‹ Alfred de VignyChapitre 6 sur 12 · A L F R E D DE VI G N V · texte numérisé non relu

A L F R E D DE VI G N V

la musique qu'elle aimait. 11 passait quelquefois la nuit debout près du lit de la malade qui le payait, au matin, d'une parole comme celle-ci :

— « Tu me fais plus de bien que les médecins. »

Alfred de Vigny n'avait qu'une médiocre fortune : les nuits de travail payaient les dépenses de la malade. Pieux tribut du génie, les éditions de Cinq-Mars prolongèrent l'existence d'une mère.

Au printemps de l'année 1833, madame de Vigny eut une attaque de paralysie; elle mit quatre ans à achever de mourir.

Un soir de décembre 1837, assise dans son fauteuil, les pieds sur son tabouret, elle se mit à chantonner sur un vieil air :

Une humble chaumière isolée Cachait l'innocence et la paix.

Là vivait, c'était en Angleterre, Une mère dont le désir Était de laisser sur la terre Sa fille heureuse, et puis mourir.

— «De qui est donc ceci, maman? demanda son fils.

— De Jean-Jacques, dit-elle, « sa fille « heureuse, et puis mourir, » entends-tu? »

Une autre fois elle lui disait :

— « Je serais bien égoïste de ne te pas donner mes livres; je ne les lirai plus.

— Elle me tue avec ces mots-là! » soupirait son fils, qui disputait pieusement celle mère adorée à la mort qui venait.

IViadame de Vigny mourut dans les bras de son fils le 21 décembre 1837.

Après avoir longuement pleuré, Alfred de Vigny écrivit ceci :

« 29 décembre. Son visage était angélique dans la mort ; j'ai pleuré à genoux devant elle, j'ai pleuré amèrement, et cependant je sentais que son âme sans péché était délivrée, et, revêtue d'une splendeur virginale, planait au-dessus de moi et de son beau visage, dont les yeux étaient doucement entr'ouverts comme d;ms le sommeil des bienheureux. Pourquoi donc ai-je tant pleuré? Ah !

c'est qu'elle ne m'entendait plus et qu'il me fallait garder dans mon cœur tout ce que je lui aurais dit. »

Le souvenir de sa mère ne le quitta jamais ; agenouillé sur la tombe qu'il lui avait élevée, il la voyait vivante et endormie ; une nuit qu'il lisait le Stabat mater, il la sentit étendue à ses pieds et « pleura amèrement. »

Un désespoir paisible est la sagesse même ,

L'âme d'Alfred de Vigny était profondément religieuse et même un peu mystique. Le poète méditait de donner à un nouveau recueil le titre d' Elévation, qui, par une mystérieuse ressemblance des mots, impliquait l'idée d'un office divin. Il y avait en lui du prêtre ; il avait tout l'hiératisme qui peut entrer dans une âme moderne, la conscience du sacerdoce qu'exerce l'intelligence.

Aussi un poète comme Vigny, n'est-ce pas vraiment un prêtre de ia nouvelle loi, un initiateur? Sa foi se bornait à un petit nombre de convictions négatives lentement amassées et sur lesquelles il asseyait un désespoir calme. Ayant cherché Dieu dans la nature et ne l'ayant pas trouvé, il voulait que l'être humain se tînt seul et debout, ayant son Dieu présent en lui : l'honneur.

Le sage, selon lui, ne devait pas s'obstiner à appeler sans cesse un Dieu toujours caché ou toujours absent.

Il écrivit un jour ces mots sur son journal :

« La terre est révoltée des injustices de la création ; elle dissimule par frayeur de l'éternité, mais elle s'indigne en secret contre le Dieu qui a créé le mal et la mort. Quand un contempteur des dieux paraît, comme Ajax, fils d'Oïlée, le monde l'adopte et l'aime ; tel est Satan, tels sont Oreste et don Juan.

« Tous ceux qui luttèrent contre le ciel

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injuste ont eu l'admiration et l'amour secret des hommes. »

Celui qui traça ces lignes lança, dans une de ses plus fortes poésies1, le défi de la créature au créateur. Tout est sincère, tout se lie et s'enchaîne dans la vie et dans l'œuvre d'Alfred de Vigny Jamais, au pluslourd instant de lassitude, il ne tenta de s appuyer sur une religion étrangère, si froide et si sévère que fût la sienne. Mais il sentait bien que l'honneur ne peut être l'unique religion de tous, et que si toute foi périssait, les nations ne pourraient se prendre à l'honneur pour ?e tirer du désespoir.

« 0 céleste illusion de la foi, s'écriait-il alors, reste dans les contrées qui t'ont cultivée comme une Heur sacrée ! car, lorsque lu auras quitté la terre entière, que feront les hommes encore? N'est-il pas merveilleux que, lorsqu'on apprend à l'enfan: qu'il doit mourir un jour, il ne se couche pas

i. Le Jardin des Oliviers,

jusqu'à ce que la mort vienne le prendre 1 ? »

Cette âme était stoïque et, parmi étrange contraste, un peu féminine. Planant avecsérénité au-dessus des faibles, elle se penchait vers eux avec une sympathie native et profonde. Elle entra dans la géhenne où mouraient les Chatterton et les Gilbert, un peu comme la fille des anges qu'elle avait rêvée descendit vers Satan qui souffrait. Sans être atteinte elle-même de leur mal. elle en ressentait l'impression avec l'exquise délicatesse d'une organisation de femme.

Le poète voyait avec tristesse les individus s'abîmer tour à tour dans ce gouffre de la Mort, dans ces vagues royaumes d'Hadès qui lui apparaissaient terribles, insondables, comme les vpyait Byron 2.

Il ne savait où vont les peuples, et il ne

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