I20 ALFRED DE VIGNY
renvoyons le lecteur à Tun des chapitres suivants : « Ses projets littéraires ».
Il s^agit moins de dire beaucoup dans un écrit que de dire selon sa conscience \ avec une grande pureté d'intentions, '2 voilà un autre commandement d'Alfred de Vigny que violent, hélas îftous les jours beaucoup d'écrivains qui d'ailleurs n'ont qu'un but, quelquefois avoué : écrire beaucoup de lignes, beaucoup de pages à tant la ligne, à tant la page, pour gagner beaucoup d'argent. Ces gens-là se moquent pas mal du recueillement prêché par l'auteur des Destinées. Car ils savent — et là ils sont pour une fois du même avis que leur plus implacable ennemi — que « les livres faits avec recueillement x (3) ne donnent pas d'argent. Mais ces mercantis ne goûteront jamais — revanche de la Pensée — la joie splendide des vrais écrivains. Pour ceux-ci, seuls, -concevoir une œuvre crée une jouissance morale plus longue et plus forte que la jouissance physique. « L'extase morale, concluait Alfred de Vigny, est supérieure à l'extase physique. | (4)
^t, continuant à rapprocher les sensations de l'âme de celles du corps, il nous révélait : « Je ne
(1) id, p. 90.
(2) Correspondance. A Lamartine, 25 mai 1826. p. 10.
(3) Journal, p. 96.
(4) id, p. 44.
fais pas un livre, il se fait. )Iiiî II se comparait, somme toute, à la mère qui porte, à son insu, dans son sein, un enfant qui grandit peu à peu en elle. (2) Ou bien il disait en empruntant ses comparaisons au règne végétal : « Il le livre) mûrit et croît dans ma tète comme un fruit. » (3) — «fLorsquime idée neuve, juste, poétique est tombée de je ne sais où dans mon âme. rien ne peut Ten arracher ; elle v germe comme le grain dans une terre laoourée sans cesse par Timagination. En vain je parle, j'agis, j'écris, je pense même sur d'autres choses : je la sens pousser en moi, Tépi mûrit et s'élève, et bientôt il faut que je moissonne ce froment et que j'en forme, autant que je puis, un pain salutaire. » (4) Il estimait avec Godeau, Télégant évêque de Grasse, que « le seul beau moment d'un ouvrage est celui où on récrit. »|pi
Il ne s'occupait plus de la Gloire après lui avoir fait ses dévotions, naguère, comme tant d'autres. Mais ses yeux furent vite dessillés : la Gloire est une injuste déesse. Et puis, recevoir son sourire dans le temps présent, à quoi bon ! N'avait-
il) id p. 107.
(2) id. p. 154.
(3) id. p. 107,
(4) id, p. 158.
(f>) id. p. 4->.
122 ALFÎŒD DE VIGNY
il pas déjà la volupté de Finspiraiion ? Il se méfiait des pièces et des livres acclamés sur-le-champ. La foule ne se rue pas de prime abord vers les oeuvres vraiment belles, mais vers les médiocres, i i ; Par intérêt, trop de livres sont arrangés « pour le moment même où ils sont produits, » (2) ceux de Voltaire et de Scribe par exemple. (3) L'étranger se fait le plus souvent une idée très fausse de notre littérature. Il intervertit Tordre des réputations. ;4i Lui, Alfred de Vigny, entendait travailler pour la Postérité, comme les vrais génies. (Si Pourvu qu'Elle vienne poser, « de dix en dix années, » \G. quelques couronnes sur son oeuvre, cela lui suffira. En laissant courir sa plume sur le papier, il songeait à l'Elite. Ecrire pour les « Gaulois « et les Barbares, cela le ferait rougir. (7) Il refusait avec une belle énergie d'aller au-devant de la Gloire populaire, cette forte commère qui crie dans les carrefours.
({) id., p. 91-92.
(2) ici, p. 132.
(4) Correspondance. Au prince Maximilien de Bavière, iî septembre 1839, p. 91.
(5) Journal, p. 154, 161.
{6) Poésies. L'Esprit Pur. p. 267.
(7) Journal, p. 43. — Correspondance. A Guillaume Pauthier, 17 mai 1828, p. 15. — Revue de Paris, 15 août 1897. Lettres à une Puritaine, 31 janvier 1843^ p. 680.
trop haut pour ses délicates oreilles d'aristocrate et de musicien. Il détestait la publicité, reine incontestée de notre vingtième siècle.
Un écrivain comme lui ne pouvait quémander ni l'article de journal ou de revue, ni le compliment presque obligé des salons. Du reste, toutes les associations assemblées, corps, compagnies, écoles, académies ne valent pas mieux avec leurs défauts conventuels. Elles nivellent tout, étouffent Tori^inalité, favorisent les médiocres. Elle dit des grands qui font sa gloire : nous. Le véritable génie doit poursuivre sa mission en évitant les rêveries maladives et stériles, 'i II doit marcher seul. comme les lions dans le désert. 2' [Trop fier pour se courber sous ces esclavages, Alfred de Vigny résumait ses idées .sur l'écrivain en une formule lapidaire: « Publier, ne voir personne et oublier son livre.» 3 « Un livre est une bouteille jetée en pleine mer, sur laquelle il faut coller cette étiquette : .4 /^fr^^/v qui peut ! ))r4i
Cette pensée date de 1842. Seize ans après, il la
(1) Stello, p. 287-289.
(3) id^, p. 159. Cf. Daphné (Appendice) p. 195. « Si vous êtes assez grand pour faire des œuvres religieuses et philosophiques, ne les faites qu'en vous isolant de votre nation, en les jetant de votre aire inaccessible. »
(4) Journal, p. 1<)0.
développait dans La Bouteille à la Mer. Ce beau poème, n'était-ce pas la condamnation du maquignonnage littéraire ? L'œuvre vraiment viable ne demande point notre quotidienne vigilance. C'est un vaisseau précieux. Mais qu'importe le voyage !
«< Qu"il aborde, si c'est la volonté des dieux! « (i)
Pour Alfred de Vigny, voici l'essentiel : être d'abord un homme de bien, après cultiver les lettres : ainsi le conseillait Tépitaphe de Népomucène Lemercier qui l'enthousiasmait {21.
,^^>^ Il considéra toujours un peu le rôle de l'écrivain ^ comme une mission quasi-divine. L'écrivain ne fera jamais montre d'impartialité, au contraire. Il devra être partial. Il devra prendre parti contre tous les vices avec énergie et ne pas peindre la vertu ridicule, mais tout au plus malheureuse (3). Et, à M. de Barante, qui lui reprochait son parti-pris, Alfred de Vignv rappelait Molière dressé contre l'hypocrisie religieuse dans le Tartuffe et Pascal en guerre contre les Jésuites dans les Provinciales (4). Mais il ne demandait pas aux écrivains d'appliquer
(1) Poésies. La Bouteille à la mer. p. 249.
(2) Journal^ p. 161.
(3) Daphnê (appendice), p. 204-205.
leurs « idées aux choses. » A son avis, c'était perdre un temps précieux et anticiper sur la tâche de la postérité. A Timitation du laboureur qui sème le blé, que Técrivain lance ses idées à la volée, d'autres les recueilleront et les utiliseront i . L'écrivain ne descendra pas dans Tarène politique. Son œuvre se ressentirait de la fragilité des passions. Elle n'aurait plus la solidité nécessaire pour passer à la postérité 2 .
Nous connaissons désormais Tàme de Técrivain idéal, mais nous ne savons encore rien de son art. Alfred de Vigny réclamait avant tout r onginalité. Il détestait les imitateurs «troupe nuisible et innombrable de singes salissants et maladroits.» 3) La juste comparaison, voilà peut-être le secret des grands génies. Ils ont su trouver des points de repère dans la forêt des pensées 4;.
L'Œuvre doiî„__jcefièter Tàme 5 . Qualité bien rare, car « ce qui manque aux lettres, c'est la sincérité » i^. Trop d'écrivains tombent dans le paradoxe. Cependant n'allez pas croire qu'Alfred de
(1) Stello, p. 286.
(2) Id., p. 287.
(4) Jownàlj p. 132.
(5) Correspondance, à .Jules (ilarflie, 31 août 1860, p. 321.
(6) Journal p. 100.
12b ALFRED DE VIGNY
Vigny prônât la littérature personnelle. Non^ que l'écrivain s'oublie avant d'écrire. Rien ne Tagaçait comme toutes les confessions plus ou moins déguisées. Cela conduit critiques et lecteurs, alléchés par ce qu'ils savourent déjà, à demander plus encore et à fureter les tiroirs pour savoir les secrets de Fauteur, procédés regrettables, sauf pour tes poètes élégiaques, car une semblable méthode explique leurs plaintes. Il exceptait pourtant certaines oeuvres, si fortes, si sincères, que, devant tant d'humanité, toute curiosité désarme. Celles de Shakespeare et de Molière par exemple (i).
Alfred de Vigny prévoyait déjà, avec sa curieuse divination, la fureur d'inédit qui sévit depuis quelque trente ans.
Sa conception du roman historique nous paraît aussi très remarquable. Là encore, elle devançait répoque. Elle sert de modèle, somme toute, aux ouvrages d'un moderne Lenôtre : elle était basée sur la différence entre le vrai du fait invraisemblable parfois, et qui, suivi de trop près, conduit à l'incompréhension totale d'une époque et la vérité de l'art, qui est le vrai plus général, le vrai vu de haut, plus harmonieux. Là encore, il condamnait à l'avance ceux qui fouillent les archives mais ne
(1) iJe Mademoiselle Sedaine et de la Propriété littérrire, p, 307-309. — Seri'ifude et grandeur militaires p. 13. 14.
SES IDKES : LES KCRIVAINS
savent point mettre en œuvre les documents péni-
ir>^
art : il écrivait :
<( Si un homme me paraît un modèle parfait d'une grande et noble faculté de Tàme, et que Ton vienne m'apprendre quelque ignoble trait qui le défigure, je m'en attriste, sans le connaître, comme d'un malheur qui me serait personnel, et je voudrais presque qu'il fût mort avant l'ahération de S(Mi caractère.
« Aussi, lorsque la Muse »et j'appelle ainsi Fart tout entier, tout ce qui est du domaine de l'imagination, à peu près conime les anciens nommaient musique l'éducation entière, lorsque la Muse vient raconter, dans ses formes passionnées, les aventures d'un personnage que je sais avoir vécu, et qu'elle recompose ses événements, selon la plus grande idée de vice ou de vertu que l'on puisse concevoir de lui, réparant les vides, voilant les disparates de sa vie, et lui rendant cette unité parfaite de conduite que nous aimons à voir représentée même dans le mal ; si elle conserve d'ailleurs la chose essentielle à l'instruction du monde, le génie de l'époque, je ne sais pourquoi Ton serait plus difficile avec elle qu'avec cette voix des peuples qui fait subir chaque jour à chaque fait de si grandes mutations » i .
(1) Cinq mars ; Rériexions sur la vérité dans; l'art, I. p. 11-12. <"f. passira.
Une œuvre ainsi conçue quoique non vraie possède la vérité, plus belle.
Maintenant, sans nous attarder à Texamen de ses idées sur le théâtre en générai — ce qui nous ferait sortir de notre cadre — voyons ce qu'il pensait de l'auteur dramatique.
A celui-là surtout, il recommandait l'oubli de soi, si difficile, pour éviter la monotonie » i . La scène lui apparaissait un peu comme une chaire ou comme une tribune 2; selon qu'il se sentait prêtre ou orateur, deux de ses vocations latentes. Avec la Maréchale d'Ancre, il essaya de faire entendre quelques pages d'histoire sur la scène, avec Chatterton, quelques pages de philosophie 3 . Alfred de Vigny chérissait la pièce à thèse.
Il estimait la censure une œuvre inutile. Au public de juger et de faire tomber la pièce si elle lui déplaît. Elle fait du théâtre « un instrument mutilé et imparfait » 4I.
Il aimait dans la carrière théâtrale l'action, la présence de Tennemi — c'est-à-dire du peuple qui.
(1) De Mademoiselle Sedaine et de la Propriété Littéraire p. 306.
(2) Chatterton, Appendice : sur les représentations du drame, p. 86.
(3) Journal, p. IK).
(4) Id., 125, Cf. Théâtre, Lettre à Lord **'^, p. 265. La censure lui joua de mauvais tours. Elle proposa, en 1857, la suppression de quelques passages inoft'ensifs de Chattertotij
SES idep:s : lks écrivains 129
au fond rcve toujours une chute 1 . L'art dramatique « est le plus insulté de tous » 2 . Mais là du moins Tintelligence s'atîermit et les faibles meurent. L'intelligence seule sait disposer les scènes de façon à ne pas fatiguer Tauditeur. Le faible hésiste, se croit encore dans le roman qui permet l'inexpérience— grâce à la patience du lecteur — il traîne, et reçoit les sifflets i3 . Oui, il aimait le théâtre parce que, avec ses perpétuelles batailles gagnées ou perdues, ses fortes émotions, le Théâtre lui évoquait la guerre qu'il ne connut jamais.
La Carrière des Lettres
Lorsque Alfred de Vign\- envisageait la vie des écrivains sous le côté matériel, il ne cessait de pousser des cris d'alarme : il faisait des réserves toutefois et divisait ses confrères en trois catégories.
Dans la preniiere, il rangeait l'homme <( conve-
(1} Sfello, p. 265.
(2) De Mademoiselle Sedaine ei de la Propriété Liitcraire p. 351.
(3) id. p. 314.
l3o ALFRED DE VIGNY
nable à tout, convenable en tout » mais dépourvu d'émotion. Il compose Toraison funèbre aussi bien que le vaudeville en passant par tous les genres intermédiaires. Ce polygraphe, désigné plus souvent sous le nom d'hommes de lettres, qui ne voit sur son passage que sourires, ne mérite aucune plainte.
L'homme convaincu, grave, méditatif, plein de vues générales, doué d'une mémoire parfaite, d'un sain jugement, calme, clair et ordonné dans ses œuvres, combatif et généreux tout en restant sous le joug de la raison, cet homme qui a de la patience, de l'influence et le respect de soi, Alfred de Vigny — qui se décrit dans ce portrait — l'appelle le grand écrivain. Quoique moins adulé que l'homme de lettres, il vivra très bien sans la pitié d'autrui.
Dans la troisième catégorie, il plaçait le poète, le le seul vraiment malheureux, le seul digne de plafhtes I)
Alfred de Vigny ne faisait pas toujours ce départ un peu factice entre les écrivains. Somme toute, il n'en distinguait guère que deux espèces: les désintéressés, les prêtres de la Pensée et les autres, les hommes de lettres, qualificatif — mal fait selon lui — qui prenait sous sa plume un sens péjoratif 2 sauf toutefois
(1) Chatterton. Dernière nuit de travail p. 4-7.
(2) de Mlle Sedaine et de la propriété littéraire p. 3.%
SES jDÉi:s : ll:s écrivains i3i
lorsqu'il l'appliquait, par hasard, à Baour-Lormian, vieillard pour qui il professait un grand respect (i) Mais à quoi bon ces distinguo ? Tous, hommes de lettres et hommes de pensée, ne sommesnous pas plus ou moins des « parias intelligents », des parias littéraires selon les expressions de Chatterton et de Balzac ?(2) Avec un désespoir qui rappelait celui de TEcclésiaste, il constatait que le papier sur quoi il coucha poèmes, romans, pièces de théâtre, ne donnait pas le bonheur (3), qu'au fond des lettres il n\v avait que néant 4'. Pour quoi se donner tant de peine puisque, avec sa plume, récrivain ne peut même pas s'assurer une moyenne aisance, puisque, le plus souvent, il laisse sa famille dans la misère 5 . Et cela se comprend, du moins pour le poète et pour le vrai penseur ; ils voient s'élever contre eux la multitude, or seule la multitude fait les gros salaires '6'.
Ah ! combien il maudissait le premier qui
(1) Jounud p. 184.
(2) Correspoyidqnce. A la vicomtesse du Plessis,!^ septembre 1850 p. 192. A Louis Ratisbonne, lô février 1862, p. 342. ChatterfOii.AC. III. se. I. p. 57. Servitude et grandeur militaires p. 342
(3) Journal,^. 13."). Servitude et grandeur militaires, p. 289, passage sur Tinutilité des Belles-Lettres
(4) Journal, p. 141.
(5) De Mlle Sedaine et de la Propriété littéraire p, 301.
(6) Chatterton ; Dernière nuit de travail, p. 12
l-'>2 ALFRED DE VIGNY
prononça ces trois mots : « Carrière des Lettres ». Dites plutôt « carrière de Timagination » ce qui n'est pas non plus une carrière. Dans les professions courantes l'ancienneté crée un titre. Dans les lettres, non. « La position n'v est jamais conquise définitivement. Le nom est, à chaque oeuvre, remis en loterie et tiré au sort pêle-mêle avec les plus indignes. Chaque œuvre nouvelle est presque comme un début. » ; i). Aussi, en face d'un tel état de choses il est prudent de ne pas dire ce qu'on « pense avant d'avoir assuré le pain de toute sa vie «. L'auteur plaçait cette pensée peu élevée, mais fort pratique, dans la bouche de l'un des personnages de Stella {2)
Le labeur de l'Écrivain
Et pourtant, quoique bien mal récompensé, le labeur intellectuel fatigue autant l'écrivain que le travail manuel fatiaue l'artisan. « L'ouvrier en
(1) de Mlle Sedaine et de la Propriété littéraire, p. 350-352. Journal, p. 129. Les Lettres. 6 avril 1906, p. 162-163.
(2) Stello, p. 38.
SES IDÉES : LES ÉCRIVAINS l33
livres » selon Texpression de Chatterton (i) travaille plus que Touvrier de Tusine 2; Et, pour rentrer dans le domaine des choses de Tesprit, n'est-il pas aussi intéressant que le mathématicien ? (3). Vérités qui rencontrent encore bien des incrédules, mais qu'Alfred de Vigny ne cessa de prêcher avec un courage inlassable. Il se croyait même arrivé au but puisqu'il écrivait : « il a fallu du temps pour faire sentir que le poète travaille plus... etc. ^> '4; comme si la foule reconnaissait encore le douloureux labeur de Técrivain, d'un Flaubert par exemple, pour ne citer qu'un prosateur qui mérite souvent le nom sacré de poète. « Les sueurs du front, proclamait-il dans une phrase assez bizarre, sont au moins aussi nobles que celles du bras. Il n'y a pas d'or plus pur que celui qu'apportent les récoltes de la pensée. » Et il ajoutait avec la superbe où l'on reconnaissait le grand et altier Comte de Vigny : « Ce revenu, messieurs, est d'aussi bonne compagnie que celui d'une ferme, et de grands seigneurs s'en sont trouvés honorés quand ils ont été capables de le conquérir » (5). Remarquez cette fin : quand ils ont été capables de le conquérir.
(1) Chatterton, acte II. se. IV p. 49
(2) Correspondance. A Auguste Gavé, 4 mars 1837 p. 72
(3) Chattertony a^ciel se. V p. 29
(4) Correspondance. A Auguste Cave, 4 mars 1837, p. 72.
(5) De Mlle Sedaine et de la propriété littéraire,^. 358
Quelle allure dans ce seul membre de phrase ! Il regardait de haut les rois qui faisaient des livres pour en tirer gloire et puissance (i;. il regardait d'aussi haut les seigneurs qui faisaient des livres pour en tirer profit.
La Critique et les Écrivains
La race des écrivains, déjà si malheureuse, ne pratique même pas la fraternité. Etéocles et Polvnices v sont nombreux: Etéocle le poète, le créateur, Polvnice le critique. Si celui-ci frappe sur celui-là, les .gens du monde rient [2) commiC riront leurs enfants, l'après-midi venu, à Guignol.
Les critiques, gens superficiels, ne pénètrent pas dans Tœuvre. Ils s'égarent en des querelles byzantines à propos de la part de vérité contenue dans telle oeuvre par exemple. Ils ne dégagent pas assez ridée générale lorsque, chose rare, il y en a une (3). D'autres fois, ils enfouissent l'auteur sous le silence
(1) Journal, p. 74
(2) Daphné (appendice), p. 197 (3; Journal, ]i. 130
SES iDKEs : lp:s écrivains i35
comme sous un sépulcre. Ainsi firent-ils pour Félix Bungener, un Genevois dont les romans historiques furent très goûtés dans le monde protestant. Révolte d'Alfred de Vigny, âme droite qui n'admettait aucun parti-pris : « La critique a autour d'elle, nous révélai t-il, une muraille comme celle de la Chine, qui l'empêche de voir et de reconnaître comme existant tout ce qui vit en dehors de son Céleste Empire » (i i.
En outre, il reprochait aux critiques d'être pour la plupart des écoliers qui « jamais d'eux-mêmes ne produisirent. » '21
Un seul excitait son admiration, et même sa flatterie, faiblesse excusable : Sainte-Beuve. Bien entendu, nous l'approuvons lorsqu'il définissait ainsi la manière du grand lundiste à propos d'un article sur Racine :
« Vous avez vraiment créé une critique haute qui vous appartient en propre, et votre manière de passer de l'homme à l'œuvre et de chercher dans ses entrailles le germe de ses productions est une source intarissable d'aperçus nouveaux et de vues profondes. » i3i
(1) Revue de ParisAô septembre 18^*7. Lettres à une puritaine 10 août 1852, p. 319.
(2) Correspondance. Appendice ; Première lettre parisienne : Mœurs et Beaux-Arts, p. 385.
(3) id. A Ste-Beuve, 29 décembre 1829, p. 34-35.
l36 ALFRED DE VIGNY
Nous savons combienfut reconnaissantle monsieur aussi bien loué. Peut-être Fauteur des Destinées se souvenait-il de ses palinodies lorsqu'il notait sous le titre : Le Cygne, ce projet de poème : Le Cvgne enlève dans les airs un Serpent ...« Ainsi l'impuissant Zoïle est porté dans Tazur du ciel et dans la lumière par le poète créateur, qu'il déchire en s'attachant à ses flancs, pour laisser, fût-ce en lettres de sang, son nom empreint sur le cœur du pur immortel. » (i)
proclame les droits de l'écrivain
Tout le monde connaît rhistoire de Mlle Sedaine : la fille de l'auteur du Philosophe sans le savoir, septuagénaire et aveugle, croupissait dans la misère. Une pension annuelle de dix-sept cents francs avait été accordée par Napoléon et par Louis XVIII à sa
SES ipÉKS : LES ÉCRIVAINS I?7
iiicrc. Celle-ci uiorîc, Mlle Scdaine ne toucha plus v]ue douze cents d'abord puis neuf cents francs. Désolée, elle alla faire une visite à Alfred de Vignv . 11 se sentit les désirs et les aptitudes d'un justicier. Il dédia aux députés cet admirable plaidover : De Mademoiselle Sedanie et de la propriété iittérai'rc. Les législateurs ne virent pas d'une façon défavorable ces pages écrites par celui qui les traita, trois ans plus tard, d'ignorants et d'incapables, i , puisque, le lendemain de leur publication dans la Revue des Deux-Mondes du i3 janvier 1841, le gouvernement rendit à Mlle Sedaine la pension primitive » 2 Et, qui mieux est, deux ministres, celui de l'Intérieur et celui de Tlnstruction publique, se disputèrent l'honneur de faire cette restitution. 3 Cette « Lettre ouverte à MM. les Députés » dessilla les yeux de son auteur qui, jusque là, avait eu des mots durs pour la presse, ceux-ci entre autres : « Les journaux sont tous écrits par des hommes d'actions haineuses et ces instruments de médisance et de calomnie ne peuvent rendre un son aussi pur que celui de vos vers. » (4)
(1) id, p. 174.
(2) Correspondance, à Pauline Duchambge, 5 novembre 1841, p. 99.
(3) id. à la Vicomtesse du Plessis, 15 juin 1852, p. 237.
(4) id. A Antoni Deschamps, décembre 1832. p. 50. Cf. Journal, p. 67, 70 ot 94.
l38 ALFRED DE VIGNY
Désormais, il convint de son utilité, il célébra ses bienfaits et lui promit son adoration, puisqu'elle réussissait là où avaient été impuissantes des sollicitations renouvelées pendant dix années, n Alfred de Vignv n'oublia pas sa protégée, et, onze ans après, en i852, lorsqu'il craignit que sa pension ne fut supprimée ou diminuée, il voulut être tenu au courant pour pouvoir protester au plus vite contre une nouvelle injustice, si besoin était, [t.-
Si cette lettre aux membres de la Chambre n'avait eu d'autre but que de demander réparation pour un cas isolé comme celui de Mlle Sedaine, cette lettre, quoique intéressante, serait tombée aujourd'hui dans l'oubli, enfouie dans la correspondance, à côté de l'épître au Prince de Bavière. Mais sa portée était plus grande ; aussi bien elle élargissait la question, elle rélevait : elle ne s'occupait point seulement de Mlle Sedaine, mais du sort de l'écrivain en général. Et à notre sens, nous jugeons qu'elle méritait plus de célébrité. Le i5 janvier 1841, Alfred de Vigny, sans le savoir peut-être, écrivit un morceau, superbe, d'un intérêt capital, quelque chose comme la Déclaration des droits de l'Homme de Lettres. Toutes proportions gardées, cela peut se placer à
(1) id^ à Pauline Duchambge. 5 novembre 1841, p. 99.
(2) if/, à la Vicomtesse du Plessis, 15 juin 1852, p. 23T-23S.
SES IDÉES : LES ÉCRIVAINS iBq
côté de la Déclaration des Droits de THomme de 1789. En méditant cette fière revendication, Alfred de Vignv n'ignorait pas qu'un ancêtre lui avait donné Texemple : Jean-Jacques Rousseau. Encore qu'il eut été laquais dans sa jeunesse, celui-ci savait bien qu'après des livres comme Le Contrat social et VEmile un Genevois peut lever le front et regardcr de haut les nobles oisifs qui viennent de vous inviter à dîner. Vivant un siècle avant, Alfred de Vigny, ce travailleur, serait tombé dans les bras de Jean-Jacques, s'il l'avait rencontré, et lui aurait dit : Vous étiez pauvre, moi, j'ai côtoyé la pauvreté. Je vous aime parce que vous êtes lier, parce que vous avez prêché la dignité de l'écrivain. ' i )
Alfred de Vigny fut pour nos aînés — il peut l'être encore pour nous autres plus jeunes — un grand professeur d'énergie. Il enseignait ceci : Les écrivains d'aujourd'hui savent que leurs devanciers menèrent une vie humble ; ils sont, comme les bourgeois, des « serfs affranchis. » Ceux-ci ont profité des peines de leurs aïeux. Pourquoi ceux-là, les écrivains, ne recueilleraient-ils pas, eux aussi, le fruit des souffrances passées? Pourquoi, le cas échéant, ne recevraient-ils pas de l'Etat un secours
(1) De Mlle Sedaine et de la Propriété Littéraire^ p. 339.
comme le magistrat, le soldat et l'administrateur ? ii!. On voudrait étouffer encore leurs prétentions, non, mille fois non, il ne faut pas céder. Ils veulent, eux aussi, profiter des réformes de la Révolution et atteindre à la vie digne, indépendante, respectée, à laquelle ils ont droit, de par la force des choses 2 .
Alors, le protecteur de Mademoiselle Sedaine, avec un bon sens remarquable, mettait sur le tapis la question de la propriété littéraire. L'œuvre de TAssemblée Constituante lui semblait, à juste titrt, imparfaite. Il soulignait Tincohérence d'une loi qui laissait dix années de propriété aux descendants des auteurs dramatiques tandis que les descendants des écrivains ordinaires conservaient leur héritage pendant vingt ans 3 . Il détruisait la classique objection : la Société a des droits sur Tœuvre du penseur. Quels droits ? répondait Alfred de Vigny. L'auteur reste le seul créateur ; la Société n'a apporté aucune collaboration. Et puis, au fond, de cette entrée dans le domaine public, qui profite le premier : les éditeurs substitués à la famille dans les profits. Voilà la question posée. Quelle solution proposait Alfred de
(3) id^ p. 356 ; Correspondance ; à la Vicomtesse du Plessis, 15 juin 1852, p. 237.
Vigny : Celle-ci : *< Que, Fauteur ayant cessé de vivre, la propriété est abolie. Qu'à dater de ce jour tous les théâtres pourront représenter les œuvres dramatiques aussi souvent qu'il leur conviendra, sans que les héritiers ou les cessionnaires puissent retirer Toeuvre, en suspendre les représentations ou en empêcher Timpression ; mais qu'ils percevront un droit égal à celui que recevrait l'auteur vivant ; Que les éditeurs auront tous le droit, aussi à dater de la mort de l'auteur, de publier autant d'éditions d'un livre qu'il leur conviendra d'en imprimer, moyennant un droit par exemplaire, proportionné au prix du format et à ses frais d'impression. » i .
Ou bien à la place de cette redevance, il demandait la perpétuité de la propriété. Agir d'une autre façon serait injuste : autant dépouiller le petit-tils de la terre laissée au tîls \2,. Il défendit cette idée jusqu'à sa mort (3), Pourtant, il voyait bien ses mauvais côtés : l'entêtement de certaines familles gênerait quelquefois la publication de mémoires d'un intérêt immense, et il citait pour exemple les Mémoires de Saint-Simon, et dans un tout autre
(1) De Mlle Sedame et de la Projrrie'té littéraire, p. 348.
(2) id.^ p. 357.
(3) Cyorrespoyidance, à Louis Ratisbonne, IG février 1862, p.
ordre d'idées la Tenue des Livres de Desgranges^i i). Conserver aux enfants d'un écrivain la propriété de son œuvre, pendant trente, cinquante ou même cent ans -lui paraissait une solution transitoire et peu recommandable (2).
Alfred de Vignyvenu plus tard, dans notre époque, aurait rendu de plus grands services encore à la cause des Lettres.
Aujourd'hui, devant la science, la diffusion du fait-divers, le roman-feuilleton, devant la lutte pour la vie, si âpre, l'esprit de la foule devient plus pratique que jamais. Les idées nobles, élevées trouvent chez elle des railleurs nombreux. Le culte de Faction et du danger compte chaque jour de nouveaux adeptes depuis que l'aviation, seule, dispense une gloire rapide. Pour toutes ces raisons la puissance du Poète ira s'affaiblissant. Il passera de plus en plus pour un être rare, d'un autre âge. Le
(1) De Mademoiselle Sedaine et de la propriété littéraire, p. 348.
(2) irf., p. 347.
poète de demain devra s'adapter à la société, quitter son manteau doré, aller à la foule : il sera social ou ne sera pas. Pour guider son évolution, la parole d'un Alfred de Vigny eut été nécessaire. Les Poètes ne l'entendront plus. Regrettons-le.
Contradictions, Exagérations
fsous venons de passer rapidement en revue ses idées sur les écrivains : elles offrent quelques contradictions : ce ne sont pas les seules dans son œuvre. Pourquoi se plaignait-il que le poète fut inconnu de la foule puisqu'il désirait presque le retour aux temps movenàgeux ou, privé de Timprimerie, le disciple d'Apollon ne comptait guère que sur le secours du copiste pour favoriser une rare diffusion? Il faut reconnaître néanmoins que, à cette époque, le poète s'approchait du peuple parla représentation des mvstères.vMais l'esprit populaire, bien changé aujourd'hui, ne permettrait plus de semblables tentatives.
Autre contradiction : Alfred de Vigny montrait le peuple toujours acharné contre le poète et le penseur, ce qui ne l'empêchait pas d'écrire : « Le peuple, toujours attentif à la parole des écrivains
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célèbres, écoute religieusement la voix qui sort des chaumes comme celle qui vient des tourelles, pourvu seulement qu'il sache bien que c'est une voix libre qui lui parle. » i.
Ou bien : « ...dans les théâtres, un parterre même inculte, s'il voit passer le Vrai et le Beau, jette, sans savoir pourquoi, un seul cri de cette voix qui semble véritablement alors la voix de Dieu. » 2.'
^n vérité, nous croirions volontiers qu'il ne savait comment qualifier le peuple: imbécile ou intelligent. Parfois il le détestait : d'autres jours, plus nonibreuN:, il l'aimait..-
Il traitait de paria l'homme de Lettres ; là nous l'approuvons. Qu'un jeune homme dessine dans une petite ville de province, aussitôt le département s'empressera de lui donner, même si ses parents sont dans l'aisance, une bourse pour l'Ecole des Beaux- Arts. Le poète, lui, n'obtiendra jamais le moindre secours, même s'il est pauvre. La foule le regardera comme une bête curieuse et les pouvoirs, trop souvent hostiles, ne penseront pas à lui.
(l) /ow/'/îa/. Discours (le réception à rAcadéniie française, p. 314.
(2) ici., id, p. 29<).
Que faut-il penser du projet de loi — sur la pension accordée aux poètes — proposé par Alfred de Vigny ? Il sentait bien toutes les difficultés qu'une telle loi rencontrerait dans la pratique. Comment choisir le jury ? Et puis, tout poète pensionné, conserverait un fâcheux cachet officiel qui s'opposerait à la pérennité de son œuvre puisque, Alfred de Vigny le disait lui-même, Toeuvre faite pour le temps est fragile. L'ouvrage couronné, taillé sur mesure pour s'adapter au goût des juges porterait en soi ses principes de caducité. Puis, pour donner dans le délai de trois ans, une œuvre égale à la première, afin de rendre viagère la pension, le poète et l'écrivain seraient obligés de se mettre « en coupe réglée » chose qui indignait le poète très peu fécond des Destinées. Ils manqueraient pour ainsi dire de respect à leur àme « puisqu'ils la loueraient » non à Theure mais à Tannée. Voilà une troisième contradiction. Non, en vérité, Alfred de Vigny n'aurait jamais pu obtenir lui-même cette pension.
Comme titulaires possibles, dans le passé, il désignait... André Chénier. Le choix eût été excellent, mais qui sait si, vivant vers 1790, Alfred de Vigny aurait eu assez d'indépendance pour ne pas préférer tel ou tel autre candidat plus à la mode et poncif.
Et pourtant nous connaissons son indépendance..
I4t) ALFRED DE VIGNY
Jfred de Vigny exagérait lorsqu'il prétendait que Tancienneté ne crée pas de titres en littérature. Même après certain échec, un public attend encore aujourd'hui, la prochaine œuvre théâtrale d'un poète au nom sonore.
Deuxième exagération : L'œuvre du poète n'a de valeur qu'après sa mort. Erreur. Rien ne remplacera le poète vraiement inspiré qui dit lui même ses vers lorsqu'il les dit bien^oyez Richepin et Le Mouël.
Nous nous sommes toujours demandé pourquoi Alfred de Vigny avait fait du partenaire de Stello un médecin, le Docteur noir. C'était supposer Stello malade et rabaisser le poète, maladresse certaine.
N'ergotons point ; une constatation s'impose : Stello, Chatterton, Moïse. La Bouteille à la mer, V Esprit pur, et surtout de Mademoiselle Sedaine et de la propriété littéraire resteront comme d'admirables réquisitoires contre une société qui entend faire portion congrue aux amants de la Pensée. Celui-ci — de Mademoiselle Sedaine — n'est pas très bien composé en tant qu'œuvre* littéraire. Nous
y découvrons le justicier plus que Tartiste. Pour mieux convaincre, sans doute, les répétitions abondent dans ce morceau oratoire fait plutôt pour être lu par Alfred de Vigny lui-même à la tribune de la Chambre des députés. Ce plaidoyer réussit, comme réussit Chatterton qui donna au vicomte de Maillé ridée d'un prix littéraire pour récompenser le début brillant d'un poète (i). L'influence d'Alfred de Vigny sur la loi qui recula la durée de la propriété littéraire à cinquante ans ne peut être contestée.
En bien des circonstances, il fut un précurseur. Il devança de beaucoup son temps sauf lorsqu'il condamna l'esprit d'association. Il ne prévoyait point que l'avenir appartiendrait à la mutualité. Mais dans tout ce qui touche la propriété littéraire, sa vertu divinatoire est certaine. Dans une société plus parfaite que la nôtre, dans deux ou trois siècles peut-être, de nouvelles lois sur cette question ne pourront mieux faire que de s'inspirer de la pensée d'Alfred de Vignv.
(1) De Mlle Sedaine et de la Propriété littéraire p. 331