M. Sainte-Beuve
leux types de femme qui aient été créés depuis Racine. Kitty Bell peut être comparée à Monime : je ne sais laquelle des deux est d'une pureté plus exquise et d'une plus délicieuse pudeur.
Hamlet.
Est-ce ua prologue ou une devise pour une bague?
Ofelia.
C'est court, Monseigneur.
Hamlet.
Comme l'amour d'une femme.
Shakespeare.
Kitty Bell, c'était madame Dorval. De quelle grâce poétique, de quelle chasteté suave elle revêtit l'adorable création du poète, ceux qui l'ont vue en ont été surpris et charmés, et ils ont pensé aux « vierges maternelles de Raphaël » et aux « plus beaux tableaux de la charité1. »
Le génie de madame Dorval n'était toutefois alors une révélation ni pour Vigny, ni pour le public. Madame Dorval avait déjà passé par une brillante série de créations, et Kitty Bell fut une des plus touchantes et une des dernières incarnations de cette âme ardente qui créa « la femme du drame nouveau, l'héroïne romantique au théâtre '. » Deux ans avant elle avait, dans Quitte pour la peur, prêté sa pudeur naïve à cette jeune duchesse que le poëte avait si tinement dessinée. En 4 824 déjà, elle avait reçu d'Alfred de Vigny, avec un exemplaire du More de Venise, ces vers empreints d'une admiration voilée :
Quel fut jadis Sbakspeare?— Ou ne répondra pas, Ce livre est à mes yeux l'ombre d'un de ses pas, Rien de plus. — Je le fis en cherchant sur sa trace Quel fantôme il suivait de ceux que l'homme embrasse, Gloire,— fortune,— amour, pouvoir ou volupté? Rien ne trahit son cœur, hormis une beauté