SES IDEES : DIEL
Alfred de Vigny cro}-ait à Dieu, pensons-nous, à un Dieu lointain qui n'intervient pas dans les mille détails de la vie. 11 ne lança de flèches que contre Tancien Dieu. Trop amoureux de la pure pensée pour s'abaisser au matérialisme, il espéra peut-être en une sorte d'immortalité, collective ou personnelle i :
' Pour moi qui ne sais rien et vais du doute au rêve. Je crois qu'après la mort, quand l'union s'achève, L'âme retrouve alors la vue et la clarté. Et que. jugeant son œuvre avec sérénité. Comprenant sans obstacle et s'expliquant sans peine, Comme ses sœurs du ciel, elle est puissante et reine^ Je mesure au vrai poids, connaît visiblement Que son souffle était faux par le faux instrument.
par M. Ernest Dupuy : Alfred de Vigny : II. Le rôle littéraire, p. 378 et par M, Léon Séché : Alfred de Vigny. IL La Vie Amoureuse, p. 350. — Cf. Baphné (appendice), p. 2oL
(i) Témoin ce passage d'une lettre de condoléances adressée à Auguste Barbier, le 23 mars 1853 : « L'idée de l'immortalité de l'âme est partout populaire et l'espérance est universelle de de retrouver ceux qu'on aima pour n'en être plus séparé. — "Vous aviez vu dans le dernier regard de votre mère quelque chose qui vous semblait comme un coup d'œil jeté vers les grands horizons de l'éternité et un sourire de bonheur en les entrevoyant, » Revue Bleue du 3 juin 1905, p. 679. Lettres d'Alfred de Vigny à Auguste Barbier publiées et commentées par M. Alfred Rebelliau.
58 ALFRI-D DE VIGNV
N'était ni glorieux, ni vil, n'étant pas libre : Que le corps seulement empêchait l'équilibre ; Et calme, elle reprend, dans l'idéal bonheur. La sainte égalité des esprits du Seigneur. » (n.
Ces paroles du poète au joueur de flûte prouvent assez son éloignement du matérialisme.
Cependant, il ne demanda pas de consolation à une religion étroitement suivie. Il n'en cherchait pas non plus pour autrui. Lorsque Lamartine perdit son père, en 1840, il lui disait avec une étrange brutalité : « Je sais qu'il n'y a point de consolation. « '2;. S'il n'eut pas la foi, du moins il tint à honneur de respecter celle des autres, celle des femmes surtout (et là on reconnait l'homme vraiment né, le parfait gentilhomme).
Il conserva pour le clergé un respect qui n'excluait pas la libre discussion. Il ne subit pas son influence pas plus qu'il ne subit l'influence des Gouvernements. Il était trop fier pour cela.
(1) Poésies, La Flûte, p. 230-231.
(2) Cory^espondancc, à Lamartine, 12 septembre 1840, p. 94.
Sans doute pour ceux qui ne connaissent le caractère et la vie des écrivains que par les manuels encombrés de clichés et d'appréciations plus ou moins contestables, "^^Ifred de Vigny porte rétiquette d'aristocrateTl\insi aux yeux du commun des mortels, Voltaire et Renan passent pour deux abominables anticléricaux ! Certes, Alfred de Vigny regardait la Démocratie comme un grand désert de sables parce qu'elle nivelle tout. (li Faisons une distinction entre la démocratie et la démagogie. Alfred de Vigny visait évidemment celle-ci.
Jusqu'à Tavènement de Napoléon III, au moins^ le grand poète eut des tendances républicaines que
(1) Journal, p. 247-248.
nous ne pouvons nier. Il préférait la république à la royauté démocratique qu'il voyait venir avec une certaine méfiance, en i83o, parce qu'il se demandait si « la liberté serait tuée ou sauvée. » i Lui qui suivit Louis XVIII avec un dévouement infini lors des Cent-Jours, devant qui Louis-Philippe ôtait son chapeau un jour de revue en i83o 2 , écrivait ceci en i835 :
«\Le seul gouvernement dont, à présent, Tidée ne me soit pas intolérable, c'est celui d'une république dont la constitution serait pareille à celle des Etats- L'nis américains, y
« Le moins mauvais gouvernement est celui qui se montre le moins, que Ton sent le moins et que Ton paie le moins cher. >- 3
En 1840 Tannée même du retour des cendres de Napoléon* :
« Il n'y a plus dans notre organisation toute démocratique et républicaine, depuis 1793, qu'une forme qui convienne : c'est une république avec une aristocratie d'intelligence et de richesse élégante. Le temps en refera une autre. » 4
Le 27 mars 1848, en demandant les suffrages des
(1) /rf. p. 52, 95.
(2) id, p. 53.
(3) id, p. 95-96.
(4) Id, p. 150.
SES IDÉES : f.A RÉPUBLIQUE 63
électeurs de la Charente désir de réussite oblige. :
'< Si la République sait se comprendre elle-même, elle saura le prix des hommes qui pensent et agissent selon ce que je viens de dire, i Elle n'aura jamais rien à craindre d'eux, puisqu'elle doit être le gouvernement de tous par chacun et de chacun par tous.
" Ainsi conçu, ce mâle gouvernement est le plus beau. )' 2
Il répétait encore tout cela dans une lettre quelques semaines après, le 14 mai. 3
Voilà des aveux curieux. La République selon Alfred de Vignv faisait une large place à Téiite intellectuelle. Avec une belle franchise, il saluait l'Intelligence, « reine du monde actuel » dans sa lettre au Prince Maxiniilien de Bavière. 4
(1) Il tait allusion aux hommes travailleurs et indépendants.
\2) Correspondance. Appendice, aux électeurs de la Charente, p. 393.
(3) Revue de Paris, iô août 1897. Lettres à une Puritaine, p. 692. Voici pour mémoire un autre fragment de sa profession de foi : « Lorsque l'Assemblée nationale, dans de libres délibérations, aura confirmé, au nom de la France, la République déclarée, efforçons- nous de la former à l'image des Républiques sages, pacifiques et heureuses, qui ont su respecter la Propriété, la Famille, l'Intelligence, le Travail et le Malheur; où le gouvernement est modeste, probe, laborieux et économe comme la République américaine (Cf. Bevxie de Paris, loc. cit.) ne pesé pas sur la nation ; pressent, devine ses vœux et ses besoins; seconde ses larges développements et la laisse librement vivre et s'épanouir dans toute sa puissance. »
(4) Correspondance, 17 septembre 1839, p. 84.
64 ALFRP:D DK VIGNY
Le républicain idéal qu'il cntrevovaitdans Tavenir ne manquait pas de distinction puisque, avec « le caractère républicain », il avait ( le langage et les manières polies de l'homme de cour » exemple : l'Alceste de Molière, i Pourtant pas de retour en arrière : être de son temps avant tout, « ne jamais jouer les comédies romaines et contrefaire les Brutus >^ exemple : la « belle et jeune république américaine ». '2)
Il semble que, vers la trentaine, il rêva de « fuir les hommes et Je se retirer parmi quelques élus, élus entre mille milliers de mille. >' 3: Valais il ne méprisait pas ses semblables. Il savait bien qu' « il n'y a dans le monde, à vrai dire que deux sortes d'hommes, ceux qui ont et ceux qui gagnent. 4: Or « né dans la première de ces deux classes, il lui a fallu vivre comme dans la seconde », La Destinée lui paraissait injust^ Mais il retint sa colère, avec dignité. Il écrira plus tard V Esprit Pur où, somme toute, nous lisons entre les lignes cette pensée :\Ancêtres, vous eûtes l'opulence. Moi je ne l'ai plus. «C'est vrai. Mais je m'enorgueillis de ma
(i) Journal, p. ^S4.
(2) Rec ne de Paris, 15 août 1897. I^ettres à une Puritaint J4-15 mai 1848, p. 69-?.
(3) Journal, p, 5 *.
(4) UL p. 228.
compagne, rintelligence. C'est une Reine, donc je suis Roi et au-dessus de vouS^.^^
Avoir vécu comme ceux qui gagnent et travaillé comme eux, cela explique — en tenant compte de sa générosité — sa bienveillance envers le peuple.
Nous gardons tous en notre mémoire ce beau vers de la Maison du Berger :
J'aime la majesté des souffrances humaines
Le poète le cite dans son Journal et le fait suivre de ce commentaire :
« Ce vers est le sens de tous mes poèmes philosophiques.
« L'esprit de l'humanité ; l'amour entier de rhumanité et de l'amélioration de ses destinées. » i ii
Enfin accorder « la capacité prolétaire et l'hérédité propriétaire », voilà « toute la question politique actuelle. » 121
Nous possédons là en raccourci la pensée de Fauteur sur ses plus humbles frères. Quoi qu'on puisse dire, il n'a pas échappé au grand souffle de fraternité qui passa sur l'Europe entre i83o et iSSo.
(1) id, p. 176.
(2) UL p. 67.
Ob ALFRED DE VIGNY
Entre autres réformes, Tabolition de Tesclavage dans nos colonies, en 1848, touva en lui, nous £n sommes sûr, un partisan convaincu. Ne mettait-il pas Tantiquité « hors la /o/ philosophique à cause de l'esclavage qu'elle aimait tant? » i i •
Qui sait s'il ne refoulait pas parfois le secret désir d'ouvrir bien grands ses bras, comme le Christ au Mont des Oliviers, et de crier comme lui : Fraternité ? Quelquefois, pendant de longs jours et de longues nuits, il songeait, au point d'en être obsédé, aux souffrances de personnes qui pourtant n'avaient ni son amitié ni sa svmpathie. Et, en secret, il leur faisait du bien. [2]
Belle sagesse î Car, après tout, ce que chaque hamme — riche ou pauvre — voit à l'horizon, au bout des champs et des cités, n'est-ce pas toujours le couple inséparable : la souffrance et la mort ?
Tous les hommes y vont avec toutes les villes \h\
Et cela doit créer entre eux une réelle confraternité.
Remarquons là une des faces de la multiple et native tristesse du poète. Il en faisait aveu au mélancolique chantre de Marie. Il lui parlait de cette
(1) Stello. p. 113. Les Lettres^ n» du 6 avril 1906. p. 163.
(2) JournaL p. 234.
(3) Poésies. Paris, p. 174,
tristesse <« au fond assez douce et pleine de commisération pour ses frères de douleur, pour tous les prisonniers de cette terre, pour les hommes... » (i)
Ailleurs, il proclamait son « enthousiasme de la pitié, sa passion de la bonté. » (2)
Chose curieuse, non seulement il aimait le peuple, mais il nous semble même qu'il se laissait assez tôt entraîner à une sensibilité digne de notre vingtième siècle. A son avis « la miséricordieuse et universelle indulgence... remet toutes les fautes. » 3
" Tous les crimes et les vices viennent de faiblesse.
" Ils ne méritent donc que la pitié ! >> '4: •
Souvent, pour exprimer son idée, la maxime, la vieille maxime toute sèche, telle que la comprenaient La Rochefoucauld,Vauvenargues, Joubert,lui paraissait insuffisante. Il emprimtera à FEvangile la forme de la parabole. Il écrira cette page poignante où Ton sent la manière de Lamennais : Le,ç trois forçats. Trois forçats à la veille de la libération, un faux monnaveur, un faussaire, un ravisseur, font le serment de bien vivre désormais. L'heure de la liberté sonne. Tous les patrons les repoussent parce
(1) Correspondance, à Brizeux, 2 août 1831, p. 45.
(2) Journal, p. 234.
(4) id, p. 32. Cf. Daphné (appendice) p. 222 : « Tous le* crimes viennent d« faiblesse ou de bêtise. »
que anciens forçats. Désespérés, ils allument le réchaud suprême. '!•
Il y a plus de sentimentalisme dans cette autre « fable » :
Un assassin devient k illustre et vertueux » depuis le jour où, après sa condamnation à mort, il s'est expatrié. On l'arrête, on Texécute.
Suit un commentaire de Tauteur que nous trouvons contestable :
« La loi le tue en santé, lui donne la mort en pleine vie, la honte en pleine gloire.
« Donc les juges condamnent un scélérat : mais le bourreau tue un homme régénéré, moral et chrétien. » (2)
Les injustices de la société le hantaient encore lorsque, dans le projet d'une troisième consultation du docteur Noir, il nous menait au lit d'agonie d'un prisonnier préventif. Reconnu innocent après neuf mois de cachot, il meurt à l'audience. « Rendez-moi ma santé, s'écrie-t-il, mon teiiips, ma famille, mon bonheur perdu par cette prison. Si je suis innocent, pourquoi donc m'avez-vous tué ; Si je suis innocent, pourquoi ai-je pu être tué sans que vous soyez des assassins ? Si vous êtes des assassins, pourquoi n'y
(1) id, p. 255-253.
(2) id, p. 105.
a-t-il pas quelqu'un qui ait le droit de vous mettre en accusation ? » i;
Alfred de Vigny, comme nos modernes socialistes, s'attristait de voir Tarmée charger la foule et tirer sur elle au besoin. Cette attitude attira beaucoup son attention lors des Trois Glorieuses. Lorsqu'il sut que Charles X « allait à Compiègne et laissait les ministres faire feu sur le peuple » Tof ficier qui restait en lui, ami de Tordre, lit place ^ l'homme, à l'homme sensible même.
Il se « sentait heureux d'avoir quitté l'armée. » Il notait, sans aucun commentaire d'ailleurs, le 28 juillet: « le 5oe de ligne a (dit-on) refusé de -faire feu sur le peuple, » et le 11 août, un autre fait, du même genre, mais plus dramatique :
« Un lieutenant au 6^ de la Garde, ayant reçu l'ordre de faire feu, a refusé parce que la rue était pleine de femmes et d'enfants. Le colonel réitère l'ordre de faire feu et le menace de le faire arrêter ; .1 prend un pistolet et se brûle la cervelle. » Cette fois, il ne restait plus impassible, il jugeait cet acte, il le rangeait sans hésiter parmi les « nobles traits de bravoure. » Si l'ancien capitaine rendait justice à l'attitude des officiers et des soldats « d'un courage de garde impériale, » le démocrate ne ménageait pas son admiration pour les ouvriers pendant ces
(1) id, p. 68.
trois fameuses journées. Il saluait leur intelligence et leur « bravoure de vendéens. » La vaillance des serruriers lors de Tattaque des casernes de la rue Verte et de la Pépinière excitait son enthousiasme ii>.
Cette sympathie pour le peuple passera aux yeux de certains, pour un peu lointaine encore et toute théorique. Les phrases que nous venons d'extraire de l'œuvre d'Alfred de Vigny peuvent être qualifiées, diront-ils, de simples paradoxes de gentilhomme.
Eh bien non ! Même dans sa vie privée, Alfred de Vignv songeait à la foule lorsque la Pensée — sa fidèle maîtresse — ne l'enlaçait plus. Regardons-le hors de la Tour-d'Ivoire où il ne resta pas toujours claquemuré comme d'aucuns le croient encore. Il appliquait sa belle maxime : « Il n'v a pas un homme qui ait le droit de mépriser les hommes. » (2).
Il habitait souvent le château héréditaire du Maine-Giraud. près de Blanzac, dans la Charente.
(l)ic?, p. 47 à 52 inclus, Cf. Servitude et Grandeur Militaires, p. 345 : Les « Guerres Civiles dans lesquelles on l'emploie (le soldat) à frapper sa mère. »
Alfred de Vigny approuvait aussi la conduite du colonel de Fontanges qui, à Pau, en 1824, dans une émeute, défendit à ses soldats de faire usage de leurs armes, lettre- à la comtesse de Clerembault, du 27 août 1824^ citée par M. Léon Séché, Alfred de Vigny^ II, La Vie Amoureuse, p. 218.
(2) Journal, p 92.
SES IDEES : LA REPUBLIQUE J l
Il tenait de M. de Baraudin, son grand-père maternel, ce calme asile entourée de prairies et de hauts et vieux arbres qu'il n'osait couper parce qu' <( ils ressemblaient à de grands-parents et que leur absence ôterait tout charme à Thabitation. » i .
Il ne savait pas trop combien de lieues le séparaient de Paris. En 1849, il parlait de cent soixante, en i85i,de deux cents environ. En réal'té quatre cent soixante kilomètres environ, soit cent quinze lieues seulement séparent Blanzac de Paris. Alfred de Vigny brouillait tout, dates et distances.
La santé de Lydia s'améliorait toujours dans cet air parfumé, près de ses chères fontaines, près des vignes qu'elle parcourait à Tépoque des vendanges. Un pays superbe, avec des « collines plus vertes que celles dont l'Irlande est si tière. » :2j' Minuit le surprenait souvent assis encore à sa table de travail. Au dehors « les vents de la mer courbaient les grands chênes et les ormes des bois. » (3; A quoi pensait-il ? à Lvdia. Pour que le vieux manoir fût encore plus aimable à ses yeux, il l'emplissait d'ouvriers, qui, chaque jour, faisaient plus confortable la demeure séculaire.
(2) Correspondance, à Philippe Busoni, 11 août 1848, p. 149.
(3) Revue de Paris, 15 septembre 1897, Lettre à une Puritaine, 22 septembre 1850, p, 310.
*J2 ALFRED HZ VIGNY
Cours, hangars, champs, regorgeaient de travailleurs. Et cela le distrayait d'aller regarder ses menuisiers qui posaient « des boiseries de tous côtés dans des chambres très grandes et sonores comme des églises. » i .
Qui sait si ce n'est pas ce petit monde laborieux qui lui inspira ce chant populaire, peu connu parce que nové dans une masse de projets littéraires à la hn du Journal cfiin poète :
La vie est un vaste atelier Où, chacun faisant son métier,
Tout le monde est utile.
On agit d'un commun effort Et du faible, aidé par le fort, La tâche est plus facile.
Battons le fer. etc.
Dieu du travail. Dieu de la paix.
C'est à l'œuvre que tu parais :
Le feu, ta main l'allume.
L'ouvrier voit, dès son berceau, Ta grande main sur le marteau.
Ton genou sous l'enclume ! (2)
Au collège, il subissait les brimades des petits
(1) Correspondance, a. Philippe Busoni, 13 juillet 1852, p. 243. <2) p. 251, 252.
vauritns à cause de sa particule. Châtelain maintenant, se sentait-il encore d'une « race maudite » ? Nous n'osons rien aftirmer, mais nous aimons à croire qu'il voulut être, comme au régiment, affable avec ses inférieurs, nous ne parlons pas de ses égaux, bien rares à Blanzac et dans les environs) pour leur faire oublier ses origines aristocratiques. Car il savait que « Télégante simplicité, la réserve des manières polies du grand monde, causent non seulement une aversion profonde aux hommes grossiers de toutes les opinions, mais une haine qui va jusqu'à la soif du sang. » (i). Les titres aussi excitent la révolte de ces gens-là.
Aussi, par prudence, recommandait-il à la vicomtesse du Plessis la chère Alexandrine dans Tintimité d'enlever le mot « comte » de la suscription de ses lettres. Il ajoutait avec son habituelle lierté : « J'espère que mon nom, pour être plus court, n'en est pas plus petit. » Attitude de vrai noble : ils sont d'autant moins entichés de leur titre qu'il possède plus d'authenticité ; dans certaines grandes familles ne signe-t-on pas le nom tout court sans la préposition ? Et il concluait, prudent comme un normand, <( on est ici fort démocrate » (2).
(2) Correspondance, Lettre à la vicomtesse du Plessis. 10 août 148. p. 147.
Ce Lochois avait des étonnementsde pur parisien. Vite, presque à la sortie de la capitale, il regardait les paysans qui passaient sur les routes avec une surprise faite de naïveté et de culture artistique.
Lisez cette description enthousiaste, une des plus belles pages de sa correspondance :
« Partout les moissonneurs de Léopold Robert assis sur leurs gerbes, de beaux vieillards en longs cheveux blancs, entourés de leurs vigoureux enfants la serpe à la main, et souriant à leurs grands bœufs surchargés d'épis, aux voyageurs qu'ils saluent, au soleil qu'ils bénissent ! On ne désespère plus de la France, quand on voit que, malgré nos malheurs, ces populations saines sont au travail et vivent en paix, en santé, en force ; seulement indignés contre Paris, gardant leur mule Tarme au bras, et traquant les malfaiteurs fuvards comme des bêtes fauves dans un rayon de trente lieues de Paris. — Plus loin la paix et le travail, et la joie des moissons et des vendanges ! C'est ce que je vois en ce moment même chez moi, dans ma chaumière du Maine- Giraud. Nos blés sont tous dans les granges ; je fais établir et perfectionner une distillerie d'eau-de-vie, puisque mon raisin produisent le co^«^cle plus pur. et vous pouvez m'écrire comme à P. Courrier: A Alfred de Vigny, vigneron. » (i).
(I) Correspondance, à Philippe Busoni. H aoiît 1848 p, 149.
SES IDEES : LA REPUBLIQUE yD
L'auteur de l'Esprit Pur, bouilleur de cru à ses heures, voilà qui pourra surprendre à bon droit quelques Vigîiyphiles. Il s'occupait avec une touchante sollicitude de ses laboureurs et de ses métayers. Il « s'amusait » à rendre plus saines leurs chambres en les parquetant avec de solide bois de chêne parce qu'il avait remarqué, en bon maître soucieux du bonheur de ses serviteurs, que ^ les maladies de leurs enfants venaient quelquefois de leurs logements. >' Pouvait-il faire un meilleur usage de ses arbres ? Non, puisque les ouragans les renversaient : il valait mieux les utiliser pour le bienêtre des humbles. Il s'intéressait à leur avenir. En peu de temps il ht deux mariages « dans les gens de sa maison. » (i).
Plus tard, lorsqu'il apprit que l'un de ses anciens maçons était « devenu fou et idiot tout à la fois, à force d'être épileptique. » et peut-être alcoolique grâce au « cognac le plus pur, « il manda au Docteur Montalembert :
« S'il revient jamais à Blanzac, on m'écrit qu'il assommera infailliblement sa femme et son père. Il serait bon de leur éviter ce désagrément, car il me
(1) Corresijondance, à Madame Louise Lachaud, septembre 184S. p. 153.
76 ALFRED DK VIGNY
semble qu'il existe des maisons où peut être placé pour tous convenablement. Vous ferez une bonne action si vous Tallez voir à Thôpital d'Angoulême où il est en ce moment. Vous le connaissez, il se nomme L..., est maçon quand il peut Têtre et imbécile en toute saison. Comme ses bras et ses jambes ont travaillé chez moi assez longtemps, je m'intéresse à lui. et le voudrais voir soigné et gardé avec les malheureux idiots ses pareils.
« S'il est bon que je fasse pour lui quelques démarches, dites-moi près de qui. » i).
On ne saurait montrer plus de douceur et plus de pitié envers ses frères en souffrance. Et quelque touchante reconnaissance pour celui qui, quoile sans en avoir conscience et dûment rétribué, travailla pour lui !
Il s'apitovait aussi sur le sort des inconnus. L'un des premiers en France, dès 1839, avant Tardente campagne du docteur Blanchet, le généreux poète pensa à la régénération sociale des sourds-muets :
« Vu les sourds-muets. — Bien tenus, bien ins truits. Plus de garçons que de filles. Environ cenquatre-vingts élèves. En France, il y a vingt-deux mille sourds-muets ; mille seulement sont élevés à Paris, à Bordeaux et dans quelques autres institutions.
(1) Id., au Dr Montalembert, 28 décembre 1852, p. 261, 262.
SES idées; la republique 77
«Le reste est donc condamné à servir ou à mendier ou à vivre de la vie des animaux et des bêtes de somme dans les villages pauvres.
« Ceci est à dire aux chambres ou à faire dire par un de mes amis.
« Chercher les moyens d'v remédier. Peut-être en exigeant que chaque commune paye une demibourse au profit de ses enfants nés sourds-muets. » i
Voilà une solution fort équitable à notre sens : la commune, c'est-à-dire la grande famille, prenant à sa charge l'éducation de ses enfants deshérités. Nous jugeons cela à la fois très chrétien et très démocratique : tous pour un, un pour tous, la devise des mutualistes.
Il les plaignait, ces pauvres êtres privés de la musique et de la voix humaine. Mais parfois n'enviait-il pas leur solitude forcée, lui qui proclama sainte la solitude. Nous le croyons presque enlisant ces vers, dédiés aux sourds-rnuets dans \à même année 1839) :
Enfants, ne maudissez ni Dieu ni votre mère. Vous êtes plus heureux que Milton et qu'Homère ; Vous voyez la nature et pouvez y rêver, Sans craindre que jamais la parole vulgaire Ose par votre oreille à votre âme arriver. Le silence éternel est votre tabernacle,
(1; Journal, p. 141-142,
jb ALFRED DE VIGNY
Et votre esprit n'en sort que selon son désir : Il ouvre quand il veut et ferme le spectacle : Dans le livre ou la vie il choisit son oracle. Et de toute beauté ne prend que Telixir. (i)
Alfred de Vigny ne se contentait point de répandre en ses écrits de belles et nobles pensées, il les mettait en pratique. Et son âme s'épanouissait, le soir, lorsqu'il sentait que, grâce à lui, le bonheur avait couronné le front de ses semblables : « A la campagne, remarquait-il, le travail est en même temps de la bienfaisance et répand sur chaque journée un très doux sentiment. >> 2 .
Il ne connaissait les homn^es des champs que par ouï-dire. Chaque jour, il les découvrait et avec quelle joie! Il se savait attaché à eux par les liens indestructibles de la tradition puisque, quoique déraciné, il était <' du pays depuis six cents ans )■> '3 . Il se mettait au courant de leur vie, « de leurs intérêts et de leurs travaux » 4 , toutes choses qu'il ignorait encore, selon lui. Assoiffé de savoir, il n'avait
(1) id^ p. 273.
(2) Correspoy\danc(\ A Mme Louise Lachaud, septembre 1848 p. 153.
(3) Revue de Paris, 15 septembre i897.Leltres à une puritaine 22 décembre 1849 p. 3(>8.
(I) id. février 1849 p, 301.
jamais « rencontré un homme avec lequel il n'y eût quelque chose à apprendre i .
Avec une pareille modestie, son échec politique de l'année précédente ne saurait plus nous étonner.
Les cultivateurs charentais lui éclaircissaient maintes choses, mais en retour, il voulait les dégrossir un peu, tâche bien ingrate : il leur enseignait « qu'il serait bon de savoir lire et écrire quand on veut régner et gouverner dans son pays » t2J. que leurs hlles, sans devenir pour cela des Armandes pourraient sortir de leur épaisse gangue d'ignorance Mais ses compatriotes restaient sceptiques. Ces paroles-là déjà dites tant de fois par d'autres bouches les agaçaient. Ils hochaient la tête et restaient, malgré les avis de Monsieur le Comte, aussi incultes qu'autrefois. En attendant, soit pour pouvoir parler le langage de ses serviteurs et diminuer ainsi leur détiance, soit par pure curiosité de philologue, il projeta d'apprendre le patois de la Charente et de l'ancien Angoumois. Il demanda deux fois un vocabulaire « Angôumoisin » à Philippe Busoni et une autre fois à Eusèbe Castaigne, l'érudit bibliothécaire de la ville d'An^oulême, en faisant allusion au peu de succès des recherches
(i) Journal, p. •J2.
(2) Revue de /Vo-w. Lettres à une Puritaine, février 1849 p.301.
8() ALFERD DK VIGNY
entreprises ou commandées par Busoni. Nous ignorons ce que devint ce projet.
Alfred de Vigny laissa échapper un jour une phrase qui — il ne le dissimulait point — paraissait singulière : « Les anciens avaient sur nous Tavantage de ne pas connaître Tlmprimerie » i . Ceci date de i83o. Dix ans plus tard, il tentait de fonder une Bibliothèque publique à Blanzac, cheflieu de son canton. Il donna même quelques livrer pour former une première base. Blanzac ne voulut rien entendre, paraît-il, et refusa la « librairie >^ offerte par le poète (2). Il ne se découragea pas dans ses prétentions « bien innocentes » de « civilisateur ■ icar il s'intitulait ainsi . N'avant pas réussi « par les
(!) Journal p. Ii2. Voir le chapitre suivant : Les écrivain; p. 102.
(2) Bévue de Paris. Lettres à une puritaine. 4 sept. 1849p.3i»n
Correspndance. Au docteur Montalembert 27 août 18r)0. p. 189.
Le maire de Blanzac, à qui nous avons demandé des renseignements à ce sujet, nous a, avec beaucoup d'amabilité, répondu ceci le 15 janvier 1913 :
« J'ai recherché à la mairie de Blanzac et n'ai trouvé nulle trace d'une liibliothèque publique fondée en 1849 par Alfred <le Vigny; demèmeil n'ajamaisétéconseiller municipal à Blanzac...
« Pour moi qui suis né et élevé à Blanzac j'ai toujours entendu dire par mes grands parents qui ont connu Alfred de Vigny, que pendant son séjour au Maine-Giraud, il sortait peu et ne venait que rarement de Blanzac.»
Alfred de Vigny exagérait donc lorsqu'il écrivait à la Puritaine : « Je viens de fonder une bibiiotlièque publique à la ville voisine de chez moi, à Blanzac. >> (Revue de Paris loc.cit.}
SFS IDÉES : LA RÉPUBLIQUE Sî
yeux » il essaya de « prendre » ses voisins « par les oreilles ». îl prépara tout pour faire jouer Esther avec le concours de jeunes institutrices et de leurs élèves. Il prit des renseignements auprès du Docteur Montalembert pour savoir si Angoulême possédait un costumier. Si oui, il louerait en son propre nom « pour trois jours, plusieurs manteaux, soit de couleur hyacuithe, soit violette, pourpre ou bleu pour les rô.'es d'Assuérus, Aman, Esther, Mardochée et quelques couronnes de papier doré, fragiles comme elles sont en ce temps de grâce, enfin quelques accessoires » i . Si besoin était, il vaincrait sa répugnance pour Angoulême et irait voir tous ces oripeaux.
Il ne s'occupait pas que de Tamusement des jeunes tilles mais aussi de leurs lectures. Il rêvait pour elles une littérature bien convenable à leurs goûts. Il priait la Puritaine de lui signaler « quelques ouvrages moins niais et moins prétentieux que ceux de Mme de Genlis » 2!. Il pensait avec raison qu'on ne doit plus traiter de grandes filles de quinze ans comme des enfants en bas-âge et qu'on ne saurait trop tôt les initier à la Beauté. Leur goût se forme plus vite que ne le croit le vulgaire.
(1) Correspondance. Au docteur Montalemb(?rt, 27 août J850 p. 190.
(2) Revue de Paris, loc. cit.
Parfois, en quelques lignes, il indiquait ses idées sur l'éducation des foules en général. Comme en beaucoup d'autres choses, il montraitlàun esprittrès averti, hardi même et en avance sur la plupart de ses contemporains. En déclarant que « la majorité de la nation avait besoin d'éducation professionnelle et spéciale », il dénonçait la séculaire « routine du latin et du grec pour tous ». Cette formation passepartout lui semblait critiquable. Les œuvres anciennes ne sont utiles, à son sens, que pour former le style Alfred de Vigny oubliait qu'elles forment aussi Tesprit . Or, qui a besoin d'un stvle '■ professeurs, rhéteurs, écrivains, poètes ; le peuple, non li. La vulgarisation de la médecine s'impose : pourquoi ne pas « l'enseigner dès l'enfance dans les classes, et exiger un cours de médecine avant celui du droit.... L'éducation devrait armer l'homme contre les coups du destin... » .2 .Notons, en passant, qu'il n'aimait guère les médecins.
Il est facile de voir que si les électeurs charentais l'avaient envoyé à la Chambre en 1848, Alfred de Vigny aurait été non seulement un député modèle (il devait, selon lui, faire un examen de conscience avant de monter à la tribune' mais aussi un député républicain, dans la meilleure acception du mot.
(1) Journal, p. 158-1.59.
(2) Correspondance. A. Philippe Biisoni, 10 août 1853 p. 270-271
II reconnaissaitla puissance du «peuple assemblé», il affirmait même, hélas ! qu'« un public ignorant ^(^/a//un homme de génie parce que Thomme de génie devinait le secret de la conscience publique » (i) rien de plus, que la majorité, bonne personne très consciencieuse, « cherchait le vrai et Thonnête » même « dans les temps les plus vicieux de Thistoire.» Il se félicitait d'avoir fait cette dernière remarque et se promettait bien d'en tirer profit pour le passé et pour le présent 2;. Mais il ne considérait pas le peuple comme un vulgaire troupeau d'électeurs grâce à qui tant bien que mal, les ambitieux entrent à la Chambre des Députés. Cette conception d'arriviste répugnait au noble et pur Ivrique. Il regardait le peuple comme le « souverain juge qui ne doit pas se laisser approcher par les solliciteurs et qu'il faut assez respecter pour ne point tenter de Tentraîner ou de le séduire » i3 II savait la nécessité de nombreuses réformes, mais il ne se serait jamais enrôlé dans la troupe démagogique que rongera toujours « le désir ardent de réaliser, à la hâte, des plans d'améliorations sociales à peine ébauchés » (4).
(1) Journal, p. 41.
(2) id, p. 89
(3) Correspondance. Appendice : Aux électeurs de la Charente p. 394
(4) id. Au Prince Maximilien-Joseph de Bavière 17 septembre 1830 p. 02
Alfred de Vigny, aima beaucoup les humbles, mais il détesta toujours la re cherche de la popularité en littérature et en politique. Un homme, prétendait-il, n'acquiert la popularité que grâce à son côté commun et ce côté-là vous envahit vite. En Alfred de Vigny, nul côté commun. Voilà pourquoi, à Favance, ses tentatives politiques étaient vouées à réchec.
D'aucuns s'étonneront peut-être de nous voir défendre une telle théorie : Alfred de Vigny ami du peuple ; libre à eux de défendre la théorie contraire. Tâche assez facile, somme toute. Le critique peut faire un chapelet des pensées de l'auteur dirigées contre la classe nombreuse. Certes, Alfred de Vigny traita d' « idiotes » de « grossières » les masses i. Qu'importe î au fond nous estimons que bien que dur pour lui parfoisi il aimait le peuple : Qui aime bien châtie bien.
Dans son œuvre, nous le savons, abondent les contradictions. Alfred de Vigny n'était-il pas double, Stello d'une part, de l'autre le Docteur noir.
Encore qu'il ait prétendu le contraire (2) Stello ne se cachait pas toujours. N'était-ce pas lui qui plaidait pour le peuple ? N'était-ce pas lui qui disait
(1) Journal, p. 92-93-104
(2) id, p. 61.
dans son admirable credo : « Je crois fermement en une vocation ineffable qui m'est donnée, et j'y crois à cause de la pitié sans borne que m'inspirent les hommes, mes compagnons en misère, et aussi à cause du désir que je me sens de leur tendre la main et de les élever sans cesse par des paroles de commisération et d'amour. » (i).
(i) Stello, p. 31. cf. Daphné (Appendice) p. 215: «il (Samuel) se révolte à la fois contre tout, le couvent et la famille, ayant vu les misères du peuple et animé par l'amour de l'Espèce humaine etle désir de son bien-être futur. »
SES IDÉES