de Ricard, M. Louis-Xavier de Ricard, qui avait alors publié un recueil de vers et qui dirigeait la Revue du Progrès. Il promettait un grand avenir à ce jeune homme et l'estimait jusqu'à critiquer minutieusement et sévèrement toutes ses productions.

Ainsi, dans le commerce intellectuel de quelques bons esprits, s'éteignait lentement le plus galant homme de son siècle, Sa femme se mourait près de lui. Elle le devança de six mois; ce fut, pour l'âme vertueuse de M. de Vigny, un triste mais profond soulagement, il pouvait mourir. Dès

lors, il assista indifférent aux progrès du vautour, du cancer qui lui dévorait les entrailles, et dont il attribuait la naissance à ses longuesveilles et à ses travaux nocturnes : car il composait la nuit, et les bruits du jour interrompaient à peine la marche lente et grave de son idée. Jusqu'au dernier moment le comte Alfred de Vigny s'occupa des choses de la pensée; les derniers livres qu'il lut furent les alunites électives de Goethe et un tome des drames historiques de Shakespeare. Enfin le dernier des Vigny mourut le 17 décembre 1863, dans sa 66e année.

Il avait légué la propriété de ses œuvres à M. Louis Ratisbonne, homme de lettres, et son épée à M. Guillaume Paulhier, qui avait servi sous ses ordres dans le 55e de ligne.

Le corps d'Alfred de Vigny fut conduit au cimetière Montmartre. 11 n'y eut pas de discours sur sa tombe, car il avait défendu qu'on en prononçât aucun.

Cette tombe est simple et sévère ; elle est inconnue des gardiens et des jardiniers, à qui personne ne la demande.

Maintenant le nom d'Alfred de Vigny brille de cette gloire discrète que donne l'admiration des bons esprits. C'est la seule gloire que le poète ait aimée, et il l'attendait avec confiance. Il haïssait la popularité à l'égal d'une profanation, et voulait que sa mémoire, pareille au feu sacré, fût entretenue par un petit nombre de mains pieuses, mais qu'elle ne se répandît pas comme un incendie qu'allume au hasard l'ivresse populaire et qui s'éteint sur des ruines.

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