‹ Alfred de VignyChapitre 5 sur 12 · M. de Lamartine · texte numérisé non relu

M. de Lamartine

Or, voici ce que la mère de Delphine, madame Sophie Gay, écrivait, en août 1823, à son amie, madame Desbordes Valmore, qui était alors à Bordeaux où M. de Vigny venait d'entrer en garnison :

« Je présume que M. D*** vous a déjà amené le poète-guerrier. Je vous le dis bien bas, c'est le plus aimable de tous, et malheureusement un jeune cœur qui vous aime tendrement et que vous protégez beaucoup s'est aperçu de cette amabilité parfaite. Tant de talent, de grâces, joints à une bonne dose de coquetterie, ont enchanté cette âme si pure, et la poésie est venue déifier tout cela. La pauvre enfant était loin de prévoir qu'une rêverie si douce lui coûterait des larmes ; mais cette rêverie s'emparait de sa vie. Je l'ai vu, j'en ai tremblé, et après m'ètre assurée que ce rêve ne pouvait se réaliser, j'ai hâté le réveil. — Pourquoi ? me direz-vous. Hélas! il le fallait. Peu de fortune de chaque côté : de l'un assez d'ambition, une mère ultra-vaine de son titre,

de son fils, et l'ayant déjà promis à une parente riclie, en voilà plus qu'il ne faut pour triompher d'une admiration plus vive que tendre; de l'autre, un sentiment si pudique qu'il ne s'est jamais trahi que par une rougeur subite, et dans quelques vers où la même image se reproduisait sans cesse.

« Comment, pensais-je, n'est-on pas ravi d'animer, de troubler une personne semblable? Comment ne devine-t-on pas, ne partage-t-on pas ce trouble? Et malgré moi j'éprouvais une sorte de rancune pour celui qui dédaigne tant de biens. Sans doute il ignore l'excès de cette préférence, mais il en sait assez pour regretter un jour d'avoir sacrifié le plus divin sentiment qu'on puisse inspirer aux méprisables intérêts du grand monde ' . »

Rêve vague de jeune fille, tiédeur d'hermine, le jeune homme put-il n'en rien de-

i. Cette lettre a été citée dans la Revue des Deux- Mondes par M. Sainte-Beuve, qui en a l'original entre les mains.

viner? — S'était-il repris à y songer, vingtsix ans plus lard, quand il adressa, comme une sorte de réparation, ces vers à Delphine, qui était devenue madame de Girardin et qui était devenue pâle?

Lorsque sur ton beau front riait l'adolescence , Lorsqu'elle rougissait sur tes lèvres de feu, Lorsque ta joue en fleur célébrait ta croissance, Quand la vie et l'amour ne te semblaient qu'un jeu ;

Lorsqu'on voyait encor grandir ta svelte taille,

Et la muse germer dans tes regards d'azur;

Quand tes deux beaux bras nus pressaient la blonde écaille

Dans la blonde forêt de tes cheveux d'or pur ;

Quand des rires d'enfant vibraient dans ta poitrine Et soulevaient ton sein sans agiter ton cœur, Tu n'étais pas si belle en ce temps-là, Delphine, Que depuis ton air triste et depuis ta pâleur !

Pendant les quatre années qui suivirent, le capitaine de Vigny resta sans avancement loin de Paris, dans le midi de la France, en pleine paix. 11 s'était marié. Le duel de Taclion et de la pensée était fini en lui, le poète avait tué le soldat. Le soldat restait

encore deboul, maintenu « par cette sorte <T aimant qu'il y a dans l'acier d'une épée'. » Mais l'homme se lassait, il était faible, souffrant, peu en état de supporter les longues marches à pied qu'il faisait en crachant le sang, et se cachant pour boire du lait dans les fermes, à chaque étape.

Le 22 avril 4 827, le capitaine de Vigny se fit réformer pour raison de santé. Ainsi se termina cette carrière militaire de quatorze années obscures, mais qui ne fut pas suivie en vain, car elle aboutit à un des plus beaux livres qui aient jamais été écrits sur l'armée : Servitude et grandeur militaires.

Incipe, Mopse, prior.

Virgile.

Eloa parut en 1824, chez le libraire Boulland, et les Poèmes antiques et modernes furent publiés en 1826 par le célèbre éditeur romantique Urbain Canel . Enfin, en 1829, Gosselin, sous le titre de Poèmes. réunit les œuvres en vers d'Alfred de Vigny I-

1. Nous avons emprunté à la Petite Revue, publiée par M. Pincebourde, les renseignements bibliographiques que nous donnons ici Voici, pour les compléter, un fragment de l'excellent article où nous avons puisé :

« Depuis cette édition (Gosselin, i829J , les versions

L'élite du public avait fini par comprendre qu'un poêle était né. Aussi bien la renaissance poétique de 1830 n'avait rien produit de si grand ; elle n'a rien laissé de si pur.

Dans toutes les compositions de ce re-

n'ont plus varié-, seulement, pour la réimpression de ses œuvres complètes chez Delloye et Lecou, où ses poésies prirent définitivement le titre de Poèmes antiques et modernes, Alfred de Vigny ajouta, en 1837, deux pièces nouvelles à ce volume : Paris, élévation (poésie qu'il avait publiée précédemment chez Gosselin, une brochure in-8, en 1831), et les Amants de Montmorency.

« L'édition de 1829, précédée d'une préface (qui n'est pas celle de 1822). présente cette particularité, que la même année, trois mois après la première mise en vente, il en fut fait une réimpression, pour laquelle Alfred de Vigny écrivit une seconde préface; elle s'y trouve imprimée après celle de la précédente édition, que nous indiquions plus haut, et c'est la première préface de 1829 qui, à peu de chose près, existe encore aujourd'hui en tête de ses poésies complètes.

« L'Ode au Malheur, qui avait paru seulement dans l'édition de 1822, ne fut rétablie parmi les œuvres de son auteur qu'en 1842, dans la première édition de ses Poésies complètes, format in-12, chez Charpentier; elle y fut replacée grâce aux observations de Sainte-Beuve, dont nous avons parlé, et depuis lors elle a fait partie de toutes les réimpressions de cet ouvrage, *

cueil, une pensée philosophique est mise en scène sous une forme épique ou dramatique.

Moïse, c'est la plainte du génie qui vit solitaire parce qu'il n'a point d'égaux. Il voit l'amour s'éteindre et l'amitié tarir; il marche triste et seul, enveloppé de la colonne noire. C'est la harpe biblique instruite à vibrer les accents profonds de l'homme moderne. Rien, dans la poésie française, ne surpasse ce chant grave et sacré.

Après le vaincu du génie, Moïse, le poète dit Eloa, vaincue de la pitié.

Byron avait chanté le Ciel et la Terre: dans une œuvre immense ; il avait, le poète révolté, tendu la main au grand révolté, à Lucifer, héros triste et magnifique du drame de Caïn; Thomas Moore, d'une voix moins forte, avait célébré les amours des anges; Chateaubriand, pour s'enivrer d'encens, avait ouvert un paradis poétique sur la tête de ses Marlyrs. M. de Lamartine portait

alors dans son cerveau son immortel ouvrage la Chute d'un ange. Tout poêle alors, sachant que le destin lui avait donné une tête haute pour regarder les cieux, y cherchait le souvenir de son origine, et ne refusait pas aux anges déchus comme lui une pensée fraternelle. Ce vers, avant de passer sur une lèvre inspirée, était dans bien des cœurs :

L'homme est un dieu déchu qui se souvient des cieux.

C'est dans cette atmosphère pleine d'encens céleste et de fumée de l'abîme que M. de Vigny respira l'idée de la fille des anges, et l'exhala dans un long et pur soupir de poëte.

Elle resplendit au fond de toutes les mémoires cette belle Eloa, qui, née d'une larme de Jésus , aime Lucifer parce qu'il souffre, veut le sauver et se perd avec lui. Dans ce poëme, consacré au plus beau des crimes, la femme apparaît à demi sous la robe et les ailes de l'archange ; les blan-

cheurs angéliques y tiédissent sous la chaleur d'un sang riche et pur. Eloa est un ange, c'est une femme aussi. La muse du poète est chaste sans froideur ; comme il a été dit : « On a chaud sous sa toison d'hermine f. »

Au-dessous d'Eloa, belles d'une beauté moins pure, se groupent la femme adullère, la fille de Jephté, madame de Soubise, Emma aux petits pieds , princesse de la Gaule, et Doîorida, de qui le bon sang espagnol ne ment pas au proverbe :

Yo arao mas a tu amor que a tu vida. J'aime mieux ton amour que ta vie.

Toutes ces femmes sont peintes avec une grâce décente, une pureté qui a fait souvent penser aux tableaux de Raphaël. Les types du poète sont purs comme ceux du divin Sanzio, mais ne baignent pas comme eux dans une joyeuse lumière. « Si j'étais

M. Barbey d'Aurevilly.

peintre, je voudrais être un Raphaël noir,» a dit le poëte, entendant qu'une ombre triste et mélancolique sied aux créations du poëte et du penseur moderne. Alfred de Vigny n'a pas la lumineuse joie d'un André Chénier, il est plus profond et plus sombre : il y a en lui quelque chose d'un Byron résigné.

Les Poèmes antiques et modernes charmèrent les délicats et les poëtes ; ils n'allèrent guères plus avant; la muse de Vigny entra dans ce demi-jour si doux aux esprits supérieurs.

Le comte Alfred de Vigny sortait parfois de « sa tour d'ivoire » pour traverser la plus haute société parisienne; il se mêlait volontiers aux meilleurs d'entre les poètes et les littérateurs, il était l'ami de Lamartine, et connaissait Victor Hugo et Alexandre Dumas. Les grandes solennités littéraires n'avaient pas lieu sans lui. Après la première représentation de la Christine d'Alexandre Dumas, où jouait Marie Dorval,

46 ALFRED DE VIGNÏ.

Alfred de Vigny se livra à un travail littéraire unique dans sa carrière, et qui ne porte guère l'empreinte de sa main.

L'interminable drame où la force énorme et terrible de Dumas s'épuise, empêtrée dans le tissu mou et terne des mauvais vers, « Christine » avait été criblée de sifflets en cent endroits : certaines tirades avaient fait chavirer l'œuvre. Il s'agissait de les jeter à la mer pour faciliter la traversée du lendemain , suppressions délicates et raccords pénibles, toute la besogne devait être terminée pour le lendemain matin. Alexandre Dumas avait, selon l'usage, des convives à recevoir cette nuit-là. 11 était fort empêché de corriger son œuvre et d'abreuver son monde dans la même nuit ; Alfred de Vigny et Victor Hugo prirent le manuscrit ; ils s'enfermèrent dans un cabinet, où ils travaillèrent quatre heures de suite avec un acharnement qui ne fut point ralenti par le bruit voisin des verres et des chansons. Ils sortirent au jour, passèrent gravement par

dessus les convives couchés et endormis, laissèrent le manuscrit sur la cheminée et s'en allèrent sans réveiller personne.

Pour ne s'être pas souvenu. . .

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Le lundi 6 novembre 1826, à 1 \ heures, le comte Alfred de Vigny fut présenté, par le colonel Hamilton Bunbury, à sir Walter- Scott, dans un appartement de l'hôtel de Windsor.

L'auteur iïlvanohè, prenant le volume de Cinq-Mars, dit :

« Je connais cet événement, c'est une belle époque de votre histoire nationale.... Ne comptez pas sur moi pour critiquer, mais je sens, je sens. »

Jusle hommage que fit Alfred de Vigny, en présentant son Cinq-Mars à Walter Scott. C'était bien en effet l'influence des admirables compositions historiques du vieil Ecossais qui avait produit le roman de M. de Vigny.

Les œuvres de Walter Scott, connues en France parles traductions de M. Defauconpret, étaient beaucoup lues et fort admirées alors. La curiosité historique s'éveillait. Augustin Thierry restituait l'histoire avec cette force créatrice qui est de la poésie. Avant lui Chateaubriand avait fait preuve, dans ses Eludes, d'un amour intelligent de l'histoire. Les artistes se tournaient vers le passé dont ils voulaient reproduire la vraie couleur et la vraie forme. Victor Hugo, de son œil grossissant, interrogeait les gnomes et les démons de Notre-Dame. Victor Hugo n'a pas toujours voulu comprendre ce que répondirent ces symboliques représentants du moyen âge : le sang bouillonne avec trop de fracas dans sa tête pour que ses oreilles

puissent percevoir, au milieu de ce vacarme intérieur, les bruits du passé. Victor Hugo ne s'était pas moins inquiété d'histoire. Alexandre Dumas, avec Henri III, avait mis au théâtre un semblant d'histoire. C'était le fonds commun où l'on puisait; le génie lui demandait l'idée, le talent lui demandait les formes et les couleurs.

Alfred de Vigny, dans son enfance, avait dévoré beaucoup de mémoires et de chroniques, et depuis n'avait cessé de respirer celte poussière du passé, incessamment remuée autour de lui ; son idée dut nécessairement se formuler au moins une fois dans un cadre historique.

En une nuit de l'année 1824, à Oloron, dans les Pyrénées, il écrivit le plan de son roman de Cinq-Mars. Il laissa l'œuvre se développer deux ans dans sa tête, et, en 1826, commença d'écrire, après avoir lu 1 à la lampe 300 volumes et manuscrits mal imprimés et mal écrits de toute façon1. »

La besogne est méritoire, surtout pour M. de Vigny qui, il faut le dire, n'avait pas, ce faisant, la moindre intention de peindre une époque ou des caractères historique?, mais bien de créer des types imaginaires. Il étudia le xvne siècle, non pour peindre le xvne siècle, mais pour y faire mouvoir, sous des noms historiques, des êtres conçus par lui et réalisant son idéal particulier. L'histoire n'est, dans son œuvre, que la toile du fond, qu'une manière assez arbitraire d'indiquer que les personnages se tiennent en un lieu quelconque de ia terre.

Étrange contradiction ! M. de Vigny, les documents en main , compose un roman historique et repousse jusqu'à la pensée d'y faire intervenir la vérité historique.

« A quoi bon, dit-il dans la préface de son roman, à quoi bon les arts, s'ils n'étaient que le redoublement et la contre-épreuve de l'existence?... Laissez-nous rêver que parfois ont paru des hommes plus forts et plus grands, qui furent des bons ou des

méchants plus résolus; cela fait du bien. Si la pâleur de votre vrai nous poursuit dans l'art, nous fermerons ensemble le théâtre et le livre, pour ne pas le rencontrer deux fois. »

Selon ces théories, l'imagination n'interprète pas la vérité : elle l'abolit pour se substituer a elle.

M. de Vigny comprit d'une étrange façon le roman historique; ce fut pour lui l'occasion de substituer aux personnages réels des personnages typiques et presque abstraits qui leur prissent leurs noms et leurs vêtements. Sous le nom de Richelieu, l'auteur fait mouvoir l'Ambition, sans s'inquiéter de creuser les raisons qui firent agir le cardinal-ministre. L'Amitié se nomme deThou et c'est un personnage aussi peu réel que le Pylade de Racine. Le défaut du système éclate dans l'œuvre. Les personnages, jetés dans un pays étranger, sous des habits d'emprunt, se meuvent gauchement et parlent faux. Le roman est manqué daus son en-

semble, et c'est seulement dans quelques détails qu'il faut chercher Alfred de Vigny avec son beau ton, son charme descriptif et sa poésie.

Ce livre, le seul médiocre qu'Alfred de Vigny ait jamais publié , fut nécessairement le mieux accueilli de la foule, dont les jugements sont infaillibles à qui sait les comprendre. Les femmes pleuraient et disaient à l'auteur :

— t Ah ! faites-nous des Cinq-Mars, c'est votre véritable talent. »

Quatre éditions furent épuisées en moins de deux ans, et des traductions en italien, en anglais, en russe même, allèrent tirer des larmes à tous les beaux yeux de l'Europe.

Le poète avait prévu ce succès : « J'ai donné Cinq-Mars, a-t-il dit, pour faire lire mes vers. »

« Elle garda la maison > Epitaphe d'une femme antique.)

Alfred de Vigny rencontra à Pau une jeune Anglaise, mademoiselle Lydia Bunbury, qu'il épousa en 1829. Le père de la jeune fille, vieil homme trois ou quatre fois millionnaire, n'avait pas cru pouvoir s'opposer à un mariage que sa fille voulait sérieusement. Les parents anglais, bien différents en ceci des nôtres, ont ce préjugé singulier de ne pas oser substituer leur volonté à celle de leurs enfants quand ceux-ci

se marient. Ils donnent pour motif de cette compromettante condescendance qu'on se marie pour soi et non pour son père. M. Bunbury avait donc consenti à ce que M. de Vigny devint son gendre ; mais il ne put trouver la force d'estimer un gendre qui faisait des vers. Peu lui importait l'homme , il ne voyait que le poète, monstre hideux. L'idée qu'un poète était entré dans sa famille le révoltait à lui tourner le sang. Ses rêves les plus horribles 1 ui faisaient voir un tel homme assis à son foyer . M. Bunbury était Anglais : il voyagea pour chasser cette odieuse obsession; il cessa d'être père, et ne fut plus que touriste. Le ciel d'Italie lui versa le repos avec l'oubli de son gendre poétique, tellement qu'un jour, se trouvant à Florence assis, dans un banquet, à côté de M. de Lamartine, alors en ambassade, il adressa ces paroles à son illustre voisin :

— « Monsieur, vous qui êtes poète, vous devez connaître les poètes de votre pays? »

M. de Lamartine lui ayant répondu qu'en elfet il croyait en connaître beaucoup :

— « C'est, ajouta M. Bunbury, que ma fille a épousé l'un d'eux. »

Mais quand il fallut nommer ce gendre, le beau-père fit quelques efforts de mémoire, et ne put trouver une syllabe du nom qu'il cherchait.

Le poète cita quelques-uns de ses plus illustres confrères, et le nom d'Alfred de Vigny lui monta vite aux lèvres.

— «Vigny!... c'est précisément celui-là quia épousé ma fille, interrompit M. Bunbury. »

Il s'était souvenu de son gendre. Plus tard, il se souvint encore de lui pour le déshériter.

Grave et honnête, madame de Vigny garda pur le beau nom qu'elle avait reçu du poète. Mais, faible et maladive, elle coûta à son mari des sacrifices continuels de temps et de pensée. Il veilla assidûment sur celle qui avait gardé sa maison ; il fut presque continuellement son garde-malade, et ne quitta ce pénible soin qu'au lit de mort de sa

femme, promis lui-même à la mort sans délai.

Madame de Vigny mérite celte louange qui est à peu près toute la part de gloire qu'une femme puisse obtenir dans notre civilisation : elle n'a jamais fait parler d'elle.

L'histoire est la véritable épopée des peuples modernes, et nous voyons qu'elle a déjà produit la plupart de leurs plus grandes œuvres poétiques.

Louis Xavier de Ricard.

En 1829, le théâtre français était encore en proie aux Briffault et aux Arnault, qui coulaient la pâte docile et incolore de leurs conceptions dans ce mouleuse dont le génie de Corneille et le talent de Racine n'avaient pu, dès l'abord, dissimuler l'élroitesse et l'insuffisance. Népomucène Lemer-

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cier avait bien tenté, depuis longtemps, de briser ce moule gênant et de donner à chacune de ses œuvres dramatiques sa forme fatale et obligée. Un des meilleurs esprits du xvnie siècle, Diderot, avait même, avant lui, essayé de protéger les libres développements de la pensée dramatique.

Mais Diderot était oublié et Lemercier était sifflé ; donc tous deux avaient tort, et le Ninus II de M. Briffault qui, persécuté par la censure, avait émigré de Barcelone à Babylone où il vivait tranquille, caché sous les boucles de sa fausse barbe assyrienne, cet inénarrable Ninus II était le descendant direct de TAssuérus de Racine, et, à ce titre, le légitime souverain du parterre, l'oint du seigneur Duvicquet. Victor Hugo avait déjà en portefeuille ou dans les cartons des directeurs de théâtre deux pièces révolutionnaires qui devaient aider à l'affranchissement de Fart. Mais, si puissant que soit un génie, il ne peut produire, d'un coup, une rénovation complète. L'œuvre de délivrance

que devait tenter le drame de Hernani n'allait pas beaucoup au-delà de la forme scénique. C'étai t l'enveloppe classique que Hugo déchirait : la dose d'éléments dramatiques qu'on mettait inévitablement dans cette enveloppe, il la conservait, il en usait sans guère y ajouter. Le drame de Hernani, on l'a trop peu remarqué, est à peu près classique par le fond.

Alfred de Vigny, longtemps avant que Hernani eût paru à la scène, avait eu l'idée d'une révolution dramatique plus profonde et, par conséquent, plus féconde. Il avait voulu affirmer la liberté de conception en même temps que la liberté d'exécution.

« La scène française s'ouvrira-t-elle, ou non, à une tragédie moderne produisant : — dans sa conception, un tableau large de la vie, au lieu du tableau resserré de la catastrophe d'une intrigue; — dans sa composition, des caractères, non des rôles, des scènes paisibles sans drame, mêlées à des scènes comiques et tragiques; —

dans son exécution , un style familier , comique, tragique et parfois épique? »

Pour résoudre la question, il fallait l'autoriié d'un chef-d'œuvre, l'exemple d'un drame qui, par lui-même, fût hors de question. Alfred de Vigny traduisit Othello pour la scène. Le rhythme entrait pour beaucoup dans le débat; il fallut que le traducteur fit sa version en vers. Un travail de ce genre, accompli avec l'intelligence et le respect de l'original, est assurément le plus pénible et le plus ingrat labeur que le talent puisse s'imposer.

L'idée, dans toute tête bien organisée, naît avec sa forme. Elle jaillit tout armée, comme Minerve du cerveau de Jupiter; mais ajuster une panoplie nouvelle à k déesse d'autrui , sans froisser les membres délicats de l'Immortelle , c'est une œuvre à lasser les doigts des meilleurs artistes. À l'époque où Alfred de Vigny traduisit le More de Venise, les translateurs, qui étaient nombreux, étaient bien loin de

surmonter les difficultés d'un semblable travail : ils ne les voyaient même pas. Ils plaquaient la cuirasse plate et uniforme de leurs alexandrins sur la pensée étrangère; ils l'étouffaient, l'écrasaient, la mutilaient, la déguisaient honteusement, et avaient coutume d'appeler leur odieuse trahison une conquête du génie français. Alfred de Viguy fit une traduction aussi littérale que peut l'être une traduction en vers; depuis, il a été égalé dans celte dure tâche, mais il demeure le premier qui l'ait entreprise. 11 y a déployé l'intelligence d'un poète et la patience d'un soldat.

Enfin, dans un moment « où la politique semblait assoupie par la trêve d'un ministère modéré i, » la tentative fut faite. Le 24 octobre 1829, le More de Venise l'ut représenté sur la scène du Théâtre- Français. Othello parut sous les traits de Joanny, et la pale Desdemona emprunt

i. Alfred àe Vigny.

la beauté superbe de mademoiselle Mars.

Le M(fi'e de Venise fut respecté, sinon admiré; le mouchoir de Desdemona, terreur et dégoût du bon Ducis, parut enfin digne d'un parterre. La voie dramatiqueétait, sinon entièrement ouverte, du moins un peu déblavée à la conception moderne du drame. On sait quelles œuvres illustres parurent depuis sur la scène française. Othello, Ffenri 111, Hernani, marquent assurément une époque nouvelle du théâtre en France ; mais l'ère ouverte par l'intelligente audace d'Alfred de Vigny, par la force impétueuse d'Alexandre Dumas et par la puissance lyrique de Victor Hugo, si imposante qu'elle soit, n'égale assurément pas encore notre théâtre aux théâtres indien, grec, anglais, espagnol et allemand. Nous ne pouvons rechercher ici les causes de cette infériorité, mais l'œuvre de M. de Vigny, que nous allons immédiatement rencontrer sur notre chemin, nous révélera peut-être, en passant» quelqu'une de ces causes.

En 1829, Alfred de Vigny n'avait encore aucune intention de tenter le théâtre pour son propre compte. Il avait essayé quelques tragédies dans son enfance, à une époque où l'on ne pense pas encore; mais aucune de ses pensées ne s'était présentée à lui sous une forme dramatique. Il ne sentait pas en lui le germe d'une conception de ce genre, ou du moins il ne prévoyait pas le temps où elle serait mûre. « 11 est possible, écrivait-il, qu'après avoir touché, essayé et bien examiné avec un prélude de Shakespeare cet orgue aux cent voix qu'on appelle théâtre, je ne me décide jamais à le prendre pour faire entendre mes idées. »

Et pourtant, trois ans après, le 25 juin 1831, le comte Alfred de Vigny faisait représenter, pour la première fois, au théâtre de l'Odéon, la Maréchale d'Ancre, drame en cinq actes et en prose.

. L'auteur de Cinq-Mars se plaçait une seconde fois en face de l'histoire, muse

farouche qu'il avait trop peu respectée.

Les ressorts secrets du drame, tels que l'auteur les révèle, ne manquent assurément ni de grandeur ni de profondeur, et semblent de nature à imprimer à l'œuvre nou^ velle quelque chose de la majesté terrible des tragédies antiques.

« Au centre du cercle que décrit cette composition, un regard sûr peut entrevoir la destinée, contre laquelle nous luttons toujours, mais qui l'emporte sur nous dès que le caractère s'affaiblit ou s'altère, et qui, d'un pas très-sûr, nous mène à ses tins mystérieuses, et souvent à l'expiation, par des voies impossibles à prévoir. Autour de cette idée, le pouvoir souverain dans les mains d'une femme, l'incapacité d'une cour à manier les affaires publiques, la cruauté polie des favoris, les besoins et les afflictions des peuples sous leurs règnes. Ensuite les tortures du remords politique, puis celles de l'adultère frappé, au milieu de ses joies, des mêmes peines qu'il donnait sans scrupule ;

et, après toul, la pitié que tous méritent1. » Mais l'écrivain qui a su trouver dans l'histoire les éléments d'un drame imposant et profond, et qui tient ces éléments enveloppés et resserrés dans une idée dramatique, va, par un malheur inconcevable, par la plus incroyable des contradictions, chercher, dans les conceptions arbitraires d'une fable philosophique, les développements que l'histoire lui donnait avec une vérité bien plus fatale et une philosophie, moins symétrique sans doute, mais tout aussi réelle.

La hauteur du drame s'abaisse des sommets de l'histoire aux plaies régions de l'anecdote. Les personnages, au lieu d'être nécessairement vrais, deviennent ingénieux et faux. Voilà ce qu'on gagne à trahir l'histoire. L'imagination ne s'exerce pas impunément contre elle. L'imagination ranime les cendres éteintes, ou , si elle donne

la vie à l'argile qu'elle a elle-même pétrie, elle ne peut jeter ses créatures dans un monde réel, dans un milieu précis, carelles n'y trouveraient point d'intelligences, elles n'y auraient aucun lien, elles y vivraient inharmonieusement ; comme à la statue animée de Pygmalion, il leur manquerait le souvenir maternel.

L'ensemble du drame, la Maréchale d'Ancre, péchant contre l'histoire, pèche contre la vérité. Le poète se retrouve dans les détails, ingénieux pour la plupart, profonds quelquefois. Quelques superbes scènes méritent le souvenir; le duel du Ve acte compte parmi les plus beaux fragments qu'on puisse citer du théâtre français.

On sent combien il nous serait facile de généraliser les critiques que nous adressons à la Maréchale d'Ancre, et comme facilement on pourrait excuser Alfred de Vigny par l'intluence du milieu.

J'aime la majesté des souffrances humaines. Alfred de Vigny.

Alfred de Vigny publia Stello en 1 824, Servitude et grandeur militaires en 1 835. Poète et soldat, il a raconté le soldat moderne et le poète moderne.

§ler

Ave, César, Imperator , morituri te salutant.

Le livre de Servitude et grandeur militaires est composé de trois simples récits

ALFRED DE VIGNT. 69

qui sont peut-être ce qu'on a dit de plus fort et de plus beau sur le soldat français. Alfred de Vigny avait pu, en quatorze ans d'armée, longuement mesurer !a grandeur du caractère militaire et son véritable esclavage. Il avait jugé que l'homme de guerre, isolé du citoyen, comme il l'est en France, devient malheureux et féroce à sentir sa condition mauvaise et absurde. Tout en voyant les fronts plies, sous le shako, aux monstrueuses résignations de l'obéissance passive, il les avait trouvés beaux de leur stoïque impassibilité dans l'accomplissement de devoirs pénibles ou odieux. 11 avait compris que c'étaient là des esclaves, mais des esclaves pleins de grandeur. En mémoire de ces héros obscurs, le poète frappa trois médailles de bronze, trois rudes protils impassibles et douloureux, les trois effigies du capitaine du « Marat » déchiré par le duel intérieur du devoir et delaconscience; de l'adjudant d'artillerie de Vincennes, martyr de la responsabilité absur-

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dément liée à l'obéissance passive, et du capitaine Renaud, héros anonyme de l'honneur. Vigny a profondément gravé ces durs visages, simples et francs, sillonnés de coups de sabre et de rides ; il a excellé à faire glisser une larme furtive sur leurs joues de bronze, car il aimait les grognards. Dans sa vie de garuison, il avait toujouis préféré aux jeunes ofliciers pleins de chiffres et de théories, « savants sur la coupe de leur habit, orateurs de café et de billard l, » bavards et vides, les vieux capitaines froids, sévères et bons, dont le dos voûté était demeuré tel que l'avait plié le sac lourd d'habits et de munitions. C'était la société de ces moustaches grises que le lieutenant de Vigny recherchaitde préférence. 11 les écoutait, il recueillait le récit de leurs impressions et de leurs souvenirs. Il s'efforçait de retrouver l'homme sous le soldat et défaire jaillir de leurs yeux ternes, levés à quinze

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pas devant eux, un éclair de tendresse humaine. Puis, dans le recueillement et la retraite, il écrivit le testament sacré de ces sublimes grognards : Servitude et grandeur militaires. »

La maladie des perles. ..

M. Sainte-Beuve.

Du soldat passons au poète.

La poésie est nationale et populaire chez les peuples primitifs. Elle fait partie de leur organisation même; elle les imbibe, elle les pénètre, elle circule à travers le corps social, comme le sang de ses veines. Alors les peuples aiment leur poésie, parce que c'est eux qui la font. Faite par tous, elle est comprise de tous.Commeelle sortde la bouche populaire, elleestla langue populaire, la tangue fatale el nécessaire dans laquelle se formulent les lois divines et humaines. Le poète est un prêtre, un législateur ou un guerrier. Mais quand les fonctions se précisent et que les aûri-

butions, en se multipliant, s'excluent les unes les autres, le poète se resserre dans l'enceinte d'airain d'une caste, ses chant.» ne sont plus l'expression complète d'une race ou d'un peuple, mais seulement d'une idée religieuse ou philosophique. Bientôt même l'enseignement de cette caste est méconnu ; le collège sacré est dispersé par la violence. Le poète n'est plus qu'un individu ; sa poésie devient toute personnelle. 11 se fait sa langue à lui, langue forcément obscure et mal écoutée, qui n'exprime plus que l'hymne ou la plainte d'un être isolé.

Tel est l'état du poète dans les sociétés modernes. Cette déchéance et cette solitude le rendent triste ; et sa muse, à qui la Cité ferme ses murailles, est faible et maladive comme une bannie. L'exilée alors se pare de ses douleurs, ou bien va chercher dans les souvenirs antiques la joie et la sérénité des temps évanouis.

Cette douleur, vague ou précise, est au fond de toute âme de poète. C'est la inala-

die du génie : Byron et Lamartine l'ont connue, le grand Goëte y a échappé par la contemplation et le souvenir. Alfred de Vigny l'a analysée dans son beau livre de Slello.

Le triste Stello est le poète des vieilles sociétés : il est souffrant et seul au milieu des bruits de la rue, et l'implacable docteur Noir lui démontre, avec une désespérante clarté, que toute forme de la société moderne repousse le poète et n'en a que faire. Les monarchies absolues le craignent, les gouvernements constitutionnels le dédaignent, les républiques le haïssent.

« La multitude sans nom est ennemie des noms J. »

Le livre nous apparaît profond et vrai au point de vue où nous nous plaçons, de façon à le découvrir dans son ensemble et à n\ voir que le poète en face de la société moderne.

Alfred de Vigny voulait, dans une seconde

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consultation, interroger l'implacable docteur Noir sur la destinée de l'homme ; entendre de lui que « tous les crimes venant de la faiblesse ne méritent que pitié. » — Établir cet axiome :

L'espérance est la plus grande de nos folies.

Et analyses profondément tous les genres de suicide.

La troisième consultation devait être sur les hommes politiques, la quatrième sur l'idée de l'amour, « qui s'épuise à chercher l'éternité de la volupté. »

Alfred de Vigny s'arrêta épouvanté. Il demeura silencieux et s'en tint à ses trois ouvrages : Cinq-Mars . Slello , Servitude, grande trilogie qui forme, comme Alfred de Vigny l'a dit lui-même, l'épopée de la Désillusion.

Alfred de Vigny portait, dans sa vie comme dans ses écrits, le deuil profond du mu! universel. Les préoccupations du poète sur le sort des poètes étaient continuelles

et vraies; il apprit avec douleur, en 1839, que Lassailly venait de succomber à une lièvre chaude causée par la surexcitation d'un cerveau excessif et supérieur. Il parla de ce malheur à M. de Lamartine, qui fit une quête pendant une séance de la chambre, et M. de Vigny eut la joie d'en porter le produit à la sœur du pauvre poète.

Une préoccupation du même genre, et également généreuse, lui fit écrire, le 15 janvier 1841. aux députés, une lettre sur mademoiselle Sedaine et la propriété littéraire.

Il n'appartenait qu'à une âme aussi désintéressée que la sienne de plaindre la misère des autres sans avoir jamais eu à l'éprouver pour son propre compte, ni même à la redouter. Quant aux souflrances morales, il devait à la délicatesse de son organisation de les percevoir avec une intensité particulière.

« Stabat Mater. »

Un jour de l'année 1817, M. Léon de Vigny, âgé de 74 ans, malade et courbé par les blessures, se redressa sur son lit et prit rudement la petite main de son fils Alfred. «Mon enfant, lui dit-il, je ne veux pas faire de phrases, mais je sens que je vais mourir; c'est une vieille machine qui se détraque ; rends ta mère heureuse et garde toujours ceci. »

Et il mourut.

Il avait remis à l'enfant le portrait de sa mère.

Nous avons vu , penché sur le berceau de l'enfant, le profil triste jusqu'à la sévérité de cette mère dont il avait l'âme grave et les beaux cheveux blonds. Madame de Vigny, fille de l'amiral Baraudin, cousine de Bougainville et petite-nièce du poète Régnard, était bien du sang de ces hommes forts et sains. Il y avait entre Alfred et madame de Vigny cette sympathie profonde que la mystérieuse nature mit entre le fils et la mère. Alfred était, de ses quatre fils, le dernier et le seul qui ait vécu : les autres étaient morts avant sa naissance; et la mère avait enseigné à l'enfant qu'il avait trois anges gardiens dans le ciel, Léon, Adolphe, Emmanuel, dont il fallait mêler le nom à ses prières.

Alfred de Vigny, après qu'il eut quitté le service et qu'il se fut marié, prit sa mère avec lui; elle était souffrante, il se fit son garde-malade ; il lui lisait de bons livres très-sérieux, il se faisait porter chez elle son déjeuner, il veillait à ce qu'elle entendît

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