‹ Alfred de Vigny, d'après son œuvreChapitre 16 sur 27 · DE SON ŒUVRE POÉTIQUE · texte numérisé non relu

DE SON ŒUVRE POÉTIQUE

Les périphrases et le style pseudo classique

Dans le Mercure de France du i^^ février 1817, Esménard se plaisait à reconnaître, à propos d'un ouvrage du comte de Forbin, beaucoup de qualités de style, excepté dans une ou deux phrases « faible tribut payé au mauvais goût du jour. » Remercions Esménard de cet aveu. Il est si difficile et parfois si dangereux de souligner les défauts de ses contemporains.

Il nous a semblé curieux d'étudier dans Toeuvre poétique d'un écrivain beaucoup plus connu que le comte de Forbin, dans Toeuvre d'Alfred de Vigny, les traces de cet indiscutable mauvais goût.

Loin de nous la pensée de rabaisser le génie d\A.l fred de Vigny. Nous Tadmirons, nous le méditons chaque jour, et nous mettons ses vers, au fond de nous-méme, à une place d'honneur. Mais, bien qu'admiratif, nous ne sommes pas aveugle : nous vovons les faiblesses de notre auteur de chevet et cela ne nous semble pas impie de les signaler. A côté dti mauvais, le beau paraît encore plus beau, comme la lumière paraît plus éblouissante, plus humaine, au sortir de quelque souterrain. Nous aimons Alfred de Vigny, pas autant toutefois que Montaigne aimait Paris. Nous ne Taimons pas jusque dans ses verrues.

Assez tôt Lamartine et Victor Hugo s'émancipèrent. Ils eurent, comme les autres écrivains de nombreux défauts, mais du moins, à partir d'un certain âge leurs défauts chez Victor Hugo surtout furent bien personnels. Alfred de Vigny, lui, conserva jusqu'en ses derniers jours une partie, et la plus mauvaise, de Théritage de Tabbé Delille, de Fontanes et de Ghênedollé.

Alfred de Vignv resta tidèle coûte que coûte à cette vieille périphrase dont Victor Hugo croyait avoir « écrasé les spirales. » Il en mettait partout, même dans ses œuvres les plus achevées, celles qui rimmortaliseront.

A propos des yeux de Dolorida : '

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... et bien du temps à fui Depuis que, sur l'émail, dans ses douze demeures. Ils suivent ce compas qui tourne avec les heures (i;.

Simple imitation d'un passage d'André Chénier fort supérieur :

Si je vis, le soleil aura passé deux fois

Dans les douze palais où résident les mois... (2)

Moins hardi que Racine qui nommait sans ambage un chien, un chien. Alfred de Vigny appelait encore Tarc-en-ciel

» l'écharpe aux sept couleurs » (3)

Avouons qu'il cherchait une rime à ^< fleurs », car, en d'autres endroits, il risquait sans crainte le mot « arc-en-ciel ».

La nature lui fournissait de nombreuses et ennuyeuses périphrases. L'aigle des Asturies

Regarde son soleil, d un bec ouvert Taspire, puis

(1) Dolorida, p. 93.

(2) Œuvres poétiques de André Chénier publiées par Eugène Manuel, Paris, Jouaust, 1884, Elégies, livre premier: Méditation, Voyages, XI : aux frères de Pange, p. 113.

(3) Eloa, p. 27,

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Croit reprendre la vie au flamboyant empire ; (i)

Sur des monts d'immobiles nuages sont réunis. Que font-ils ? ils semblent

... y préparer l'arsenal des orages;

Ne soyons pas trop sévère, tolérons « le cadavre du monde », ce vers :

Et les rayons du jour dévoilant leur trésor (2)

Et d'autres aussi médiocres qui encombrent le Déluge.

Mais que dire du feu Saint-Elme qui teindra les vagues

Du prisme enflammé de l'air (3)

Où le mauvais goût règne et devient tyrannique, c'est dans le Bal^ une des pièces les plus médiocr-es du poète. Inutile de citer le vers resté dans toutes les mémoires :

Car la valse bondit dans son sphérique empire;

Alfred de Vigny tenait à ce mot « empire » ; le lecteur le retrouve trois pages plus loin :

(i; id. p. 37.

(2) Le Déluge, p. 47, 51, 57.

(3) La frégate La Sérieuse, p. 149

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Dansez : un jour, hélas ! ô reines éphémères ! De votre jeune empire auront fui les chimères.

Plancher, parquet, lui apparaissaient, il faut croire, comme des mots dépourvus de noblesse puisque, pour les éviter, il écrivait, sans avoir pour excuse le besoin d'une rime.

Et que vos pas moelleux, délices d'un amant, Sur le chêne poli glissent légèrement.

Le piano, nécessaire pour tous ces ébats chorégrapHîqîIïïs sera défini, à lui seul, par deux périphrases juxtaposées :

Sur l'instrument mobile, harmonieux ivoire,

Excusons r « harmonieux ivoire » mais T « instrument mobile » nous surprend. Les instruments musicaux, à part Torgue, ne sont-ils pas plus ou moins mobiles ? Encore faut-il remarquer que le piano ne possède point pour qualité essentielle la mobilité.

Parfois Alfred de Vigny s'égarait en de véritables énigmes :

Le signal est donné, l'archet frémit encore :

Elancez-vous, liez ces pas nouveaux Que l'Anglais inventa, noeuds chers à Terpsichore Qui d'une noble chaîne imitent les anneaux.

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Au dessous de pareils vers, Tabbé Delille, plus prudent, aurait rnis une note à l'intention de ceux et de celles qui ne fréquentent ni bals ni soirées.

Voici un autre aperçu de Tart de la danse :

Ensemble, à pas légers, traversez la carrière ; Que votre main touche une heureuse main. Et que vos pieds savants à leur place première Reviennent, balancés dans leur double chemin.

En vain, les profanes essayeront de comprendre.

Le Bal dont nous extrayons ces six passages date de 1818. (i) Dix ans plus tard, Fauteur laissait encore échapper ce début de strophe :

Quel plaisir ! et quel spectacle Que l'élément triste et froid Ouvert ainsi sans obstacle Par un bois de chêne étroit (2)

« Bois de chêne étroit » cela signifie probablement la proue de la frégate, mais, néanmoins, il faut faire un petit effort pour saisir le sens de ces octosyllabes.

Et pourtant, dans Tune de ses préfaces, Alfred de Vigny se déclarait ennemi acharné de la péri-

(1) Le Bal, p. 131 à 134.

(2) La frégate « La Sérieuse », p. 150.

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