LES ÉCRIVAINS
La prééminence de la Pensée. — La supériorité du Poète. — Les ennemis des Poètes. — Le Poète personnifié. — La Jeunesse répond à Alfred de Vigny. — Le véritable écrivain, son attitude, son art. — La « Carrière des Lettres v. — Le labeur de l'écrivain. — La critique et les écrivains. — Alfred de Vigny proclame les droits de l'écrivain. — Contradictions, exagérations.
La Prééminence de la Pensée
va Pensée n'eut jamais d'amant plus passionné) Des prêtres et des religieuses exaltés se vouent à Jésus, à la Vierge. Durant toute leur vie, ils ne songent qu^à Tobjet de leur culte. Ainsi Alfred de wigny ne vécut que pour la Pensée, cette déesse
qn ALFRED PE VIGNY
calmel comme Pallas— Athéné « sainte, forte et pénétrante », li et qui, telle Thostie, ne descend que dans les âmes épurées.
Il la plaçait au-dessus de tout et de tous dans ce monde : elle le torturait, lui donnait la mort presque ; fnalgrétout son amourdevenait plus grand encore. 2' Il Taima parce qu'elle venait le consoler aux heures de souffrance, bercer son sommeil de beaux rêves, l'entourer de fleurs. Sans elle, il se serait tué. lentement, avec ^( le dard empoisonné de son esprit pénétrant et toujours agité, lè 3 Que Dieu, dans une tempête, engloutisse vaisseaux, hommes, femmes, une foule qui chante, pleure, aime, hait, qu'importent ces catastrophes, auprès de celles qui perdraient une pensée. Nous ne souffrons pas de la perte de mille êtres que nous n'avons point connus, mais nous conservons encore un obscur regret des chefs-d'œuvre ;cet « or pur qui devait surnager ». (4) qu'abolirent ignorance, incurie ou hasard.
Naguère, la guerre nous pliait sous son despotisme. Nos aïeux ne vivaient pour ainsi dire que pour elle, n'échappaient que rarement à son joug. Ils se battaient d'abord, quitte à écrire plus tard, arrivés à l'étape, si la santé et les goûts le permettaient.
(i) Stello, p. 126.
(2) Journal, p. 42. 240.
(3) id., p. 233.
(4) Poésies, p. 245. 249.
SrS IDKKS : LES ECRIVAINS
Alfred de Vigny né trop tard pour connaître la vie des camps, se consola dans les bras de la Pensée.
Il releva le front. Peut-être avait-il rêvé dans sa jeunesse d'une mort héroïque dans quelque guerre... il entrevoyait des funérailles mélancoliques et solennelles comme celles qui parfois emplissent, à grand'-peine, les avenues désertes de la Cité des Eaux. Eh bien ! son espoir ne sera pas mensonger ! De semblables funérailles ne seront plus réservées à ceux-là seuls qui, par leur mort sur le champ de bataille agrandirent la France, elles seront accordées à ceux qui, par leurs veilles, contribuèrent, eux aussi, à augmenter le patrimoine national, le patrimoine de la Pensée.
Il préférait même les écrivains aux guerriers. Nous le supposons du moins en lisant ces vers :
Aux héros du savoir plus qu'à ceux des batailles. On va faire aujourd'hui de grandes funérailles. (li
Ce simple mot « plus » montre toute l'évolution accomplie par Fauteur depuis son adolescence, où ij portait avec tant de fierté le premier uniforme jusqu'à Tàge mûr où il prit une place d'honneur dans l'armée de la Pensée. Alors sans hésiter, il plaça le Poète avant le soldat.^(2)
(1) id.. id., p. 248.
(2) Servitude et grandeur militaires^ p. 25.