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sut jamais bien commeut il faut les mener ou comment ils doivent se conduire.
Sur le gouvernement des peuples, il eut des idées et des impressions, et les impressions n'étaient point conformes aux idées. Le dernier des Vigny avait, dans le sang, un attachement instinctif pour la monarchie. On n'a pas impunément des ancêtres gentilshommes, un oncle tué à Quiberon, un père soldat du roi et une mère dévotement royaliste. Le comte Alfred de Vigny aimait les royautés, c'était affaire de goût, de sentiment, d'impression. Mais l'auteur de Stello et de Chatterton ne trouvait point le régime de la Restauration conforme à ses maximes de penseur. Lui qui n'avait pas voulu voir la révolution dans les faits, il fut obligé, par la force de son intelligence, de la rétablir dans le domaine de l'idée. En 1835, le penseur écrivit ces lignes que le gentilhomme ne dut avouer qu'avec regret:
« Le seul gouvernement dont l'idée ne soit pas intolérable, c'est celui dune ré~
publique dont la constitution serait pareille à celle des Etats-Unis américains. »
Au reste, cette lutte de deux hommes en un fut toute intellectuelle : elle ne se traduisit jamais par un acte quelconque. Alfred de Vigny ne fut jamais un homme politique; c'est son âme que nous essayons de raconter en ce moment.
Le 29 juillet 1830, au bruit de la fusillade, il écrivit ceci :
« Depuis ce matin, on se bat. Les ouvriers sont d'une bravoure de Vendéens; les soldats d'un courage de garde impériale : Français partout. — Ardeur et intelligence d'un côté, honneur de l'autre. — Quel est mon devoir ? Protéger ma mère et ma femme. Que suis-je? Capitaine réformé. J'ai quitté le service depuis cinq ans. La cour ne m'a rien donné durant mes services. Mes écrits lui déplaisaient ; elle les trouvait séditieux. Louis XIII était peint de manière à me faire dire souvent : Vous qui êtes libéral. J'ai reçu des Bourbons un grade par
ancienneté, au oe de la garde, le seul, car j'étais entré lieutenant. Et pourtant si le roi revient aux Tuileries et si le dauphin se met à la tête des troupes, j'irai me faire tuer avec eux. — Le tocsin. — J'ai vu l'incendie de la fenêtre des toits. — La confusion viendra donc par le feu. Pauvre peuple, grand peuple, tout guerrier!
« J'ai préparé mon vieil uniforme, si le roi appelle tous les officiers, j'irai. — Et sa cause est mauvaise, il est en enfance ainsi que toute sa famille ; en enfance pour notre temps qu'il ne comprend pas. Pourquoi ai-je senti que je me devais à cette mort ? Cela est absurde. 11 ne saura ni mon nom ni ma tin. Mais mon père, quand j'étais encore enfant, me faisait baiser la croix de Saint-Louis, sous l'Empire : superstition, superstition politique, sans racine, puérile, vieux préjugé de fidélité noble, d'attachement de famille, sorte de vasselage, de parenté du serf au seigneur. Mais comment ne pas y aller demain matin s'il nous ap-
pelle tous? J'ai servi treize ans le roi. Ce mot : le roi, qu'est-ce donc? Et quitter ma vieille mère et ma jeune femme qui comptent sur moi! Je les quitterai, c'est bien injuste, mais il le faudra.
«La nuit est presque achevée. — Encore le canon. » — Et le lendemain, il ajoutait :
« Ils ne viennent pas à Paris, on meurt pour eux . Race de Stuarts ! oh ! je garde ma famille! »
Alfred de Vigny, ainsi qu'il l'a dit luimême, jugeait enfin avec sa tête ce que la veille encore il jugeait avec son cœur.
Quelques jours après , il organisa la 2e compagnie du 4e bataillon de la 1re légion de la garde nationale.
Un petit fait, mais dont Alfred de Vigny aimait à se souvenir et qu'il contait souvent à ses amis, se rattache à l'époque de sa vie où il commandait la garde nationale. Le voici :
Etant colonel, le comte de Vigny rencontra au poste un officier du même corps,
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vieux déjà, à demi paralysé et de mine farouche, qui le regardait avec défiance. Ce vieillard sombre était Népomucène Lemercier, poëte de génie et le plus beau caractère d'écrivain de tout l'empire. Les sifflets du parterre, les balles des pistolets anonymes1, le mépris des jeunes romantiques, tous plusou moins catholiques ou royalistes, la maladie, l'âge, rien n'avait plié celte ùme de fer trempée dans la Révolution. Les ruines l'avaient frappé intrépide , comme Caton ; mais la solitude l'avait rendu farouche. En chaque homme qu'il rencontrait, il s'apprêtait à trouver un ennemi. En l'ace du poëte gentilhomme, le vieux lion demeurait froid et silencieux, attendant l'outrage accoutumé.
Mais le comte de Vigny savait juger le prix d'un grand caractère et d'un grand poët^ : il estimait profondément Népomu-
t . Voir l'introduction du W volume du Cours de Littérature dramatique de N. Lemercier, et les Hommes iujôur, par St-EdmeetSarrut,biogr de Lemercier.
cène Lemercier; il lui témoigna son admiration en paroles chaudes et fortes. 11 parla en poëte des œuvres du poète, de son théâtre si hardi et si nouveau, de sa Panhypocrisiade d'un génie si amer. 11 lui cita des vers .
* Et sent se dépouiller l'or de sa chevelure. *
Alfred de Vigny reçut le prix de sa loyale admiration. Il vit pleurer le vieux Népomucène Lemercier, qui s'écria , les yeux humides :
« Je ne suis donc pas encore tout à fait oublié ! »
Cet honnête homme mourut en 1840.
Alfred de Vigny vantait l'épitaphe que Lemercier lui - même avait dictée pour sa tombe :
« 11 fut homme de bien et cultiva les lettres. »
Le 29 août, à une revue du Champ de Mars, le comte Alfred de Vigny commanda
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le ie bataillon de la 1 re légion. Le roi Louis- Philippe ôta son chapeau au commandant et dit:
— « Je suis bien aise de vous voir et de vous voir là. Votre bataillon est très-beau.»
Alfred de Vigny dit qu'il trouva le roi beau et ressemblant à Louis XIV, et il ajouta :
« A peu près comme madame de Sévigné trouvait Louis XIV le plus grand roi du monde après avoir dansé avec lui. »
L'ironie est la dernière phase de la désillusion.
Dès lors, Alfred de Vigny resta doucement ironique devant tous les grands changements d'État qui s'accomplirent sous ses yeux. 11 put avoir encore quelques préférences, mais plus de culte ; il avait rompu le pacte des ancêtres et renoncé à leur héritage de fidélités et de haines politiques. 11 vécut libre et fier, à l'abri des intrigues, loin des politiques ambitieux et inquiets ; enjin il se montra <1 gnp <'n tout point de
la belle louange contenue dans les beaux vers que son ami Antoni Descbamps lui adressa " :
Alfred, ce n'est pas toi qui voudrais, à ce prix,
T'asseoir à leurs côtés, sous leurs -vastes lambris ;
Comme un cygne tombé dans un marais immonde,
Souiller ta plume blanche en la fange du monde,
Et mêler, pour la perdre en ce bruyant séjour,
Ta parole immortelle à leur fracas d'un jour!
Non, non, ce n'est pas là le poste du poëte :
La muse chante au temple, ailleurs elle est muette !
Comme on fait aujourd'hui, toi, tu ne voudrais pas
Prostituer ta lyre aux choses d'ici-bas ;
Tu l'estimes trop sainte, et méprisant la ruse,
Tu n'attachas jamais de cocarde à ta muse.
Les Dieux lares sont tout, et le Forum n'est rien.
Le scepticisme profond et doux qui fut toujours dans l'âme du poëte augmenta avec Tâge. En 1848, Alfred de Vigny élait en proie à un désespoir calme qui lui faisait chercher le repos et la solitude. 11 aimait
\. Non plus que les glorieuses louanges, les honorables injures ne lui firent défaut. Alfred de Vigny fut insulté par l'auteur des Libres Pensexws.
M. de Lamartine, mais il n'était jamais de son avis.
Il n'espérait rien qui lui plût, ni de lui ni des autres. M. de Vigny avait cette vertu qui est propre au sage dans les époques de décadence et de corruption, vertu solitaire qui ne prend d'appui qu'en elle-même, repousse toute sanction du monde et n'a plus de foi qu'en sa propre divinité intérieure; elle esta elle-même son génie et sa lumière. Tels furent aussi les derniers honnêtes citoyens de Rome , et l'âme du poète ressemble un peu aux plus douces et aux plus tendres d'entre les âmes qui traversèrent, sous le manteau du stoïcien, l'immense orgie du bas empire. Comme les stoïciens, il a toujours l'œil sur le poignard ; il vit familièrement avec l'idée de la mort volontaire qu'il finit par incarner dans son personnage de Chatterton.
S'abstenir était le premier principe de sa conduite. Il avait horreur d'une activité stérile et bruyante. Le temps était loin où l'ar-
«leur de l'action avait fait mugir ses tempes. Il vit avec tranquillité, mais non sans amertume, les premiers actes du gouvernement provisoire, et bientôt se relira en sa terre natale de Beauce, dans son vieux château gothique du Maine-Giraud, qui était plein, pour lui, de souvenirs maternels.
C'était une petite forteresse à tourelles, ceinte d'ormes, de frênes et de vieux chênes, arbres séculaires que le dernier des Vigny ne souffrit jamais qu'on abattît, parce que, disait-il, les vieux arbres ressemblent aux vieux parents. Le Maine-Giraud, avec ses mille fenêtres et ses grands parcs, coûtait des impositions énormes et ne rapportait rien. Il donnait le droit d'être député. « Or, c'est justement ce que je ne veux pas être, disait M. de Vigny. Mon âme et ma destinée seront toujours en contradiction. — C'était écrit ! »
Quand ils seront tous assemblés et assis, je leur dirai. ..
Lêsage.
Alfred de Vigny n'était pas né pour le théâtre ; son âme contemplative et toute intérieure semblait peu propre aux expansions du drame. Mais les émotions de la scène deviennent nécessaires à quiconque ies a une fois éprouvées. L'auteur, médiocrement goûté, de la Maréchale d'Ancre, ne renonça point à un mode d'expression qui ne lui était pas naturel, mais que son talent d'artiste lui permettait d'acquérir. Il persista, et il fit bien : à cette patience nous de-
vons deux chefs-d'œuvre un peu artificiels, mais purs et durables.
Un jour, la princesse de Bélhune raconta à M. de Vigny une anecdote qui le frappa fortement.
C'était l'histoire d'un mari qui n'avait, au su de tout le monde, jamais mis les pieds chez sa femme depuis cinq ans. 11 savait fort bien qu'elle avait un amant, mais les choses se passaient avec décence.
Un soir, ce mari entre chez sa femme.
Elle s'étonne, elle s'alarme. 11 dit :
« Restez au lit; je passerai la nuit à lire dans ce fauteuil. Je sais que vous êtes grosse, et je viens ici pour vos gens. »
Elle se tut et pleura. C'était vrai.
Voilà bien une scène. Il est impossible de formuler littéralement cette anecdole autrement qu'en comédie. C'est sous cette forme aussi que le poète, après plusieurs années, l'exprima.
Quitte pour la peur, petit acte en prose, fut joué pour la première fois sur le théâtre
de l'Opéra, le 30 mai 1833, par Bocage et la charmante madame Dorval.
Quoi qu'ait dit l'auteur, dans sa préface, nous écartons la grande question du mariage qu'il fait peser sur sa pièce, et qui nous semble bien lourde pour celte œuvre délicate et charmante. Par un scrupule digne de lui, M. de Vigny voulait qu'il y eut une pensée dans chacune de ses œuvres; et, quand l'œuvre était achevée, cette juste préoccupation se tournait en une grave inquiétude dont toutes ses préfaces ont gardé l'empreinte, et, particulièrement les quelques lignes d'avis qui précèdent Quitte pour la peur. L'excellent petit acte de M. de Vigny ne présente ni une action d'un caractère assez général, ni des développements assez complets pour qu'on y puisse voir en jeu le mariage et l'adultère. C'est un ouvrage d'une morale intelligente et haute, mais ce n'est pas une pièce sociale. Le charme de celle comédie est dans l'exquise discrétion des formes autour d'un sujet un
peu brutal. M. de Vigny, pour un grand écrivain, s'est montré fort adroit.
On applaudit ; il songea immédiatement à mettre à la lumière du théâtre la grande question dont nous l'avons vu constamment préoccupé. 11 voulut montrer sur la scène l'âme toute nue d'un poète moderne.
Dans ce but, il reprit dans Stello l'épisode de Chatterton, qu'il eut à refaire d'un bout à l'autre. Sa première idée s'était formulée d'une façon aussi peu théâtrale que possible. C'était, dans le livre, unedélicieuse et poétique analyse saus décor, sans intrigue, sans aucune scène indiquée, ou du moins développée. Le poète fut obligé de couler à nouveau sa conception dans un second moule absolument différent du premier. Dur labeur de refonte dans lequel le métal court risque de s'altérer ! Ce fut le travail de quatorze nuits. 11 en sortit le drame de Chatlerfoîi.
C'est ainsi que s'appelle le héros : il n'a rien de commun avec le mauvais garnement de ce nom qui se suicida en Angleterre, à l'âge
de dix-neuf ans, après avoir fait des poèmes assez curieux et de fort mauvaises actions. Le Chatterton de M. de Vigny est purement idéal. C'est le Poète aux prises avec une société égoïste et matérielle. Dans cette lutte inégale, le poète est nécessairement le plus faible. 11 se tue, ou du moins c'est la société qui le tue. Voilà tout le drame.
Le poignard a des droits sacrés : il est des devoirs et des intérêts supérieurs à la vie, nous le savons; mais les stoïciens, qui n'étaient point les ennemis de la mort volontaire, n'avaient pas coutume de s'ouvrir les veines à dix-neuf ans, sous prétexte qu'ils étaient pauvres et qu'un magistrat grossier avait, par bienveillance, offensé leur dignité. Nous ne pouvons voir un coupable dans le Chatterton de M. de Vigny, mais nous ne pouvons non plus reconnaître en lui un être sain et robuste.
L'épisode de Chatterton intercalé dans Stello exprime une pensée qui est juste en ce qu'elle se confond dans l'idée générale
du livre, laquelle est elle-même juste et vraie. Mais Chatterton, isolé et grossi par la scène, n'offre plus qu'un exemple faux et dangereux. N'importe! il fit pleurer : on applaudit.
Le succès fut grand, mais l'influence immédiate ne fut pas bonne. Dejuvénils désespoirs poussèrent, comme des champignons, pendant la nuit qui suivit la première représentation. « Le ministre de l'intérieur, M. Thiers, reçut les jours suivants des lettres de tous les Chattertons en herbe :
« Du secours, ou je me tue ! *
M. Thiers disait :
« Il faudrait renvoyer tout cela à M. de Vigny1 »
Chatterton n'en est pas moins un drame intime, fort bien fait et écrit dans la plus belle prose que nous ayons jamais entendue sur notre théâtre contemporain.
Ce drame contient un des plus merveil-