Madame Sand
Qui toujours passe en pleurs parmi d'autres figures Comme un pâle rayon dans les forêts obscures. Triste, simple et terrible, ainsi que vous passez, Le dédain sur la bouche et vos grands yeux baissés.
C'est sans doute un enivrement profond de voir son idée, la création chérie de sa pensée, s'animer dans une femme de génie, palpiter dans son sein, s'enrichir des splendeurs d'un beau sang, marcher, rire, pleurer, être chair.
Quand son rêve se meut ainsi devant lui, le poëte ne peut-il parfois sentir ce que sentit Pygmalion, alors qu'il vit descendre, tiède et rougissante, du froid piédestal, l'amante longtemps inanimée de son génie et de son ciseau? Ne peut-il confondre, dans une idée d'union et de possession, sa pensée qui est à lui, avec l'intelligence, l'organe docile qui l'anime et la réalise? Une confusion de ce genre est faite, en pleine inconscience, par la plupart des spectateurs d'un drame, tout étrangers qu'ils en soient, et l'on a pu dire que, pour une actrice,
il y a plus d'amoureux que de critiques dans une salle de spectacle.
Le charme de la comédienne, vraiment inspirée, ne s'évanouit pas au sortir de la scène ; il change, il devient plus intime, mais non moins pénétrant, dansla vie réelle. Derrière l'œuvre d'art, on retrouve l'artiste tout entière, nature mobile, multiple, d'une sensibilité exquise, être incertain, tout prêt à planer, tout prêt à tomber, éternel objet d'angoisses et de ravissements.
Les moindres détails captivent, parce qu'ils touchent en même temps aux choses du cœur, de l'art et de l'intelligence. Alfred de Vigny, quittant la loge d'une actrice qu'ii ne nomme pas, et qu'il n'a pas besoin de nommer pour qu'on la reconnaisse, se souvient de la toilette qu'il lui a vue faire, et écrit ce petit poëme intime :
« Une actrice vraiment inspirée est charmante a voir à sa toilette avant d'entrer en scène. Elle parle de tout avec une exagération ravissante ; elle se monte la tète sur
de petites choses, crie, gémit, rit, soupire, se fâche, caresse en une minute; elle se dit malade , souffrante, guérie, bien portante, faible, forte, gaie, mélancolique, en colère ; et elle n'est rien de tout cela, elle est impatiente comme un petit cheval de course qui attend qu'on lève la barrière, elle piaffe à sa manière, elle se regarde dans la glace, met son rouge, l'ùte ensuite ; elle essaye sa physionomie et l'aiguise; elle essaye sa voix en parlant haut, elle essaye son âme en passant par tous les tons et tous les sentiments. Elle s'étourdit de l'art et de la scène par avance, elle s'enivre. » Et alors se réalise le poëme de Sylvia.
sylvia .
« Le chevalier de Malte l'aimait peu. Elle lui avait d'abord déplu. 11 se disait : « C'est une coquette! » tant qu'elle ne se donna pas. Il la foulait aux pieds.
Frère hospitalier ; — pieux, rêveur. — Méprisant le plaisir et la mo t. — Ne crai-
gnant ni le pouvoir ni la misère. — Prêtre militaire.
Tout à coup il la possède. 11 s'attache à elle et entre dans sa vie.
La vie du théâtre. — Les tortures de ce jeune gentilhomme.
L'amour des périls de cette femme, l'amour de son malheur, de ses humiliations et de ses fautes même.
La candeur de l'actrice. — Désespoir attachant, gaieté enivrante, folie d'enfant, pleurs d'enfant.
Il voudrait n'être qu'un ami pour elle et se séparer de l'amour pour que l'infidélité, quand elle viendra, ne la force pas à l'abandonner K »
Puisque la destinée plaça Sylvia sur la route du poète dont nous suivons la trace, nous ne pou\ onsdétourner encore les yeux de cette figure si changeante et si insaisissable qu'uue femme illustre a peinte « souffreteuse
1. Projet «l'un poème, par Alfred de Vigny. (V. Journal d'un Poète.)
et forte, jolie et fanée, gaie comme un enfant, triste et bonne comme un ange. »
C'est le plus inexplicable des contrastes qui lia le mélancolique chevalier de Malte à la folle comédienne. C'était une bonne fille qui appelait un célèbre auteur dramatique « grand chien, » et qui était assez mal préparée au rôle grave et sacré que le poète voulut lui destiner.
Elle qui parlait des « grandes dames » avec un naïf étonnement, avait plus de génie dramatique dans l'âme que de bon ton dans sa personne; et l'inspiration, en cessant d'animer ce corps frêle et à demi brisé, lui laissait plutôt l'attrait de la souffrance que celui de la grâce et de la dignité. Parfois le gentilhomme dut trouver que sa dame était un peu bien rieuse et que la langue des coulisses, que la comédienne parlait dans toute sa richesse pittoresque, convenait pou à l'expression desplus saintes choses du cœur.
Il dut comprendre aussi, mais plus difficilement et plus lentement, que son immua-
ble solennité lassait une âme de femme qui n'était ni celle d'Hypatie ni celle de sainte Thérèse.
« Je ne sais pas si l'apprêt qu'il exige n'est pas un des germes de mort de l'amour, » se dit un jour le gentilhomme, mais il ne lui vint pas un seul instant à l'esprit la pensée qu'on pût simplifier quelque peu ces apprêts.
Une telle liaison, à laquelle la comédienne n'a jamais rien compris, devait être fatalement douloureuse et cruelle pour le chevalier.
La faute en est-elle tout entière à la femme ?
L'inquiétude fut le seul caractère constant de cette âme inégale. Ses aspirations étaient élevées, ses découragements étaient fréquents et la précipitaient dans des chutes irréparables. Prêtant ses propres hésitations à la jolie Magdeleine deCanova,enqui elle se reconnaissait comme dans son type éternel : « Je me demande, s'écria-t-elle un jour, pourquoi elle pleure, si c'est du re-
pentir d'avoir vécu ou du regret de ne plus vivre. Tanlôt elle m'impatiente et je voudrais la pousser par la force à se relever ; tantôt elle m'épouvante, et j'ai peur d'être brisée aussi sans retour1. »
Puis, élevant sa pensée, elle se prit à envier cette Madeleine « qui avait vu, qui avait touché son beau rêve. — Où peut- on rencontrer encore une fois le divin Jésus? demanda-t-elle. Si quelqu'un le sait, qu'il le dise, j'y courrai. Croit-on que, si je l'avais connu, j'aurais été une pécheresse? »
Ainsi celte femme s'étonnait de ne" pas voir Dieu dans la nature. Anxieuse, haletante, elle s'interroge, et une voix connue eût pu lui répondre par ce chant d'un stoïque désespoir :
Muet, aveugle et sourd au cri des créatures,
1. Madame Sand, Histoire de ma vie. (Voy. MM. de Lamartine, Sainte-Beuve, Alexandre Dumas, etc , la Biographie Didot.elc.)
Si le ciel nous laissa comme un monde avorté, Le juste opposera le dédain à l'absence, Et ne répondra plus que par un froid silence Au silence éternel de la Divinité.
Cette âme qui s'égara « dans sa rage de chercher l'amour » n'est-elle pas tout à fait indigne de sympathie et d'intérêt?
Toutes les créations de son génie ne se groupent-elles pas autour de son ombre pour commander un souvenir respectueux et relever sa gloire ? Cette femme n'estelle pas sanctifiée par l'amour maternel qui fut sa dernière, sa plus profonde et sa plus malheureuse passion ? Qui lui peut refuser l'indulgence? Celui-là seul qui ne peut oublier. L'indulgence est faite d'oubli, l'amour a d'autres sévérités. Le poète l'avait dit :
« Amour de l'âme, amour passionné, lu ne peux rien pardonner ' ! »
La douleur du poète s'exhala dans un cri sublime qui, par une généralisation propre au génie, n'est plus seulement la plainte
d'un homme, mais la plainte de l'homme même.
Une lutte éternelle en tout temps, en tout lieu Se livre, sur la terre, en présence de Dieu, Entre la bonté d'Homme et la ruse de Femme, Car la femme est un être impur de corps et d'âme.
Elle rit et triomphe, en sa froideur savante, Au milieu de ses sœurs elle attend et se vante De ne rien éprouver des atteintes du feu. A sa plus belle amie elle en fait l'aveu.
Donc ce que j'ai voulu, Seigneur, n'existe pas !
Celle à qui va l'amour et de qui vient la vie,
Celle-là, par orgueil, se fait notre ennemie.
La femme est à présent pire que dans ces temps
Où, voyant les humains, Dieu dit : « Je me rep;ns! »
Bientôt se retirant dans son hideux royaume,
La Femme aura Gomorrhe et l'Homme auraSodome,
Et se jetant, de loin, un regard irrité,
Les deux sexes mourront, chacun de son côté.
Celui qui écrivait cela avait senti « la teire lui manquer sous les pas; » son âme, profondément tendre, était profondément abîmée. Sur une des pages du journal écrit pour lui seul, on lit ces deux lignes ■
« 0 mystérieuse ressemblance des mots ! Oui, amour, tu es une passion, mais passion d'un martyr, passioncomme celle du Christ! Passion couronnée d'épines, où nulle pointe ne manque. »
Samson, trahi par Dalila, avait subi sa longue et cruelle passion. Mais s'il avait relu alors le même registre sur lequel il notait son supplice, il eut trouvé cette pensée sage, écrite quelques années auparavant :
« Quand on se sent pris d'amour pour une femme, avant de s'engager, on devrait se dire : « Comment est-elle entourée? quelle •x est sa vie? » Tout le bonheur de la vie est appuyé là-dessus. » Il se fût souvenu que « toute faute venant de la faiblesse mérite la pitié, » et que les pieds d'airain des Destinées, ainsi qu'il l'a chanté ,
Pèsent sur chaque tète et sur toute action.
Alors, plus intelligent, il eût peut-être été plus généreux.
Bene, bene, dignus es intrare In nostro docto corpore.
Molière.
Dès Tannée 1812, Alfred de Vigny songea sérieusement à s'asseoir parmi les membres de l'Académie française. Cette ambition était très-séante, croyons-nous, au gentilhomme qui avait honorablement tenul'épée, et qui tenait la plume avec distinction ; à l'esprit lettré, décent et poli qui charmait, bien qu'avare de s'y produire, les plus brillants salons de Paris. Tels étaient, ce nous semble, lesvéritables titres d'Alfred de Vigny a l'Académie française. Il avait bien écrit
alors Moïse, Eloa,SteUo, Servitude et Chatterton : mais ce sont là des œuvres de génie, et le génie n'a rien à démêler avec les sociétés littéraires. Son existence ne s'agite pas dans une urne, au roulement de trente neuf boules; pour paraître et durer, il n'a pas besoin de procès-verbaux et de jetons de présence.
Le génie est souvent solitaire et ignoré ; parfois, il se dresse tout droit contre les choses établies, alors il ne saurait devenir académicien ; mais le génie peut hanter aussi un homme tranquille, poli, qui vit courtoisement avec les plus hauts personnages de la société; dans ce cas, le génie peut être académicien.
Il est trop aisé de condamner l'Académie en montrant, couverts de poussière, les noms qu'elle avait promis à une éclatante immortalité, et en accumulant les noms lumineux qu'elle n'a pas daigné se mettre en Irais d'éclairer de ses pâles et classiques flambeaux. On raillerait moins cette res
pectable compagnie, si l'on comprenait mieux sa nature et sa destination. L'Académie n'a jamais songé à dresser définitivement les tables de Mémoire où lût toute la postérité : elle réunit une quarantaine de gens honorables et instruits dont les travaux ou la vie témoignent d'un commun souci des choses de l'esprit, et qui, dans leurs relations sociales, s'honorent, ajuste titre, de cette distinction sociale.
C'est dans cet espritque l'Académie française choisit généralement ses membres, et c'est à ce point de vue seul qu'on a le droit déjuger ses électioes. Et à ce point de vue, il nous semble que la candidature d'Alfred de Vigny n'était ni déplacée ni malséante.
D'ailleurs, les luttes académiques d'alors offraient un intérêt littéraire qu'elles ont perdu depuis que toutes les écoles se sont réconciliées dans une paix faite de lassitude et d'indifférence. En 1842, la grande bataille romantique était gagnée depuis longtemps, mais l'Académie marchandait chère-
ment le triomphe aux vainqueurs et ne leur ouvrait qu'à de longs intervalles l'accès de son capitole. Victor Hugo, en 1841, éiait plutôt entré en guerrier qu'en triomphateur. Mais, encore une fois, il s'agissait là des mœurs littéraires des candidats et non de leur génie.
M. de Vigny dut se résigner aux visites d'usage. Ces visites eurent des fortunes diverses : le candidat trouva parfois un accueil amical ; il fut fort bien reçu de M. Guizot, de M. Casimir Delavigne et du pauvre vieux Baour-Lormian qui, enseveli, les yeux déjà clos, dans son petit logement de Batignolles, souriait, fler du souvenir d'Omasis, son chef-d'œuvre tragique.
M. Thiers, dans son cabinet orné de tableaux et de bronzes, flatta le candidat dont la nomination était souhaitable pour tirer l'Académie « des nullités et des médiocrités. »
M. de Bnrante reprocha au solliciteur d'avoir été vanté par le journal des Débats
et le rendit responsable d'un article élogieux signé par M. Cuvillier-Fleury, que M. de "Vigny n'avait jamais vu de sa vie. 11 trouva, en outre Chatterton une pièce anti-sociale, et soutint la thèse de celte impartialité littéraire qu'il a lui-même tour à tour, dans ses travaux historiques, embrassée avec une fidélité peu intelligente et repoussée avec une ardeur qui va jusqu'à la maladresse et l'injustice.
M. de Chateaubriand, «juché sur un fauteuil de travail de hauteur ordinaire, d'où ses pieds ne touchaient pas à terre et pendaient à quatre pouces de distance1, » affirma à M. de Vigny « qu'il éiait le plus beau nom actuel, «mais lui opposa M. Pasquier, « qui n'avait rien de commun avec les lettres, mais qui voyait souvent madame de Chateaubriand et qui était fort aimable. »
« On n'oublie pas ces services-là, » ajouta le vieillard en souriant.
Tous ces entretiens furent courtois. Ce sont de fines scènes de haute comédie. La visite à M. Royer-Collard fut d'un genre un eu plus bouffon.
Le vieux philosophe morose reçut M. de Vigny dans l'antichambre, debout, t enveloppé dans sa robe de chambre de Géronte, avec la serviette au col du Légataire universel1. » Et alors eut lieu, mot pour mot, ce mémorable entretien :
ROYER-COLLARD
(il était debout et appuyé à demi contre le mur.)
« Monsieur, je vous demande bien pardon, mais je suis en affaires, et ne puis avoir l'honneur de vous recevoir, j'ai là mon médecin.
Monsieur, dites-moi un jour où je puisse vous trouver seul, et je reviendrai.
ROYER-COLLARD
Monsieur, si c'est seulement la visite obligée, je la tiens comme faite.
i. Alfred de Vigny. — Nous tirons de son Journal l'entretien qui suit.
Et moi., Monsieur, comme reçue si vous voulez; mais j'aurais été bien aise de savoir votre opinion sur ma candidature.
ROYER-COLLARD
Mon opinion est que vous n'avez pas de
chances... (Avec un certain air qu'il veut rendre ironique et insolent.) Chances ! n'est-ce pas comme cela qu'on parle à présent ?
Je ne sais pas comment on parle à présent ; je sais seulement comment je parle, et comment vous parlez dans ce moment-ci.
ROYER-COLLARD
D'ailleurs , j'aurais besoin de savoir de vous-même quels sont vos ouvrages.
Vous ne le saurez jamais de moi-même, si vous ne le savez déjà par la voix publique. — Ne vous est-il jamais arrivé de lire les journaux ?
ROYER-COLLARD
Jamais.
ALFRED DE VIGNT. 121
Et comme vous n'allez jamais au théâtre, les pièces jouées un an ou deux ans de suite aux Français et les livres imprimés à sept ou huit éditions vous sont également inconnus ?
ROYER-COLLARD
Oui, Monsieur ; je ne lis rien de ce qui s'écrit depuis trente ans ; je l'ai déjà dit à
U11 autre, (il voulait parler de Victor Hugo.) ALFRED DE VIGNY
(en prenant son manteau pour sortir cl le jetant négligemment sur son épaule).
Dès lors, Monsieur, comment pouvez- vous donner votre voix, si ce n'est d'après l'opinion d'un autre?
ROYER-COLLAHD
(uiterdit et s'enveloppant dans sa robe de malade imaginaire).
.le la donne, je la donne... Je vais aux élections; je ne peux pas vous dire comment je la donne, mais je la donne enfin.
L'Académie doit être surprise qu'on donne sa voix sur des œuvres qu'on n'a pas lues.
ROYER-COLLARD
Oh ! l'Académie, elle est bonne personne, elle est très-bonne, très-bonne. Je l'ai déjà dit à d'autres, je suis dans un âge où l'on ne lit plus, mais où l'on relit les anciens
ouvrages.
Puisque vous ne lisez pas, vous écrivez sans doute beaucoup ?
ROYER-COLLARD
Je n'écris pas non plus, je relis.
J'en suis fâché, je pourrais vous lire.
ROYER-COLLARD
Je relis, je relis.
Mais vous ne savez pas s'il n'y a pas des ouvrages modernes bons h relire, ayant pris celte coutume de ne rien lire.
ROYER-COLLARD (assez mal à Taise).
Oh ! c'est possible, Monsieur, c'est vraiment très-possible.
(marchant vers la porte et mettant son manteau).
Monsieur, il fait assez froid dans votre antichambre pour que je ne veuille pas vous y retenir longtemps ; j'ai peu l'habitude de cette chambre-là.
ROYER-COLLARD
Monsieur, je vous fais mes excuses de vous y recevoir.
ALFRED DE V1GNV.
N'importe, Monsieur, c'est une fois pour toutes. Vous n'attendrez pas, je pense, que je vous fasse connaître mes œuvres : vous les découvrirez dans votre quartier, ou en Russie, dans les traductions russes ou allemandes, sans que je vous dise : « Mes enfants sont charmants, » comme le hibou de la Fontaine.
(ici Alfred de Vigny ouvre la porte, Royer-Collard le «uivant toujours.)
ROYER-COLLAKD (pour revenir sur ses paroles.)
Eh ! mais je crois qu'il y aura deux élections.
Monsieur, je n'en sais absolument rien.
ROYERCOLLARD.
Si vous ne le savez pas, comment le saurai-je ?
Parce que vous êtes de l'Académie et que je n'en suis pas ; je sais seulement que je me présente au fauteuil de M. Frayssinous.
ROYKR-COLLARD.
Et quelles autres personnes ?
Je n'en sais rien, Monsieur , et ne dois pas le savoir.
(ici, il lui tourne le dns, remet soû chapeau et sort san> le saluer, tandis que Royer-Collard reste tenant la porte et disant : )
Monsieur, j'ai bien l'honneur de vous saluer. »
— « Vieillard aigri de se voir oublié après avoir eu soa jour de célébrité, » murmura le poète au sortir de ce tête-à-tête.
Deux ans se consumèrent en comédies de ce genre; enfin, le 8 mai 1845, le comte Alfred de Vigny fut nommé membre de l'Académie française , en remplacement de M. Etienne. Le récipiendaire dut composer le discours obligé, et, selon l'usage, le lire devant une commission à M Mole qui se trouvait directeur de l'Académie, et qui, en cette qualité , devait répondre à M. de Vigny.
Jusques-là le discours du directeur avait été soigneusement caché à M. de Vigny; devant la commission, il fut escamoté par les amis de M. Mole, qui y aida en interrompant celui que ce discours intéressait le plus, en couvrant sa voix, en hâtant le rapport des conclusions à l'Académie qui attendait1.
Le 29 janvier 1846, à la séance solennelle,
1. M. Sainte-Beuve (Revue des Deux-Mondes) le trouve en désaccord complet avec le journal intime du
M. de Vigny, revêtu de son costume, ruais ayant gardé la cravate noire « par un reste d'habitude militaire, » lut, avec une gravité un peu lente, un discours qui, pour être assurément la moindre page qu'il ait jamais livrée au public, ne comptait pas moins parmi les meilleures harangues académiques qui eussent été prononcées depuis l'empire. Seulement le discours était d'une longueur inusitée ; prolongé encore par la lenteur du débit, il fatigua une assemblée qui n'était pas, comme la foule athénienne, composée de grands écouteurs.
Aussitôt que M. de Vigny se fut assis, If. Mole « d'un ton net et vibrant1 » prononça le fameux discours où l'on entendit ces inconcevables paroles :
poëte; mais le récit de M. Sainte-Beuve est plein d'invraisemblances et d'inconséquences, tandis que les notes de M. de Vigny sont simples et logiques. Entre ces deux témoignages, nous nous en sommes rapporté'sans hésitation à la parole du gentilhomme « qui n'a jamais menti. »