‹ Alfred de Vigny, d'après son œuvreChapitre 13 sur 27 · C>2 ALFRED DE VIGNY · texte numérisé non relu

C>2 ALFRED DE VIGNY

Depuis ce jour, son orgueil grandit, grandit, devint immense. La Pensée, il la proclamait sans crainte reine du monde, devant le Prince Maximilien de, Bavière lui-même ii. Confessons-le, nous sollicitons un peu le texte qui dit « intelligence » et non «pensée)^. Cela créée une nuance. L'intelligence dit moins. Mais nous aimons à croire que devant ce Prince il se sentait le plus puissant. Aussi bien savait-il que le pouvoir réside dans la Penséf'. Napoléon sera oublié bien avant Jésus, parce que celui-ci a, plus que celui-là, gouverné TUnivers avec la Pensée. Les rois n'ignorent pas cela, et comme ils aspirent à Tomnipotence, ils font des livres. Mais Alfred de Vigny remarquait, avec son dédain de penseur-gentilhomme, que leurs livres ne valaient rien. 2. Les rois omnipotents ne sont point omniscients, hélas, ce qui au fond réjouissait notre philosophe.

Alfred de Vignv connaissait trop la Pensée pour ne regarder que Tun de ses multiplesvisages, car elle ressemble par là à Brahma. Il ne songeait pas qu'aux seuls écrivains, mais à tous les artistes. «Les premiers des hommes, écrivait-il, seronttoujours

(1) Correspondance, au Prince Maximilien de Bavière, 17 septembre 1839, p. 84. Cf. Chatterton : Dernière nuit d« travail, p. 13.

(2) Journal, p. 74.

SES IDKES : LES ÉCRIVAINS qS

ceux qui feront d'une feuille de papier, d'une toile, d'un marbre, d'un son, des choses impérissables. » (i;

Comme les écrivains (un peu moins bien entendu' H exaltait peintres, sculpteurs, musiciens ; il constatait que « Paganini, avec son violon, faisait plus de bruit que Tempereur Nicolas avec ses deux cents pièces de canon. » <2]

Il n'exagérait pas. Et puis, c'était un bruit plus harmonieux.

Mais devant ceux qui se disaient dépositaires de la Pensée éternelle, devant les Pères de l'Eglise. Alfred de Vigny s'inclina-t-il ? Non, parce que « les Pères de la Pensée valent bien les pères de l'Eglise.» 3

Rien n'ébranlera son culte de la Pensée, pas même l'espoir des voyages puisque, arrivé aux antipodes, vite blasé, il serait bien forcé de revenir à la Pensée, 'q, pas même la noblesse : seul dans sa famille il aura brillé, non pour avoir accolé à son blason quelque autre blason plus antique, mais comme Prêtre de la Pensée. Et il le déclarait à Eva dans VEsprit Pur : ce n'est pas du comte qu'elle devra tirer fierté, mais de l'écrivain, o

(1) Stella, p. 285.

(2) Correspondance. Appendice. 1'^ lettre parisiîsienne, mœurs et beaux-arts, p. 387.

(3) Journal, p. 235.

(4) ici, p. 2.38.

(5) Poésies, p. 263.

La politique même, les joies bruyantes du forum ne valaient point à ses yeux le dévouement â la Bonne Déesse. Il louait Antoni Deschamps d'y être resté fidèle ; il nous montrait Byron écœuré des propos des dirigeants (r. Et lui, il se réjouissait, presque, de son échec aux élections de 1848 (2;. Une victoire Teùt arraché à son idole, et un vrai prêtre ne quitte jamais l'autel, ne serait-ce que pour quelques années.

La supériorité du Poète

Les fidèles de la Pensée sont nombreux. Lesquels doivent réclamer la préséance ? Les écrivains, selon Alfred de Vigny. Mais entre tous les écrivains ? Alfred de Vigny — l'auteur de quelques poésies géniales et de beaucoup de prose — n'hésitait pas : il hissait tout de suite sur le pavois le Poète : lui seul connaît Tart inappris f3 et « possède le seul

(1) JournaU p. 137.

(2) Revue de Paris, 15 août 18^7. Lettres à une puritaine, 14 mai 1848 p. 692

(3) Stella, p. 275

SES IDEES : LES ECRIVAINS gO

talent incontestable dont le ciel ait fait don à la terre : I . Il opposait la gloire fanée des philosophes : Aristote, Abélard, Saint-Bernard, Descartes, Leibnitz, Kant, à la gloire toujours jeune des créateurs : Homère. Virgile, Horace, Skakespeare, Molière, La Fontaine, Caldéron, Lope de Vega 2 . Les poètes sont intiniment plus rares que les logiciens 3 . Les vrais poètes, ceux qui reçurent « le flacon entier » de « Télixir qui se nomme Poésie », ceux-là restent .( les rois de la pensée dans le roi des langages 4!. )> Déjà Chateaubriand les regardait comme « les législateurs des hommes et les précepteurs de la sagesse » 5 .

Nous nous étonnons maintenant de trouver dans r(euvre d'Alfred de Vigny une telle quantité de prose, souvent consacrée, il est vrai, à la défense du pur Ivrisme {Journal d'un Poète, Stello. Chatterton N'être que poète, aurait-ce été un affront pour lui ? Non î Oh ! les poètes, les pauvres affamés d'idéal, coin nie il les aimait. En vérité tout poète, et notre vingtième siècle les compte par milliers, tout poète

(1) itZ. De Mlle Sedaineet de la Propriété littéraire, p. 341-342. €f dans les Martyrs de Chateaubriand, livre II : * I/honime n'a reçu du ciel qu'un talent, la divine poé^ie... »

(2) Journal, p. 151

(3) Stello, p. 274

(4) Journal, p. 168-169.

^5) Les Martyrs, livre II

devrait composer, au moins une fois en sa vie. quelques stances à la gloire d'Alfred de Vignv. Ainsi ils ne feraient qu'nn acte de reconnaissance envers leur patron naturel, selon l'expression d^^médëe Pommier, envers le génie qui sut tant les plaindre, les défendre et les exalter. Il plaçait le poète tout près de Dieu et à peine au-dessous. Dieu et le Poète possèdent ensemble un précieux privilège : seuls ils savent a comment naît et se forme la pensée » i] « Le poète cherche aux étoiles quelle route nous montre le doigt du Seigneur » ;2)

Alfred de Vigny irait presque jusqu'à croire que les fils d'Orphée servent parfois à Taccomplissement des desseins de la Providence i3i Dans tous les cas. ils doivent entretenir de mystérieuses relations avec les puissances inconnues, puisqu'ils jouent parfois le rôle de devins ou de précurseurs 4;.

Alfred de Vigny ne cessait de proclamer la supériorité morale des Poètes, « les preniiers des hommes » 5; même dans la vie privée. Il en traçait ce portrait idéal :

(1) Journal, p. 76

(2) Slello, p. 9.5. Chatterton, acte III. Se. VI. p. 72

(3) Stella, p. 192-193

(4) id. p. 31,178. Théâtre : lettre- à Lord ***' p. 281 ':)) Stello, p. 110

SES IDliES : LES ECRIVAINS

« L'émotion est née avec lui si profonde et si intime, qu'elle Ta plongé^ dès Tenfance, dans des extases involontaires, dahs des rêveries interminables, dans des inventions intinies» L'imagination le possède par dessus tout. Puissanuiient construite. soU âme retient et juge toute chose avec une large mémoire et un sens droit et pénétrant ; mais Timagination emporte ses facultés vers le ciel aussi irrésistiblement que le ballon enlevé la nacelle. Au moindre choc, elle part ; au plus petit Souffle, elle vole et ne cesse d'errer dans l'espace qui n'a pas de routes humaines. Fuite sublime vers des mondes inconnus, vous devenez l'habitude invincible de son àme ! Dès lors, plus de rapports avec les hommes qui ne soient altérés et rompus sur quelques points. Sa senbilité est devenue trop vive ; ce qui ne fait qu'effleurer les autres le blesse jusqu'au sang ; les affections et les tendresses de sa vie sont écrasantes et disproportionnées ; ses enthousiasmes excessifs l'égarent ; ses sympathies sont trop vraies ; ceux qu'il plaint souffrent moins que lui. et il se meurt des peines des autres. Les idégoùts, les froissements et les résistances de la société humaine le jettent dans des abattements profonds, dans de noires indignations, dans des désolations insurmontables, parce qu'il comprend tout trop complètement et trop profondément, et parce que son œil va droit aux causes

qu'il déplore ou dédaigne, quand d'autres yeux s'arrêtent à l'effet qu'ils combattent » (ij.

Cela ne suffisait point : Alfred de Vigny lisait sur leur visage une bonté et une naïveté qu'il ne retrouvait chez personne (2].

Les Ennemis des Poètes

Voir les poètes honnis par tous, ce fut Tune des tristesses, et non la moindre, d'Alfred de Vigny.

D'abord ils ont contre eux la foule. Chose bien compréhensible, les premiers des hommes sont repoussés par les derniers 3; Le nom seul de Poète les fait blasphémer (4 La multitude déteste les « noms » (5). Ainsi les arbres nains que gêne le chêne voisin. Elle regarde les ouvrages des penseurs comme une monnaie suspecte et murmure : ça « n'a pas cours sur la place » 6 . Elle abhorre le

(1) Chatterton : Dernière uuit de travail p. 6. — Journal. Discours de réception, à l'Académie française p. 310. Stello p. 31

(2) Journal, p. 184

(3) Stello, p. 110. C( Chatterton: Dernière nuit de travail p. 12 Jotiryial, p. 257

(4) Poésies. La maison du Berger p. 189

(5) Stello, p. 265

(6j Chatterton, acte 111, se. l^e p. 55

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pocte comme elle abhorre d'ailleurs la plupart des î^^ens distingués i . Elle les poursuit comme la bête fauve poursuit le voyageur dans le désert {2,. Elle se moque bien de la beauté, elle veut de Tamusant (3j. Les poètes seront-ils plus heureux dans les salons ? Hélas ! Alfred de Vigny pensait comme le trop sévère André Chénier :

Et les riches grossiers, avares, insolents. N'ont pas une àme ouverte à sentir les talents.

" 11 ne faut que ce nom dans le monde pour être ridicule et odieu.K » 4 disait-il, avec l'exagération commune à tous les défenseurs. Peut-être les gens bien élevés la haïssent..., cette sainte Poésie, parce qu'ils seraient incapables d'en suivre les rites (5j. ou parce qu'il ne la comprennent pas toujours très bien. Alfred de Vigny connaissait des hommes très spirituels qui se trouvaient dans ce cas. Après deux ou trois lectures seulement, ils entrevoyaient quelque chose dans un poème 6). Cependant

^1) Jourtml, p. 66. 67

(2) id. p. m. et. Stello de Mlle Sedaine, p. 352

(:i) Journal, p. 88.

(4) Sfello. p. 44

5) (Joi'iespondanrt-, à Eugène Crépel, 8 novembre 1862, p. 364 Journal p, 257.

(G) Lettre à Victor de Laprade, 1842, citée par M. Ernest Dupny -.Alfred de Vigny, II, Le rôlelittéraire p. 118

'yniversUv , BIBLÎOTHECA î

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raristocratique auteur de V Esprit pur reconnaissait que le Faubourg Saint-Germain accueillait mieux ces infortunés que le commerce et la banque i

Si les poètes, ces outlaws chassés par la foule, par le monde, à charge à tous 2, se tournent vers les pouvoirs, qu'advient-il ? Hélas! c'est bien pis. Tout pouvoir, par délinition, déteste le Poète [3;.

Et Alfred de Vignv vovageait à travers les siècles pour nous montrer les infortunes de ses frères dès qu'ils s'approchaient des gouvernants. Il voyait d'abord Platon qui, tout en reconnaissant le poète un être ailé et sacré, s'empressait de bannir de sa plus ou moins idéale république ces « imitateurs de fantômes » 14,. Pascal, lui aussi, repoussait la Poésie qu'il ne sentait pas iS'. Louis XV dédaignait les poètes, paraît-il, et préférait à leurs vers les gestes des danseurs et les airs des musiciens 6,. La Révolution

(1) Corresjiondance. Promière lettre parisienne, mœurs et beaux-arts, p. 382

(2) Chatterton : Dernière nuit de travail p. 6

(3) Stello, p. 56, 74, 263-264, 290-291. /owrna/ p. 74. Correspondance, à Edgar Quinet, 27 août 1844 p. 115, etc.

(4) Stello, p. 237-268, de Mlle Sedaine, p. 341-342.

(5) Stello, p. 270. Comme Voltaire. Alfred de Vigny accu-s© Pascal de ne point aimer la poésie. Peut-être tous les deux onlils lu un peu rapidement le passage visé (art. V, 14;. Et pourtant le philosophe des Pensées ne mérite-il pas lui-même le titre de poète ?

(6) iVZ. p. 44-48.

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les persécuta plus encore : Robespierre regardait de haut ces « aristocrates de Tintelligence » (i)- Saint-Just les ridiculisait : à quoi pouvaient-ils servir, sauf dans les fêtes officielles \i\ Le Lordmaire, M. Beckford, dans Chatterton, rabaissait la poésie, simple étude de style, parfois intéressante daignait-il ajouter avec beaucoup de bonne grâce ; cela ne sert à rien d'ailleurs, puisque ça ne rapporte pas. «Vérailler dans sa jeunesse, eh î eh ! constataitil, cela plaît aux jolies femmes » (3).

Le pouvoir, irréductible ennemi des Poètes, cela devient une véritable obsession chez Alfred de Vigny Et pourquoi cette inimitié ? Parce que, amis de rindépendance, il ne tiennent leur renommée que d'eux-mêmes (4 , parce que, possédant un pouvoir mystérieux, extra-terrestre, ils jugent le pouvoir officiel avant une Postérité dont ils pressentent les arrêts. Le pouvoir préfère la médiocrité et la craint parce qu'elle peut salir, ce que ne saurait faire le Poète oi. Et Alfred de Vignv, écœuré, regardait autour de lui. Ses contemporains étaient

(1) id. p. 222, 226

(2) id. p. 225

(3) id. p. 96. 92

(4) id. p. 285

(5) Correspondance, a un ami, 30 mars 1831 p. 42

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aussi méchants. Déjà, au régiment, il remarquait qu'être Poète créait un titre à la défaveur. Les supérieurs ne vovaient pas d'un bon œil ce soldat de l'Idéal. Les Députés ne valaient pas mieux, à son avis, que la foule qu'ils représentaient ; ils apportaient à la Chambre un dédain profond de la Poésie. La^jauchelui semblait plus hostile encore ij.

\ Alfred de Vigny se faisait du Poète une conception

si hautaine, si ésotérique même, pourrions-nous dire, qu'il leur découvrait un ennemi bien inattendu, là ou chacun voyait un ami. Cet ennemi vous ne

l devineriez jamais son nom. Cherchez... Peine perdue. Vos recherches seraient vaines. Cet ennemi s'appelle l'Imprimerie.

Autrefois, avant Gutenbcrg qui gâta tout, le Poète possédait des lecteurs plus rares mais plus attentifs puisque leur attention n'était pas distraite par de trop nombreuses productions. Ils pénétraient donc mieux la pensée de l'œuvre, pensée plus choisie, puisque, les copistes sélectionnant beaucoup, l'auteur avaittout intérêt à se surveiller. « Le public ne peut plus choisir à présent : il faut qu'il lise tout et les mêmes lettres impriment les premiers et les derniers écrivains, ceux de l'art et ceux de la spéculation. Il serait juste de le ménager quelque

(1) Jouiixal. p. 54

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peu » il;. L'imprimerie offre un autre inconvénient : son tort « a été de transporter son émotion — celle de la Poésie — de Toreille aux yeux ; elle Ta perdue. Il n'y a personne — même un poète — qui ne soit glacé par Taspect de quarante mille vers rangés deux à deux sans intervalle » (2).

Et Alfred de Vigny regrettait, croyons-nous, Tâge héroïque ou troubadours et et trouvères s'en allaient par villes et par campagnes, faisaient halte dans les châteaux, et disaient leurs poèmes aux mélancoliques châtelaines avec une voix un peu chantante. Aussi bien il prétendait que « tout homme qui dit bien ses vers les chante en quelque sorte» (3). Voilà qui surprendra nos modernes maîtres de diction. Pourtant, si quelqu'un doit avoir voix au chapitre en cette affaire, n'est pas l'auteur ?

Alfred de Vigny les comparait, eux, les Poètes, les voyants, les bons, les justes à leur éternel maître, à Jésus qui jeta, là-bas, dans la terre éternelle, la bonne semence des paraboles : « Les hommes d'imagination sont éternellement crucifiés : le sarcasme et la misère sont les clous de leur croix.» (4)

{i) id. p. 144, Cf Revue de, Paris 15 août 1897. Lettres à une Puritaine, 31 janvier 1843, p. 686

{2) Les Leur en, n^àM 6avril 1906.Page6 inédites d'Alfred de Vigny p. 166

(3) Journal, p. 71

(4) Chatterton, ac. III. se. II. p. 60.

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Etre Poète, c'est sonfFrir. Il éniimérait les poètes abandonnés, mourant sur des grabats ou infirmes. Et Milton aveugle, Camoëns et Cervantes mendiants. Le Sage et Corneille implorateurs, Drvden, Butler, Spencer, Maltilâtre réduits à la pauvreté, le Hollandais Wondel « mort de faim à quatre vingtdix ans et dont le corps fut porté par quatorze poètes misérables », Samuel Rover mort de froid, il Ployer, Sydenham et Rushworth chargés de chaînes, les faisait tous défiler sous nos veux comme une Danse des Morts, i

Alors le grand poète se désespérait. Pourquoi pendant notre courte existence, ne pas savourer un peu de joie au lieu de courir après des chimères ? Et il mettait dans la bouche de Stello cette parole, la plus amère de son œuvre puisqu'il n'a supporté la vie que par Tamour de la Pensée (et de la Poésie surtout, sa forme la plus parfaite) : <( Pourquoi, si elle est ainsi traitée, ne pas dépouiller la Poésie et la jeter à terre comme un manteau

usé ? » I2'

Et Alfred de Vigny, comme son Moïse, incarnation du poète des sommets, toujours incompris, toujours

(1) Stello, p. 273.

(2) id. p, 284.

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fatii^ué d'un « éteriit'l veuvage », [i;. de qui toujours les hommes disent :

il nous est étranger.

Alfred de Vij4n\' s'écriait :

Laissez-moi m'endormir du sommeil de la terre. |2i

Parfois, il songeait presque à quitter sa patrie où il faut se cacher pour causer de Poésie comme si c'était un grand péché. '3' Les pays voisins ne seraient-ils pas plus hospitaliers ? Si les Français, selon lui, n'aimaient ni lecture, ni musique, ni poésie. « mais la société, les salons, l'esprit, la prose » (41 et « le pamphlet politique écrit en jargon faubourien » -b- il trouvait dans l'Anglais plus de sens poétique, quoique moins de goût encore pour la musique, 6) La Suisse 'Genève en particulier) lui apparaissait aussi comme une terre privilégiée, grâce aux cours de M. A. Savons, un conférencier qui

(1) Revue de Paris, 15 août 1897. Lettre à une Puritaine, 27 décembre 1838, p. 677.

(2) Poésies, Moïse, p. 9.

(3) Revue Bleue du 3 juin 1905, p. 681, Lettre à Auguste Barbier, 2 décembre 1861.

(4) Journaly p. 44.

(5) Revue de Paris, 15 septembre 1897. Lettres à une Puritaine, février 1849, p. 301.

^6) T.es Leffrfs.i] nvr'] 190'. y) 16'.

popularisait ià-bas Jes plus récents chefs-d'œuvre de notre littérature, ii

Lorsque par hasard, quelque chose en F'rance laissait pressentir un retour de Tenthousiasme lyrique, il poussait un cri d'allégresse. « On dirait que le goût de la poésie s'étend ; en vérité on en parle un peu, c'est à crier miracle. » 2 II écrivait cela en iSqB, l'année où Victor Hugo et Ponsard se dressèrent l'un devant l'autre : Les Burgraves contre Lucrèce. Plus tard, en i858, il crovait distinguer en France un petit, ô un bien petit mouvement en faveur de ses frères. .3i Son illusion dura-t-elle longtemps ? Nous l'ignorons. Après tout, le culte ne pouvait mourir puisqu'il restait, lui, près de la fontaine de Castalie.

Le Poète personnifié

Alfred de Vigny plaignit le poète, il l'exalta, mais ces plaintes seraient passées inaperçues s'il ne

(1) Bévue de Paris, 15 septembre 1897. Lettres à une Puritaine, février 1849, p. 301.

(2) Correspondance, à Léon de Yailly, 11 avril 1843^ p. 107.

(3) te?, à Louis Ratisbonne, 2 janvier 1858, p. 301.

SES IDEES : LES ECRIVAINS lOj

les avait pas mises dans la bouche d'hommes célèbres, Gilbert, André Chénier, Chatterton, Tes trois héros de Stello. De ces trois infortunés, il préféra toujours Chatterton puisqu'il reprit les chapitres qui lui sont consacrés dans Stello et les transporta dans sa pièce avec de nécessaires modifications d^ensembie mais quelquefois en conservant des phrases entières, i

Dans son Chatterton qui personnifiait le poète, paraît-il, 2) il s'était plus peint lui-même, en réalité, qu'il n'avait peint le jeune poète anglais ou le poète en général. Certes, Alfred de Vigny ne montra pas autant de précocité que Chatterton qui, à quatorze ans, s'enorgueillissait déjà de trois volumes imprimés. Il n'avait écrit à cet âge qu'une mauvaise histoire de la Fronde restée manuscrite. Mais tous les autres traits du caractère de Chatterton suffisent à définir Alfred de Vigny. D'abord ils sont tous deux tils de soldat :

Chatterton : « Le voilà, mon père ! — Vous voilà ! Bon vieux marin ! Franc capitaine de haut bord, vous dormiez la nuit, vous, et, le jour, vous vous

(1) Nous citerons entre beaucoup d'autres, deux de ces passages:

1° « J'ai fait de ma chambre la cellule... » (4 lignes) Stello, p. 73 et Chatterton, acte I^'-, se. V, p. 30.

Il" « L'Angleterre est un vaisseau... » (13 lignes) Stello, p. 95 et Chatterton, acte III, se. IV, p, 71-72.

(2) Chatterton, Dernière nuit de travail, p. 14.

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