I08 ALFRED DE VIGNY
battiez ! Vous n'étiez pas un Paria intelligent comme Test devenu votre pauvre enfant. » (i)
Tous deux sauvages :
Lord Talbot ,à Chatterton) : " ...cependant tu étais déjà bien sauvage... » {2)
Alfred de Vigny : « Je ne vous ai parlé de ces détails... que pour vous donner un exemple de plus de ces chagrins d'enfance qui laissent dans Thomme une teinte de sauvagerie difficile à effacer durant 'e reste de sa vie. » (3)
Tous deux ennemis des invitations :
Le Quaker (à Kitty Bell en parlant de Chatterton) : « Vous avez tort de Tinviter, il ne peut pas souffrir les invitations. » (4)
Alfred de Vigny : « Je refuse tous les dîners, que j*ai en horreur, et mes amis les plus intimes n'obtiendraient jamais de m'y traîner une seule fois. » (5)
De part et d'autre même fierté :
Chatterton : « ...il est certain que ce qui me soutient, c'est cette fierté naturelle. Elle me crie toujours à l'oreille de ne pas ployer etdene pasavoir l'air malheureux. » \6)
(1) Chattertoyi, acte III, se. I", p. 57.
(2) id, acte II, se. III, p. 41.
(3) Journal, p. 227.
(4) Chatterton, acte II, se. II, 39.
(5) Correspondance, à la vicomtesse du Plessis, février 18(W> p. 315.
(6) Chatterton, acte III, se. I, p. 55.
Alfred de Vigny : « Profondément blessé, mais trop tier pour me plaindre, a été l'épigraphe de toute ma vie. » i)
« Je suis né sérieux jusqu'à la tristesse, mais quand je m'aperçus que tous les sentiments que j'exprimais faisaient pàtir et pleurer autour de moi, je m'efforçai de jouer des airs gais avec mon esprit comme une valse sur un orgue. On s'aperçoit que l'instrument n'était pas crée pour faire danser, mais on écoute. » 2
Même gravité :
Chatterton ià lord Talbot, à demi-voix : « George, tout cela est bien léger ; mon caractère ne s'y prête pas... »
Alfred de Vigny : « Je ne peux plus lire que les livres qui me font travailler. Sur les autres, ma pensée glisse comme une charrue sur du marbre. — J'aime à labourer. » (3)
« Je n'ai compris ce mot s'amuser que comme exprimant le jeu des enfants et des êtres sans pensées. Dn moment où l'on pense, qu'est-ce que cela ? » 4!.
Même orgueil de la pauvreté :
Le Quaker 'en parlant de Chatterton : >< ...c'est
(1) Les Lettres, 6 avril 1906, p. 164.
(2) lievue de Paris, 15 septembre 1897. Lettres à une Puritaine, 4 septembre 1849, p. 305.
(3) Journal, p. 89.
(4) id, p. 77.
un homme à mourir vingt fois devant un or qu'il n'aurait pas gagné ou tenu de sa famille. J'essayerais bien inutilement de lutter contre sa faute unique, vice /presque vertueux, noble imperfection, péché sublime : l'orgueil de la pauvreté. >- 'i
Alfred de Vigny : « Le travail est beau et noble. Il donne une fierté et une confiance en soi que ne peut donner la richesse héréditaire. Bénis soient donc les malheurs d'autrefois, qui ôtèrent à mon père et à mon grand-père leurs grands châteaux de la Beauce, puisqu'ils m'ont fait connaître cette joie du salaire d'ouvrier qu'on apporte à sa mère, en secret et sans qu'elle le sache. » (21
Tous deux, ils travaillent la nuit :
Chatterton : « Tous les hommes ont un lit où ils dorment : moi j'en ai un où je travaille pour de l'argent. >> (3)
... Alfred de Vigny : « j'ai passé trois soirées de suite, seul sous ma lampe, jusqu'à deux heures du matin... » (à classer les envois pour un concours de poésie de l'Académie Française). (4)
« ...chaque nuit vouée aux grandes études. « (3)
(1) Chatteron, acte II, scène V, p. ôS.
(2) Journal, p. 120-121.
(3) Chatterton, acte III, se. I«, p. 56,
(4) Correspondance^ à Philippe Busoni, 2(5 janvier 18.>4^ p. 272.
(5) id. Appendice, aux électeurs de la Charente, p. 393.
Même vie monacale chez I\in comme chez Tautre :
Chatterton (avec chaleur' : « Et cependant n'ai-je pas quelque droit à l'amour de mes frères, nioi qui travaille pour eux nuit et jour; moi qui cherche avec tant de fatigues, dans les ruines nationales quelques fleurs de poésie dont je puisse extraire un parfum durable ; moi qui veux ajouter une perle de plus à la couronne d'Angleterre, et qui plonge dans tant de mers et de fleuves pour la chercher ?
'< Si vous saviez mes travaux ! J'ai fait de ma cliambre la cellule d'un cloître ; j'ai béni et sanctifié ma vie et ma pensée ; j'ai raccourci ma vue et j'ai éteint devant mes yeux les lumières de notre âge... )• r
Alfred de Vigni' : .< J'ai tenté d'être utile à notre France. >' 2)
.- Pour moi. je suis revenu le lendemain rêver dans ma cellule, ou j'ai repris mon froc et mon capuchon. » 3
« Mon oncle le trappiste n'était pas plus cloîtré que je ne le suis. ^> 4
Lorsqu'il décrivit l'amour de Chatterton pour sa
iï) Ckaiterion, acte I, se. V, p. 30.
{2) Correspondance, à Lamartine, 25 mai 1826, p. l"
(3) id, à M'Q" Louise Lachaud, janvier 1853, p. 265,
(4) id, à la vicomtesse du Plessis, 15 avril 1861, p. 323.
mère, (i) Fauteur n'eut qu'à regarder au fond de son cœur empli d'amour filial.
Alfred de Vigny, on le voit, a accumulé sur la tête de son héros non seulement toutes les misères des poètes, mais aussi toutes les beautés de son propre caractère comme il a accumulé sur la tète de John Bell toutes les tares des ennemis du Ivrisme.
Eh bien ! qui le croirait, à cause de Chatterton, à cause de cette oeuvre " expiatoire >•, un député de rindre, M. Charlemagne, accusa l'auteur d'excitation au suicide. 2; Alfred de Vign\ se défendit et rejeta sans peine l'accusation injuste qui pesait sur ses épaules. 3' Pourtant, plus tard, M. de Barante dit au poète, venu pour lui faire la classique visite académique, que Chatterton était une pièce anti-
(1) Stella, p. TC).
(2) Chambre des Députés^ séance du 29 août 1835.
M. Charlemagne : « ...encore aujourd'hui^ ces jours deiniei*, n"a-t-on pas entendu sur le premier théâtre de la capitale et du royaume, faire l'apologie du suicide ? [/apologie du suicide, Messieurs ! dans le temps où nous vivons, et lorsque nous trouvons tous les jours dans les leuilles publiques des exemples si fréquents de cette déplorable manie qui semble devenue une épidémie morale M.ur.sque tous les jours, sous le plus léyer prétexte, pour quelque (^chec d'amour-propre, pour un caprice, des insensés non seulement tournent contre «-ux-mèmes une main criminelle, mais même consentent à prêter leur fatal secours à des furieux de leur espèce ! » (Extrait du Moniteur Universel du 30 août 1835. p. 2019.
(3) Correspondance, au directeur de la Revue des Deux- Mondes, 30 août 1835. p. 61. — de 3/11e Scdaine et de la Propriété linéraire, p. 331
SES IDEES : LES ECRIVAINS Il5
sociale. Alfred de Vigny protesta contre cette sévérité excessive, mais en vain, il nous semble. (ij
MM. Charlemagne et de Barante auraient pu tout aussi bien accuser Alfred de Vigny d'opinions anarchistes. La thèse, soutenue par un homme spirituel, eut été intéressante. Alfred de Vigny ressemblait aux anarchistes au moins par un côté : une haine ardente de la société en tant que marâtre pour les Poètes, cas particulier : c'est de l'anarchie distinguée).
« L'ordre social, déclarait-il, est mauvais et le sera toujours. — De temps en temps il est seulement supportable. » 2)
« La Société ne veut jamais avoir tort. (3)
Pourtant elle poussa Chatterton et Emile Roulland au suicide ; elle aurait dû les nourrir '4;.- Et comme Jésus, il prêchait la bonté en s'appuyant sur une parabole :
« Il y a un jeu atroce, commun aux enfants du Midi ; tout le monde le sait. On forme un cercle de charbons ardents ; on saisit un scorpion avec des
(i) Journal, p. 192-193.
(2) Les Lettres, 6 avril 1906, p. 164.
(3) Chatterton (appendice) : sur les œuvres de Chatterton, p. 87. — De Mlle Sedaine et de la Propriété Littéraire, p. 339.
(4) Correspondance, à Auguste Callet et Javelin Pagnon, 26 juin 1839, p. 83.
pinces et on le pose au centre. Il demeure d'abord immobile jusqu'à ce que la chaleur le brûle ; alors il s'effraye et s'agite. On rit. Il se décide vite, marche droit à la flamme, et tente courageusementdesefrayer une route à travers les charbons ; mais la douleur est excessive, il se retire. On rit. Il fait lentement le tour du cercle et cherche partout un passage impossible. Alors il revient au centre et rentre dans sa première mais plus sombre immobilité. Enfin, il prend son parti, retourne contre lui-même son dard empoisonné, et tombe mort sur-le-champ. On rit plus fort que jamais.
<( C'est lui sans doute qui est cruel et coupable, et ces enfants sont bons et innocents.
« Quand un homme meurt de cette manière, est-il donc suicide ? C'est la société qui le jette dans le brasier. » ! i).
Nous ne saurions nier la vigueur et Téloquence de cette page mais, néanmoins, nous trouvons bien malheureux ce rapprochement entre le scorpion et le poète : ils n'ont jamais eu de commun. Dieu merci, que leurs suicides.
Alfred de Vigny allait plus loin. Il prétendait que le poète « a besoin de ne rien faire pour faire quelque chose en son art >» 2 et, partant de ce principe
^1) Chatevton, Dernière nuit de travail, p. 9-10. (2> ÙL, id., p. 7^
SES IDÉES : LES ÉCRIVAINS Il5
posé par lui qu'il faut à ce malheureux le pain c'està-dire trois cents francs annuels , le temps et la mansarde, il réclamait une pension pour ses confrères intéressants ; il proposait un article de loi ainsi conçu :
« Tout poète qui aura produit une œuvre d'un mérite supérieur, dont la publication aura excité l'enthousiasme parmi les esprits d'élite, recevra de la nation une pension annuelle de quinze cents francs pendant trois ans. Si, après ce laps de temps, il produit un second ouvrage égal au premier, sinon en succès, du moins en mérite , la pension sera viagère. S*il n*a rien produit, elle sera supprimée. » I .
Peut-être parce que leur pain et leur grenier semblaient assurés, Alfred de Vigny trouvait le métier de professeur idéal pour le poète. Et puis, « renseignement a des reflets admirables pour celui même qui le donne. >^ 2 .
(1) De Mademoiselle Sedaine et de la Propriété littéraire, p. 332. Cf. Journal p. 126. une version antérieure (1838) un peu différente : deux mille francs au lieu de quinze cents, cinq an.s au lieu de trois ans.
(2) Corresjjondance, à Emile Péhant. 16 sept. 1835, p. 63-64.
La Jeunesse répond à Alfred de Vigny
Il ne vécut pas dans une contemplation exclusive du passé. S'il plaignit ses malheureux frères d'autrefois, il sut aussi, le cas échéant, pleurer sur la tombe des martyrs de son siècle lainsi pour Emile Roulland qui se suicida parce que trop pauvrei, il sut tendre une main secourable, écrire un motatfectueux aux jeunes poètes qui, à peine engagés dans le chemin des lettres hésitaient déjà et cherchaient partout aide et protection. Il flagellait ceux qui, par calcul ou par inintelligence, décourageaient les essais enthousiastes des néophytes n) Lui agissait avec plus de générosité. Il leur criait, comme à ce jeune homme inconnu à qui est Jediée la Bouteille à la mer :
Oubliez les enfants par la mort arrêtés : Oubliez Chatterton, Gilbert et Malfilâtre ; (21
Il ne ménageait pas les bonnes paroles à ceux qui venaient vers lui.
(l; De 3/lle Sedaine et de la Pro^rriété Li'teraire, p. 336,33' (?) Poésies^ La Bonteillc à la Mer, p. 239.
A Emile Péhant. il prescrivit le reeueillementet le silence II. Il recommanda Félix d'Amoreux alias Saint-Félix) à Augustin Soulié, ancien rédacteur en cheï de la Quotidieîine -i). Il se fit présenter Jules Canonge 3; un jeune poète méridional comme d'Amoreux. Il envova deux belles lettres à Jules Claretie, 'précieux viatique avant l'embarquement sur « la mer orageuse des lettres. » Il lui conseillait aussi l'attitude des silenciaires'4'. Combien d'autres écrivains que nousnepouvonsénumérerqui,sansses affectueux encouragements, ne seraient peut-être Jamais parvenus à la notoriété. Mais il ne cachait pas aux débutants, les difficultés du métier. L'idéal, il le savait bien, n'est pas un rosier sans épines. Il évitait toute vaine flatterie, souvent très dangereuse pour la personne indûment flattée. Et il citait pour exemple Escousse qui, cô^iparé à Shakespeare, en dehors de la loi la plus élémentaire des proportions, se suicida après un échec qu'il ne put supporter. Il évoquait cette triste fin d'enfant pseudo-prodige dans une lettre à la Puritaine et il lui disait, en
(1) Correspondance, à Emile Péhant, 16 septembre 1835, p. 63.
(2) Les Entretiens Idéalistes, 25 mars 1909, Lettre inédite (1830) à Augustin Soulié publiée par nos soins.
(3) L'Intermédiaire des Chercheurs et Curieux. 30 avril 1909, Lettre inédite du 18 octobre 1836^ à un inconnu, publiée parnoi soins.
(4) Correspondance, à Jules Claretie, 29 et 31 août 1860, p. 318-321.
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substance : Votre cousin Robert Maunoir veut faire de la littérature, il me demande des avis. Soit. Mais je serai sincère. Il tint parole : ses instructions pour Robert Maunoir i méritent encore d'être lues, relues et méditées par les adolescents qui rêvent, entre le premier amour et le service militaire, à la bien vaine gloire des lettres.
Comme académicien, il tentait aussi de favoriser les nouveaux venus, mais, parfois, il se prenait à désespérer devant les milliers de platitudes qui passaient sous ses yeux. Il refoulait alors son désir 'pourtant vif] de faire décerner quelques couronnes (21.
Les jeunes écrivains ses contemporains, n'ignoraient point la reconnaissance, cette vertu, que nous ne rencontrons plus souvent par les chemins. Il ne prêchait pas toujours dans le désert. Des jeunes filles lui répondaient et Tempêchaient de tomber dans le découragement. Telle cette miss Hamilton, fille d'un consul d'Angleterre (3). D'autres lui faisaient de troublantes confessions épistolaires qu'elles ne craignaient point de voir ébruitées. Elles savaient bien qu'un gentilhomme ne trahit jamaisunefemme.
(1) Revue de Paris, 15 septembre 1897, Lettres à une Puritaine, 4 septembre 1849, 22 septembre 1850,24 mars 1851, p. 303- 304, 310 à 314.
(2) Correspondance^^. Philippe Busoni,26 janvier 1854^ p. 272. (3; Id., à Miss Hamilton, 24 juin 1839, p. 81.
SES IDEES : LES IXRIVAINS l ig
Armand B., étudiant à Thospice de Tours lui écrivit, après une lecture de Stella une lettre superbe débordante d'émotion ;i . Il aimait à rappeler plus tard, au seuil de la vieillesse, cette « sympathie qu'il trouva cent fois dans les générations renouvelées de i835, de 1840 et de iSSy. » (2].
Le Véritable Ecrivain, son attitude, son art
|\.lfred de Vigny mettait beaucoup de noblesse et de conscience dans sa conception de l'écrivain moderne. Le travail acharné, voilà pour lui la première des qualités nécessaires. Il ne faut rien entreprendre avec une demi-attention, « c'est là ce qui fait les oeuvres médiocres \. Mieux vaut ne rien faire '3\ Or, il détesta toujours la médiocrité (4). Quant à ses scrupules perpétuels d'exécution, à sa minutie, nous
(1) M., à la vicomtesse du Plessis, 16 novembre 1849, p. 173-
(2) Id., à Louis Ratisbonne, 2 janvier 1858, p. 300.
(3) Journah p. 157.
(4) id., p. 56, 88, 91, 152.